Œuvres de P. Corneille, Tome 06
Part 21
C'est faire trop d'outrage à mon cœur enflammé. Dès l'abord je la vis, dès l'abord je l'aimai; Et mon amour n'est pas un amour politique Que le besoin colore, et que la crainte explique. Mais n'ayant que moi-même à vous parler pour moi, Je n'osois espérer d'être écouté d'un roi, Ni que sur ma parole il me crût de naissance A porter mes desirs jusqu'à son alliance. Maintenant qu'une reine a fait voir que mon sang N'est pas fort au-dessous de cet illustre rang, 1075 Qu'un refus de son sceptre après votre victoire Montre qu'on peut m'aimer sans hasarder sa gloire, J'ose, un peu moins timide, offrir, avec ma foi, Ce que veut une reine à la fille d'un roi.
AÆTE.
Et cette même reine est un exemple illustre 1080 Qui met tous vos hauts faits en leur plus digne lustre. L'état où la réduit votre fidélité Nous instruit hautement de cette vérité, Que ma fille avec vous seroit fort assurée Sur les gages douteux d'une foi parjurée. 1085 Ce trône refusé, dont vous faites le vain, Nous doit donner à tous horreur de votre main. Il ne faut pas ainsi se jouer des couronnes: On doit toujours respect au sceptre, à nos personnes. Mépriser cette reine en présence d'un roi, 1090 C'est manquer de prudence aussi bien que de foi. Le ciel nous unit tous en ce grand caractère: Je ne puis être roi sans être aussi son frère; Et si vous étiez né mon sujet ou mon fils, J'aurois déjà puni l'orgueil d'un tel mépris; 1095 Mais l'unique pouvoir que sur vous je puis prendre, C'est de vous ordonner de la voir, de l'entendre. La voilà: pensez bien que tel est votre sort, Que vous n'avez qu'un choix, Hypsipyle ou la mort; Car à vous en parler avec pleine franchise, 1100 Ma perte dépend bien de la toison conquise; Mais je ne dois pas craindre en ces périls nouveaux Que votre vie échappe aux feux de nos taureaux.
SCÈNE II.
AÆTE, HYPSIPYLE, JASON.
AÆTE.
Madame, j'ai parlé; mais toutes mes paroles Ne sont auprès de lui que des discours frivoles. 1105 C'est à vous d'essayer ce que pourront vos yeux: Comme ils ont plus de force, ils réussiront mieux. Arrachez-lui du sein cette funeste envie Qui dans ce même jour lui va coûter la vie. Je vous devrai beaucoup, si vous touchez son cœur 1110 Jusques à le sauver de sa propre fureur: Devant ce que je dois au secours de ses armes, Rompre son mauvais sort, c'est épargner nos larmes.
SCÈNE III.
HYPSIPYLE, JASON.
HYPSIPYLE.
Eh bien! Jason, la mort a-t-elle de tels biens Qu'elle soit plus aimable à vos yeux que les miens? 1115 Et sa douceur pour vous seroit-elle moins pure Si vous n'y joigniez l'heur de mourir en parjure? Oui, ce glorieux titre est si doux à porter, Que de tout votre sang il le faut acheter. Le mépris qui succède à l'amitié passée 1120 D'une seule douleur m'auroit trop peu blessée: Pour mieux punir ce cœur d'avoir su vous chérir, Il faut vous voir ensemble et changer et périr; Il faut que le tourment d'être trop tôt vengée Se mêle aux déplaisirs de me voir outragée; 1125 Que l'amour, au dépit ne cédant qu'à moitié, Sitôt qu'il est banni, rentre par la pitié; Et que ce même feu, que je devrois éteindre, M'oblige à vous haïr, et me force à vous plaindre. Je ne t'empêche pas, volage, de changer; 1130 Mais du moins, en changeant, laisse-moi me venger. C'est être trop cruel, c'est trop croître l'offense Que m'ôter à la fois ton cœur et ma vengeance. Le supplice où tu cours la va trop tôt finir. Ce n'est pas me venger, ce n'est que te punir; 1135 Et toute sa rigueur n'a rien qui me soulage, S'il n'est de mon souhait et le choix et l'ouvrage. Hélas! si tu pouvois le laisser à mon choix, Ton supplice, il seroit de rentrer sous mes lois, De m'attacher à toi d'une chaîne plus forte, 1140 Et de prendre en ta main le sceptre que je porte. Tu n'as qu'a dire un mot, ton crime est effacé: J'ai déjà, si tu veux, oublié le passé. Mais qu'inutilement je me montre si bonne Quand tu cours à la mort de peur qu'on te pardonne! Quoi? tu ne réponds rien, et mes plaintes en l'air N'ont rien d'assez puissant pour te faire parler?
JASON.
Que voulez-vous, Madame, ici que je vous die? Je ne connois que trop quelle est ma perfidie; Et l'état où je suis ne sauroit consentir 1150 Que j'en fasse une excuse, ou montre un repentir: Après ce que j'ai fait, après ce qui se passe, Tout ce que je dirois auroit mauvaise grâce. Laissez dans le silence un coupable obstiné, Qui se plaît dans son crime, et n'en est point gêné. 1155
HYPSIPYLE.
Parle toutefois, parle, et non plus pour me plaire, Mais pour rendre la force à ma juste colère; Parle, pour m'arracher ces tendres sentiments Que l'amour enracine au cœur des vrais amants; Repasse mes bontés et tes ingratitudes; 1160 Joins-y, si tu le peux, des coups encor plus rudes: Ce sera m'obliger, ce sera m'obéir. Je te devrai beaucoup, si je te puis haïr, Et si de tes forfaits la peinture étendue Ne laisse plus flotter ma haine suspendue. 1165
JASON.
Que dirai-je, après tout, que ce que vous savez? Madame, rendez-vous ce que vous vous devez. Il n'est pas glorieux pour une grande reine De montrer de l'amour, et de voir de la haine; Et le sexe et le rang se doivent souvenir 1170 Qu'il leur sied bien d'attendre, et non de prévenir; Et que c'est profaner la dignité suprême Que de lui laisser dire: «On me trahit, et j'aime.»
HYPSIPYLE.
Je le puis dire, ingrat, sans blesser mon devoir: C'est mon époux, en toi que le ciel me fait voir, 1175 Du moins si la parole et reçue et donnée A des nœuds assez forts pour faire un hyménée. Ressouviens-t'en, volage, et des chastes douceurs Qu'un mutuel amour répandit dans nos cœurs. Je te laissai partir afin que ta conquête 1180 Remît sous mon empire une plus digne tête, Et qu'une reine eût droit d'honorer de son choix Un héros que son bras eût fait égal aux rois. J'attendois ton retour pour pouvoir avec gloire Récompenser ta flamme et payer ta victoire; 1185 Et quand jusques ici je t'apporte ma foi, Je trouve en arrivant que tu n'es plus à moi! Hélas! je ne craignois que tes beautés de Grèce; Et je vois qu'une Scythe a rompu ta promesse, Et qu'un climat barbare a des traits assez doux 1190 Pour m'avoir de mes bras enlevé mon époux! Mais, dis-moi, ta Médée est-elle si parfaite? Ce que cherche Jason vaut-il ce qu'il rejette? Malgré ton cœur changé, j'en fais juges tes yeux. Tu soupires en vain, il faut t'expliquer mieux: 1195 Ce soupir échappé me dit bien quelque chose; Toute autre l'entendroit; mais sans toi je ne l'ose. Parle donc et sans feinte: où porte-t-il ta foi? Va-t-il vers ma rivale, ou revient-il vers moi[406]?
JASON.
Osez autant qu'une autre; entendez-le, Madame, 1200 Ce soupir qui vers vous pousse toute mon âme[407]; Et concevez par là jusqu'où vont mes malheurs, De soupirer pour vous, et de prétendre ailleurs. Il me faut la toison: il y va de la vie De tous ces demi-dieux que brûle même envie; 1205 Il y va de ma gloire, et j'ai beau soupirer, Sous cette tyrannie il me faut expirer. J'en perds tout mon bonheur, j'en perds toute ma joie; Mais pour sortir d'ici je n'ai que cette voie; Et le même intérêt qui vous fit consentir, 1210 Malgré tout votre amour, à me laisser partir, Le même me dérobe ici votre couronne. Pour faire ma conquête, il faut que je me donne, Que pour l'objet aimé j'affecte des mépris, Que je m'offre en esclave, et me vende à ce prix: 1215 Voilà ce que mon cœur vous dit quand il soupire. Ne me condamnez plus, Madame, à le redire: Si vous m'aimez encor, de pareils entretiens Peuvent aigrir vos maux et redoublent les miens; Et cet aveu d'un crime où le destin m'attache 1220 Grossit l'indignité des remords que je cache. Pour me les épargner, vous voyez qu'en ces lieux Je fuis votre présence, et j'évite vos yeux. L'amour vous montre aux miens toujours charmante et belle; Chaque moment allume une flamme nouvelle; Mais ce qui de mon cœur fait les plus chers desirs, De mon change forcé fait tous les déplaisirs; Et dans l'affreux supplice où me tient votre vue, Chaque coup d'œil me perce, et chaque instant me tue. Vos bontés n'ont pour moi que des traits rigoureux: Plus je me vois aimé, plus je suis malheureux; Plus vous me faites voir d'amour et de mérite, Plus vous haussez le prix des trésors que je quitte; Et l'excès de ma perte allume une fureur Qui me donne moi-même à moi-même en horreur. 1235 Laissez-moi m'affranchir de la secrète rage D'être en dépit de moi déloyal et volage; Et puisqu'ici le ciel vous offre un autre époux D'un rang pareil au vôtre, et plus digne de vous, Ne vous obstinez point à gêner une vie 1240 Que de tant de malheurs vous voyez poursuivie. Oubliez un ingrat qui jusques au trépas, Tout ingrat qu'il paroît, ne vous oubliera pas: Apprenez à quitter un lâche qui vous quitte.
HYPSIPYLE.
Tu te confesses lâche, et veux que je t'imite; 1245 Et quand tu fais effort pour te justifier, Tu veux que je t'oublie, et ne peux m'oublier! Je vois ton artifice et ce que tu médites; Tu veux me conserver alors que tu me quittes; Et par les attentats d'un flatteur entretien 1250 Me dérober ton cœur, et retenir le mien: Tu veux que je te perde, et que je te regrette, Que j'approuve en pleurant la perte que j'ai faite, Que je t'estime et t'aime avec ta lâcheté, Et me prenne de tout à la fatalité. 1255 Le ciel l'ordonne ainsi: ton change est légitime; Ton innocence est sûre au milieu de ton crime; Et quand tes trahisons pressent leur noir effet, Ta gloire, ton devoir, ton destin a tout fait. Reprends, reprends, Jason, tes premières rudesses: Leur coup m'est bien plus doux que tes fausses tendresses; Tes remords impuissants aigrissent mes douleurs: Ne me rends point ton cœur, quand tu te vends ailleurs. D'un cœur qu'on ne voit pas l'offre est lâche et barbare, Quand de tout ce qu'on voit un autre objet s'empare; Et c'est faire un hommage et ridicule et vain De présenter le cœur et retirer la main.
JASON.
L'un et l'autre est à vous, si....
HYPSIPYLE.
N'achève pas, traître; Ce que tu veux cacher se feroit trop paroître: Un véritable amour ne parle point ainsi. 1270
JASON.
Trouvez donc les moyens de nous tirer d'ici. La toison emportée, il agira, Madame, Ce véritable amour qui vous donne mon âme; Sinon.... Mais Dieux! que vois-je? O ciel! je suis perdu, Si j'ai tant de malheur qu'elle m'aye entendu. 1275
SCÈNE IV.
MÉDÉE, HYPSIPYLE.
MÉDÉE.
Vous l'avez vu, Madame, êtes-vous satisfaite?
HYPSIPYLE.
Vous en pouvez juger par sa prompte retraite.
MÉDÉE.
Elle marque le trouble où son cœur est réduit; Mais j'ignore, après tout, s'il vous quitte ou me fuit.
HYPSIPYLE.
Vous pouvez donc, Madame, ignorer quelque chose?
MÉDÉE.
Je sais que, s'il me fuit, vous en êtes la cause.
HYPSIPYLE.
Moi, je n'en sais pas tant; mai j'avoue entre nous Que s'il faut qu'il me quitte, il a besoin de vous.
MÉDÉE.
Ce que vous en pensez me donne peu d'alarmes.
HYPSIPYLE.
Je n'ai que des attraits, et vous avez des charmes. 1285
MÉDÉE.
C'est beaucoup en amour que de savoir charmer[408].
HYPSIPYLE.
Et c'est beaucoup aussi que de se faire aimer.
MÉDÉE.
Si vous en avez l'art, j'ai celui d'y contraindre.
HYPSIPYLE.
A faute d'être aimée, on peut se faire craindre.
MÉDÉE.
Il vous aima jadis?
HYPSIPYLE.
Peut-être il m'aime encor, 1290 Moins que vous toutefois, ou que la toison d'or.
MÉDÉE.
Du moins, quand je voudrai flatter son espérance, Il saura de nous deux faire la différence.
HYPSIPYLE.
J'en vois la différence assez grande à Colchos; Mais elle seroit autre et plus grande à Lemnos. 1295 Les lieux aident au choix; et peut-être qu'en Grèce Quelque troisième objet surprendroit sa tendresse.
MÉDÉE.
J'appréhende assez peu qu'il me manque de foi.
HYPSIPYLE.
Vous êtes plus adroite et plus belle que moi: Tant qu'il aura des yeux vous n'avez rien à craindre.
MÉDÉE.
J'allume peu de feux qu'un autre[409] puisse éteindre; Et puisqu'il me promet un cœur ferme et constant...
HYPSIPYLE.
Autrefois à Lemnos il m'en promit autant.
MÉDÉE.
D'un amant qui s'en va de quoi sert la parole?
HYPSIPYLE.
A montrer qu'on vous peut voler ce qu'on me vole. 1305 Ces beaux feux qu'en mon île il n'osoit démentir....
MÉDÉE.
Eurent un peu de tort de le laisser partir.
HYPSIPYLE.
Comme vous en aurez, si jamais ce volage Porte à quelque autre objet ce qu'il vous rend d'hommage.
MÉDÉE.
Les captifs mal gardés ont droit de nous quitter. 1310
HYPSIPYLE.
J'avois quelque mérite, et n'ai pu l'arrêter.
MÉDÉE.
J'en ai peu, mais enfin s'il fait plus que le vôtre?
HYPSIPYLE.
Vous avez lieu de croire en valoir bien un autre[410]; Mais prenez moins d'appui sur un cœur usurpé: Il peut vous échapper, puisqu'il m'est échappé. 1315
MÉDÉE.
Votre esprit n'est rempli que de mauvais augures.
HYPSIPYLE.
On peut sur le passé former ses conjectures.
MÉDÉE.
Le passé mal conduit n'est qu'un miroir trompeur, Où l'œil bien éclairé ne fonde espoir ni peur.
HYPSIPYLE.
Si j'ai conçu pour vous des craintes mal fondées.... 1320
MÉDÉE.
Laissons faire Jason, et gardons nos idées.
HYPSIPYLE.
Avec sincérité je dois vous avouer Que j'ai quelque sujet encor de m'en louer.
MÉDÉE.
Avec sincérité je dois aussi vous dire Qu'assez malaisément on sort de mon empire, 1325 Et que quand jusqu'à moi j'ai permis d'aspirer, On ne s'abaisse plus à vous considérer. Profitez des avis que ma pitié vous donne.
HYPSIPYLE.
A vous dire le vrai, cette hauteur m'étonne. Je suis reine, Madame, et les fronts couronnés.... 1330
MÉDÉE.
Et moi je suis Médée, et vous m'importunez.
HYPSIPYLE.
Cet indigne mépris que de mon rang vous faites....
MÉDÉE.
Connoissez-moi, Madame, et voyez où vous êtes. Si Jason pour vos yeux ose encor soupirer, Il peut chercher des bras à vous en retirer. 1335 Adieu: souvenez-vous, au lieu de vous en plaindre, Qu'à faute d'être aimée, on peut se faire craindre.
(Ce palais doré se change en un palais d'horreur, sitôt que Médée a dit le premier de ces cinq derniers vers[411].)
SCÈNE V.
HYPSIPYLE.
Que vois-je? où suis-je? ô Dieux! quels abîmes ouverts Exhalent jusqu'à moi les vapeurs des enfers! Que d'yeux étincelants sous d'horribles paupières 1340 Mêlent au jour qui fuit d'effroyables lumières! O toi, qui crois par là te faire redouter, Si tu l'as espéré, cesse de t'en flatter. Tu perds de ton grand art la force ou l'imposture, A t'armer contre moi de toute la nature. 1345 L'amour au désespoir ne peut craindre la mort: Dans un pareil naufrage elle ouvre un heureux port. Hâtez, monstres, hâtez votre approche fatale. Mais immoler ainsi ma vie à ma rivale! Cette honte est pour moi pire que le trépas. 1350 Je ne veux plus mourir; monstres, n'avancez pas.
UNE VOIX, derrière le théâtre.
Monstres, n'avancez pas, une reine l'ordonne; Respectez ses appas; Suivez les lois qu'elle vous donne: Monstres, n'avancez pas. 1355
(Les monstres s'arrêtent sitôt que cette voix chante.)
HYPSIPYLE.
Quel favorable écho, pendant que je soupire, Répète mes frayeurs avec un tel empire? Et d'où vient que frappés par ces divins accents, Ces monstres tout à coup deviennent impuissants?
LA VOIX.
C'est l'amour qui fait ce miracle, 1360 Et veut plus faire en ta faveur. N'y mets donc point d'obstacle: Aime qui t'aime, et donne cœur pour cœur.
HYPSIPYLE.
Quel prodige nouveau! cet amas de nuages Vient-il dessus ma tête éclater en orages? 1365 Vous qui nous gouvernez, Dieux, quel est votre but? M'annoncez-vous par là ma perte ou mon salut? Le nuage descend, il s'arrête, il s'entr'ouvre; Et je vois.... Mais, ô Dieux, qu'est-ce que j'y découvre? Seroit-ce bien le Prince?
(Un nuage descend jusqu'à terre, et s'y séparant en deux moitiés, qui se perdent chacune de son côté, il laisse sur le théâtre le prince Absyrte.)
SCÈNE VI.
ABSYRTE, HYPSIPYLE.
ABSYRTE.
Oui, Madame, c'est lui 1370 Dont l'amour vous apporte un ferme et sûr appui: Le même qui pour vous courant à son supplice, Contre un ingrat trop cher a demandé justice, Le même vient encor dissiper votre peur. J'ai parlé contre moi, j'agis contre ma sœur; 1375 Et sitôt que je vois quelque espoir de vous plaire, Je ne me connois plus, je cesse d'être frère. Monstres, disparoissez; fuyez de ces beaux yeux Que vous avez en vain obsédés en ces lieux.
(Tous les monstres s'envolent ou fondent sous terre, et Absyrte continue.)
Et vous, divin objet, n'en ayez plus d'alarmes. 1380 Pour détruire le reste, il faudroit d'autres charmes. Contre ceux qu'on pressoit de vous faire périr, Je n'avois que les airs par où vous secourir; Et d'un art tout-puissant les forces inconnues Ne me laissoient ouvert que le milieu des nues; 1385 Mais le mien, quoique moindre, a pleine autorité De nous faire sortir d'un séjour enchanté. Allons, Madame.
HYPSIPYLE.
Allons, prince trop magnanime, Prince digne en effet de toute mon estime.
ABSYRTE.
N'aurez-vous rien de plus pour des vœux si constants? Et ne pourrai-je....
HYPSIPYLE.
Allons, et laissez faire au temps.
FIN DU TROISIÈME ACTE.
[402] VAR. (Dessein et édit. de 1661-1664): de gros bouquets de fleurs au naturel.
[403] _Basses-tailles_, bas-reliefs.
[404] Dans les éditions de 1661 et de 1663, et aussi dans l'édition de 1692 et dans celle de Voltaire, la description de cette seconde décoration du troisième acte a été transportée plus loin, après le vers 1337, où les éditions de 1664-1682 en répètent les premiers mots. Dans l'édition de 1663, un _erratum_ signale comme un oubli l'absence de cette seconde décoration en tête de l'acte. Malgré le déplacement de cette description, quelques exemplaires de 1692 portent au bas de la première décoration, qui tient toute une page, la réclame: IIe DÉCORATION.
[405] Cette orthographe, conforme au radical grec de ce mot, est celle de toutes les éditions anciennes, y compris celle de 1692.
[406] _Var._ Va-t-il vers ma rivale, ou revient-il à moi? (1661)
[407] _Var._ Ce soupir que vers vous pousse toute mon âme[407-a]. (1661)
[407-a] Comparez à ce vers le vers 1641, où toutes les éditions portent _qui_.
[408] Voltaire, dans sa Préface de _la Toison d'or_, après avoir cité les vers du deuxième chant de l'_Art poétique_, où Boileau reproche à la tragédie d'avoir fait des pointes «ses plus chères délices,» ajoute: «Il y a.... quelques jeux de mots dans Corneille, mais ils sont rares. Le plus remarquable est celui d'Hypsipyle, qui, dans la IVe scène du IIIe acte, dit à Médée, sa rivale, en faisant allusion à sa magie:
Je n'ai que des attraits, et vous avez des charmes.
Médée lui répond:
C'est beaucoup en amour que de savoir charmer.»
[409] Telle est la leçon des éditions de 1664-1682. Les deux premières (1661 et 1663) donnent, ainsi que celles de Thomas Corneille (1692) et de Voltaire (1764): «une autre.»
[410] _Var._ Vous aurez lieu de croire en valoir bien une autre[410-a]. (1661) _Var._ Vous aurez lieu de croire en valoir bien un autre. (1663-68)
[410-a] Cette leçon a été reproduite dans l'édition de 1692 et dans celle de Voltaire (1764).
[411] Les éditions antérieures à 1664 et celles qui sont postérieures à 1682 continuent: «et qu'elle a donné un coup de baguette..., etc.,» en transportant ici la description de la «deuxième décoration du troisième acte.» Voyez ci-dessus, p. 299, et la note 404.
ACTE IV.
DÉCORATION DU QUATRIÈME ACTE.
Ce théâtre horrible fait place à un plus agréable: c'est le désert où Médée a de coutume[412] de se retirer pour faire ses enchantements. Il est tout de rochers qui laissent sortir de leurs fentes quelques filaments d'herbes rampantes et quelques arbres moitié verts et moitié secs: ces rochers sont d'une pierre blanche et luisante, de sorte que comme l'autre théâtre étoit fort chargé d'ombres, le changement subit de l'un à l'autre fait qu'il semble qu'on passe de la nuit au jour.
SCÈNE PREMIÈRE.
ABSYRTE, MÉDÉE.
MÉDÉE.
Qui donne cette audace à votre inquiétude, Prince, de me troubler jusqu'en ma solitude? Avez-vous oublié que dans ces tristes lieux Je ne souffre que moi, les ombres et les Dieux, 1395 Et qu'étant par mon art consacrés au silence, Aucun ne peut sans crime y mêler sa présence?
ABSYRTE.
De vos bontés, ma sœur, c'est sans doute abuser; Mais l'ardeur d'un amant a droit de tout oser. C'est elle qui m'amène en ces lieux solitaires, 1400 Où votre art fait agir ses plus secrets mystères, Vous demander un charme à détacher un cœur, A dérober une âme à son premier vainqueur.
MÉDÉE.
Hélas! cet art, mon frère, impuissant sur les âmes, Ne sait que c'est d'éteindre ou d'allumer des flammes Et s'il a sur le reste un absolu pouvoir, Loin de charmer les cœurs, il n'y sauroit rien voir. Mais n'avancez-vous rien sur celui d'Hypsipyle? Son péril, son effroi, vous est-il inutile? Après ce stratagème entre nous concerté, 1410 Elle vous croit devoir et vie et liberté; Et son ingratitude au dernier point éclate, Si d'une ombre d'espoir cet effroi ne vous flatte.
ABSYRTE.
Elle croit qu'en votre art aussi savant que vous, Je prends plaisir pour elle à rabattre vos coups; 1415 Et sans rien soupçonner de tout notre artifice, Elle doit tout, dit-elle, à ce rare service; Mais à moins toutefois que de perdre l'espoir, Du côté de l'amour rien ne peut l'émouvoir.
MÉDÉE.
L'espoir qu'elle conserve aura peu de durée, 1420 Puisque Jason en veut à la toison dorée, Et qu'à la conquérir faire le moindre effort, C'est se livrer soi-même et courir à la mort. Oui, mon frère, prenez un esprit plus tranquille, Si la mort d'un rival vous assure Hypsipyle; 1425 Et croyez....
ABSYRTE.