Œuvres de P. Corneille, Tome 06

Part 2

Chapter 23,616 wordsPublic domain

Tam[38] tragico nuncio obstupefactus Pertharitus, ampliusque tyrannum quam fratrem timens, fugam ad Cacanum, Hunnorum regem, arripuit, Rodelinda uxore et filio Cuniperto Mediolani relictis. Sed jam magna sui parte miser, et in carissimis pignoribus captus, quum a rege nospite rejiceretur, ad hostem redire statuit, et cujus sævitiam timuerat, clementiam experiri. Quid votis obesset? non regnum, sed incolumitas quærebatur. Etenim Pertharitus, quasi pati jam fortunæ contumeliam posset, fratre occiso, supplex esse sustinuit; et quia amplius putavit Grimoaldus reddere vitam quam regnum eripere, facilis fuit. Longe tamen aliud fata ordiebantur: ut nec securus esset, qui parcere voluit; nec liber a discrimine, qui salutem duntaxat pactus erat. Atque interea rex novus, destinatis nuptiis potentiam firmaturus, desponsam[39] sibi virginem tori sceptrique sociam assumit. Et sic in familia Ariperti regium permanere nomen videbatur; quippe post filios gener diadema sumpserat. Venit igitur Ticinum Pertharitus, et suæ oblitus appellationis, sororem reginam salutavit. Plenus mutuæ benevolentiæ hic congressus fuit, ac plane redire ad felicitatem profugus videbatur, nisi quod non imperaret. Domus et familia quasi proximam nupero splendori vitam acturo datur. Quid fit? visendi et salutandi causa quum frequentes confluerent, partim Longobardi, partim Insubres, humanitatis Regem pœnituit. Sic officia nocuere; et quia in exemplum benignitas miserantis valuit, exstincta est. A populo coli, et regnum moliri, juxta habitum. Itaque ut Rex metu solveretur, secundum parricidium non exhorruit. Nuper manu, nunc imperio cruentus, morti Pertharitum destinat. Sed nihil insidiæ, nihil percussores immissi potuere: elapsus est. Amica et ingeniosa Unulphi fraude beneficium salutis stetit, qui inclusum et obsessum ursina pelle circumtegens, et tanquam pro mancipio pellens, cubiculo ejecit. Dolum ingesta quoque verbera vestiebant; et quia nox erat, falli satellites potuere. Facinus quemadmodum regi displicuit, ita fidei exemplum laudatum est.

[37] Henri Dupuis, professeur de belles-lettres à Louvain, plus connu sous le nom d'_Erycius Puteanus_ que sous son nom flamand _Van de Putte_, naquit à Venlo, dans la Gueldre, en 1574, et mourut à Louvain, en 1646. Le titre exact de celui de ses nombreux ouvrages d'où est tiré l'extrait que donne ici Corneille est: ERYCI PUTEANI _Historiæ insubricæ, ab origine gentis ad Othonem magnum imperatorem, libri VI, qui irruptiones Barbarorum in Italiam continent (ab anno CLVII ad annum DCCCCLXXIII). Fax barbarici temporis_.--Corneille écrit _Erycus_, au lieu d'_Erycius_; c'est sans doute qu'il a pris pour un _i_ simple l'I majuscule qui dans plusieurs éditions, dans celle de 1630, par exemple, dont nous venons de copier le titre, termine le génitif ERYCI (pour _Erycii_). On voit que la fin de ce titre contient aussi l'adjectif _barbaricus_, qui a été substitué par Corneille à _insubricus_.

[38] Épouvanté d'une nouvelle si tragique, Pertharite, craignant plus le tyran que son frère, s'enfuit à la hâte chez Cacan, roi des Huns, laissant à Milan sa femme Rodelinde et Cunipert son fils. Mais, malheureux dans une grande partie de lui-même, prisonnier dans la personne de ce qu'il avait de plus cher, repoussé d'ailleurs par le roi dont il était l'hôte, il résolut de retourner vers son ennemi, et d'éprouver la clémence de celui dont il avait redouté la cruauté. Rien pouvait-il s'opposer à ses vœux, quand ce n'était plus un royaume, mais la vie qu'il demandait? En effet, croyant pouvoir désormais, après le meurtre de son frère, subir les outrages de la fortune, Pertharite ne rougit pas de se rendre suppliant, et Grimoald se montra facile, jugeant qu'il lui donnait plus en lui accordant la vie, qu'il ne lui avait ôté en lui arrachant son royaume. Toutefois les destins disposaient les choses bien autrement: il ne devait y avoir ni sécurité pour celui qui voulait faire grâce, ni salut pour celui qui ne stipulait d'autre condition que d'avoir la vie sauve. Cependant le nouveau roi, voulant consolider sa puissance par le mariage projeté, prend pour compagne de son lit et de son trône la jeune princesse qui lui était fiancée[38-a], de manière que la dignité royale semblait demeurer dans la famille d'Aripert, le diadème ayant passé de la tête de ses fils sur celle de son gendre. Pertharite s'en vint donc à Pavie, et, oubliant le nom qu'il avait porté, salua reine sa sœur. Une bienveillance mutuelle régna dans cette entrevue, et, au commandement près, le proscrit semblait retrouver son ancienne prospérité. On lui donne une maison et des gens, pour que sa vie ne s'éloigne pas trop de sa récente splendeur. Mais qu'arrive-t-il? Lombards et Insubres accourent en foule pour le visiter et lui faire leur cour. Le Roi se repentit de son humanité; ces hommes devinrent funestes à Pertharite, et la bonté de Grimoald, qui n'était que pitié, s'éteignit quand il vit qu'on s'autorisait de son exemple: être honoré du peuple, c'était aspirer au trône. En conséquence, pour s'affranchir de ses craintes, le Roi ne recula pas devant un second parricide. Naguère c'était sa main qui avait frappé; cette fois un ordre lui suffit, et il voua Pertharite à la mort. Mais les piéges, les assassins furent mis en défaut; il leur échappa; il dut son salut à l'ingénieux stratagème d'Unulphe, son ami. Celui-ci le revêtit d'une peau d'ours, et, le chassant comme un esclave, le fit sortir de la chambre où il était enfermé et gardé: il alla même jusqu'à le frapper pour mieux colorer sa ruse, et, comme il était nuit, les soldats se laissèrent tromper. Le fait déplut au Roi, mais il loua cet exemple de fidélité.

[38-a] La fille d'Aripert, sœur de Pertharite et de Gondebert; voyez plus haut, p. 8. Corneille la nomme _Édüige_.

[39] VAR. (recueil de 1656): _desponsatam_. Le texte de Puteanus est _desponsam_.

EXAMEN[40].

Le succès de cette tragédie a été si malheureux, que pour m'épargner le chagrin de m'en souvenir, je n'en dirai presque rien. Le sujet est écrit par Paul Diacre, au 4. et 5. livre des _Gestes des Lombards_[41], et depuis lui par Erycus Puteanus, au second livre de son _Histoire des invasions de l'Italie par les Barbares_[42]. Ce qui l'a fait avorter au théâtre a été l'événement extraordinaire qui me l'avoit fait choisir. On n'y a pu supporter qu'un roi dépouillé de son royaume, après avoir fait tout son possible pour y rentrer, se voyant sans forces et sans amis, en cède à son vainqueur les droits inutiles, afin de retirer sa femme prisonnière de ses mains: tant les vertus de bon mari sont peu à la mode! On n'y a pas aimé la surprise avec laquelle Pertharite se présente au troisième acte, quoique le bruit de son retour soit épandu dès le premier, ni que Grimoald reporte toutes ses affections à Édüige, sitôt qu'il a reconnu que la vie de Pertharite, qu'il avoit cru mort jusque-là, le mettoit dans l'impossibilité de réussir auprès de Rodelinde. J'ai parlé ailleurs de l'inégalité de l'emploi des personnages, qui donne à Rodelinde le premier rang dans les trois premiers actes, et la réduit au second ou au troisième dans les deux derniers[43]. J'ajoute ici, malgré sa disgrâce, que les sentiments en sont assez vifs et nobles, les vers assez bien tournés, et que la façon dont le sujet s'explique dans la première scène ne manque pas d'artifice.

[40] C'est en 1663 que fut imprimé pour la première fois l'Examen de _Pertharite_ et non en 1660, comme Voltaire le dit par erreur dans le titre de cet examen.

[41] Voyez ci-dessus, p. 8-14, la traduction du récit de Paul Diacre par Antoine du Verdier.

[42] Voyez ci-dessus, p. 14-16, le texte latin et la traduction de l'extrait de Puteanus.

[43] Ce défaut en Rodelinde a été une des principales causes du mauvais succès de _Pertharite_, et je n'ai point encore vu sur nos théâtres cette inégalité de rang en un même acteur, qui n'ait produit un très-méchant effet. (_Examen d'Horace_; voyez tome III, p. 276.)

LISTE DES ÉDITIONS QUI ONT ÉTÉ COLLATIONNÉES POUR LES VARIANTES DE _PERTHARITE_.

ÉDITIONS SÉPARÉES.

1653 in-12; 1656 in-12.

RECUEILS.

1654 in-12[44]; 1656 in-12; 1660 in-8º; 1663 in-fol.; 1664 in-8º; 1668 in-12; 1682 in-12.

ACTEURS.

PERTHARITE, roi des Lombards[45]. GRIMOALD, comte de Bénévent, ayant conquis le royaume des Lombards sur Pertharite. GARIBALDE, duc de Turin[46]. UNULPHE, seigneur lombard. RODELINDE, femme de Pertharite. ÉDÜIGE, sœur de Pertharite. SOLDATS.

La scène est à Milan.

[44] Dans ce recueil, l'Achevé d'imprimer de _Pertharite_ porte la date du 30 avril 1653.--Au tome V, p. 417, note 1, il faut lire: «l'Achevé d'imprimer de _Don Sanche_ porte la date du 14 mai (_et non du 13 août_) 1650.»

[45] Pertharite ou Bertaride succéda en 661, conjointement avec son frère Gondebert ou Godebert, à son père Aribert, roi des Lombards, qui avait donné Milan pour capitale au premier, et Pavie au second. On peut voir dans les extraits historiques cités par Corneille à la suite de l'avis _Au lecteur_, que le nom de Grimoald, comte, ou plutôt duc, de Bénévent (voyez p. 8, note 3), et ceux des autres personnages, excepté peut-être celui d'_Édüige_ ou d'_Edvige_, sont également empruntés à l'histoire.

[46] L'orthographe de ce nom est _Thurin_ dans toutes les anciennes éditions, y compris celle de 1692.

PERTHARITE. TRAGÉDIE.

ACTE I.

SCÈNE PREMIÈRE.

RODELINDE, UNULPHE.

RODELINDE.

Oui, l'honneur qu'il me rend ne fait que m'outrager; Je vous le dis encor, rien ne peut me changer[47]: Ses conquêtes pour moi sont des objets de haine; L'hommage qu'il m'en fait renouvelle ma peine, Et comme son amour redouble mon tourment, 5 Si je le hais vainqueur, je le déteste amant. Voilà quelle je suis, et quelle je veux être[48], Et ce que vous direz au comte votre maître.

UNULPHE.

Dites au Roi, Madame[49].

RODELINDE.

Ah! je ne pense pas Que de moi Grimoald exige un cœur si bas: 10 S'il m'aime, il doit aimer cette digne arrogance Qui brave ma fortune et remplit ma naissance. Si d'un roi malheureux et la fuite et la mort L'assurent dans son trône à titre du plus fort, Ce n'est point à sa veuve à traiter de monarque 15 Un prince qui ne l'est qu'à cette triste marque. Qu'il ne se flatte point d'un espoir décevant: Il est toujours pour moi comte de Bénévent, Toujours l'usurpateur du sceptre de nos pères, Et toujours, en un mot, l'auteur de mes misères. 20

UNULPHE.

C'est ne connoître pas la source de vos maux, Que de les imputer à ses nobles travaux. Laissez à sa vertu le prix qu'elle mérite, Et n'en accusez plus que votre Pertharite: Son ambition seule....

RODELINDE.

Unulphe, oubliez-vous 25 Que vous parlez à moi, qu'il étoit mon époux?

UNULPHE.

Non; mais vous oubliez que bien que la naissance Donnât à son aîné la suprême puissance, Il osa toutefois partager avec lui Un sceptre dont son bras devoit être l'appui; 30 Qu'on vit alors deux rois en votre Lombardie, Pertharite à Milan, Gundebert à Pavie, Dont[50] ce dernier, piqué par un tel attentat, Voulut entre ses mains réunir son État, Et ne put voir longtemps en celles de son frère.... 35

RODELINDE.

Dites qu'il fut rebelle aux ordres de son père. Le Roi, qui connoissoit ce qu'ils valoient tous deux, Mourant entre leurs bras, fit ce partage entre eux: Il vit en Pertharite une âme trop royale Pour ne lui pas laisser une fortune égale; 40 Et vit en Gundebert un cœur assez abjet[51] Pour ne mériter pas son frère pour sujet. Ce n'est pas attenter aux droits d'une couronne Qu'en conserver la part qu'un père nous en donne; De son dernier vouloir c'est se faire des lois, 45 Honorer sa mémoire, et défendre son choix.

UNULPHE.

Puisque vous le voulez, j'excuse son courage; Mais condamnez du moins l'auteur de ce partage, Dont l'amour indiscret pour des fils généreux, Les faisant tous deux rois, les a perdus tous deux. 50 Ce mauvais politique avoit dû reconnoître Que le plus grand État ne peut souffrir qu'un maître, Que les rois n'ont qu'un trône et qu'une majesté, Que leurs enfants entre eux n'ont point d'égalité, Et qu'enfin la naissance a son ordre infaillible 55 Qui fait de leur couronne un point indivisible.

RODELINDE.

Et toutefois le ciel par les événements Fit voir qu'il approuvoit ses justes sentiments. Du jaloux Gundebert l'ambitieuse haine Fondant sur Pertharite, y trouva tôt sa peine. 60 Une bataille entre eux vidoit leur différend; Il en sortit défait, il en sortit mourant: Son trépas nous laissoit toute la Lombardie, Dont il nous envioit une foible partie; Et j'ai versé des pleurs qui n'auroient pas coulé, 65 Si votre Grimoald ne s'en fût point mêlé. Il lui promit vengeance, et sa main plus vaillante Rendit après sa mort sa haine triomphante: Quand nous croyions le sceptre en la nôtre affermi, Nous changeâmes de sort en changeant d'ennemi; 70 Et le voyant régner où régnoient les deux frères, Jugez à qui je puis imputer nos misères.

UNULPHE.

Excusez un amour que vos yeux ont éteint: Son cœur pour Édüige en étoit lors atteint; Et pour gagner la sœur à ses désirs trop chère, 75 Il fallut épouser les passions du frère. Il arma ses sujets, plus pour la conquérir Qu'à dessein de vous nuire ou de le secourir. Alors qu'il arriva, Gundebert rendoit l'âme, Et sut en ce moment abuser de sa flamme. 80 «Bien, dit-il, que je touche à la fin de mes jours, Vous n'avez pas en vain amené du secours; Ma mort vous va laisser ma sœur et ma querelle: Si vous l'osez aimer, vous combattrez pour elle.» Il la proclame reine; et sans retardement 85 Les chefs et les soldats ayant prêté serment, Il en prend d'elle un autre, et de mon prince même: «Pour montrer à tous deux à quel point je vous aime, Je vous donne, dit-il, Grimoald pour époux, Mais à condition qu'il soit digne de vous; 90 Et vous ne croirez point, ma sœur, qu'il vous mérite, Qu'il n'ait vengé ma mort et détruit Pertharite, Qu'il n'ait conquis Milan, qu'il n'y donne la loi. A la main d'une reine il faut celle d'un roi.» Voilà ce qu'il voulut, voilà ce qu'ils jurèrent, 95 Voilà sur quoi tous deux contre vous s'animèrent. Non que souvent mon prince, impatient amant, N'ait voulu prévenir l'effet de son serment; Mais contre son amour la Princesse obstinée A toujours opposé la parole donnée; 100 Si bien que ne voyant autre espoir de guérir, Il a fallu sans cesse et vaincre et conquérir. Enfin, après deux ans, Milan par sa conquête Lui donnoit Édüige en couronnant sa tête, Si ce même Milan dont elle étoit le prix 105 N'eût fait perdre à ses yeux ce qu'ils avoient conquis. Avec un autre sort il prit un cœur tout autre. Vous fûtes sa captive, et le fîtes le vôtre; Et la princesse alors par un bizarre effet, Pour l'avoir voulu roi, le perdit tout à fait. 110 Nous le vîmes quitter ses premières pensées, N'avoir plus pour l'hymen ces ardeurs empressées, Éviter Édüige, à peine lui parler, Et sous divers prétexte à son tour reculer. Ce n'est pas que longtemps il n'ait tâché d'éteindre 115 Un feu dont vos vertus avoient lieu de se plaindre; Et tant que dans sa fuite a vécu votre époux, N'étant plus à sa sœur, il n'osoit être à vous; Mais sitôt que sa mort eut rendu légitime Cette ardeur qui n'étoit jusque-là qu'un doux crime.... 120

SCÈNE II.

RODELINDE, ÉDÜIGE, UNULPHE

ÉDÜIGE.

Madame, si j'étois d'un naturel jaloux, Je m'inquiéterois de le voir avec vous, Je m'imaginerois, ce qui pourroit bien être, Que ce fidèle agent vous parle pour son maître; Mais comme mon esprit n'est pas si peu discret 125 Qu'il vous veuille envier la douceur du secret, De cette opinion j'aime mieux me défendre, Pour mettre en votre choix celle que je dois prendre, La régler par votre ordre, et croire avec respect Tout ce qu'il vous plaira d'un entretien suspect. 130

RODELINDE.

Le secret n'est pas grand qu'aisément on devine, Et l'on peut croire alors tout ce qu'on s'imagine. Oui, Madame, son maître a de fort mauvais yeux; Et s'il m'en pouvoit croire, il en useroit mieux.

ÉDÜIGE.

Il a beau s'éblouir alors qu'il vous regarde, 135 Il vous échappera si vous n'y prenez garde. Il lui faut obéir, tout amoureux qu'il est, Et vouloir ce qu'il veut, quand et comme il lui plaît.

RODELINDE.

Avez-vous reconnu par votre expérience Qu'il faille déférer à son impatience? 140

ÉDÜIGE.

Vous ne savez que trop ce que c'est que sa foi.

RODELINDE.

Autre est celle d'un comte, autre celle d'un roi; Et comme un nouveau rang forme une âme nouvelle, D'un comte déloyal il fait un roi fidèle.

ÉDÜIGE.

Mais quelquefois, Madame, avec facilité 145 On croit des maris morts qui sont pleins de santé; Et lorsqu'on se prépare aux seconds hyménées, On voit par leur retour des veuves étonnées.

RODELINDE.

Qu'avez-vous vu, Madame, ou que vous a-t-on dit?

ÉDÜIGE.

Ce mot un peu trop tôt vous alarme l'esprit. 150 Je ne vous parle pas de votre Pertharite; Mais il se pourra faire enfin qu'il ressuscite, Qu'il rende à vos désirs leur juste possesseur; Et c'est dont je vous donne avis en bonne sœur.

RODELINDE.

N'abusez point d'un nom que votre orgueil rejette. 155 Si vous étiez ma sœur, vous seriez ma sujette; Mais un sceptre vaut mieux que les titres du sang, Et la nature cède à la splendeur du rang.

ÉDÜIGE.

La nouvelle vous fâche, et du moins importune L'espoir déjà formé d'une bonne fortune. 160 Consolez-vous, Madame: il peut n'en être rien; Et souvent on nous dit ce qu'on ne sait pas bien.

RODELINDE.

Il sait mal ce qu'il dit, quiconque vous fait croire Qu'aux feux de Grimoald je trouve quelque gloire. Il est vaillant, il règne, et comme il faut régner; 165 Mais toutes ses vertus me le font dédaigner. Je hais dans sa valeur l'effort qui le couronne; Je hais dans sa bonté les cœurs qu'elle lui donne; Je hais dans sa prudence un grand peuple charmé; Je hais dans sa justice un tyran trop aimé; 170 Je hais ce grand secret d'assurer sa conquête, D'attacher fortement ma couronne à sa tête; Et le hais d'autant plus que je vois moins de jour A détruire un vainqueur qui règne avec amour.

ÉDÜIGE.

Cette haine qu'en vous sa vertu même excite 175 Est fort ingénieuse à voir tout son mérite; Et qui nous parle ainsi d'un objet odieux En diroit bien du mal s'il plaisoit à ses yeux.

RODELINDE.

Qui hait brutalement permet tout à sa haine: Il s'emporte, il se jette où sa fureur l'entraîne, 180 Il ne veut avoir d'yeux que pour ses faux portraits; Mais qui hait par devoir ne s'aveugle jamais: C'est sa raison qui hait, qui toujours équitable, Voit en l'objet haï ce qu'il a d'estimable, Et verroit en l'aimé ce qu'il y faut blâmer, 185 Si ce même devoir lui commandoit d'aimer.

ÉDÜIGE.

Vous en savez beaucoup.

RODELINDE.

Je sais comme il faut vivre.

ÉDÜIGE.

Vous êtes donc, Madame, un grand exemple à suivre.

RODELINDE.

Pour vivre l'âme saine, on n'a qu'à m'imiter[52].

ÉDÜIGE.

Et qui veut vivre aimé n'a qu'à vous en conter? 190

RODELINDE.

J'aime en vous un soupçon qui vous sert de supplice: S'il me fait quelque outrage, il m'en fait bien justice.

ÉDÜIGE.

Quoi? vous refuseriez Grimoald pour époux?

RODELINDE.

Si je veux l'accepter, m'en empêcherez-vous? Ce qui jusqu'à présent vous donne tant d'alarmes, 195 Sitôt qu'il me plaira, vous coûtera des larmes; Et quelque grand pouvoir que vous preniez sur moi, Je n'ai qu'à dire un mot pour vous faire la loi. N'aspirez point, Madame, où je voudrai prétendre: Tout son cœur est à moi, si je daigne le prendre. 200 Consolez-vous pourtant: il m'en fait l'offre en vain; Je veux bien sa couronne, et ne veut point sa main. Faites, si vous pouvez, revivre Pertharite, Pour l'opposer aux feux dont votre amour s'irrite. Produisez un fantôme, ou semez un faux bruit, 205 Pour remettre en vos fers un prince qui vous fuit; J'aiderai votre feinte, et ferai mon possible Pour tromper avec vous ce monarque invincible, Pour renvoyer chez vous les vœux qu'on vient m'offrir, Et n'avoir plus chez moi d'importuns à souffrir. 210

ÉDÜIGE.

Qui croit déjà ce bruit un tour de mon adresse, De son effet sans doute auroit peu d'allégresse, Et loin d'aider la feinte avec sincérité, Pourroit fermer les yeux même à la vérité.

RODELINDE.

Après m'avoir fait perdre époux et diadème, 215 C'est trop que d'attenter jusqu'à ma gloire même, Qu'ajouter l'infamie à de si rudes coups. Connoissez-moi, Madame, et désabusez-vous. Je ne vous cèle point qu'ayant l'âme royale, L'amour du sceptre encor me fait votre rivale, 220 Et que je ne puis voir d'un cœur lâche et soumis La sœur de mon époux déshériter mon fils; Mais que dans mes malheurs jamais je me dispose A les vouloir finir m'unissant à leur cause, A remonter au trône, où vont tous mes desirs, 225 En épousant l'auteur de tous mes déplaisirs! Non, non, vous présumez en vain que je m'apprête A faire de ma main sa dernière conquête: Unulphe peut vous dire en fidèle témoin Combien à me gagner il perd d'art et de soin. 230 Si malgré la parole et donnée et reçue, Il cessa d'être à vous au moment qu'il m'eut vue, Aux cendres d'un mari tous mes feux réservés Lui rendent les mépris que vous en recevez.

SCÈNE III.

GRIMOALD, RODELINDE, ÉDÜIGE, GARIBALDE, UNULPHE.

RODELINDE.

Approche, Grimoald, et dis à ta jalouse, 235 A qui du moins ta foi doit le titre d'épouse, Si depuis que pour moi je t'ai vu soupirer, Jamais d'un seul coup d'œil je t'ai fait espérer; Ou si tu veux laisser pour éternelle gêne A cette ambitieuse une frayeur si vaine, 240 Dis-moi de mon époux le déplorable sort: Il vit, il vit encor, si j'en crois son rapport; De ses derniers honneurs les magnifiques pompes[53] Ne sont qu'illusions avec quoi tu me trompes; Et ce riche tombeau que lui fait son vainqueur 245 N'est qu'un appas[54] superbe à surprendre mon cœur.

GRIMOALD.

Madame, vous savez ce qu'on m'est venu dire, Qu'allant de ville en ville et d'empire en empire Contre Édüige et moi mendier du secours, Auprès du roi des Huns il a fini ses jours; 250 Et si depuis sa mort j'ai tâché de vous rendre....

RODELINDE.