Œuvres de P. Corneille, Tome 06

Part 13

Chapter 133,701 wordsPublic domain

J'y trouverai ma place et ferai mon devoir. Quant au reste, Seigneur, je n'en veux rien savoir: J'y prends si peu de part, que sans m'en mettre en peine, Je vous laisse expliquer votre énigme à la Reine. Mon cœur doit être las d'avoir tant combattu, Et fuit un piége adroit qu'on tend à sa vertu.

SCÈNE IV.

JOCASTE, ŒDIPE, SUITE[261].

ŒDIPE.

Madame, quand des Dieux la réponse funeste, De peur d'un parricide et de peur d'un inceste, 990 Sur le mont Cythéron fit exposer ce fils Pour qui tant de forfaits avoient été prédits, Sûtes-vous faire choix d'un ministre fidèle?

JOCASTE.

Aucun pour le feu Roi n'a montré plus de zèle, Et quand par des voleurs il fut assassiné, 995 Ce digne favori l'avoit accompagné. Par lui seul on a su cette noire aventure; On le trouva percé d'une large blessure, Si baigné dans son sang, et si près de mourir, Qu'il fallut une année et plus pour l'en guérir. 1000

ŒDIPE.

Est-il mort?

JOCASTE.

Non, Seigneur: la perte de son maître Fut cause qu'en la cour il cessa de paroître; Mais il respire encore, assez vieil et cassé; Et Mégare, sa fille, est auprès de Dircé.

ŒDIPE.

Où fait-il sa demeure?

JOCASTE.

Au pied de cette roche 1005 Que de ces tristes murs nous voyons la plus proche.

ŒDIPE.

Tâchez de lui parler.

JOCASTE.

J'y vais tout de ce pas. Qu'on me prépare un char pour aller chez Phorbas[262]. Son dégoût de la cour pourroit sur un message S'excuser par caprice et prétexter son âge. 1010 Dans une heure au plus tard je saurai vous revoir. Mais que dois-je lui dire, et qu'en faut-il savoir?

ŒDIPE.

Un bruit court depuis peu qu'il vous a mal servie, Que ce fils qu'on croit mort est encor plein de vie. L'oracle de Laïus par là devient douteux, 1015 Et tout ce qu'il a dit peut s'étendre sur deux.

JOCASTE.

Seigneur, ou sur ce bruit je suis fort abusée, Ou ce n'est qu'un effet de l'amour de Thésée: Pour sauver ce qu'il aime et vous embarrasser, Jusques à votre oreille il l'aura fait passer; 1020 Mais Phorbas aisément convaincra d'imposture Quiconque ose à sa foi faire une telle injure.

ŒDIPE.

L'innocence de l'âge aura pu l'émouvoir.

JOCASTE.

Je l'ai toujours connu ferme dans son devoir; Mais si déjà ce bruit vous met en jalousie, 1025 Vous pouvez consulter le devin Tirésie[263], Publier sa réponse, et traiter d'imposteur De cette illusion le téméraire auteur.

ŒDIPE.

Je viens de le quitter, et de là vient ce trouble Qu'en mon cœur alarmé chaque moment redouble. 1030 «Ce prince, m'a-t-il dit, respire en votre cour: Vous pourrez le connoître avant la fin du jour; Mais il pourra vous perdre en se faisant connoître. Puisse-t-il ignorer quel sang lui donne l'être!» Voilà ce qu'il m'a dit d'un ton si plein d'effroi, 1035 Qu'il l'a fait rejaillir[264] jusqu'en l'âme d'un roi. Ce fils, qui devoit être inceste et parricide, Doit avoir un cœur lâche, un courage perfide; Et par un sentiment facile à deviner, Il ne se cache ici que pour m'assassiner: 1040 C'est par là qu'il aspire à devenir monarque, Et vous le connoîtrez bientôt à cette marque. Quoi qu'il en soit, Madame, allez trouver Phorbas: Tirez-en, s'il se peut, les clartés qu'on n'a pas. Tâchez en même temps de voir aussi Thésée: 1045 Dites-lui qu'il peut faire une conquête aisée, Qu'il ose pour Dircé, que je n'en verrai rien. J'admire un changement si confus que le mien: Tantôt dans leur hymen je croyois voir ma perte, J'allois pour l'empêcher jusqu'à la force ouverte; 1050 Et sans savoir pourquoi, je voudrois que tous deux Fussent, loin de ma vue, au comble de leurs vœux, Que les emportements d'une ardeur mutuelle M'eussent débarrassé de son amant et d'elle. Bien que de leur vertu rien ne me soit suspect, 1055 Je ne sais quelle horreur me trouble à leur aspect; Ma raison la repousse, et ne m'en peut défendre; Moi-même en cet état je ne puis me comprendre; Et l'énigme du Sphinx fut moins obscur[265] pour moi Que le fond de mon cœur ne l'est dans cet effroi: 1060 Plus je le considère, et plus je m'en irrite. Mais ce prince paroît, souffrez que je l'évite; Et si vous vous sentez l'esprit moins interdit, Agissez avec lui comme je vous ai dit.

SCÈNE V.

JOCASTE, THÉSÉE.

JOCASTE.

Prince, que faites-vous? quelle pitié craintive, 1065 Quel faux respect des Dieux tient votre flamme oisive? Avez-vous oublié comme il faut secourir?

THÉSÉE.

Dircé n'est plus, Madame, en état de périr: Le ciel vous rend un fils, et ce n'est qu'à ce prince Qu'est dû le triste honneur de sauver sa province. 1070

JOCASTE.

C'est trop vous assurer sur l'éclat d'un faux bruit.

THÉSÉE.

C'est une vérité dont je suis mieux instruit.

JOCASTE.

Vous le connoissez donc?

THÉSÉE.

A l'égal de moi-même.

JOCASTE.

De quand?

THÉSÉE.

De ce moment.

JOCASTE.

Et vous l'aimez?

THÉSÉE.

Je l'aime Jusqu'à mourir du coup dont il sera percé. 1075

JOCASTE.

Mais cette amitié cède à l'amour de Dircé?

THÉSÉE.

Hélas! cette princesse à mes desirs si chère En un fidèle amant trouve un malheureux frère, Qui mourroit de douleur d'avoir changé de sort, N'étoit le prompt secours d'une plus digne mort, 1080 Et qu'assez tôt connu pour mourir au lieu d'elle Ce frère malheureux meurt en amant fidèle.

JOCASTE.

Quoi? vous seriez mon fils[266]?

THÉSÉE.

Et celui de Laïus.

JOCASTE.

Qui vous a pu le dire?

THÉSÉE.

Un témoin qui n'est plus. Phædime, qu'à mes yeux vient de ravir la peste: 1085 Non qu'il m'en ait donné la preuve manifeste; Mais Phorbas, ce vieillard qui m'exposa jadis, Répondra mieux que lui de ce que je vous dis, Et vous éclaircira touchant une aventure Dont je n'ai pu tirer qu'une lumière obscure. 1090 Ce peu qu'en ont pour moi les soupirs d'un mourant Du grand droit de régner seroit mauvais garant. Mais ne permettez pas que le Roi me soupçonne, Comme si ma naissance ébranloit sa couronne, Quelque honneur, quelques droits qu'elle ait pu m'acquérir, Je ne viens disputer que celui de mourir.

JOCASTE.

Je ne sais si Phorbas avouera votre histoire; Mais qu'il l'avoue ou non, j'aurai peine à vous croire. Avec votre mourant Tirésie est d'accord, A ce que dit le Roi, que mon fils n'est point mort. 1100 C'est déjà quelque chose; et toutefois mon âme Aime à tenir suspecte une si belle flamme. Je ne sens point pour vous l'émotion du sang, Je vous trouve en mon cœur toujours en même rang[267]; J'ai peine à voir un fils où j'ai cru voir un gendre; 1105 La nature avec vous refuse de s'entendre, Et me dit en secret, sur votre emportement, Qu'il a bien peu d'un frère, et beaucoup d'un amant; Qu'un frère a pour des sœurs une ardeur plus remise, A moins que sous ce titre un amant se déguise, 1110 Et qu'il cherche en mourant la gloire et la douceur D'arracher à la mort ce qu'il nomme sa sœur.

THÉSÉE.

Que vous connoissez mal ce que peut la nature! Quand d'un parfait amour elle a pris la teinture, Et que le désespoir d'un illustre projet 1115 Se joint aux déplaisirs d'en voir périr l'objet, Il est doux de mourir pour une sœur si chère. Je l'aimois en amant, je l'aime encore en frère; C'est sous un autre nom le même empressement: Je ne l'aime pas moins, mais je l'aime autrement. 1120 L'ardeur sur la vertu fortement établie Par ces retours du sang ne peut être affoiblie; Et ce sang qui prêtoit sa tendresse à l'amour A droit d'en emprunter les forces à son tour.

JOCASTE.

Eh bien! soyez mon fils, puisque vous voulez l'être; 1125 Mais donnez-moi la marque où je le dois connoître. Vous n'êtes point ce fils, si vous n'êtes méchant: Le ciel sur sa naissance imprima ce penchant; J'en vois quelque partie en ce desir inceste; Mais pour ne plus douter, vous chargez-vous du reste? Êtes-vous l'assassin et d'un père et d'un roi?

THÉSÉE.

Ah! Madame, ce mot me fait pâlir d'effroi.

JOCASTE.

C'étoit là de mon fils la noire destinée; Sa vie à ces forfaits par le ciel condamnée N'a pu se dégager de cet astre ennemi, 1135 Ni de son ascendant s'échapper à demi. Si ce fils vit encore, il a tué son père: C'en est l'indubitable et le seul caractère; Et le ciel, qui prit soin de nous en avertir, L'a dit trop hautement pour se voir démentir. 1140 Sa mort seule pouvoit le dérober au crime. Prince, renoncez donc à toute votre estime: Dites que vos vertus sont crimes déguisés; Recevez tout le sort que vous vous imposez; Et pour remplir un nom dont vous êtes avide, 1145 Acceptez ceux d'inceste et de fils parricide. J'en croirai ces témoins que le ciel m'a prescrits, Et ne vous puis donner mon aveu qu'à ce prix.

THÉSÉE.

Quoi? la nécessité des vertus et des vices[268] D'un astre impérieux doit suivre les caprices, 1150 Et Delphes, malgré nous, conduit nos actions[269] Au plus bizarre effet de ses prédictions? L'âme est donc toute esclave: une loi souveraine Vers le bien ou le mal incessamment l'entraîne; Et nous ne recevons ni crainte ni desir 1155 De cette liberté qui n'a rien à choisir, Attachés sans relâche à cet ordre sublime, Vertueux sans mérite, et vicieux sans crime. Qu'on massacre les rois, qu'on brise les autels, C'est la faute des Dieux, et non pas des mortels. 1160 De toute la vertu sur la terre épandue, Tout le prix à ces dieux, toute la gloire est due; Ils agissent en nous quand nous pensons agir; Alors qu'on délibère on ne fait qu'obéir; Et notre volonté n'aime, hait, cherche, évite, 1165 Que suivant que d'en haut leur bras la précipite. D'un tel aveuglement daignez me dispenser. Le ciel, juste à punir, juste à récompenser, Pour rendre aux actions leur peine ou leur salaire, Doit nous offrir son aide, et puis nous laisser faire. 1170 N'enfonçons toutefois ni votre œil ni le mien Dans ce profond abîme où nous ne voyons rien: Delphes a pu vous faire une fausse réponse; L'argent put inspirer la voix qui les prononce; Cet organe des Dieux put se laisser gagner 1175 A ceux que ma naissance éloignoit de régner; Et par tous les climats on n'a que trop d'exemples Qu'il est ainsi qu'ailleurs des méchants dans les temples. Du moins puis-je assurer que dans tous mes combats Je n'ai jamais souffert de seconds que mon bras; 1180 Que je n'ai jamais vu ces lieux de la Phocide Où fut par des brigands commis ce parricide; Que la fatalité des plus pressants malheurs Ne m'auroit pu réduire à suivre des voleurs; Que j'en ai trop puni pour en croître le nombre.... 1185

JOCASTE.

Mais Laïus a parlé, vous en avez vu l'ombre: De l'oracle avec elle on voit tant de rapport, Qu'on ne peut qu'à ce fils en imputer la mort; Et c'est le dire assez qu'ordonner qu'on efface Un grand crime impuni par le sang de sa race. 1190 Attendons toutefois ce qu'en dira Phorbas: Autre que lui n'a vu ce malheureux trépas; Et de ce témoin seul dépend la connoissance Et de ce parricide et de votre naissance. Si vous êtes coupable, évitez-en les yeux; 1195 Et de peur d'en rougir, prenez d'autres aïeux.

THÉSÉE.

Je le verrai, Madame, et sans inquiétude. Ma naissance confuse a quelque incertitude; Mais pour ce parricide, il est plus que certain Que ce ne fut jamais un crime de ma main. 1200

FIN DU TROISIÈME ACTE.

[254] Dans l'édition de 1692 et dans celle de Voltaire (1764):

Mon cœur à moi-même s'arrache.

[255] Voltaire a substitué: «ne veut pas,» à: «ne vaut pas.»

[256] Dans l'édition de 1692, que Voltaire (1764) a suivie:

Plus nous le différons, plus le mal devient grand.

[257] L'édition de 1692 donne _pestes_, au lieu de _pertes_. Voltaire a conservé _pertes_.

[258] _Var._ Et quand son choix est beau, son ardeur peut paroître. (1659)

[259] L'orthographe de ce mot est _succé_ dans toutes les éditions anciennes, y compris celle de 1692.

[260] _Var._ Demain le juste ciel pourra s'expliquer mieux. (1659)

[261] Ici le poëte revient enfin à l'antique fable d'Œdipe, et l'on peut, pour le sujet de l'entretien et la situation, plutôt que pour les détails, rapprocher cette scène du commencement du IVe acte de l'_Œdipe_ de Sénèque, et des deux dialogues entre Œdipe et Jocaste dans l'_Œdipe roi_ de Sophocle (vers 717 et suivants, 824 et suivants).

[262] «En vérité, dit d'Aubignac, cela n'étoit pas fort nécessaire à nous dire, et M. Corneille a une grande peur que les spectateurs ne crussent que cette reine iroit à pied de la ville de Thèbes sur cette montagne. A quoi bon se charger de ces superfluités inutiles, sans grâce et vicieuses, et qui pour cela font rire tout le théâtre, comme il est arrivé en cet endroit, autant de fois qu'on a joué la pièce?» (_Troisième dissertation. Recueil...._ publié par Granet, tome II, p. 51.)--L'édition de 1692 a ainsi modifié ce vers:

Quoique reine, il est bon d'aller trouver Phorbas.

[263] «Quelle différence entre ce froid récit de la consultation, et les terribles prédictions que fait Tirésie dans Sophocle! Pourquoi n'a-t-on pu faire paraître ce Tirésie sur le théâtre de Paris? J'ose croire que si on avait eu du temps de Corneille un théâtre tel que nous l'avons depuis trois ans, grâce à la générosité éclairée de M. le comte de Lauraguais[263-a], le grand Corneille n'eût pas hésité à produire Tirésie sur la scène, à imiter le dialogue admirable de Sophocle.» (_Voltaire_, 1764.)

[263-a] On trouve dans les _Mémoires de Henri-Louis Lekain_, publiés par son fils aîné, un _Mémoire qui tend à prouver la nécessité de supprimer les banquettes de dessus le théâtre de la Comédie françoise_. Ce mémoire, daté du 20 janvier 1769, était destiné à faire ressortir l'utilité du plan présenté par l'architecte Desbœufs. A la fin on lit en note: «Le plan fut approuvé par le Roi dans le courant de février; et M. le comte de Lauraguais, qui se chargea de toute la dépense, fit dans cette occasion ce que le ministère public auroit dû faire.»

[264] Toutes les éditions, y compris celle de 1692, donnent _rejallir_. Voyez tome IV, p. 433, note 2.

[265] Sur le genre du mot _énigme_, voyez le _Lexique_.

[266] _Var._ Quoi? vous êtes mon fils? (1659)

[267] _Var._ Je vous trouve en mon cœur toujours au même rang. (1659)

[268] «Ce morceau contribua beaucoup au succès de la pièce. Les disputes sur le libre arbitre agitaient alors les esprits. Cette tirade de Thésée, belle par elle-même, acquit un nouveau prix par les querelles du temps, et plus d'un amateur la sait encore par cœur.» (_Voltaire._)

[269] _Var._ Et l'homme sur soi-même a si peu de crédit, Qu'il devient scélérat quand Delphes l'a prédit? (1659-63)

ACTE IV.

SCÈNE PREMIÈRE.

THÉSÉE, DIRCÉ, MÉGARE.

DIRCÉ.

Oui, déjà sur ce bruit l'amour m'avoit flattée: Mon âme avec plaisir s'étoit inquiétée; Et ce jaloux honneur qui ne consentoit pas Qu'un frère me ravît un glorieux trépas, Après cette douceur fièrement refusée, 1205 Ne me refusoit point de vivre pour Thésée, Et laissoit doucement corrompre sa fierté A l'espoir renaissant de ma perplexité. Mais si je vois en vous ce déplorable frère, Quelle faveur du ciel voulez-vous que j'espère, 1210 S'il n'est pas en sa main de m'arrêter au jour Sans faire soulever et l'honneur et l'amour? S'il dédaigne mon sang, il accepte le vôtre; Et si quelque miracle épargne l'un et l'autre, Pourra-t-il détacher de mon sort le plus doux 1215 L'amertume de vivre, et n'être point à vous?

THÉSÉE.

Le ciel choisit souvent de secrètes conduites Qu'on ne peut démêler qu'après de longues suites; Et de mon sort douteux l'obscur événement Ne défend pas l'espoir d'un second changement. 1220 Je chéris ce premier qui vous est salutaire. Je ne puis en amant ce que je puis en frère; J'en garderai le nom tant qu'il faudra mourir; Mais si jamais d'ailleurs on peut vous secourir, Peut-être que le ciel me faisant mieux connoître, 1225 Sitôt que vous vivrez, je cesserai de l'être; Car je n'aspire point à calmer son courroux, Et ne veux ni mourir ni vivre que pour vous.

DIRCÉ.

Cet amour mal éteint sied mal au cœur d'un frère: Où le sang doit parler, c'est à lui de se taire; 1230 Et sitôt que sans crime il ne peut plus durer, Pour ses feux les plus vifs il est temps d'expirer.

THÉSÉE.

Laissez-lui conserver ces ardeurs empressées Qui vous faisoient l'objet de toutes mes pensées. J'ai mêmes yeux encore, et vous mêmes appas: 1235 Si mon sort est douteux, mon souhait ne l'est pas. Mon cœur n'écoute point ce que le sang veut dire: C'est d'amour qu'il gémit, c'est d'amour qu'il soupire Et pour pouvoir sans crime en goûter la douceur, Il se révolte exprès contre le nom de sœur. 1240 De mes plus chers desirs ce partisan sincère En faveur de l'amant tyrannise le frère, Et partage à tous deux le digne empressement De mourir comme frère et vivre comme amant.

DIRCÉ.

O du sang de Laïus preuves trop manifestes! 1245 Le ciel, vous destinant à des flammes incestes, A su de votre esprit déraciner l'horreur Que doit faire à l'amour le sacré nom de sœur; Mais si sa flamme y garde une place usurpée, Dircé dans votre erreur n'est point enveloppée: 1250 Elle se défend mieux de ce trouble intestin, Et si c'est votre sort, ce n'est pas son destin. Non qu'enfin sa vertu vous regarde en coupable: Puisque le ciel vous force, il vous rend excusable; Et l'amour pour les sens est un si doux poison, 1255 Qu'on ne peut pas toujours écouter la raison. Moi-même en qui l'honneur n'accepte aucune grâce, J'aime en ce douteux sort tout ce qui m'embarrasse, Je ne sais quoi m'y plaît qui n'ose s'exprimer, Et ce confus mélange a de quoi me charmer. 1260 Je n'aime plus qu'en sœur, et malgré moi j'espère. Ah! Prince, s'il se peut, ne soyez point mon frère, Et laissez-moi mourir avec les sentiments Que la gloire permet aux illustres amants.

THÉSÉE.

Je vous ai déjà dit, Princesse, que peut-être, 1265 Sitôt que vous vivrez, je cesserai de l'être: Faut-il que je m'explique? et toute votre ardeur Ne peut-elle sans moi lire au fond de mon cœur? Puisqu'il est tout à vous, pénétrez-y, Madame: Vous verrez que sans crime il conserve sa flamme. 1270 Si je suis descendu jusqu'à vous abuser, Un juste désespoir m'auroit fait plus oser; Et l'amour, pour défendre une si chère vie, Peut faire vanité d'un peu de tromperie. J'en ai tiré ce fruit, que ce nom décevant 1275 A fait connoître ici que ce prince est vivant. Phorbas l'a confessé; Tirésie a lui-même Appuyé de sa voix cet heureux stratagème: C'est par lui qu'on a su qu'il respire en ces lieux. Souffrez donc qu'un moment je trompe encor leurs yeux; Et puisque dans ce jour ce frère doit paroître, Jusqu'à ce qu'on l'ait vu permettez-moi de l'être.

DIRCÉ.

Je pardonne un abus que l'amour a formé, Et rien ne peut déplaire alors qu'on est aimé. Mais hasardiez-vous tant sans aucune lumière? 1285

THÉSÉE.

Mégare m'avoit dit le secret de son père; Il m'a valu l'honneur de m'exposer pour tous; Mais je n'en abusois que pour mourir pour vous. Le succès a passé cette triste espérance: Ma flamme en vos périls ne voit plus d'apparence. 1290 Si l'on peut à l'oracle ajouter quelque foi, Ce fils a de sa main versé le sang du Roi; Et son ombre, en parlant de punir un grand crime, Dit assez que c'est lui qu'elle veut pour victime.

DIRCÉ.

Prince, quoi qu'il en soit, n'empêchez plus ma mort. Si par le sacrifice on n'éclaircit mon sort. La Reine, qui paroît, fait que je me retire: Sachant ce que je sais, j'aurois peur d'en trop dire; Et comme enfin ma gloire a d'autres intérêts, Vous saurez mieux sans moi ménager vos secrets: 1300 Mais puisque vous voulez que mon esprit revive, Ne tenez pas longtemps la vérité captive.

SCÈNE II.

JOCASTE, THÉSÉE, NÉRINE.

JOCASTE.

Prince, j'ai vu Phorbas; et tout ce qu'il m'a dit A ce que vous croyez peut donner du crédit. Un passant inconnu, touché de cette enfance 1305 Dont un astre envieux condamnoit la naissance, Sur le mont Cythéron reçut de lui mon fils, Sans qu'il lui demandât son nom ni son pays, De crainte qu'à son tour il ne conçût l'envie D'apprendre dans quel sang il conservoit la vie. 1310 Il l'a revu depuis, et presque tous les ans, Dans le temple d'Élide offrir quelques présents. Ainsi chacun des deux connoît l'autre au visage, Sans s'être l'un à l'autre expliqués davantage. Il a bien su de lui que ce fils conservé 1315 Respire encor le jour dans un rang élevé; Mais je demande en vain qu'à mes yeux il le montre, A moins que ce vieillard avec lui se rencontre. Si Phædime après lui vous eut en son pouvoir, De cet inconnu même il put vous recevoir, 1320 Et voyant à Trézène une mère affligée De la perte du fils qu'elle avoit eu d'Ægée, Vous offrir en sa place, elle vous accepter. Tout ce qui sur ce point pourroit faire douter, C'est qu'il vous a souffert dans une flamme inceste, 1325 Et n'a parlé de rien qu'en mourant de la peste. Mais d'ailleurs Tirésie a dit que dans ce jour Nous pourrons voir ce prince, et qu'il vit dans la cour[270]; Quelques moments après on vous a vu paroître: Ainsi vous pouvez l'être, et pouvez ne pas l'être. 1330 Passons outre. A Phorbas ajouteriez-vous foi? S'il n'a pas vu mon fils, il vit la mort du Roi, Il connoît l'assassin: voulez-vous qu'il vous voie?

THÉSÉE.

Je le verrai, Madame, et l'attends avec joie, Sûr, comme je l'ai dit, qu'il n'est point de malheurs[271] Qui m'eussent pu réduire à suivre des voleurs.

JOCASTE.

Ne vous assurez point sur cette conjecture, Et souffrez qu'elle cède à la vérité pure. Honteux qu'un homme seul eût triomphé de trois, Qu'il en eût tué deux et mis l'autre aux abois, 1340 Phorbas nous supposa ce qu'il nous en fit croire, Et parla de brigands pour sauver quelque gloire. Il me vient d'avouer sa foiblesse à genoux. «D'un bras seul, m'a-t-il dit, partirent tous les coups; Un bras seul à tous trois nous ferma le passage, 1345 Et d'une seule main ce grand crime est l'ouvrage.»

THÉSÉE.