Œuvres de P. Corneille, Tome 06

Part 20

Chapter 203,575 wordsPublic domain

Que faites-vous, ma sœur, avec ce téméraire? 720 Quand son orgueil m'outrage, a-t-il de quoi vous plaire? Et vous a-t-il réduite à lui servir d'appui, Vous qui parliez tantôt, et si haut, contre lui?

JUNON.

Je suis toujours sincère; et dans l'idolâtrie Qu'en tous ces héros grecs je vois pour leur patrie, 725 Si votre cœur étoit encore à se donner, Je ferois mes efforts à vous en détourner: Je vous dirois encor ce que j'ai su vous dire; Mais l'amour sur tous deux a déjà trop d'empire: Il vous aime, et je vois qu'avec les mêmes traits.... 730

MÉDÉE.

Que dites-vous, ma sœur? il ne m'aima jamais. A quelque complaisance il a pu se contraindre; Mais s'il feignit d'aimer, il a cessé de feindre, Et me l'a bien fait voir en demandant au Roi, En ma présence même, un autre prix que moi. 735

JUNON.

Ne condamnons personne avant que de l'entendre. Savez-vous les raisons dont il se peut défendre? Il m'en a dit quelqu'une, et je ne puis nier, Non pas qu'elle suffise à le justifier, Il est trop criminel, mais que du moins son crime 740 N'est pas du tout si noir qu'il l'est dans votre estime; Et si vous la saviez, peut-être à votre tour Vous trouveriez moins lieu d'accuser son amour.

MÉDÉE.

Quoi? ce lâche tantôt ne m'a pas regardée; Il n'a montré qu'orgueil, que mépris pour Médée, 745 Et je pourrois encor l'entendre discourir!

JASON.

Le discours siéroit mal à qui cherche à mourir. J'ai mérité la mort si j'ai pu vous déplaire; Mais cessez contre moi d'armer votre colère: Vos taureaux, vos dragons sont ici superflus; 750 Dites-moi seulement que vous ne m'aimez plus: Ces deux mots suffiront[392] pour réduire en poussière....

MÉDÉE.

Va, quand il me plaira, j'en sais bien la manière; Et si ma bouche encor n'en fulmine l'arrêt, Rends grâces à ma sœur qui prend ton intérêt. 755 Par quel art, par quel charme as-tu pu la séduire, Elle qui ne cherchoit tantôt qu'à te détruire? D'où vient que mon cœur même à demi révolté Semble vouloir s'entendre avec ta lâcheté, Et de tes actions favorable interprète, 760 Ne te peint à mes yeux que tel qu'il te souhaite? Par quelle illusion lui fais-tu cette loi? Serois-tu dans mon art plus grand maître que moi? Tu mets dans tous mes sens le trouble et le divorce: Je veux ne t'aimer plus, et n'en ai pas la force. 765 Achève d'éblouir un si juste courroux, Qu'offusquent malgré moi des sentiments trop doux; Car enfin, et ma sœur l'a bien pu reconnoître, Tout violent qu'il est, l'amour seul l'a fait naître; Il va jusqu'à la haine, et toutefois, hélas! 770 Je te haïrois peu, si je ne t'aimois pas. Mais parle, et si tu peux, montre quelque innocence.

JASON.

Je renonce, Madame, à toute autre défense. Si vous m'aimez encore, et si l'amour en vous Fait naître cette haine, anime ce courroux, 775 Puisque de tous les deux sa flamme est triomphante, Le courroux est propice et la haine obligeante. Oui, puisque cet amour vous parle encor pour moi, Il ne vous permet pas de douter de ma foi; Et pour vous faire voir mon innocence entière, 780 Il éclaire vos yeux de toute sa lumière: De ses rayons divins le vif discernement Du chef de ces héros sépare votre amant. Ces princes, qui pour vous ont exposé leur vie, Sans qui votre province alloit être asservie, 785 Eux qui de vos destins rompant le cours fatal, Tous mes égaux qu'ils sont, m'ont fait leur général; Eux qui de leurs exploits, eux qui de leur victoire Ont répandu sur moi la plus brillante gloire; Eux tous ont par ma voix demandé la toison: 790 C'étoient eux qui parloient, ce n'étoit pas Jason. Il ne vouloit que vous; mais pouvoit-il dédire Ces guerriers dont le bras a sauvé votre empire, Et par une bassesse indigne de son rang, Demander pour lui seul tout le prix de leur sang? 795 Pouvois-je les trahir, moi qui de leurs suffrages De ce rang où je suis tiens tous les avantages? Pouvois-je avec honneur à ce qu'il a d'éclat Joindre le nom de lâche et le titre d'ingrat? Auriez-vous pu m'aimer couvert de cette honte? 800

JUNON.

Ma sœur, dites le vrai, n'étiez-vous point trop prompte? Qu'a-t-il fait qu'un cœur noble et vraiment généreux....

MÉDÉE.

Ma sœur, je le voulois seulement amoureux. En qui sauroit aimer seroit-ce donc un crime, Pour montrer plus d'amour, de perdre un peu d'estime? Et malgré les douceurs d'un espoir si charmant, Faut-il que le héros fasse taire l'amant? Quel que soit ce devoir, ou ce noble caprice, Tu me devois, Jason, en faire un sacrifice. Peut-être j'aurois pu t'en entendre blâmer, 810 Mais non pas t'en haïr, non pas t'en moins aimer. Tout oblige en amour, quand l'amour en est cause.

JUNON.

Voyez à quoi pour vous cet amour la dispose. N'abusez point, Jason, des bontés de ma sœur, Qui semble se résoudre à vous rendre son cœur; 815 Et laissez à vos Grecs, au péril de leur vie, Chercher cette toison si chère à leur envie.

JASON.

Quoi? les abandonner en ce pas dangereux!

MÉDÉE.

N'as-tu point assez fait d'avoir parlé pour eux?

JASON.

Je suis leur chef, Madame; et pour cette conquête 820 Mon honneur me condamne à marcher à leur tête: J'y dois périr comme eux, s'il leur faut y périr; Et bientôt à leur tête on m'y verroit courir, Si j'aimois assez mal pour essayer mes armes A forcer des périls qu'ont préparés vos charmes, 825 Et si le moindre espoir de vaincre malgré vous N'étoit un attentat contre votre courroux. Oui, ce que nos destins m'ordonnent que j'obtienne, Je le veux de vos mains, et non pas de la mienne. Si ce trésor par vous ne m'est point accordé, 830 Mon bras me punira d'avoir trop demandé; Et mon sang à vos yeux, sur ce triste rivage, De vos justes refus étalera l'ouvrage. Vous m'en verrez, Madame, accepter la rigueur, Votre nom en la bouche et votre image au cœur, 835 Et mon dernier soupir, par un pur sacrifice, Sauver toute ma gloire et vous rendre justice. Quel heur de pouvoir dire en terminant mon sort: «Un respect amoureux a seul causé ma mort!» Quel heur de voir ma mort charger la renommée 840 De tout ce digne excès dont vous êtes aimée, Et dans tout l'avenir....

MÉDÉE.

Va, ne me dis plus rien; Je ferai mon devoir, comme tu fais le tien. L'honneur doit m'être cher, si la gloire t'est chère: Je ne trahirai point mon pays et mon père; 845 Le destin de l'État dépend de la toison, Et je commence enfin à connoître Jason. Ces paniques terreurs pour ta gloire flétrie Nous déguisent en vain l'amour de ta patrie; L'impatiente ardeur d'en voir le doux climat 850 Sous ces fausses couleurs ne fait que trop d'éclat; Mais s'il faut la toison pour t'en ouvrir l'entrée, Va traîner ton exil de contrée en contrée; Et ne présume pas, pour le voir trop aimé, Abuser en tyran de mon cœur enflammé. 855 Puisque le tien s'obstine à braver ma colère, Que tu me fais des lois, à moi qui t'en dois faire, Je reprends cette foi que tu crains d'accepter, Et préviens un ingrat qui cherche à me quitter.

JASON.

Moi, vous quitter, Madame! ah! que c'est mal connoître Le pouvoir du beau feu que vos yeux ont fait naître! Que nos héros en Grèce emportent leur butin, Jason auprès de vous attache son destin. Donnez-leur la toison qu'ils ont presque achetée; Ou si leur sang versé l'a trop peu méritée, 865 Joignez-y tout le mien, et laissez-moi l'honneur De leur voir de ma main tenir tout leur bonheur. Que si le souvenir de vous avoir servie Me réserve pour vous quelque reste de vie, Soit qu'il faille à Colchos borner notre séjour, 870 Soit qu'il vous plaise ailleurs éprouver mon amour, Sous les climats brûlants, sous les zones glacées, Les routes me plairont que vous m'aurez tracées: J'y baiserai partout les marques de vos pas. Point pour moi de patrie où vous ne serez pas; 875 Point pour moi....

MÉDÉE.

Quoi? Jason, tu pourrois pour Médée Étouffer de ta Grèce et l'amour et l'idée?

JASON.

Je le pourrai, Madame, et de plus....

SCÈNE III.

ABSYRTE, JUNON, JASON, MÉDÉE.

ABSYRTE.

Ah! mes sœurs, Quel miracle nouveau va ravir tous nos cœurs! Sur ce fleuve mes yeux ont vu de cette roche 880 Comme un trône flottant qui de nos bords s'approche. Quatre monstres marins courbent sous ce fardeau; Quatre nains emplumés le soutiennent sur l'eau; Et découpant les airs par un battement d'ailes, Lui servent de rameurs et de guides fidèles. 885 Sur cet amas brillant de nacre et de coral[393], Qui sillonne les flots de ce mouvant cristal, L'opale étincelante à la perle mêlée Renvoie un jour pompeux vers la voûte étoilée. Les nymphes de la mer, les tritons, tout autour, 890 Semblent au dieu caché faire à l'envi leur cour; Et sur ces flots heureux, qui tressaillent de joie, Par mille bonds divers ils lui tracent la voie. Voyez du fond des eaux s'élever à nos yeux, Par un commun accord, ces moites demi-dieux[394]. 895 Puissent-ils sur ces bords arrêter ce miracle! Admirez avec moi ce merveilleux spectacle. Le voilà qui les suit. Voyez-le s'avancer.

JASON, à Junon.

Ah! Madame.

JUNON.

Voyez sans vous embarrasser.

(Ici l'on voit sortir du milieu du Phase le dieu Glauque avec deux tritons et deux sirènes qui chantent, cependant qu'une[395] grande conque de nacre, semée de branches de coral et de pierres précieuses, portée par quatre dauphins, et soutenue par quatre vents en l'air, vient insensiblement s'arrêter au milieu de ce même fleuve. Tandis qu'elles chantent, le devant de cette conque merveilleuse fond dans l'eau, et laisse voir la reine Hypsipyle assise comme dans un trône[396]; et soudain Glauque commande aux vents de s'envoler, aux tritons et aux sirènes de disparoître, et au fleuve de retirer une partie de ses eaux pour laisser prendre terre à Hypsipyle. Les tritons, le fleuve, les vents et les sirènes obéissent, et Glauque se perd lui-même ou fond de l'eau, sitôt qu'il a parlé; en suite de quoi Absyrte donne la main à Hypsipyle pour sortir de cette conque, qui s'abîme aussitôt dans le fleuve.)

SCÈNE IV.

ABSYRTE, JUNON, MÉDÉE, JASON, GLAUQUE, SIRÈNES, TRITONS, HYPSIPYLE.

CHANT DES SIRÈNES[397].

Telle Vénus sortit du sein de l'onde, 900 Pour faire régner dans le monde Les Jeux et les Plaisirs, les Grâces et l'Amour; Telle tous les matins l'Aurore Sur le sein émaillé de Flore Verse la rosée et le jour. 905 Objet divin, qui vas de ce rivage Bannir ce qu'il y a de sauvage, Pour y faire régner les grâces et l'Amour, Telle et plus adorable encore Que n'est Vénus, que n'est l'Aurore, 910 Tu vas y faire un nouveau jour.

ABSYRTE.

Quelle beauté, mes sœurs, dans ce trône enfermée, De son premier coup d'œil a mon âme charmée? Quel cœur pourroit tenir contre de tels appas?

HYPSIPYLE.

Juste ciel, il me voit, et ne s'avance pas! 915

GLAUQUE.

Allez, tritons, allez, sirènes; Allez, vents, et rompez vos chaînes; Neptune est satisfait, Et l'ordre qu'il vous donne a son entier effet. Jason, vois les bontés de ce même Neptune, 920 Qui pour achever ta fortune, A sauvé du naufrage, et renvoie à tes vœux La princesse qui seule est digne de ta flamme. A son aspect rallume tous tes feux; Et pour répondre aux siens, rends-lui toute ton âme. Et toi, qui jusques à Colchos Dois à tant de beautés un assuré passage, Fleuve, pour un moment retire un peu tes flots, Et laisse approcher ton rivage.

ABSYRTE[398].

Princesse, en qui du ciel les merveilleux efforts 930 Se sont plu[399] d'animer ses plus rares trésors, Souffrez qu'au nom du Roi dont je tiens la naissance, Je vous offre en ces lieux une entière puissance: Régnez dans ses États, régnez dans son palais; Et pour premier hommage à vos divins attraits.... 935

HYPSIPYLE.

Faites moins d'honneur, Prince, à mon peu de mérite: Je ne cherche en ces lieux qu'un ingrat qui m'évite. Au lieu de m'aborder, Jason, vous pâlissez! Dites-moi pour le moins si vous me connoissez.

JASON.

Je sais bien qu'à Lemnos vous étiez Hypsipyle; 940 Mais ici....

HYPSIPYLE.

Qui vous rend de la sorte immobile? Ne suis-je plus la même arrivant à Colchos?

JASON.

Oui; mais je n'y suis pas le même qu'à Lemnos.

HYPSIPYLE.

Dieux! que viens-je d'ouïr?

JASON.

J'ai d'autres yeux, Madame: Voyez cette princesse, elle a toute mon âme; 945 Et pour vous épargner les discours superflus, Ici je ne connois et ne vois rien de plus.

HYPSIPYLE.

O faveurs de Neptune, où m'avez-vous conduite? Et s'il commence ainsi, quelle sera la suite?

MÉDÉE.

Non, non, Madame, non, je ne veux rien d'autrui: 950 Reprenez votre amant, je vous laisse avec lui[400]. Ne m'offre plus un cœur dont une autre[401] est maîtresse, Volage, et reçois mieux cette grande princesse. Adieu: des yeux si beaux valent bien la toison.

JASON, à Junon.

Ah! Madame, voyez qu'avec peu de raison.... 955

JUNON.

Suivez sans perdre temps, je saurai vous rejoindre. Madame, on vous trahit; mais votre heur n'est pas moindre. Mon frère, qui s'apprête à vous conduire au Roi, N'a pas moins de mérite, et tiendra mieux sa foi. Si je le connois bien, vous avez qui vous venge; 960 Et si vous m'en croyez, vous gagnerez au change. Je vous laisse en résoudre, et prends quelques moments Pour rétablir le calme entre ces deux amants.

SCÈNE V.

ABSYRTE, HYPSIPYLE.

ABSYRTE.

Madame, si j'osois, dans le trouble où vous êtes, Montrer à vos beaux yeux des peines plus secrètes, 965 Si j'osois faire voir à ces divins tyrans Ce qu'ont déjà soumis de si doux conquérants, Je mettrois à vos pieds le trône et la couronne Où le ciel me destine et que le sang me donne. Mais puisque vos douleurs font taire mes desirs, 970 Ne vous offensez pas du moins de mes soupirs; Et tant que le respect m'imposera silence, Expliquez-vous pour eux toute leur violence.

HYPSIPYLE.

Prince, que voulez-vous d'un cœur préoccupé Sur qui domine encor l'ingrat qui l'a trompé? 975 Si c'est à mon amour une peine cruelle Où je cherche un amant de voir un infidèle, C'est un nouveau supplice à mes tristes appas De faire une conquête où je n'en cherche pas. Non que je vous méprise, et que votre personne 980 N'eût de quoi me toucher plus que votre couronne: Le ciel me donne un sceptre en des climats plus doux, Et de tous vos États je ne voudrais que vous. Mais ne vous flattez point sur ces marques d'estime Qu'en mon cœur, tel qu'il est, votre présence imprime: Quand l'univers entier vous connoîtroit pour roi, Que pourrois-je pour vous, si je ne suis à moi?

ABSYRTE.

Vous y serez, Madame, et pourrez toute chose: Le change de Jason déjà vous y dispose; Et pour peu qu'il soutienne encor cette rigueur, 990 Le dépit, malgré vous, vous rendra votre cœur. D'un si volage amant que pourriez-vous attendre?

HYPSIPYLE.

L'inconstance me l'ôte, elle peut me le rendre.

ABSYRTE.

Quoi? vous pourriez l'aimer, s'il rentroit sous vos lois En devenant perfide une seconde fois? 995

HYPSIPYLE.

Prince, vous savez mal combien charme un courage Le plus frivole espoir de reprendre un volage, De le voir malgré lui dans nos fers retombé, Échapper à l'objet qui nous l'a dérobé, Et sur une rivale et confuse et trompée 1000 Ressaisir avec gloire une place usurpée. Si le ciel en courroux m'en refuse l'honneur, Du moins je servirai d'obstacle à son bonheur. Cependant éteignez une flamme inutile: Aimez en d'autres lieux, et plaignez Hypsipyle; 1005 Et s'il vous reste encor quelque bonté pour moi, Aidez contre un ingrat ma plainte auprès du Roi.

ABSYRTE.

Votre plainte, Madame, auroit pour toute issue Un nouveau déplaisir de la voir mal reçue. Le Roi le veut pour gendre, et ma sœur pour époux.

HYPSIPYLE.

Il me rendra justice, un roi la doit à tous; Et qui la sacrifie aux tendresses de père Est d'un pouvoir si saint mauvais dépositaire.

ABSYRTE.

A quelle rude épreuve engagez-vous ma foi, De me forcer d'agir contre ma sœur et moi! 1015 Mais n'importe, le temps et quelque heureux service Pourront à mon amour vous rendre plus propice. Tandis souvenez-vous que jusqu'à se trahir Ce prince malheureux cherche à vous obéir.

FIN DU SECOND ACTE.

[389] VAR. (édit. de 1661-1668): dont cette campagne est enfermée.

[390] _Quels encens_, au pluriel, est la leçon de toutes les anciennes éditions, y compris celle de Thomas Corneille (1692) et de Voltaire (1764).

[391] _Var._ L'amour me l'a promis: il en sera charmé. (1661 et 63)

[392] L'édition de 1692 donne, mais c'est sans doute une faute, _serviront_, au lieu de _suffiront_.

[393] _Coral_, corail: voyez le _Lexique_, et ci-dessus les _Desseins_, p. 236.

[394] Toutes les éditions anciennes, y compris celle de 1692, donnent ici _Demidieux_, en un seul mot, sans trait d'union; plus loin, au vers 1205, avec un trait d'union, _Demi-dieux_.

[395] Dans l'édition de 1692 il y a, comme plus haut, _pendant que_, pour _cependant que_.

[396] Thomas Corneille (1692) et Voltaire (1674) donnent: «comme dans son trône.»

[397] Au lieu de CHANT DES SIRÈNES, on lit dans l'édition de 1663 (en tenant compte de la correction marquée dans l'_Errata_ de cette édition): SIRÈNES, et à la marge: _Elles chantent_.

[398] Dans l'édition de Voltaire (1764): ABSYRTE, _à Hypsipyle_.

[399] Toutes les éditions anciennes, sans en excepter celles de Thomas Corneille et de Voltaire, donnent le pluriel du participe: «se sont plus.»

[400] Entre ce vers et le suivant, on lit dans l'édition de Voltaire: _à Jason_.

[401] L'édition de 1682 porte seule _un autre_, pour _une autre_.

ACTE III.

DÉCORATION DU TROISIÈME ACTE.

Nos théâtres n'ont encore rien fait paroître de si brillant que le palais du roi Aæte, qui sert de décoration à cet acte. On y voit de chaque côté deux rangs de colonnes de jaspe torses, et environnées de pampres d'or à grands feuillages, chantournées, et découpées à jour, au milieu desquelles sont des statues d'or à l'antique, de grandeur naturelle. Les frises, les festons, les corniches et les chapiteaux sont pareillement d'or, et portent pour finissements des vases de porcelaine d'où sortent de gros bouquets de fleurs aussi au naturel[402]. Les bases et les piédestaux sont enrichis de basses-tailles[403], où sont peintes diverses fables de l'antiquité. Un grand portique doré, soutenu par quatre autres colonnes dans le même ordre, fait la face du théâtre, et est suivi de cinq ou six autres de même manière, qui forment, par le moyen de ces colonnes, comme cinq galeries, où la vue s'enfonçant, découvre ce même jardin de cyprès qui a paru au premier acte.

IIe DÉCORATION DU TROISIÈME ACTE[404].

Ce palais doré se change en un palais d'horreur, sitôt que Médée a donné un coup de baguette. Tout ce qu'il y a d'épouvantable en la nature y sert de Termes. L'éléphant, le rhinocéros[405], le lion, l'once, les tigres, les léopards, les panthères, les dragons, les serpents, tous avec leurs antipathies à leurs pieds, y lancent des regards menaçants. Une grotte obscure borne la vue, au travers de laquelle l'œil ne laisse pas de découvrir un éloignement merveilleux que fait la perspective. Quatre monstres ailés et quatre rampants enferment Hypsipyle, et semblent prêts à la dévorer.

SCÈNE PREMIÈRE.

AÆTE, JASON.

AÆTE.

Je vous devois assez pour vous donner Médée, 1020 Jason; et si tantôt vous l'aviez demandée, Si vous m'aviez parlé comme vous me parlez, Vous auriez obtenu le bien que vous voulez. Mais en est-il saison au jour d'une conquête Qui doit faire tomber mon trône ou votre tête? 1025 Et vous puis-je accepter pour gendre, et vous chérir, S'il vous faut dans une heure ou me perdre ou périr? Prétendre à la toison par l'hymen de ma fille, C'est pour m'assassiner s'unir à ma famille; Et si vous abusez de ce que j'ai promis, 1030 Vous êtes le plus grand de tous mes ennemis. Je ne m'en puis dédire, et le serment me lie. Mais si tant de périls vous laissent quelque vie, Après avoir perdu ce roi que vous bravez, Allez porter vos vœux à qui vous les devez: 1035 Hypsipyle vous aime, elle est reine, elle est belle; Fuyez notre vengeance, et régnez avec elle.

JASON.

Quoi? parler de vengeance, et d'un œil de courroux Voir l'immuable ardeur de m'attacher à vous! Vous présumer perdu sur la foi d'un scrupule 1040 Qu'embrasse aveuglément votre âme trop crédule, Comme si sur la peau d'un chétif animal Le ciel avoit écrit tout votre sort fatal! Ce que l'ombre a prédit, si vous daignez l'entendre, Ne met aucun obstacle aux prières d'un gendre. 1045 Me donner la Princesse, et pour dot la toison, Ce n'est que l'assurer dedans votre maison, Puisque par les doux nœuds de ce bonheur suprême Je deviendrai soudain une part de vous-même, Et que ce même bras qui vous a pu sauver 1050 Sera toujours armé pour vous la conserver.

AÆTE.

Vous prenez un peu tard une mauvaise adresse: Nos esprits sont plus lourds que ceux de votre Grèce; Mais j'ai d'assez bons yeux, dans un si juste effroi, Pour démêler sans peine un gendre d'avec moi. 1055 Je sais que l'union d'un époux à ma fille De mon sang et du sien forme une autre famille, Et que si de moi-même elle fait quelque part, Cette part de moi-même a ses destins à part. Ce que l'ombre a prédit se fait assez entendre. 1060 Cessez de vous forcer à devenir mon gendre; Ce seroit un honneur qui ne vous plairoit pas, Puisque la toison seule a pour vous des appas, Et que si mon malheur vous l'avoit accordée, Vous n'auriez jamais fait aucuns vœux pour Médée.

JASON.