Œuvres de P. Corneille, Tome 06

Part 19

Chapter 193,593 wordsPublic domain

Enfin nos ennemis nous cèdent la campagne, 330 Et des Scythes défaits le camp abandonné Nous est de leur déroute un gage fortuné, Un fidèle témoin d'une victoire entière; Mais comme la fortune est souvent journalière, Il en faut redouter de funestes retours, 335 Ou se mettre en état de triompher toujours. Vous savez de quel poids et de quelle importance De ce peu d'étrangers s'est fait voir l'assistance. Quarante, qui l'eût cru? quarante à leur abord D'une armée abattue ont relevé le sort, 340 Du côté des vaincus rappelé la victoire, Et fait d'un jour fatal un jour brillant de gloire. Depuis cet heureux jour que n'ont point fait leurs bras? Leur chef nous a paru le démon des combats; Et trois fois sa valeur, d'un noble effet suivie, 345 Au péril de son sang a dégagé ma vie. Que ne lui dois-je point? et que ne dois-je à tous? Ah! si nous les pouvions arrêter parmi nous, Que ma couronne alors se verroit assurée! Qu'il faudroit craindre peu pour la toison dorée, 350 Ce trésor où les Dieux attachent nos destins, Et que veulent ravir tant de jaloux voisins! N'y peux-tu rien, Médée, et n'as-tu point de charmes Qui fixent en ces lieux le bonheur de leurs armes? N'est-il herbes, parfums, ni chants mystérieux, 355 Qui puissent nous unir ces bras victorieux?

ABSYRTE.

Seigneur, il est en vous d'avoir cet avantage: Le charme qu'il y faut est tout sur son visage. Jason l'aime, et je crois que l'offre de son cœur N'en seroit pas reçue avec trop de rigueur. 360 Un favorable aveu pour ce digne hyménée Rendroit ici sa course heureusement bornée; Son exemple auroit force, et feroit qu'à l'envi Tous voudroient imiter le chef qu'ils ont suivi. Tous sauroient comme lui, pour faire une maîtresse, Perdre le souvenir des beautés de leur Grèce; Et tous ainsi que lui permettroient à l'amour D'obstiner des héros à grossir votre cour.

AÆTE.

Le refus d'un tel heur auroit trop d'injustice. Puis-je d'un moindre prix payer un tel service? 370 Le ciel, qui veut pour elle un époux étranger, Sous un plus digne joug ne sauroit l'engager. Oui, j'y consens, Absyrte, et tiendrai même à grâce Que du roi d'Albanie il remplisse la place, Que la mort de Styrus permette à votre sœur 375 L'incomparable choix d'un si grand successeur. Ma fille, si jamais les droits de la naissance....

CHALCIOPE.

Seigneur, je vous réponds de son obéissance; Mais je ne réponds pas que vous trouviez les Grecs Dans la même pensée et les mêmes respects. 380 Je les connois un peu, veuve d'un de leurs princes: Ils ont aversion pour toutes nos provinces; Et leur pays natal leur imprime un amour Qui partout les rappelle et presse leur retour. Ainsi n'espérez pas qu'il soit des hyménées 385 Qui puissent à la vôtre unir leurs destinées. Ils les accepteront, si leur sort rigoureux A fait de leur patrie un lieu mal sûr pour eux; Mais le péril passé, leur soudaine retraite Vous fera bientôt voir que rien ne les arrête, 390 Et qu'il n'est point de nœud qui les puisse obliger A vivre sous les lois d'un monarque étranger. Bien que Phryxus m'aimât avec quelque tendresse, Je l'ai vu mille fois soupirer pour sa Grèce, Et quelque illustre rang qu'il tînt dans vos États, 395 S'il eût eu l'accès libre en ces heureux climats, Malgré ces beaux dehors d'une ardeur empressée, Il m'eût fallu l'y suivre, ou m'en voir délaissée. Il semble après sa mort qu'il revive en ses fils; Comme ils ont même sang, ils ont mêmes esprits: 400 La Grèce en leur idée est un séjour céleste, Un lieu seul digne d'eux. Par là jugez du reste.

AÆTE.

Faites-les-moi venir: que de leur propre voix J'apprenne les raisons de cet injuste choix. Et quant à ces guerriers que nos Dieux tutélaires 405 Au salut de l'État rendent si nécessaires, Si pour les obliger à vivre mes sujets Il n'est point dans ma cour d'assez dignes objets, Si ce nom sur leur front jette tant d'infamie Que leur gloire en devienne implacable ennemie, 410 Subornons[380] cette gloire, et voyons dès demain Ce que pourra sur eux le nom de souverain. Le trône a ses liens ainsi que l'hyménée, Et quand ce double nœud tient une âme enchaînée, Quand l'ambition marche au secours de l'amour, 415 Elle étouffe aisément tous ces soins du retour. Elle triomphera de cette idolâtrie Que tous ces grands guerriers gardent pour leur patrie. Leur Grèce a des climats et plus doux et meilleurs; Mais commander ici vaut bien servir ailleurs. 420 Partageons avec eux l'éclat d'une couronne Que la bonté du ciel par leurs mains nous redonne: D'un bien qu'ils ont sauvé je leur dois quelque part; Je le perdois sans eux, sans eux il court hasard; Et c'est toujours prudence, en un péril funeste, 425 D'offrir une moitié pour conserver le reste.

ABSYRTE.

Vous les connoissez mal: ils sont trop généreux Pour vous rendre à ce prix le besoin qu'on a d'eux. Après ce grand secours, ce seroit pour salaire Prendre une part du vol qu'on tâchoit à vous faire, 430 Vous piller un peu moins sous couleur d'amitié, Et vous laisser enfin ce reste par pitié. C'est là, Seigneur, c'est là cette haute infamie Dont vous verriez leur gloire implacable ennemie. Le trône a des splendeurs dont les yeux éblouis 435 Peuvent réduire une âme à l'oubli du pays; Mais aussi la Scythie, ouverte à nos conquêtes, Offre assez de matière à couronner leurs têtes. Qu'ils règnent, mais par nous, et sur nos ennemis: C'est là qu'il faut trouver un sceptre à nos amis; 440 Et lors d'un sacré nœud l'inviolable étreinte Tirera notre appui d'où partoit notre crainte; Et l'hymen unira par des liens plus doux Des rois sauvés par eux à des rois faits par nous.

AÆTE.

Vous regardez trop tôt comme votre héritage 445 Un trône dont en vain vous craignez le partage. J'ai d'autres yeux, Absyrte, et vois un peu plus loin. Je veux bien réserver ce remède au besoin, Ne faire point cette offre à moins que nécessaire; Mais s'il y faut venir, rien ne m'en peut distraire. 450 Les voici: parlons-leur; et pour les arrêter, Ne leur refusons rien qu'ils daignent souhaiter.

SCÈNE III.

AÆTE, ABSYRTE, MÉDÉE, JASON, PÉLÉE, IPHITE, ORPHÉE, ARGONAUTES.

AÆTE.

Guerriers par qui mon sort devient digne d'envie, Héros à qui je dois et le sceptre et la vie, Après tant de bienfaits et d'un si haut éclat, 455 Voulez-vous me laisser la honte d'être ingrat? Je ne vous fais point d'offre; et dans ces lieux sauvages Je ne découvre rien digne de vos courages: Mais si dans mes États, mais si dans mon palais Quelque chose avoit pu mériter vos souhaits, 460 Le choix qu'en auroit fait cette valeur extrême Lui donneroit un prix qu'il n'a pas de lui-même; Et je croirois devoir à ce précieux choix L'heur de vous rendre un peu de ce que je vous dois.

JASON.

Si nos bras, animés par vos destins propices, 465 Vous ont rendu, Seigneur, quelques foibles services, Et s'il en est encore, après un sort si doux, Que vos commandements puissent vouloir de nous, Vous avez en vos mains un trop digne salaire, Et pour ce qu'on a fait et pour ce qu'on peut faire; 470 Et s'il nous est permis de vous le demander....

AÆTE.

Attendez tout d'un roi qui veut tout accorder: J'en jure le dieu Mars, et le Soleil mon père; Et me puisse à vos yeux accabler leur colère, Si mes serments pour vous n'ont de si prompts effets, Que vos vœux dès ce jour se verront satisfaits!

JASON.

Seigneur, j'ose vous dire, après cette promesse, Que vous voyez la fleur des princes de la Grèce, Qui vous demandent tous d'une commune voix Un trésor qui jadis fut celui de ses rois: 480 La toison d'or, Seigneur, que Phryxus, votre gendre, Phryxus, notre parent....

AÆTE.

Ah! que viens-je d'entendre!

MÉDÉE.

Ah! perfide.

JASON.

A ce mot vous paroissez surpris! Notre peu de secours se met à trop haut prix; Mais enfin, je l'avoue, un si précieux gage 485 Est l'unique motif de tout notre voyage. Telle est la dure loi que nous font nos tyrans, Que lui seul nous peut rendre au sein de nos parents; Et telle est leur rigueur, que, dans cette conquête Le retour au pays nous coûteroit la tête. 490

AÆTE.

Ah! si vous ne pouvez y rentrer autrement, Dure, dure à jamais votre bannissement! Princes[381] tel est mon sort, que la toison ravie Me doit coûter le sceptre, et peut-être la vie. De sa perte dépend celle de tout l'État; 495 En former un desir, c'est faire un attentat; Et si jusqu'à l'effet vous pouvez le réduire, Vous ne m'avez sauvé[382] que pour mieux me détruire.

JASON.

Qui vous l'a dit, Seigneur? quel tyrannique effroi Fait cette illusion aux destins d'un grand roi? 500

AÆTE.

Votre Phryxus lui-même a servi d'interprète A ces ordres des Dieux dont l'effet m'inquiète: Son ombre en mots exprès nous les a fait savoir.

JASON.

A des fantômes vains donnez moins de pouvoir. Une ombre est toujours ombre, et des nuits éternelles Il ne sort point de jours qui ne soient infidèles. Ce n'est point à l'enfer à disposer des rois, Et les ordres du ciel n'empruntent point sa voix. Mais vos bontés par là cherchent à faire grâce Au trop d'ambition dont vous voyez l'audace; 510 Et c'est pour colorer un trop juste refus Que vous faites parler cette ombre de Phryxus.

AÆTE.

Quoi? de mon noir destin la triste certitude Ne seroit qu'un prétexte à mon ingratitude? Et quand je vous dois tout, je voudrois essayer 515 Un mauvais artifice à ne vous rien payer? Quoi que vous en croyiez, quoi que vous puissiez dire, Pour vous désabuser partageons mon empire. Cette offre peut-elle être un refus coloré, Et répond-elle mal à ce que j'ai juré? 520

JASON.

D'autres l'accepteroient avec pleine allégresse; Mais elle n'ouvre pas les chemins de la Grèce; Et ces héros, sortis ou des Dieux ou des rois, Ne sont pas mes sujets pour vivre sous mes lois. C'est à l'heur du retour que leur courage aspire, 525 Et non pas à l'honneur de me faire un empire.

AÆTE.

Rien ne peut donc changer ce rigoureux desir?

JASON.

Seigneur, nous n'avons pas le pouvoir de choisir. Ce n'est que perdre temps qu'en parler davantage; Et vous savez à quoi le serment vous engage. 530

AÆTE.

Téméraire serment qui me fait une loi Dangereuse pour vous, ou funeste pour moi! La toison est à vous si vous pouvez la prendre, Car ce n'est pas de moi qu'il vous la faut attendre. Comme votre Phryxus l'a consacrée à Mars, 535 Ce dieu même lui fait d'effroyables remparts, Contre qui tout l'effort de la valeur humaine Ne peut être suivi que d'une mort certaine: Il faut pour l'emporter quelque chose au-dessus J'ouvrirai la carrière, et ne puis rien de plus: 540 Il y va de ma vie ou de mon diadème; Mais je tremble pour vous autant que pour moi-même. Je croirais faire un crime à vous le déguiser; Il est en votre choix d'en bien ou mal user. Ma parole est donnée, il faut que je la tienne; 545 Mais votre perte est sûre à moins que de la mienne. Adieu: pensez-y bien. Toi, ma fille, dis-lui A quels affreux périls il se livre aujourd'hui.

SCÈNE IV.

MÉDÉE, JASON, ARGONAUTES.

MÉDÉE.

Ces périls sont légers.

JASON.

Ah! divine princesse!

MÉDÉE.

Il n'y faut que du cœur, des forces, de l'adresse. 550 Vous en avez Jason; mais peut-être, après tout, Ce que vous en avez n'en viendra pas à bout.

JASON.

Madame, si jamais....

MÉDÉE.

Ne dis rien, téméraire. Tu ne savois que trop quel choix pouvoit me plaire. Celui de la toison m'a fait voir tes mépris: 555 Tu la veux, tu l'auras; mais apprends à quel prix. Pour voir cette dépouille au dieu Mars consacrée, A tous dans sa forêt il permet libre entrée; Mais pour la conquérir qui s'ose hasarder Trouve un affreux dragon commis à la garder. 560 Rien n'échappe à sa vue, et le sommeil sans force Fait avec sa paupière un éternel divorce. Le combat contre lui ne te sera permis Qu'après deux fiers taureaux par ta valeur soumis; Leurs yeux sont tout de flamme, et leur brûlante haleine[383] D'un long embrasement couvre toute la plaine. Va leur faire souffrir le joug et l'aiguillon, Ouvrir du champ de Mars le funeste sillon: C'est ce qu'il te faut faire, et dans ce champ horrible Jeter une semence encore plus terrible, 570 Qui soudain produira des escadrons armés Contre la même main qui les aura semés. Tous, sitôt qu'ils naîtront, en voudront à ta vie: Je vais moi-même à tous redoubler leur furie. Juge par là, Jason, de la gloire où tu cours, 575 Et cherche où tu pourras des bras et du secours.

SCÈNE V.

JASON, PÉLÉE, IPHITE, ORPHÉE, ARGONAUTES.

JASON.

Amis, voilà l'effet de votre impatience. Si j'avois eu sur vous un peu plus de croyance, L'amour m'auroit livré ce précieux dépôt, Et vous l'avez perdu pour le vouloir trop tôt. 580

PÉLÉE.

L'amour vous est bien doux, et votre espoir tranquille, Qui vous fit consumer deux ans chez Hypsipyle, En consumeroit quatre avec plus de raison A cajoler Médée et gagner la toison. Après que nos exploits l'ont si bien méritée, 585 Un mot seul, un souhait dût l'avoir emportée; Mais puisqu'on la refuse au service rendu, Il faut avoir de force un bien qui nous est dû.

JASON.

De Médée en courroux dissipez donc les charmes; Combattez ce dragon, ces taureaux, ces gensdarmes[384].

IPHITE.

Les Dieux nous ont sauvés de mille autres dangers, Et sont les mêmes dieux en ces bords étrangers. Pallas nous a conduits, et Junon de nos têtes A parmi tant de mers écarté les tempêtes. Ces grands secours unis auront leur plein effet, 595 Et ne laisseront point leur ouvrage imparfait. Voyez si je m'abuse, amis, quand je l'espère: Regardez de Junon briller la messagère; Iris nous vient du ciel dire ses volontés. En attendant son ordre, adorons ses bontés. 600 Prends ton luth, cher Orphée, et montre à la Déesse Combien ce doux espoir charme notre tristesse.

SCÈNE VI.

IRIS est sur l'arc-en-ciel[385]; JUNON et PALLAS, chacune dans son char; JASON, ORPHÉE, ARGONAUTES[386].

ORPHÉE chante.

Femme et sœur du maître des Dieux, De qui le seul regard fait nos destins propices, Nous as-tu jusqu'ici guidés sous tes auspices, 605 Pour nous voir périr en ces lieux? Contre des bras mortels tout ce qu'ont pu nos armes, Nous l'avons fait dans les combats: Contre les monstres et les charmes C'est à toi maintenant de nous prêter ton bras. 610

IRIS.

Princes, ne perdez pas courage; Les deux mêmes divinités Qui vous ont garantis sur les flots irrités Prennent votre défense en ce climat sauvage.

(Ici Junon et Pallas se montrent dans leurs chars.)

Les voici toutes deux, qui de leur propre voix[387] 615 Vous apprendront sous quelles lois Le destin vous promet cette illustre conquête; Elles sauront vous la faciliter: Écoutez leurs conseils, et tenez l'âme prête A les exécuter. 620

JUNON.

Tous vos bras et toutes vos armes Ne peuvent rien contre les charmes Que Médée en fureur verse sur la toison: L'amour seul aujourd'hui peut faire ce miracle; Et dragon ni taureaux ne vous feront obstacle, 625 Pourvu qu'elle s'apaise en faveur de Jason. Prête à descendre en terre afin de l'y réduire, J'ai pris et le visage et l'habit de sa sœur. Rien ne vous peut servir si vous n'avez son cœur; Et si vous le gagnez, rien ne vous[388] sauroit nuire. 630

PALLAS.

Pour vous secourir en ces lieux, Junon change de forme et va descendre en terre; Et pour vous protéger Pallas remonte aux cieux, Où Mars et quelques autres dieux Vont presser contre vous le maître du tonnerre. 635 Le soleil, de son fils embrassant l'intérêt, Voudra faire changer l'arrêt Qui vous laisse espérer la toison demandée; Mais quoi qu'il puisse faire, assurez-vous qu'enfin L'amour fera votre destin, 640 Et vous donnera tout, s'il vous donne Médée.

(Ici, tout d'un temps, Iris disparoît, Pallas remonte au ciel, et Junon descend en terre, en traversant toutes deux le théâtre, et faisant croiser leurs chars.)

JASON.

Eh bien! si mes conseils....

PÉLÉE.

N'en parlons plus, Jason: Cet oracle l'emporte, et vous aviez raison. Aimez, le ciel l'ordonne, et c'est l'unique voie Qu'après tant de travaux il ouvre à notre joie. 645 N'y perdons point de temps, et sans plus de séjour Allons sacrifier au tout-puissant Amour.

FIN DU PREMIER ACTE.

[376] Ce mot est écrit _champtournées_ dans toutes les éditions publiées du vivant de Corneille, dans celle de 1692, et même encore dans celle de Voltaire (1764).

[377] VAR. (Dessein et édit. de 1661-1664): mêlés de quantité.

[378] Par une faute singulière, l'édition de 1682 donne: «les pays,» pour: «leur pays.»

[379] Voyez ci-dessus l'_Examen_, p. 247.

[380] _Subornons_, séduisons. Voyez le _Lexique_.

[381] Il y a _Prince_, au singulier, dans l'édition de Voltaire. (1764)

[382] Dans l'édition de 1692: «Vous ne m'aurez sauvé.»

[383] _Var._ Leurs yeux sont tous de flamme, et leur brûlante haleine. (1661 et 63)

[384] Telle est l'orthographe du mot dans les anciennes éditions, y compris celle de 1692. Il est imprimé de même dans les _Desseins_ et dans l'_Examen_; voyez plus haut, p. 234 et p. 246.

[385] _Var._ IRIS, _sur l'arc-en-ciel_. (1661).

[386] Le mot ARGONAUTES est omis dans les éditions de 1663 et de 1664; celle de 1661 y supplée par un _etc._

[387] L'édition de Voltaire (1764) donne: «de leurs propres voix,» au pluriel.

[388] Toutes les éditions publiées du vivant de Corneille portent ici _nous_. Nous n'avons pas hésité à y substituer, d'après l'impression de 1692, _vous_, qui est évidemment la bonne leçon.

ACTE II.

DÉCORATION DU SECOND ACTE.

La rivière du Phase et le paysage qu'elle traverse succèdent à ce grand jardin, qui disparoît tout d'un coup. On voit tomber de gros torrents des rochers qui servent de rivage à ce fleuve; et l'éloignement qui borne la vue présente aux yeux divers coteaux dont cette campagne est fermée[389].

SCÈNE PREMIÈRE.

JASON, JUNON, sous le visage de Chalciope.

JUNON.

Nous pouvons à l'écart, sur ces rives du Phase, Parler en sûreté du feu qui vous embrase. Souvent votre Médée y vient prendre le frais, 650 Et pour y mieux rêver s'échappe du palais. Il faut venir à bout de cette humeur altière: De sa sœur tout exprès j'ai pris l'image entière, Mon visage a même air, ma voix a même ton; Vous m'en voyez la taille, et l'habit, et le nom; 655 Et je la cache à tous sous un épais nuage, De peur que son abord ne trouble mon ouvrage. Sous ces déguisements j'ai déjà rétabli Presque en toute sa force un amour affoibli. L'horreur de vos périls, que redoublent les charmes, Dans cette âme inquiète excite mille alarmes: Elle blâme déjà son trop d'emportement. C'est à vous d'achever un si doux changement. Un soupir poussé juste, en suite d'une excuse, Perce un cœur bien avant quand lui-même il s'accuse, Et qu'un secret retour le force à ressentir De sa fureur trop prompte un tendre repentir.

JASON.

Déesse, quels encens[390]....

JUNON.

Traitez-moi de princesse, Jason, et laissez là l'encens et la Déesse. Quand vous serez en Grèce il y faudra penser; 670 Mais ici vos devoirs s'en doivent dispenser: Par ce respect suprême ils m'y feroient connaître. Laissez-y-moi passer pour ce que je feins d'être, Jusqu'à ce que le cœur de Médée adouci....

JASON.

Madame, puisqu'il faut ne vous nommer qu'ainsi, 675 Vos ordres me seront des lois inviolables: J'aurai pour les remplir des soins infatigables; Et mon amour plus fort....

JUNON.

Je sais que vous aimez, Que Médée a des traits dont vos sens sont charmés. Mais cette passion est-elle en vous si forte 680 Qu'à tous autres objets elle ferme la porte? Ne souffre-t-elle plus l'image du passé? Le portrait d'Hypsipyle est-il tout effacé?

JASON.

Ah!

JUNON.

Vous en soupirez!

JASON.

Un reste de tendresse M'échappe encore au nom d'une belle princesse; 685 Mais comme assez souvent la distance des lieux Affoiblit dans le cœur ce qu'elle cache aux yeux, Les charmes de Médée ont aisément la gloire D'abattre dans le mien l'effet de sa mémoire.

JUNON.

Peut-être elle n'est pas si loin que vous pensez. 690 Ses vœux de vous attendre enfin se sont lassés, Et n'ont pu résister à cette impatience Dont tous les vrais amants ont trop d'expérience. L'ardeur de vous revoir l'a hasardée aux flots; Elle a pris après vous la route de Colchos; 695 Et moi, pour empêcher que sa flamme importune Ne rompît sur ces bords toute votre fortune, J'ai soulevé les vents, qui brisant son vaisseau, Dans les flots mutinés ont ouvert son tombeau.

JASON.

Hélas!

JUNON.

N'en craignez point une funeste issue: 700 Dans son propre palais Neptune l'a reçue. Comme il craint pour Pélie, à qui votre retour Doit coûter la couronne, et peut-être le jour, Il va tâcher d'y mettre un obstacle par elle, Et vous la renvoira, plus pompeuse et plus belle, 705 Rattacher votre cœur à des liens si doux, Ou du moins exciter des sentiments jaloux Qui vous rendent Médée à tel point inflexible, Que le pouvoir du charme en demeure invincible, Et que vous périssiez en le voulant forcer, 710 Ou qu'à votre conquête il faille renoncer. Dès son premier abord une soudaine flamme D'Absyrte à ses beautés livrera toute l'âme; L'Amour me l'a promis: vous l'en verrez charmé[391]; Mais vous serez sans doute encor le plus aimé. 715 Il faut donc prévenir ce dieu qui l'a sauvée, Emporter la toison avant son arrivée. Votre amante paroît: agissez en amant Qui veut en effet vaincre, et vaincre promptement.

SCÈNE II.

JASON, JUNON, MÉDÉE.

MÉDÉE.