Œuvres de P. Corneille, Tome 06
Part 14
Le crime n'est pas grand s'il fut seul contre trois; Mais jamais sans forfait on ne se prend aux rois; Et fussent-ils cachés sous un habit champêtre, Leur propre majesté les doit faire connoître. 1350 L'assassin de Laïus est digne du trépas, Bien que seul contre trois, il ne le connût pas. Pour moi, je l'avouerai, que jamais ma vaillance A mon bras contre trois n'a commis ma défense. L'œil de votre Phorbas aura beau me chercher, 1355 Jamais dans la Phocide on ne m'a vu marcher. Qu'il vienne: à ses regards sans crainte je m'expose; Et c'est un imposteur s'il vous dit autre chose.
JOCASTE.
Faites entrer Phorbas. Prince, pensez-y bien.
THÉSÉE.
S'il est homme d'honneur, je n'en dois craindre rien.
JOCASTE.
Vous voudrez, mais trop tard, en éviter la vue.
THÉSÉE.
Qu'il vienne; il tarde trop, cette lenteur me tue; Et si je le pouvois sans perdre le respect, Je me plaindrois un peu de me voir trop suspect.
SCÈNE III.
JOCASTE, THÉSÉE, PHORBAS, NÉRINE.
JOCASTE.
Laissez-moi lui parler, et prêtez-nous silence. 1365 Phorbas, envisagez ce prince en ma présence: Le reconnoissez-vous[272]?
PHORBAS.
Je crois vous avoir dit Que je ne l'ai point vu depuis qu'on le perdit, Madame: un si long temps laisse mal reconnoître Un prince qui pour lors ne faisoit que de naître; 1370 Et si je vois en lui l'effet de mon secours, Je n'y puis voir les traits d'un enfant de deux jours.
JOCASTE.
Je sais, ainsi que vous, que les traits de l'enfance N'ont avec ceux d'un homme aucune ressemblance; Mais comme ce héros, s'il est sorti de moi, 1375 Doit avoir de sa main versé le sang du Roi, Seize ans n'ont pas changé tellement son visage Que vous n'en conserviez quelque imparfaite image.
PHORBAS.
Hélas! j'en garde encor si bien le souvenir, Que je l'aurai présent durant tout l'avenir. 1380 Si pour connoître un fils il vous faut cette marque, Ce prince n'est point né de notre grand monarque. Mais désabusez-vous, et sachez que sa mort Ne fut jamais d'un fils le parricide effort.
JOCASTE.
Et de qui donc, Phorbas? Avez-vous connoissance 1385 Du nom du meurtrier? Savez-vous sa naissance?
PHORBAS.
Et de plus sa demeure et son rang. Est-ce assez?
JOCASTE.
Je saurai le punir si vous le connoissez. Pourrez-vous le convaincre?
PHORBAS.
Et par sa propre bouche.
JOCASTE.
A nos yeux?
PHORBAS.
A vos yeux. Mais peut-être il vous touche; Peut-être y prendrez-vous un peu trop d'intérêt, Pour m'en croire aisément quand j'aurai dit qui c'est.
THÉSÉE.
Ne nous déguisez rien, parlez en assurance, Que le fils de Laïus en hâte la vengeance.
JOCASTE.
Il n'est pas assuré, Prince, que ce soit vous, 1395 Comme il l'est que Laïus fut jadis mon époux; Et d'ailleurs si le ciel vous choisit pour victime, Vous me devez laisser à punir ce grand crime.
THÉSÉE.
Avant que de mourir, un fils peut le venger.
PHORBAS.
Si vous l'êtes ou non, je ne le puis juger; 1400 Mais je sais que Thésée est si digne de l'être, Qu'au seul nom qu'il en prend je l'accepte pour maître. Seigneur, vengez un père, ou ne soutenez plus Que nous voyons en vous le vrai sang de Laïus.
JOCASTE.
Phorbas, nommez ce traître, et nous tirez de doute; Et j'atteste à vos yeux le ciel, qui nous écoute, Que pour cet assassin il n'est point de tourments Qui puissent satisfaire à mes ressentiments.
PHORBAS.
Mais si je vous nommois quelque personne chère, Æmon votre neveu, Créon votre seul frère, 1410 Ou le prince Lycus[273], ou le Roi votre époux, Me pourriez-vous en croire, ou garder ce courroux?
JOCASTE.
De ceux que vous nommez je sais trop l'innocence.
PHORBAS.
Peut-être qu'un des quatre a fait plus qu'il ne pense; Et j'ai lieu de juger qu'un trop cuisant ennui.... 1415
JOCASTE.
Voici le Roi qui vient: dites tout devant lui.
SCÈNE IV.
ŒDIPE, JOCASTE, THÉSÉE, PHORBAS, SUITE.
ŒDIPE.
Si vous trouvez un fils dans le prince Thésée, Mon âme en son effroi s'étoit bien abusée: Il ne choisira point de chemin criminel, Quand il voudra rentrer au trône paternel, 1420 Madame; et ce sera du moins à force ouverte Qu'un si vaillant guerrier entreprendra ma perte. Mais dessus ce vieillard plus je porte les yeux, Plus je crois l'avoir vu jadis en d'autres lieux: Ses rides me font peine à le bien reconnoître. 1425 Ne m'as-tu jamais vu?
PHORBAS.
Seigneur, cela peut être.
ŒDIPE.
Il y pourroit avoir entre quinze et vingt ans.
PHORBAS.
J'ai de confus rapports d'environ même temps.
ŒDIPE.
Environ ce temps-là fis-tu quelque voyage?
PHORBAS.
Oui, Seigneur, en Phocide; et là, dans un passage....
ŒDIPE.
Ah! je te reconnois, ou je suis fort trompé: C'est un de mes brigands à la mort échappé, Madame, et vous pouvez lui choisir des supplices; S'il n'a tué Laïus, il fut un des complices.
JOCASTE.
C'est un de vos brigands! Ah! que me dites-vous? 1435
ŒDIPE.
Je le laissai pour mort, et tout percé de coups.
PHORBAS.
Quoi? vous m'auriez blessé? moi, Seigneur?
ŒDIPE.
Oui, perfide: Tu fis, pour ton malheur, ma rencontre en Phocide, Et tu fus un des trois que je sus arrêter Dans ce passage étroit qu'il fallut disputer; 1440 Tu marchois le troisième: en faut-il davantage?
PHORBAS.
Si de mes compagnons vous peigniez le visage, Je n'aurois rien à dire, et ne pourrois nier.
ŒDIPE.
Seize ans, à ton avis, m'ont fait les oublier! Ne le présume pas: une action si belle 1445 En laisse au fond de l'âme une idée immortelle; Et si dans un combat on ne perd point de temps A bien examiner les traits des combattants, Après que celui-ci m'eut tout couvert de gloire, Je sus tout à loisir contempler ma victoire. 1450 Mais tu nieras encore, et n'y connoîtras rien.
PHORBAS.
Je serai convaincu, si vous les peignez bien: Les deux que je suivis sont connus de la Reine.
ŒDIPE.
Madame, jugez donc si sa défense est vaine. Le premier de ces trois que mon bras sut punir 1455 A peine méritoit un léger souvenir: Petit de taille, noir, le regard un peu louche, Le front cicatrisé, la mine assez farouche; Mais homme, à dire vrai, de si peu de vertu, Que dès le premier coup je le vis abattu. 1460 Le second, je l'avoue, avoit un grand courage, Bien qu'il parût déjà dans le penchant de l'âge: Le front assez ouvert, l'œil perçant, le teint frais (On en peut voir en moi la taille et quelques traits); Chauve sur le devant, mêlé sur le derrière, 1465 Le port majestueux, et la démarche fière. Il se défendit bien, et me blessa deux fois; Et tout mon cœur s'émut de le voir aux abois. Vous pâlissez, Madame!
JOCASTE.
Ah! Seigneur, puis-je apprendre Que vous ayez tué Laïus après Nicandre, 1470 Que vous ayez blessé Phorbas de votre main, Sans en frémir d'horreur, sans en pâlir soudain?
ŒDIPE.
Quoi? c'est là ce Phorbas qui vit tuer son maître?
JOCASTE.
Vos yeux, après seize ans, l'ont trop su reconnoître; Et ses deux compagnons que vous avez dépeints 1475 De Nicandre et du Roi portent les traits empreints.
ŒDIPE.
Mais ce furent brigands, dont le bras[274]....
JOCASTE.
C'est un conte Dont Phorbas au retour voulut cacher sa honte. Une main seule, hélas! fit ces funestes coups, Et par votre rapport, ils partirent de vous. 1480
PHORBAS.
J'en fus presque sans vie un peu plus d'une année. Avant ma guérison on vit votre hyménée. Je guéris; et mon cœur, en secret mutiné De connoître quel roi vous nous aviez donné, S'imposa cet exil dans un séjour champêtre, 1485 Attendant que le ciel me fît un autre maître.
THÉSÉE.
Seigneur, je suis le frère ou l'amant de Dircé; Et son père ou le mien, de votre main percé....
ŒDIPE.
Prince, je vous entends, il faut venger ce père, Et ma perte à l'État semble être nécessaire, 1490 Puisque de nos malheurs la fin ne se peut voir, Si le sang de Laïus ne remplit son devoir. C'est ce que Tirésie avoit voulu me dire. Mais ce reste du jour souffrez que je respire: Le plus sévère honneur ne saurait murmurer 1495 De ce peu de moments que j'ose différer; Et ce coup surprenant permet à votre haine De faire cette grâce aux larmes de la Reine.
THÉSÉE.
Nous nous verrons demain, Seigneur, et résoudrons....
ŒDIPE.
Quand il en sera temps, Prince, nous répondrons; 1500 Et s'il faut, après tout, qu'un grand crime s'efface Par le sang que Laïus a transmis à sa race, Peut-être aurez vous peine à reprendre son rang, Qu'il ne vous ait coûté quelque peu de ce sang.
THÉSÉE.
Demain chacun de nous fera sa destinée. 1505
SCÈNE V.
ŒDIPE, JOCASTE, SUITE.
JOCASTE.
Que de maux nous promet cette triste journée! J'y dois voir ou ma fille ou mon fils s'immoler, Tout le sang de ce fils de votre main couler, Ou de la sienne enfin le vôtre se répandre; Et ce qu'oracle aucun n'a fait encore attendre, 1510 Rien ne m'affranchira de voir sans cesse en vous, Sans cesse en un mari, l'assassin d'un époux. Puis-je plaindre à ce mort la lumière ravie, Sans haïr le vivant, sans détester ma vie? Puis-je de ce vivant plaindre l'aveugle sort, 1515 Sans détester ma vie et sans trahir le mort?
ŒDIPE.
Madame, votre haine est pour moi légitime; Et cet aveugle sort m'a fait vers vous un crime, Dont ce prince demain me punira pour vous, Ou mon bras vengera ce fils et cet époux; 1520 Et m'offrant pour victime à votre inquiétude, Il vous affranchira de toute ingratitude. Alors sans balancer vous plaindrez tous les deux, Vous verrez sans rougir alors vos derniers feux, Et permettrez sans honte à vos douleurs pressantes 1525 Pour Laïus et pour moi des larmes innocentes.
JOCASTE.
Ah! Seigneur, quelque bras qui puisse vous punir, Il n'effacera rien dedans mon souvenir: Je vous verrai toujours, sa couronne à la tête, De sa place en mon lit faire votre conquête; 1530 Je me verrai toujours vous placer en son rang, Et baiser votre main fumante de son sang. Mon ombre même un jour dans les royaumes sombres Ne recevra des Dieux pour bourreaux que vos ombres; Et sa confusion l'offrant à toutes deux, 1535 Elle aura pour tourments tout ce qui fit mes feux. Oracles décevants, qu'osiez-vous me prédire? Si sur notre avenir vos dieux ont quelque empire, Quelle indigne pitié divise leur courroux? Ce qu'elle épargne au fils retombe sur l'époux; 1540 Et comme si leur haine, impuissante ou timide, N'osoit le faire ensemble inceste et parricide, Elle partage à deux un sort si peu commun, Afin de me donner deux coupables pour un.
ŒDIPE.
O partage inégal de ce courroux céleste! 1545 Je suis le parricide, et ce fils est l'inceste. Mais mon crime est entier, et le sien imparfait; Le sien n'est qu'en desirs, et le mien en effet. Ainsi, quelques raisons qui puissent me défendre, La veuve de Laïus ne sauroit les entendre; 1550 Et les plus beaux exploits passent pour trahisons, Alors qu'il faut du sang, et non pas des raisons.
JOCASTE.
Ah! je n'en vois que trop qui me déchirent l'âme. La veuve de Laïus est toujours votre femme, Et n'oppose que trop, pour vous justifier, 1555 A la moitié du mort celle du meurtrier. Pour toute autre que moi votre erreur est sans crime, Toute autre admireroit votre bras magnanime, Et toute autre, réduite à punir votre erreur, La puniroit du moins sans trouble et sans horreur. 1560 Mais, hélas! mon devoir aux deux partis m'attache: Nul espoir d'aucun d'eux, nul effort ne m'arrache; Et je trouve toujours dans mon esprit confus Et tout ce que je suis et tout ce que je fus. Je vous dois de l'amour, je vous dois de la haine: 1565 L'un et l'autre me plaît, l'un et l'autre me gêne; Et mon cœur, qui doit tout, et ne voit rien permis, Souffre tout à la fois deux tyrans ennemis. La haine auroit l'appui d'un serment qui me lie; Mais je le romps exprès pour en être punie; 1570 Et pour finir des maux qu'on ne peut soulager, J'aime à donner aux Dieux un parjure à venger. C'est votre foudre, ô ciel, qu'à mon secours j'appelle: Œdipe est innocent, je me fais criminelle; Par un juste supplice osez me désunir 1575 De la nécessité d'aimer et de punir.
ŒDIPE.
Quoi? vous ne voyez pas que sa fausse justice Ne sait plus ce que c'est que d'un juste supplice, Et que par un désordre à confondre nos sens Son injuste rigueur n'en veut qu'aux innocents? 1580 Après avoir choisi ma main pour ce grand crime, C'est le sang de Laïus qu'il choisit pour victime, Et le bizarre éclat de son discernement Sépare le forfait d'avec le châtiment. C'est un sujet nouveau d'une haine implacable, 1585 De voir sur votre sang la peine du coupable; Et les Dieux vous en font une éternelle loi, S'ils punissent en lui ce qu'ils ont fait par moi. Voyez comme les fils de Jocaste et d'Œdipe D'une si juste haine ont tous deux le principe: 1590 A voir leurs actions, à voir leur entretien, L'un n'est que votre sang, l'autre n'est que le mien, Et leur antipathie inspire à leur colère Des préludes secrets de ce qu'il vous faut faire.
JOCASTE.
Pourrez-vous me haïr jusqu'à cette rigueur 1595 De souhaiter pour vous même haine en mon cœur?
ŒDIPE.
Toujours de vos vertus j'adorerai les charmes, Pour ne haïr qu'en moi la source de vos larmes.
JOCASTE.
Et je me forcerai toujours à vous blâmer, Pour ne haïr qu'en moi ce qui vous fit m'aimer. 1600 Mais finissons, de grâce, un discours qui me tue: L'assassin de Laïus doit me blesser la vue; Et malgré ce courroux par sa mort allumé, Je sens qu'Œdipe enfin sera toujours aimé.
ŒDIPE.
Que fera cet amour?
JOCASTE.
Ce qu'il doit à la haine. 1605
ŒDIPE.
Qu'osera ce devoir?
JOCASTE.
Croître toujours ma peine.
ŒDIPE.
Faudra-t-il pour jamais me bannir de vos yeux?
JOCASTE.
Peut-être que demain nous le saurons des Dieux.
FIN DU QUATRIÈME ACTE.
[270] _Var._ Nous pourrions voir ce prince, et qu'il vit dans la cour. (1659-63)
[271] _Var._ Sûr, comme je l'ai dit, qu'il n'est malheurs si grands Qui m'eussent pu réduire à suivre des brigands. (1659)
[272] _Var._ [Le reconnoissez-vous?] PHORB. Quoi? huit lustres après, Je pourrois d'un enfant reconnoître les traits? [JOC. Je sais, ainsi que vous, que les traits de l'enfance.] (1659)
[273] Voyez ci-dessus, p. 134, note 227.
[274] _Var._ Mais ce fut des brigands, dont le bras.... (1659)
ACTE V.
SCÈNE PREMIÈRE.
ŒDIPE, DYMAS.
DYMAS.
Seigneur, il est trop vrai que le peuple murmure, Qu'il rejette sur vous sa funeste aventure, 1610 Et que de tous côtés on n'entend que mutins Qui vous nomment l'auteur de leurs mauvais destins. D'un devin suborné les infâmes prestiges De l'ombre, disent-ils, ont fait tous les prodiges: L'or mouvoit ce fantôme; et pour perdre Dircé, 1615 Vos présents lui dictoient ce qu'il a prononcé: Tant ils conçoivent mal qu'un si grand roi consente A venger son trépas sur sa race innocente, Qu'il assure son sceptre, aux dépens de son sang, A ce bras impuni qui lui perça le flanc, 1620 Et que par cet injuste et cruel sacrifice, Lui-même de sa mort il se fasse justice!
ŒDIPE.
Ils ont quelque raison de tenir pour suspect Tout ce qui s'est montré tantôt à leur aspect; Et je n'ose blâmer cette horreur que leur donne 1625 L'assassin de leur roi qui porte sa couronne. Moi-même, au fond du cœur, de même horreur frappé, Je veux fuir le remords de son trône occupé; Et je dois cette grâce à l'amour de la Reine, D'épargner ma présence aux devoirs de sa haine, 1630 Puisque de notre hymen les liens mal tissus Par ces mêmes devoirs semblent être rompus. Je vais donc à Corinthe[275] achever mon supplice. Mais ce n'est pas au peuple à se faire justice: L'ordre que tient le ciel à lui choisir des rois 1635 Ne lui permet jamais d'examiner son choix; Et le devoir aveugle y doit toujours souscrire, Jusqu'à ce que d'en haut on veuille s'en dédire. Pour chercher mon repos, je veux bien me bannir; Mais s'il me bannissoit, je saurois l'en punir; 1640 Ou si je succombois sous sa troupe mutine, Je saurois l'accabler du moins sous ma ruine.
DYMAS.
Seigneur, jusques ici ses plus grands déplaisirs Pour armes contre vous n'ont pris que des soupirs; Et cet abattement que lui cause la peste 1645 Ne souffre à son murmure aucun dessein funeste. Mais il faut redouter que Thésée et Dircé N'osent pousser plus loin ce qu'il a commencé. Phorbas même est à craindre, et pourroit le réduire Jusqu'à se vouloir mettre en état de vous nuire. 1650
ŒDIPE.
Thésée a trop de cœur pour une trahison; Et d'ailleurs j'ai promis de lui faire raison. Pour Dircé, son orgueil dédaignera sans doute L'appui tumultueux que ton zèle redoute. Phorbas est plus à craindre, étant moins généreux; 1655 Mais il nous est aisé de nous assurer d'eux. Fais-les venir tous trois, que je lise en leur âme S'il prêteroient la main à quelque sourde trame. Commence par Phorbas: je saurai démêler Quels desseins....
PAGE[276].
Un vieillard demande à vous parler. Il se dit de Corinthe, et presse.
ŒDIPE.
Il vient me faire Le funeste rapport du trépas de mon père: Préparons nos soupirs à ce triste récit. Qu'il entre.... Cependant fais ce que je t'ai dit.
SCÈNE II.
ŒDIPE, IPHICRATE, SUITE.
ŒDIPE.
Eh bien! Polybe est mort[277]?
IPHICRATE.
Oui, Seigneur.
ŒDIPE.
Mais vous-même Venir me consoler de ce malheur suprême! Vous qui, chef du conseil, devriez maintenant, Attendant mon retour, être mon lieutenant! Vous, à qui tant de soins d'élever mon enfance Ont acquis justement toute ma confiance! 1670 Ce voyage me trouble autant qu'il me surprend.
IPHICRATE.
Le roi Polybe est mort; ce malheur est bien grand; Mais comme enfin, Seigneur, il est suivi d'un pire, Pour l'apprendre de moi faites qu'on se retire.
(Œdipe fait un signe de tête à sa suite, qui l'oblige à se retirer.)
ŒDIPE.
Ce jour est donc pour moi le grand jour des malheurs, Puisque vous apportez un comble à mes douleurs. J'ai tué le feu Roi jadis sans le connoître; Son fils, qu'on croyoit mort, vient ici de renaître; Son peuple mutiné me voit avec horreur; Sa veuve mon épouse en est dans la fureur. 1680 Le chagrin accablant qui me dévore l'âme Me fait abandonner et peuple, et sceptre, et femme, Pour remettre à Corinthe un esprit éperdu; Et par d'autres malheurs je m'y vois attendu!
IPHICRATE.
Seigneur, il faut ici faire tête à l'orage; 1685 Il faut faire ici ferme et montrer du courage. Le repos à Corinthe en effet seroit doux; Mais il n'est plus de sceptre à Corinthe pour vous.
ŒDIPE.
Quoi? l'on s'est emparé de celui de mon père?
IPHICRATE.
Seigneur, on n'a rien fait que ce qu'on a dû faire; 1690 Et votre amour en moi ne voit plus qu'un banni, De son amour pour vous trop doucement puni.
ŒDIPE.
Quel énigme[278]!
IPHICRATE.
Apprenez avec quelle justice Ce roi vous a dû rendre un si mauvais office: Vous n'étiez point son fils.
ŒDIPE.
Dieux! qu'entends-je?
IPHICRATE.
A regret Ses remords en mourant ont rompu le secret. Il vous gardoit encore une amitié fort tendre; Mais le compte qu'aux Dieux la mort force de rendre A porté dans son cœur un si pressant effroi, Qu'il a remis Corinthe aux mains de son vrai roi. 1700
ŒDIPE.
Je ne suis point son fils! et qui suis-je, Iphicrate?
IPHICRATE.
Un enfant exposé, dont le mérite éclate, Et de qui par pitié j'ai dérobé les jours Aux ongles des lions, aux griffes des vautours.
ŒDIPE.
Et qui m'a fait passer pour le fils de ce prince? 1705
IPHICRATE.
Le manque d'héritiers ébranloit sa province. Les trois que lui donna le conjugal amour Perdirent en naissant la lumière du jour; Et la mort du dernier me fit prendre l'audace De vous offrir au Roi, qui vous mit en sa place. 1710 Ce que l'on se promit de ce fils supposé Réunit sous ses lois son État divisé; Mais comme cet abus finit avec sa vie, Sa mort de mon supplice auroit été suivie, S'il n'eût donné cet ordre à son dernier moment[279], 1715 Qu'un juste et prompt exil fût mon seul châtiment.
ŒDIPE.
Ce revers seroit dur pour quelque âme commune; Mais je me fis toujours maître de ma fortune; Et puisqu'elle a repris l'avantage du sang, Je ne dois plus qu'à moi tout ce que j'eus de rang. 1720 Mais n'as-tu point appris de qui j'ai reçu l'être?
IPHICRATE.
Seigneur, je ne puis seul vous le faire connoître. Vous fûtes exposé jadis par un Thébain, Dont la compassion vous remit en ma main, Et qui, sans m'éclaircir touchant votre naissance, 1725 Me chargea seulement d'éloigner votre enfance. J'en connois le visage, et l'ai revu souvent, Sans nous être tous deux expliqués plus avant: Je lui dis qu'en éclat j'avois mis votre vie, Et lui cachai toujours mon nom et ma patrie, 1730 De crainte, en les sachant, que son zèle indiscret Ne vînt mal à propos troubler notre secret. Mais comme de sa part il connoît mon visage, Si je le trouve ici, nous saurons davantage.
ŒDIPE.
Je serois donc Thébain à ce compte?
IPHICRATE.
Oui, Seigneur. 1735
ŒDIPE.
Je ne sais si je dois le tenir à bonheur: Mon cœur, qui se soulève, en forme un noir augure Sur l'éclaircissement de ma triste aventure. Où me reçûtes-vous?
IPHICRATE.
Sur le mont Cythéron.
ŒDIPE.
Ah! que vous me frappez par ce funeste nom! 1740 Le temps, le lieu, l'oracle, et l'âge de la Reine, Tout semble concerté pour me mettre à la gêne. Dieux! seroit-il possible? Approchez-vous, Phorbas.
SCÈNE III.
ŒDIPE, IPHICRATE, PHORBAS[280].
IPHICRATE.
Seigneur, voilà celui qui vous mit en mes bras; Permettez qu'à vos yeux je montre un peu de joie. 1745 Se peut-il faire, ami, qu'encor je te revoie?
PHORBAS.
Que j'ai lieu de bénir ton retour fortuné! Qu'as-tu fait de l'enfant que je t'avois donné? Le généreux Thésée a fait gloire de l'être; Mais sa preuve est obscure, et tu dois le connoître. 1750 Parle.
IPHICRATE.
Ce n'est point lui, mais il vit en ces lieux.
PHORBAS.
Nomme-le donc, de grâce.
IPHICRATE.
Il est devant tes yeux.
PHORBAS.
Je ne vois que le Roi.
IPHICRATE.
C'est lui-même.