Œuvres de P. Corneille, Tome 06
Part 15
PHORBAS.
Lui-même!
IPHICRATE.
Oui: le secret n'est plus d'une importance extrême; Tout Corinthe le sait. Nomme-lui ses parents. 1755
PHORBAS.
En fussions-nous tous trois à jamais ignorants!
IPHICRATE.
Seigneur, lui seul enfin peut dire qui vous êtes.
ŒDIPE.
Hélas! je le vois trop; et vos craintes secrètes, Qui vous ont empêchés de vous entr'éclaircir, Loin de tromper l'oracle, ont fait tout réussir. 1760 Voyez où m'a plongé votre fausse prudence: Vous cachiez ma retraite, il cachoit ma naissance; Vos dangereux secrets, par un commun accord, M'ont livré tout entier aux rigueurs de mon sort: Ce sont eux qui m'ont fait l'assassin de mon père; 1765 Ce sont eux qui m'ont fait le mari de ma mère. D'une indigne pitié le fatal contre-temps Confond dans mes vertus ces forfaits éclatants: Elle fait voir en moi, par un mélange infâme, Le frère de mes fils et le fils de ma femme. 1770 Le ciel l'avoit prédit: vous avez achevé; Et vous avez tout fait quand vous m'avez sauvé.
PHORBAS.
Oui, Seigneur, j'ai tout fait, sauvant votre personne: M'en punissent les Dieux si je me le pardonne!
SCÈNE IV.
ŒDIPE, IPHICRATE.
ŒDIPE.
Que n'obéissois-tu, perfide, à mes parents, 1775 Qui se faisoient pour moi d'équitables tyrans? Que ne lui disois-tu ma naissance et l'oracle, Afin qu'à mes destins il pût mettre un obstacle? Car, Iphicrate, en vain j'accuserois ta foi: Tu fus dans ces destins aveugle comme moi; 1780 Et tu ne m'abusois que pour ceindre ma tête D'un bandeau dont par là tu faisois ma conquête.
IPHICRATE.
Seigneur, comme Phorbas avoit mal obéi, Que l'ordre de son roi par là se vit trahi, Il avoit lieu de craindre, en me disant le reste, 1785 Que son crime par moi devenu manifeste[281]....
ŒDIPE.
Cesse de l'excuser. Que m'importe, en effet, S'il est coupable ou non de tout ce que j'ai fait? En ai-je moins de trouble, ou moins d'horreur en l'âme?
SCÈNE V.
ŒDIPE, DIRCÉ, IPHICRATE.
ŒDIPE.
Votre frère est connu; le savez-vous, Madame? 1790
DIRCÉ.
Oui, Seigneur, et Phorbas m'a tout dit en deux mots.
ŒDIPE.
Votre amour pour Thésée est dans un plein repos. Vous n'appréhendez plus que le titre de frère S'oppose à cette ardeur qui vous étoit si chère: Cette assurance entière a de quoi vous ravir, 1795 Ou plutôt votre haine a de quoi s'assouvir. Quand le ciel de mon sort l'auroit faite l'arbitre, Elle ne m'eût choisi rien de pis que ce titre.
DIRCÉ.
Ah! Seigneur, pour Æmon j'ai su mal obéir; Mais je n'ai point été jusques à vous haïr. 1800 La fierté de mon cœur, qui me traitoit de reine, Vous cédoit en ces lieux la couronne sans peine; Et cette ambition que me prêtoit l'amour Ne cherchoit qu'à régner dans un autre séjour. Cent fois de mon orgueil l'éclat le plus farouche 1805 Aux termes odieux a refusé ma bouche: Pour vous nommer tyran il falloit cent efforts; Ce mot ne m'a jamais échappé sans remords. D'un sang respectueux la puissance inconnue A mes soulèvements mêloit la retenue; 1810 Et cet usurpateur dont j'abhorrois la loi, S'il m'eût donné Thésée, eût eu le nom de roi.
ŒDIPE.
C'étoit ce même sang dont la pitié secrète De l'ombre de Laïus me faisoit l'interprète. Il ne pouvoit souffrir qu'un mot mal entendu 1815 Détournât sur ma sœur un sort qui m'étoit dû, Et que votre innocence immolée à mon crime Se fît de nos malheurs l'inutile victime.
DIRCÉ.
Quel crime avez-vous fait que d'être malheureux?
ŒDIPE.
Mon souvenir n'est plein que d'exploits généreux; 1820 Cependant je me trouve inceste et parricide, Sans avoir fait un pas que sur les pas d'Alcide, Ni recherché partout que lois à maintenir, Que monstres à détruire et méchants à punir. Aux crimes malgré moi l'ordre du ciel m'attache: 1825 Pour m'y faire tomber à moi-même il me cache[282]; Il offre, en m'aveuglant sur ce qu'il a prédit, Mon père à mon épée, et ma mère à mon lit. Hélas! qu'il est bien vrai qu'en vain on s'imagine Dérober notre vie à ce qu'il nous destine! 1830 Les soins de l'éviter font courir au-devant, Et l'adresse à le fuir y plonge plus avant. Mais si les Dieux m'ont fait la vie abominable, Ils m'en font par pitié la sortie honorable, Puisqu'enfin leur faveur mêlée à leur courroux 1835 Me condamne à mourir pour le salut de tous, Et qu'en ce même temps qu'il faudroit que ma vie Des crimes qu'il m'ont faits[283] traînât l'ignominie, L'éclat de ces vertus que je ne tiens pas d'eux Reçoit pour récompense un trépas glorieux. 1840
DIRCÉ.
Ce trépas glorieux comme vous me regarde: Le juste choix du ciel peut-être me le garde; Il fit tout votre crime; et le malheur du Roi Ne vous rend pas, Seigneur, plus coupable que moi. D'un voyage fatal qui seul causa sa perte 1845 Je fus l'occasion[284]; elle vous fut offerte: Votre bras contre trois disputa le chemin; Mais ce n'étoit qu'un bras qu'empruntoit le destin, Puisque votre vertu qui servit sa colère Ne put voir en Laïus ni de roi ni de père. 1850 Ainsi j'espère encor que demain, par son choix, Le ciel épargnera le plus grand de nos rois. L'intérêt des Thébains et de votre famille Tournera son courroux sur l'orgueil d'une fille Qui n'a rien que l'État doive considérer, 1855 Et qui contre son roi n'a fait que murmurer.
ŒDIPE.
Vous voulez que le ciel, pour montrer à la terre Qu'on peut innocemment mériter le tonnerre, Me laisse de sa haine étaler en ces lieux L'exemple le plus noir et le plus odieux! 1860 Non, non: vous le verrez demain au sacrifice Par le choix que j'attends couvrir son injustice, Et par la peine due à son propre forfait, Désavouer ma main de tout ce qu'elle a fait.
SCÈNE VI.
ŒDIPE, THÉSÉE, DIRCÉ, IPHICRATE.
ŒDIPE.
Est-ce encor votre bras qui doit venger son père? 1865 Son amant en a-t-il plus de droit que son frère, Prince?
THÉSÉE.
Je vous en plains, et ne puis concevoir, Seigneur....
ŒDIPE.
La vérité ne se fait que trop voir. Mais nous pourrons demain être tous deux à plaindre, Si le ciel fait le choix qu'il nous faut tous deux craindre. S'il me choisit, ma sœur, donnez-lui votre foi: Je vous en prie en frère, et vous l'ordonne en roi. Vous, Seigneur, si Dircé garde encor sur votre âme L'empire que lui fit une si belle flamme, Prenez soin d'apaiser les discords de mes fils, 1875 Qui par les nœuds du sang vous deviendront unis. Vous voyez où des Dieux nous a réduits la haine. Adieu: laissez-moi seul en consoler la Reine; Et ne m'enviez pas un secret entretien, Pour affermir son cœur sur l'exemple du mien. 1880
SCÈNE VII.
THÉSÉE, DIRCÉ.
DIRCÉ.
Parmi de tels malheurs que sa constance est rare! Il ne s'emporte point contre un sort si barbare; La surprenante horreur de cet accablement Ne coûte à sa grande âme aucun égarement; Et sa haute vertu, toujours inébranlable, 1885 Le soutient au-dessus de tout ce qui l'accable.
THÉSÉE.
Souvent, avant le coup qui doit nous accabler, La nuit qui l'enveloppe a de quoi nous troubler: L'obscur pressentiment d'une injuste disgrâce Combat avec effroi sa confuse menace; 1890 Mais quand ce coup tombé vient d'épuiser le sort Jusqu'à n'en pouvoir craindre un plus barbare effort, Ce trouble se dissipe, et cette âme innocente, Qui brave impunément la fortune impuissante, Regarde avec dédain ce qu'elle a combattu, 1895 Et se rend toute entière à toute sa vertu.
SCÈNE VIII.
THÉSÉE, DIRCÉ, NÉRINE.
NÉRINE.
Madame....
DIRCÉ.
Que veux-tu, Nérine?
NÉRINE.
Hélas! la Reine....
DIRCÉ.
Que fait-elle?
NÉRINE.
Elle est morte; et l'excès de sa peine, Par un prompt désespoir....
DIRCÉ.
Jusques où portez-vous, Impitoyables Dieux, votre injuste courroux! 1900
THÉSÉE.
Quoi? même aux yeux du Roi son désespoir la tue? Ce monarque n'a pu....
NÉRINE.
Le Roi ne l'a point vue, Et quant à son trépas, ses pressantes douleurs L'ont cru devoir sur l'heure à de si grands malheurs. Phorbas l'a commencé, sa main a fait le reste. 1905
DIRCÉ.
Quoi? Phorbas....
NÉRINE.
Oui, Phorbas, par son récit funeste, Et par son propre exemple, a su l'assassiner. Ce malheureux vieillard n'a pu se pardonner; Il s'est jeté d'abord aux genoux de la Reine, Où, détestant l'effet de sa prudence vaine: 1910 «Si j'ai sauvé ce fils pour être votre époux, Et voir le Roi son père expirer sous ses coups, A-t-il dit, la pitié qui me fit le ministre De tout ce que le ciel eut pour vous de sinistre, Fait place au désespoir d'avoir si mal servi, 1915 Pour venger sur mon sang votre ordre mal suivi. L'inceste où malgré vous tous deux je vous abîme Recevra de ma main sa première victime: J'en dois le sacrifice à l'innocente erreur Qui vous rend l'un pour l'autre un objet plein d'horreur.» Cet arrêt qu'à nos yeux lui-même il se prononce Est suivi d'un poignard qu'en ses flancs il enfonce[285]. La Reine, à ce malheur si peu prémidité, Semble le recevoir avec stupidité. L'excès de sa douleur la fait croire insensible; 1925 Rien n'échappe au dehors qui la rende visible; Et tous ses sentiments, enfermés dans son cœur, Ramassent en secret leur dernière vigueur. Nous autres cependant, autour d'elle rangées, Stupides ainsi qu'elle, ainsi qu'elle affligées, 1930 Nous n'osons rien permettre à nos fiers déplaisirs, Et nos pleurs par respect attendent ses soupirs. Mais enfin tout à coup, sans changer de visage, Du mort qu'elle contemple elle imite la rage, Se saisit du poignard, et de sa propre main 1935 A nos yeux comme lui s'en traverse le sein[286]. On diroit que du ciel l'implacable colère Nous arrête les bras pour lui laisser tout faire. Elle tombe, elle expire avec ces derniers mots: «Allez dire à Dircé qu'elle vive en repos, 1940 Que de ces lieux maudits en hâte elle s'exile; Athènes a pour elle un glorieux asile, Si toutefois Thésée est assez généreux Pour n'avoir point d'horreur d'un sang si malheureux.»
THÉSÉE.
Ah! ce doute m'outrage; et si jamais vos charmes....
DIRCÉ.
Seigneur, il n'est saison que de verser des larmes. La Reine, en expirant, a donc pris soin de moi! Mais tu ne me dis point ce qu'elle a dit du Roi?
NÉRINE.
Son âme en s'envolant, jalouse de sa gloire, Craignoit d'en emporter la honteuse mémoire; 1950 Et n'osant le nommer son fils ni son époux, Sa dernière tendresse a toute été pour vous.
DIRCÉ.
Et je puis vivre encore après l'avoir perdue!
SCÈNE IX.
THÉSÉE, DIRCÉ, CLÉANTE, DYMAS, NÉRINE.
(Cléante sort d'un côté et Dymas de l'autre, environ quatre vers après Cléante).
CLÉANTE.
La santé dans ces murs tout d'un coup répandue Fait crier au miracle et bénir hautement 1955 La bonté de nos dieux d'un si prompt changement. Tous ces mourants, Madame, à qui déjà la peste Ne laissoit qu'un soupir, qu'un seul moment de reste, En cet heureux moment rappelés des abois, Rendent grâces au ciel d'une commune voix; 1960 Et l'on ne comprend point quel remède il applique A rétablir sitôt l'allégresse publique.
DIRCÉ.
Que m'importe qu'il montre un visage plus doux, Quand il fait des malheurs qui ne sont que pour nous? Avez-vous vu le Roi, Dymas?
DYMAS.
Hélas, Princesse! 1965 On ne doit qu'à son sang la publique allégresse. Ce n'est plus que pour lui qu'il faut verser des pleurs: Ses crimes inconnus avoient fait nos malheurs; Et sa vertu souillée à peine s'est punie, Qu'aussitôt de ces lieux la peste s'est bannie. 1970
THÉSÉE.
L'effort de son courage a su nous éblouir: D'un si grand désespoir il cherchoit à jouir, Et de sa fermeté n'empruntoit les miracles Que pour mieux éviter tout sorte[287] d'obstacles.
DIRCÉ.
Il s'est rendu par là maître de tout son sort. 1975 Mais achève, Dymas, le récit de sa mort; Achève d'accabler une âme désolée.
DYMAS.
Il n'est point mort, Madame; et la sienne, ébranlée Par les confus remords d'un innocent forfait, Attend l'ordre des Dieux pour sortir tout à fait. 1980
DIRCÉ.
Que nous disois-tu donc?
DYMAS.
Ce que j'ose encor dire, Qu'il vit et ne vit plus, qu'il est mort et respire; Et que son sort douteux, qui seul reste à pleurer, Des morts et des vivants semble le séparer[288]. J'étois auprès de lui sans aucunes alarmes[289]; 1985 Son cœur sembloit calmé, je le voyois sans armes, Quand soudain, attachant ses deux mains sur ses yeux[290]: «Prévenons, a-t-il dit, l'injustice des Dieux; Commençons à mourir avant qu'ils nous l'ordonnent; Qu'ainsi que mes forfaits mes supplices étonnent. 1990 Ne voyons plus le ciel après sa cruauté: Pour nous venger de lui dédaignons sa clarté; Refusons-lui nos yeux, et gardons quelque vie Qui montre encore à tous quelle est sa tyrannie.» Là, ses yeux arrachés par ses barbares mains 1995 Font distiller un sang qui rend l'âme aux Thébains. Ce sang si précieux touche à peine la terre, Que le courroux du ciel ne leur fait plus la guerre; Et trois mourants guéris au milieu du palais De sa part tout d'un coup nous annoncent la paix. 2000 Cléante vous a dit que par toute la ville....
THÉSÉE.
Cessons de nous gêner d'une crainte inutile. A force de malheurs le ciel fait assez voir Que le sang de Laïus a rempli son devoir: Son ombre est satisfaite; et ce malheureux crime 2005 Ne laisse plus douter du choix de sa victime.
DIRCÉ.
Un autre ordre demain peut nous être donné. Allons voir cependant ce prince infortuné, Pleurer auprès de lui notre destin funeste, Et remettons aux Dieux à disposer du reste. 2010
FIN DU CINQUIÈME ET DERNIER ACTE.
[275] Voyez plus haut, vers 261, p. 145.
[276] Voltaire a fait de la fin de cette scène la scène II, ayant pour personnages ŒDIPE, DYMAS, UN PAGE.
[277] Voyez l'_Œdipe roi_ de Sophocle, vers 912 et suivants, et l'_Œdipe_ de Sénèque, acte IV, vers 784 et suivants.
[278] Voyez ci-dessus, p. 179, vers 1059.
[279] _Var._ S'il n'avoit ordonné dans son dernier moment. (1659)
[280] Voyez la pièce de Sophocle, vers 1107 et suivants; et celle de Sénèque, acte IV, vers 845 et suivants.
[281] _Var._ Que son crime par moi devenant manifeste.... (1659)
[282] L'édition de 1692 porte, mais par erreur sans aucun doute: «à moi-même il se cache.»
[283] Toutes les anciennes éditions, y compris celle de Thomas Corneille (1692) et celle de Voltaire (1764), portent _fait_, sans accord.
[284] Voyez plus haut, acte II, scène III, vers 643 et suivants, p. 161.
[285] Voltaire s'est rappelé ces vers; il a dit dans le Xe chant de la _Henriade_:
Ce discours insensé que sa rage prononce Est suivi d'un poignard qu'en son cœur elle enfonce.
[286] Voyez l'_Œdipe_ de Sénèque, acte V, vers 1040 et 1041. Dans la tragédie de Sophocle le genre de mort est différent: Jocaste s'étrangle de sa propre main: voyez vers 1252 et suivants.
[287] Les éditions de 1663 et de 1664 portent seules _toutes sortes_, au pluriel.
[288] Voyez ci-dessus, p. 144, note 236.
[289] Voyez dans l'_Œdipe roi_ de Sophocle les vers 1257 et suivants, et dans l'_Œdipe_ de Sénèque le récit qui commence le Ve acte, vers 915 et suivants.
[290] .... _Gemuit, et dirum fremens, Manus in ora torsit._ (Sénèque, _Œdipe_, acte V, vers 961 et 962.)
LA TOISON D'OR TRAGÉDIE 1660
NOTICE.
Dans son chapitre intitulé _Extravagants_, _visionnaires_, _fantasques_, _bizarres_, etc., Tallemant parle en ces termes d'Alexandre de Rieux, marquis de Sourdeac, baron de Neufbourg: Il «....a épousé.... une des deux héritières de Neufbourg en Normandie, où il demeure; c'est un original. Il se fait courre par ses paysans, comme on court un cerf, et dit que c'est pour faire exercice; il a de l'inclination aux mécaniques; il travaille de la main admirablement: il n'y a pas un meilleur serrurier au monde. Il lui a pris une fantaisie de faire jouer chez lui une comédie en musique, et pour cela il a fait faire une salle qui lui coûte au moins dix mille écus. Tout ce qu'il faut pour le théâtre et pour les siéges et les galeries, s'il ne travailloit lui-même, lui reviendroit, dit-on, à plus de deux fois autant. Il avoit pour cela fait faire une pièce par Corneille; elle s'appelle _les Amours de Médée_; mais ils n'ont pu convenir de prix. C'est un homme riche et qui n'a point d'enfants. Hors cela, il est assez économe[291].» M. Paulin Paris dit dans son commentaire que ceci a été écrit vers 1659. C'est sans doute après le 1er décembre, car à cette date l'affaire n'était pas encore rompue, et Thomas Corneille écrivait à l'abbé de Pure: «M. de Sourdeac fait toujours travailler à la machine, et j'espère qu'elle paroîtra à Paris sur la fin de janvier.» Du reste, les difficultés qui survinrent furent bientôt levées: Corneille et M. de Sourdeac tombèrent d'accord, et la pièce fut représentée avec beaucoup d'éclat. «On se souviendra longtemps, dit le rédacteur du _Mercure galant_[292], de la magnificence avec laquelle ce marquis donna une grande fête dans son château de Neubourg, en réjouissance de l'heureux mariage de Sa Majesté, et de la paix qu'il lui avoit plu donner à ses peuples. La tragédie de _la Toison d'or_, mêlée de musique et de superbes spectacles, fut faite exprès pour cela. Il fit venir au Neubourg les comédiens du Marais, qui l'y représentèrent plusieurs fois, en présence de plus de soixante des plus considérables personnes de la province, qui furent logées dans le château, et régalées pendant plus de huit jours, avec toute la propreté et toute l'abondance imaginable[293]. Cela se fit au commencement de l'hiver de l'année 1660[294], et ensuite M. le marquis de Sourdeac donna aux comédiens toutes les machines et toutes les décorations qui avoient servi à ce grand spectacle, qui attira tout Paris, chacun y ayant couru longtemps en foule[295].»
Il fallut beaucoup de temps aux acteurs du Marais pour transporter dans leur théâtre les décorations que leur avait données le marquis. Dans la _Muse historique_ du 1er janvier 1661, Loret nous tient au courant de ces travaux préparatoires:
Les comédiens du Marais Font un inconcevable apprêt, Pour jouer, comme une merveille, Le _Jason_ de Monsieur Corneille.
Dans le numéro du 19 février suivant, le même journaliste fait ainsi le compte rendu de la première représentation, qui avait eu lieu quelques jours auparavant:
La conquête de la Toison Que fit jadis défunt Jason, Pièce infiniment excellente, Enfin, dit-on, se représente Au Jeu de paume du Marais, Avec de grandissimes frais. Cette pièce du grand Corneille, Propre pour l'œil et pour l'oreille. Est maintenant en vérité La merveille de la Cité, Par ses scènes toutes divines, Par ses surprenantes machines, Par ses concerts délicieux, Par le brillant aspect des Dieux, Par des incidents mémorables, Par cent ornements admirables, Dont Sourdiac (_sic_), marquis normand, Pour rendre le tout plus charmant, Et montrer sa magnificence, A fait l'excessive dépense, Et si splendide, sur ma foi, Qu'on diroit qu'elle vient d'un roi. J'apprends que ce rare spectacle Fait à plusieurs crier miracle, Et je crois qu'au sortir de là On ne plaindra point pour cela Pistole ni demi-pistole, Je vous en donne ma parole. O Corneille, charmant auteur. Du Parnasse excellent docteur, Illustre enfant de Normandie, N'ayant pas vu ta comédie, Qui portera ton nom bien haut, Je n'en parle pas comme il faut: C'est de quoi notre simple muse Te demande humblement excuse. J'espère bien dans peu de jours, Suivant le général concours, Aller admirer ton ouvrage; Mais point du tout je ne m'engage A rendre ton los immortel, Car c'est toi qui l'as rendu tel.
Cet enthousiasme de Loret ne se dément pas, et il a soin de mentionner chaque reprise de l'ouvrage d'une manière si étendue, que tout en transcrivant ici ceux de ses vers qui renferment d'utiles renseignements, nous supprimerons les louanges banales qu'il donne à Corneille. Le 3 décembre 1661, il écrit:
Dans l'hôtel des Marais du Temple Ce sujet presque sans exemple, Intitulé _la Toison d'or_, Maintenant se rejoue encor. . . . . . . . . . . . . . . . . Et qui veut voir un beau spectacle Et passer le temps à miracle, Il ne faut qu'aller là tout droit; Les affiches marquent l'endroit, L'heure, le prix, et la journée, Et c'est toujours l'après-dînée.
Loret n'a garde d'oublier de nous faire, dans son numéro du 14 janvier 1662, le récit de la représentation du 12, à laquelle la cour assistait; et cette fois il insiste sur le plaisir qu'il avait à voir lui-même cette tragédie:
Jeudi la Majesté Royale Fit voir aux reines pour régale _La Conquête de la Toison_, Pièce admirée avec raison, Tant pour la beauté de l'ouvrage, Que par le superbe étalage De cent spectacles précieux Qui sont les délices des yeux. Cette comédie excellente, Qu'à merveilles on représente, Plut fort par ses diversités A toutes les trois Majestés; Et des vers de Monsieur Corneille, Sur cette scène sans pareille, Les courtisans plus délicats Firent un indicible cas. Pour moi je ne puis qu'en liesse Voir cette incomparable pièce: J'en ai, pour plaire à mon desir, Goûté bien des fois le plaisir. Je suis pourtant toujours avide De voir cet appareil splendide Qui peut les sens extasier: Je n'en saurois rassasier; Et quoiqu'au jeu dame Fortune Ait tari mon fonds de pécune, Certes je prétends bien encor Retourner à _la Toison d'or_, Dont presque je suis idolâtre, Et la voir de l'amphithéâtre.
La _Gazette_[296], qui, à cause de la présence du Roi, parle de cette représentation, fait remarquer que Leurs Majestés étaient «accompagnées d'une grande partie des seigneurs et dames de la cour, qui ne fut jamais si éclatante, ni si pompeuse, notamment depuis que l'on y voit ce beau nombre de chevaliers du Saint-Esprit, que Sa Majesté fit naguère[297].»
Le 18 février la pièce se jouait encore, car Loret, toujours passionné pour cet ouvrage, s'accusant dans son numéro de ce jour de rester trop enfermé dans son cabinet, s'écrie:
N'aurois-je pas plutôt raison D'aller à droit, d'aller à gauche. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Pour voir l'illustre _Toison d'or_[298]?