Œuvres de P. Corneille, Tome 06
Part 18
Ah! Victoire, pour fils n'ai-je que des soldats? 20 La gloire qui les couvre, à moi-même funeste, Sous mes plus beaux succès fait trembler tout le reste; Ils ne vont aux combats que pour me protéger, Et n'en sortent vainqueurs que pour me ravager. S'ils renversent des murs, s'ils gagnent des batailles, 25 Ils prennent droit par là de ronger mes entrailles: Leur retour me punit de mon trop de bonheur, Et mes bras triomphants me déchirent le cœur. A vaincre tant de fois mes forces s'affoiblissent: L'État est florissant, mais les peuples gémissent; 30 Leurs membres décharnés courbent sous mes hauts faits, Et la gloire du trône accable les sujets[356]. Voyez autour de moi que de tristes spectacles! Voilà ce qu'en mon sein enfantent vos miracles. Quelque encens que je doive à cette fermeté 35 Qui vous fait en tous lieux marcher à mon côté, Je me lasse de voir mes villes désolées, Mes habitants pillés, mes campagnes brûlées. Mon roi, que vous rendez le plus puissant des rois, En goûte moins le fruit de ses propres exploits; 40 Du même œil dont il voit ses plus nobles conquêtes, Il voit ce qu'il leur faut sacrifier de têtes; De ce glorieux trône où brille sa vertu, Il tend sa main auguste à son peuple abattu; Et comme à tous moments[357] la commune misère 45 Rappelle en son grand cœur les tendresses de père, Ce cœur se laisse vaincre aux vœux que j'ai formés, Pour faire respirer ce que vous opprimez.
LA VICTOIRE.
France, j'opprime donc ce que je favorise! A ce nouveau reproche excusez ma surprise: 50 J'avois cru jusqu'ici qu'à vos seuls ennemis Ces termes odieux pouvoient être permis, Qu'eux seuls de ma conduite avoient droit de se plaindre.
LA FRANCE.
Vos dons sont à chérir, mais leur suite est à craindre: Pour faire deux héros ils font cent malheureux; 55 Et ce dehors brillant que mon nom reçoit d'eux M'éclaire à voir les maux qu'à ma gloire il attache, Le sang dont il m'épuise, et les nerfs qu'il m'arrache.
LA VICTOIRE.
Je n'ose condamner de si justes ennuis, Quand je vois quels malheurs malgré moi je produis; 60 Mais ce dieu dont la main m'a chez vous affermie Vous pardonnera-t-il d'aimer son ennemie? Le voilà qui paroît, c'est lui-même, c'est Mars, Qui vous lance du ciel de farouches regards; Il menace, il descend: apaisez sa colère 65 Par le prompt désaveu d'un souhait téméraire.
(Le ciel s'ouvre et fait voir Mars en posture menaçante, un pied en l'air, et l'autre porté sur son étoile. Il descend ainsi à un des côtés du théâtre, qu'il traverse en parlant; et sitôt qu'il a parlé, il remonte au même lieu dont il est parti[358].)
SCÈNE II.
MARS[359], LA FRANCE, LA VICTOIRE.
MARS.
France ingrate, tu veux la paix! Et pour toute reconnoissance D'avoir en tant de lieux étendu ta puissance, Tu murmures de mes bienfaits! 70 Encore un lustre ou deux, et sous tes destinées J'aurois rangé le sort des têtes couronnées; Ton État n'auroit eu pour bornes que ton choix; Et tu devois tenir pour assuré présage, Voyant toute l'Europe apprendre ton langage, 75 Que toute cette Europe alloit prendre tes lois. Tu renonces à cette gloire; La Paix a pour toi plus d'appas, Et tu dédaignes la Victoire Que j'ai de ma main propre attachée à tes pas! 80 Vois dans quels fers sous moi la Discorde et l'Envie Tiennent cette paix asservie. La Victoire t'a dit comme on peut m'apaiser; J'en veux bien faire encor ta compagne éternelle; Mais sache que je la rappelle, 85 Si tu manques d'en bien user.
(Avant que de disparoître, ce dieu, en colère contre la France, lui fait voir la Paix, qu'elle demande avec tant d'ardeur, prisonnière dans son palais, entre les mains de la Discorde et de l'Envie, qu'il lui a données pour gardes. Ce palais a pour colonnes[360] des canons, qui ont pour bases des mortiers, et des boulets pour chapiteaux; le tout accompagné, pour ornements, de trompettes, de tambours, et autres instruments de guerre entrelacés ensemble et découpés à jour, qui font comme un second rang de colonnes. Le lambris est composé de trophées d'armes, et de tout ce qui peut désigner et embellir la demeure de ce dieu des batailles.)
SCÈNE III.
LA PAIX[361], LA DISCORDE, L'ENVIE, LA FRANCE, LA VICTOIRE.
LA PAIX[362].
En vain à tes soupirs il est inexorable: Un dieu plus fort que lui me va rejoindre à toi; Et tu devras bientôt ce succès adorable A cette reine incomparable[363] 90 Dont les soins et l'exemple ont formé ton grand roi. Ses tendresses de sœur, ses tendresses de mère, Peuvent tout sur un fils, peuvent tout sur un frère. Bénis, France, bénis ce pouvoir fortuné; Bénis le choix qu'il fait d'une reine comme elle[364]: 95 Cent rois en sortiront, dont la gloire immortelle Fera trembler sous toi l'univers étonné, Et dans tout l'avenir sur leur front couronné Portera l'image fidèle De celui qu'elle t'a donné. 100
Ce dieu dont le pouvoir suprême Étouffe d'un coup d'œil les plus vieux différends, Ce dieu par qui l'amour plaît à la vertu même, Et qui borne souvent l'espoir des conquérants, Le blond et pompeux Hyménée 105 Prépare en ta faveur l'éclatante journée Où sa main doit briser mes fers. Ces monstres insolents dont je suis prisonnière, Prisonniers à leur tour au fond de leurs enfers, Ne pourront mêler d'ombre à sa vive lumière. 110 A tes cantons les plus déserts Je rendrai leur beauté première; Et dans les doux torrents d'une allégresse entière Tu verras s'abîmer tes maux les plus amers.
Tu vois comme déjà ces deux hautes puissances, 115 Que Mars sembloit plonger en d'immortels discords[365], Ont malgré ses fureurs assemblé sur tes bords Les sublimes intelligences Qui de leurs grands États meuvent les vastes corps[366]. Les surprenantes harmonies 120 De ces miraculeux génies Savent tout balancer, savent tout soutenir. Leur prudence étoit due à cet illustre ouvrage, Et jamais on n'eût pu fournir, Aux intérêts divers de la Seine et du Tage, 125 Ni zèle plus savant en l'art de réunir, Ni savoir mieux instruit du commun avantage.
Par ces organes seuls ces dignes potentats Se font eux-mêmes leurs arbitres; Aux conquêtes par eux ils donnent d'autres titres, 130 Et des bornes à leurs États. Ce dieu même qu'attend ma longue impatience N'a droit de m'affranchir que par leur conférence: Sans elle son pouvoir seroit mal reconnu. Mais enfin je le vois, leur accord me l'envoie. 135 France, ouvre ton cœur à la joie; Et vous, monstres, fuyez; ce grand jour est venu.
(L'Hyménée paroît, couronné de fleurs, portant en sa main droite un dard semé de lis et de roses, et en la gauche le portrait de la Reine peint sur son bouclier.)
SCÈNE IV.
L'HYMÉNÉE, LA PAIX, LA DISCORDE, L'ENVIE[367], LA FRANCE, LA VICTOIRE.
LA DISCORDE.
En vain tu le veux croire, orgueilleuse captive: Pourrions-nous fuir le secours qui t'arrive?
L'ENVIE.
Pourrions-nous craindre un dieu qui contre nos fureurs Ne prend pour armes que des fleurs?
L'HYMÉNÉE.
Oui, monstres, oui, craignez cette main vengeresse; Mais craignez encor plus cette grande princesse[368] Pour qui je viens allumer mon flambeau: Pourriez-vous soutenir les traits de son visage? 145 Fuyez, monstres, à son image; Fuyez, et que l'enfer, qui fut votre berceau, Vous serve à jamais de tombeau. Et vous, noirs instruments d'un indigne esclavage, Tombez, fers odieux, à ce divin aspect, 150 Et pour lui rendre un prompt hommage, Anéantissez-vous de honte ou de respect.
(Il présente ce portrait aux yeux de la Discorde et de l'Envie, qui trébuchent aussitôt aux enfers, et ensuite il le présente aux chaînes qui tiennent la Paix prisonnière, lesquelles tombent[369] et se brisent tout à l'heure.)
LA PAIX[370].
Dieux des sacrés plaisirs, vous venez de me rendre Un bien dont les Dieux même ont lieu d'être jaloux; Mais ce n'est pas assez, il est temps de descendre, 155 Et de remplir les vœux qu'en terre on fait pour nous.
L'HYMÉNÉE.
Il en est temps, Déesse, et c'est trop faire attendre Les effets d'un espoir si doux. Vous donc, mes ministres fidèles, Venez, Amours, et prêtez-nous vos ailes. 160
(Quatre Amours descendent du ciel, deux de chaque côté, et s'attachent à l'Hyménée et à la Paix pour les apporter en terre.)
LA FRANCE.
Peuple, fais voir ta joie à ces divinités Qui vont tarir le cours de tes calamités.
CHŒUR DE MUSIQUE.
(L'Hyménée, la Paix, et les quatre Amours descendent cependant qu'il chante[371]:)
Descends, Hymen, et ramène sur terre Les délices avec la paix;
Descends, objet divin de nos plus doux souhaits, 165 Et par tes feux, éteins ceux de la guerre.
(Après que l'Hyménée et la Paix sont descendus, les quatres Amours remontent au ciel, premièrement de droit fil tous quatre ensemble, et puis se séparant deux à deux[372] et croisant leur vol, en sorte que ceux qui sont au côté droit se retirent à gauche dans les nues, et ceux qui sont au gauche[373] se perdent dans celles du côté droit.)
SCÈNE V.
L'HYMÉNÉE, LA PAIX, LA FRANCE, LA VICTOIRE.
LA FRANCE, à la Paix.
Adorable souhait des peuples gémissants, Féconde sûreté des travaux innocents, Infatigable appui du pouvoir légitime, Qui dissipez le trouble et détruisez le crime, 170 Protectrice des arts, mère des beaux loisirs, Est-ce une illusion qui flatte mes desirs? Puis-je en croire mes yeux, et dans chaque province De votre heureux retour faire bénir mon prince?
LA PAIX.
France, aprends que lui-même il aime à le devoir 175 A ces yeux dont tu vois le souverain pouvoir. Par un effort d'amour réponds à leurs miracles; Fais éclater ta joie en de pompeux spectacles: Ton théâtre a souvent d'assez riches couleurs Pour n'avoir pas besoin d'emprunter rien ailleurs. 180 Ose donc, et fais voir que ta reconnoissance....
LA FRANCE.
De grâce, voyez mieux quelle est mon impuissance. Est-il effort humain qui jamais ait tiré Des spectacles pompeux d'un sein si déchiré? Il faudroit que vos soins par le cours des années.... 185
L'HYMÉNÉE.
Ces traits divins n'ont pas de forces si bornées. Mes roses et mes lis par eux en un moment A ces lieux désolés vont servir d'ornement. Promets, et tu verras l'effet de ma parole.
LA FRANCE.
J'entreprendrai beaucoup; mais ce qui m'en console 190 C'est que sous votre aveu....
L'HYMÉNÉE.
Va, n'appréhende rien: Nous serons à l'envi nous-mêmes ton soutien. Porte sur ton théâtre une chaleur si belle, Que des plus heureux temps l'éclat s'y renouvelle: Nous en partagerons la gloire et le souci. 195
LA VICTOIRE.
Cependant la Victoire est inutile ici: Puisque la paix y règne, il faut qu'elle s'exile.
LA PAIX.
Non, Victoire: avec moi tu n'es pas inutile. Si la France en repos n'a plus ou t'employer, Du moins à ses amis elle peut t'envoyer. 200 D'ailleurs mon plus grand calme aime l'inquiétude Des combats de prudence, et des combats d'étude; Il ouvre un champ plus large à ces guerres d'esprits; Tous les peuples sans cesse en disputent le prix; Et comme il fait monter à la plus haute gloire, 205 Il est bon que la France ait toujours la Victoire. Fais-lui donc cette grâce, et prends part comme nous A ce qu'auront d'heureux des spectacles si doux.
LA VICTOIRE.
J'y consens, et m'arrête aux rives de la Seine, Pour rendre un long hommage à l'une et l'autre reine, Pour y prendre à jamais les ordres de son roi. Puissé-je en obtenir, pour mon premier emploi, Ceux d'aller jusqu'aux bouts de ce vaste hémisphère Arborer les drapeaux de son généreux frère[374], D'aller d'un si grand prince, en mille et mille lieux, 215 Égaler le grand nom au nom de ses aïeux, Le conduire au delà de leurs fameuses traces, Faire un appui de Mars du favori des Grâces, Et sous d'autres climats couronner ses hauts faits Des lauriers qu'en ceux-ci lui dérobe la Paix! 220
L'HYMÉNÉE.
Tu vas voir davantage, et les Dieux, qui m'ordonnent Qu'attendant tes lauriers mes myrtes le couronnent, Lui vont donner un prix de toute autre valeur Que ceux que tu promets avec tant de chaleur. Cette illustre conquête a pour lui plus de charmes 225 Que celles que tu veux assurer à ses armes; Et son œil, éclairé par mon sacré flambeau, Ne voit point de trophée ou si noble ou si beau. Ainsi, France, à l'envi l'Espagne et l'Angleterre[375] Aiment à t'enrichir quand tu finis la guerre 230 Et la paix, qui succède à ses tristes efforts, Te livre par ma main leurs plus rares trésors.
LA PAIX.
Allons sans plus tarder mettre ordre à tes spectacles; Et pour les commencer par de nouveaux miracles, Toi que rend tout-puissant ce chef-d'œuvre des cieux, Hymen, fais-lui changer la face de ces lieux.
L'HYMÉNÉE, seul.
Naissez à cet aspect, fontaines, fleurs, bocages; Chassez de ces débris les funestes images, Et formez des jardins tels qu'avec quatre mots Le grand art de Médée en fit naître à Colchos. 240
(Tout le théâtre se change en un jardin magnifique à la vue du portrait de la Reine, que l'Hyménée lui présente.)
FIN DU PROLOGUE.
[356] Voyez ci-dessus, p. 253, note 352.
[357] L'édition de 1692 donne ici: «à tout moment;» plus loin (vers 1534), elle a, comme toutes les autres éditions, le pluriel: «à tous moments.»
[358] _Var. Et remonte aussitôt au même lieu dont il est parti._ (1661-64)
[359] MARS, _en l'air_. (1661)
[360] L'orthographe de ce mot est _colomnes_ dans toutes les anciennes éditions, y compris celle de 1692.
[361] LA PAIX, _prisonnière dans le ciel_; LA DISCORDE, L'ENVIE, _aussi dans le ciel_; LA FRANCE ET LA VICTOIRE, _en terre_. (1661)
[362] LA PAIX, _prisonnière_. (1661)
[363] Anne d'Autriche, sœur de Philippe IV, roi d'Espagne, et mère de Louis XIV, morte en 1666.
[364] Marie-Thérèse d'Autriche. Voyez ci-dessus, p. 254, note 353.
[365] _Var._ Que Mars sembloit plonger en d'éternels discords. (Dessein.)
[366] Mazarin, et don Louis de Haro, ministre de Philippe IV depuis l'an 1644.
[367] L'ENVIE, _dans le ciel_.... LA VICTOIRE, _en terre_. (1661)
[368] Voyez ci-dessus, p. 258, note 364.
[369] _Var. Qui tombent._ (1661-64)
[370] LA PAIX, _libre_. (1661)
[371] Thomas Corneille, selon sa coutume, et Voltaire après lui donnent «pendant qu'il chante.»
[372] _Var. Et puis se séparent deux à deux._ (1664)
[373] _Var. A gauche._ (1661-64)
[374] Philippe, frère de Louis XIV, né en 1640, qui avait pris le titre de duc d'Orléans à la mort de Gaston son oncle (2 février 1660).
[375] Ces vers doivent avoir été composés au moment de l'impression. Corneille y fait évidemment allusion au mariage du duc d'Orléans avec Henriette d'Angleterre, sœur de Charles II, lequel avait été rétabli sur le trône en 1660. Ce mariage est du 31 mars 1661, et, comme nous l'avons dit, l'Achevé d'imprimer de la première édition de _la Toison d'or_ est du 10 mai de la même année.
ACTE I.
DÉCORATION DU PREMIER ACTE.
Ce grand jardin, qui en fait la scène, est composé de trois rangs de cyprès, à côté desquels on voit alternativement en chaque châssis des statues de marbre blanc à l'antique, qui versent de gros jets d'eau dans de grands bassins, soutenus par des Tritons, qui leur servent de piédestal, ou trois vases qui portent, l'un des orangers, et les deux autres diverses fleurs en confusion, chantournées[376] et découpées à jour. Les ornements de ces vases et de ces bassins sont rehaussés d'or, et ces statues portent sur leurs têtes des corbeilles d'or treillissées et remplies de pareilles fleurs. Le théâtre est fermé par une grande arcade de verdure, ornée de festons de fleurs avec une grande corbeille d'or sur le milieu, qui en est remplie comme les autres. Quatre autres arcades qui la suivent composent avec elle un berceau qui laisse voir plus loin un autre jardin de cyprès, entremêlés avec quantité[377] d'autres statues à l'antique; et la perspective du fond borne la vue par un parterre encore plus éloigné, au milieu duquel s'élève une fontaine avec divers autres jets d'eau, qui ne font pas le moindre agrément de ce spectacle.
SCÈNE PREMIÈRE.
CHALCIOPE, MÉDÉE.
MÉDÉE.
Parmi ces grands sujets d'allégresse publique, Vous portez sur le front un air mélancolique: Votre humeur paroît sombre; et vous semblez, ma sœur, Murmurer en secret contre notre bonheur. La veuve de Phryxus et la fille d'Aæte 245 Plaint-elle de Persès la honte et la défaite? Vous faut-il consoler de ces illustres coups Qui partent d'un héros parent de votre époux? Et le vaillant Jason pourroit-il vous déplaire Alors que dans son trône il rétablit mon père? 250
CHALCIOPE.
Vous m'offensez, ma sœur: celles de notre rang Ne savent point trahir leur pays[378] ni leur sang; Et j'ai vu les combats de Persès et d'Aæte Toujours avec des yeux de fille et de sujette. Si mon front porte empreints quelques troubles secrets, Sachez que je n'en ai que pour vos intérêts. J'aime autant que je dois cette haute victoire: Je veux bien que Jason en ait toute la gloire; Mais à tout dire enfin, je crains que ce vainqueur N'en étende les droits jusque sur votre cœur. 260 Je sais que sa brigade, à peine descendue, Rétablit à nos yeux la bataille perdue, Que Persès triomphoit, que Styrus étoit mort, Styrus que pour époux vous envoyoit le sort[379], Jason de tant de maux borna soudain la course: 265 Il en dompta la force, il en tarit la source; Mais avouez aussi qu'un héros si charmant Vous console bientôt de la mort d'un amant. L'éclat qu'a répandu le bonheur de ses armes A vos yeux éblouis ne permet plus de larmes: 270 Il sait les détourner des horreurs d'un cerceuil; Et la peur d'être ingrate étouffe votre deuil. Non que je blâme en vous quelques soins de lui plaire, Tant que la guerre ici l'a rendu nécessaire; Mais je ne voudrois pas que cet empressement 275 D'un soin étudié fît un attachement; Car enfin, aujourd'hui que la guerre est finie, Votre facilité se trouveroit punie; Et son départ subit ne vous laisseroit plus Qu'un cœur embarrassé de soucis superflus. 280
MÉDÉE.
La remontrance est douce, obligeante, civile; Mais à parler sans feinte elle est fort inutile: Si je n'ai point d'amour, je n'y prends point de part; Et si j'aime Jason, l'avis vient un peu tard. Quoiqu'il en soit, ma sœur, nommeriez-vous un crime Un vertueux amour qui suivroit tant d'estime? Alors que ses hauts faits lui gagnent tous les cœurs, Faut-il que ses soupirs excitent mes rigueurs, Que contre ses exploits moi seule je m'irrite, Et fonde mes dédains sur son trop de mérite? 290 Nais s'il m'en doit bientôt coûter un repentir, D'où pouvez-vous savoir qu'il soit prêt à partir?
CHALCIOPE.
Je le sais de mes fils, qu'une ardeur de jeunesse Emporte malgré moi jusqu'à le suivre en Grèce, Pour voir en ces beaux lieux la source de leur sang, 295 Et de Phryxus leur père y reprendre le rang. Déjà tous ces héros au départ se disposent: Ils ont peine à souffrir que leurs bras se reposent; Comme la gloire à tous fait leur plus cher souci, N'ayant plus à combattre, ils n'en ont plus ici: 300 Ils brûlent d'en chercher dessus quelque autre rive, Tant leur valeur rougit sitôt qu'elle est oisive. Jason veut seulement une grâce du Roi.
MÉDÉE.
Cette grâce, ma sœur, n'est sans doute que moi. Ce n'est plus avec vous qu'il faut que je déguise. 305 Du chef de ces héros j'asservis la franchise; De tout ce qu'il a fait de grand, de glorieux, Il rend un plein hommage au pouvoir de mes yeux. Il a vaincu Persès, il a servi mon père, Il a sauvé l'État, sans chercher qu'à me plaire. 310 Vous l'avez vu peut-être, et vos yeux sont témoins De combien chaque jour il y donne de soins, Avec combien d'ardeur....
CHALCIOPE.
Oui, je l'ai vu moi-même, Que pour plaire à vos yeux il prend un soin extrême; Mais je n'ai pas moins vu combien il vous est doux 315 De vous montrer sensible aux soins qu'il prend pour vous. Je vous vois chaque jour avec inquiétude Chercher ou sa présence ou quelque solitude, Et dans ces grands jardins sans cesse repasser Le souvenir des traits qui vous ont su blesser. 320 En un mot, vous l'aimez, et ce que j'appréhende....
MÉDÉE.
Je suis prête à l'aimer, si le Roi le commande; Mais jusque-là, ma sœur, je ne fais que souffrir Les soupirs et les vœux qu'il prend soin de m'offrir.
CHALCIOPE.
Quittez ce faux devoir dont l'ombre vous amuse. 325 Vous irez plus avant si le Roi le refuse; Et quoi que votre erreur vous fasse présumer, Vous obéirez mal s'il vous défend d'aimer. Je sais.... Mais le voici, que le Prince accompagne.
SCÈNE II.
AÆTE, ABSYRTE, CHALCIOPE, MÉDÉE.
AÆTE.