Œuvres de P. Corneille, Tome 06

Part 12

Chapter 123,566 wordsPublic domain

Écoutez, Et tâchez d'y trouver quelques obscurités. Tirésie a longtemps perdu ses sacrifices Sans trouver ni les Dieux ni les ombres propices; 590 Et celle de Laïus évoqué par son nom[245] S'obstinoit au silence aussi bien qu'Apollon. Mais la Reine en la place à peine est arrivée, Qu'une épaisse vapeur s'est du temple élevée, D'où cette ombre aussitôt sortant jusqu'en plein jour 595 A surpris tous les yeux du peuple et de la cour. L'impérieux orgueil de son regard sévère Sur son visage pâle avoit peint la colère; Tout menaçoit en elle, et des restes de sang Par un prodige affreux lui dégouttoient du flanc[246]. 600 A ce terrible aspect la Reine s'est troublée, La frayeur a couru dans toute l'assemblée, Et de vos deux amants j'ai vu les cœurs glacés[247] A ces funestes mots que l'ombre a prononcés: «Un grand crime impuni cause votre misère; 605 Par le sang de ma race il se doit effacer[248]; Mais à moins que de le verser, Le ciel ne se peut satisfaire; Et la fin de vos maux ne se fera point voir Que mon sang n'ait fait son devoir.» 610 Ces mots dans tous les cœurs redoublent les alarmes; L'ombre, qui disparoît, laisse la Reine en larmes, Thésée au désespoir, Æmon tout hors de lui; Le Roi même arrivant partage leur ennui; Et d'une voix commune ils refusent une aide 615 Qui fait trouver le mal plus doux que le remède.

DIRCÉ.

Peut-être craignent-ils que mon cœur révolté Ne leur refuse un sang qu'ils n'ont pas mérité; Mais ma flamme à la mort m'avoit trop résolue, Pour ne pas y courir quand les Dieux l'ont voulue. 620 Tu m'as fait sans raison concevoir de l'effroi; Je n'ai point dû trembler, s'ils ne veulent que moi. Ils m'ouvrent une porte à sortir d'esclavage, Que tient trop précieuse un généreux courage: Mourir pour sa patrie est un sort plein d'appas 625 Pour quiconque à des fers préfère le trépas. Admire, peuple ingrat, qui m'as déshéritée, Quelle vengeance en prend ta princesse irritée, Et connois dans la fin de tes longs déplaisirs Ta véritable reine à ses derniers soupirs. 630 Vois comme à tes malheurs je suis toute asservie[249]: L'un m'a coûté mon trône, et l'autre veut ma vie. Tu t'es sauvé du Sphinx aux dépens de mon rang; Sauve-toi de la peste aux dépens de mon sang. Mais après avoir vu dans la fin de ta peine 635 Que pour toi le trépas semble doux à ta reine, Fais-toi de son exemple une adorable loi: Il est encor plus doux de mourir pour son roi.

MÉGARE.

Madame, auroit-on cru que cette ombre d'un père, D'un roi dont vous tenez la mémoire si chère, 640 Dans votre injuste perte eût pris tant d'intérêt Qu'elle vînt elle-même en prononcer l'arrêt?

DIRCÉ.

N'appelle point injuste un trépas légitime: Si j'ai causé sa mort, puis-je vivre sans crime?

NÉRINE.

Vous, Madame?

DIRCÉ.

Oui, Nérine; et tu l'as pu savoir. 645 L'amour qu'il me portoit eut sur lui tel pouvoir, Qu'il voulut sur mon sort faire parler l'oracle; Mais comme à ce dessein la Reine mit obstacle, De peur que cette voix des destins ennemis Ne fût aussi funeste à la fille qu'au fils, 650 Il se déroba d'elle, ou plutôt prit la fuite, Sans vouloir que Phorbas et Nicandre pour suite. Hélas! sur le chemin il fut assassiné. Ainsi se vit pour moi son destin terminé; Ainsi j'en fus la cause.

MÉGARE.

Oui, mais trop innocente 655 Pour vous faire un supplice où la raison consente; Et jamais des tyrans les plus barbares lois....

DIRCÉ.

Mégare, tu sais mal ce que l'on doit aux rois. Un sang si précieux ne sauroit se répandre Qu'à l'innocente cause on n'ait droit de s'en prendre; 660 Et de quelque façon que finisse leur sort, On n'est point innocent quand on cause leur mort. C'est ce crime impuni qui demande un supplice; C'est par là que mon père a part au sacrifice; C'est ainsi qu'un trépas qui me comble d'honneur 665 Assure sa vengeance et fait votre bonheur, Et que tout l'avenir chérira la mémoire D'un châtiment si juste où brille tant de gloire.

SCÈNE IV.

THÉSÉE, DIRCÉ, MÉGARE, NÉRINE.

DIRCÉ.

Mais que vois-je? Ah! Seigneur, quels que soient vos ennuis, Que venez-vous me dire en l'état où je suis?

THÉSÉE.

Je viens prendre de vous l'ordre qu'il me faut suivre; Mourir, s'il faut mourir, et vivre, s'il faut vivre.

DIRCÉ.

Ne perdez point d'efforts à m'arrêter au jour: Laissez faire l'honneur.

THÉSÉE.

Laissez agir l'amour.

DIRCÉ.

Vivez, Prince; vivez.

THÉSÉE.

Vivez donc, ma princesse. 675

DIRCÉ.

Ne me ravalez point jusqu'à cette bassesse[250]. Retarder mon trépas, c'est faire tout périr: Tout meurt, si je ne meurs.

THÉSÉE.

Laissez-moi donc mourir.

DIRCÉ.

Hélas! qu'osez-vous dire?

THÉSÉE.

Hélas! qu'allez-vous faire?

DIRCÉ.

Finir les maux publics, obéir à mon père, 680 Sauver tous mes sujets.

THÉSÉE.

Par quelle injuste loi Faut-il les sauver tous pour ne perdre que moi? Eux dont le cœur ingrat porte les justes peines D'un rebelle mépris qu'ils ont fait de vos chaînes[251], Qui dans les mains d'un autre ont mis tout votre bien! 685

DIRCÉ.

Leur devoir violé doit-il rompre le mien? Les exemples abjets de ces petites âmes Règlent-ils de leurs rois les glorieuses trames? Et quel fruit un grand cœur pourroit-il recueillir A recevoir du peuple un exemple à faillir? 690 Non, non: s'il m'en faut un, je ne veux que le vôtre; L'amour que j'ai pour vous n'en reçoit aucun autre. Pour le bonheur public n'avez-vous pas toujours Prodigué votre sang et hasardé vos jours? Quand vous avez défait le Minotaure en Crète, 695 Quand vous avez puni Damaste et Périphète, Sinnis, Phæa, Sciron[252], que faisiez-vous, Seigneur, Que chercher à périr pour le commun bonheur? Souffrez que pour la gloire une chaleur égale D'une amante aujourd'hui vous fasse une rivale. 700 Le ciel offre à mon bras par où me signaler: S'il ne sait pas combattre, il saura m'immoler; Et si cette chaleur ne m'a point abusée, Je deviendrai par là digne du grand Thésée. Mon sort en ce point seul du vôtre est différent, 705 Que je ne puis sauver mon peuple qu'en mourant, Et qu'au salut du vôtre un bras si nécessaire A chaque jour pour lui d'autres combats à faire.

THÉSÉE.

J'en ai fait et beaucoup, et d'assez généreux; Mais celui-ci, Madame, est le plus dangereux. 710 J'ai fait trembler partout, et devant vous je tremble. L'amant et le héros s'accordent mal ensemble; Mais enfin après vous tous deux veulent courir: Le héros ne peut vivre où l'amant doit mourir; La fermeté de l'un par l'autre est épuisée; 715 Et si Dircé n'es plus, il n'est plus de Thésée.

DIRCÉ.

Hélas! c'est maintenant, c'est lorsque je vous voi Que ce même combat est dangereux pour moi. Ma vertu la plus forte à votre aspect chancelle: Tout mon cœur applaudit à sa flamme rebelle; 720 Et l'honneur, qui charmoit ses plus noirs déplaisirs, N'est plus que le tyran de mes plus chers desirs. Allez, Prince; et du moins par pitié de ma gloire Gardez-vous d'achever une indigne victoire; Et si jamais l'honneur a su vous animer.... 725

THÉSÉE.

Hélas! à votre aspect je ne sais plus qu'aimer.

DIRCÉ.

Par un pressentiment j'ai déjà su vous dire Ce que ma mort sur vous se réserve d'empire. Votre bras de la Grèce est le plus ferme appui[253]: Vivez pour le public, comme je meurs pour lui. 730

THÉSÉE.

Périsse l'univers, pourvu que Dircé vive! Périsse le jour même avant qu'elle s'en prive! Que m'importe la perte ou le salut de tous? Ai-je rien à sauver, rien à perdre que vous? Si votre amour, Madame, étoit encor le même, 735 Si vous saviez encore aimer comme on vous aime....

DIRCÉ.

Ah! faites moins d'outrage à ce cœur affligé Que pressent les douleurs où vous l'avez plongé. Laissez vivre du peuple un pitoyable reste Aux dépens d'un moment que m'a laissé la peste, 740 Qui peut-être à vos yeux viendra trancher mes jours, Si mon sang répandu ne lui tranche le cours. Laissez-moi me flatter de cette triste joie Que si je ne mourois vous en seriez la proie, Et que ce sang aimé que répandront mes mains, 745 Sera versé pour vous plus que pour les Thébains. Des Dieux mal obéis la majesté suprême Pourroit en ce moment s'en venger sur vous-même; Et j'aurois cette honte, en ce funeste sort, D'avoir prêté mon crime à faire votre mort. 750

THÉSÉE.

Et ce cœur généreux me condamne à la honte De voir que ma princesse en amour me surmonte, Et de n'obéir pas à cette aimable loi De mourir avec vous quand vous mourez pour moi! Pour moi, comme pour vous, soyez plus magnanime: 755 Voyez mieux qu'il y va même de votre estime, Que le choix d'un amant si peu digne de vous Souilleroit cet honneur qui vous semble si doux, Et que de ma princesse on diroit d'âge en âge Qu'elle eut de mauvais yeux pour un si grand courage. 760

DIRCÉ.

Mais, Seigneur, je vous sauve en courant au trépas; Et mourant avec moi vous ne me sauvez pas.

THÉSÉE.

La gloire de ma mort n'en deviendra pas moindre; Si ce n'est vous sauver, ce sera vous rejoindre: Séparer deux amants, c'est tous deux les punir; 765 Et dans le tombeau même il est doux de s'unir.

DIRCÉ.

Que vous m'êtes cruel de jeter dans mon âme Un si honteux désordre avec des traits de flamme! Adieu, Prince: vivez, je vous l'ordonne ainsi; La gloire de ma mort est trop douteuse ici; 770 Et je hasarde trop une si noble envie A voir l'unique objet pour qui j'aime la vie.

THÉSÉE.

Vous fuyez, ma princesse, et votre adieu fatal....

DIRCÉ.

Prince, il est temps de fuir quand on se défend mal. Vivez, encore un coup: c'est moi qui vous l'ordonne. 775

THÉSÉE.

Le véritable amour ne prend loi de personne; Et si ce fier honneur s'obstine à nous trahir, Je renonce, Madame, à vous plus obéir.

FIN DU SECOND ACTE.

[244] Dans _Andromède_ (acte I, scène II, vers 304 et 305), Corneille a exprimé la même pensée d'une manière un peu différente:

Heureux sont les sujets, heureuses les provinces Dont le sang peut payer pour celui de leurs princes!

[245] L'évocation de Laïus est imitée de Sénèque: voyez son _Œdipe_, acte III, vers 619 et suivants.

[246] .... _Fari horreo: Stetit per artus sanguine effuso horridus._

(Sénèque, _Œdipe_, acte III, vers 623 et 624.)

[247] _Var._ Et de nos deux amants j'ai vu les cœurs glacés. (1659)

[248] _Var._ Par le sang de ma race il doit être effacé; Mais à moins qu'il ne soit versé. (1659)

[249] _Var._ Vois comme à tels malheurs je suis toute asservie. (1664 et 68)

[250] Ce vers se retrouve presque textuellement dans _Sertorius_ (acte I, scène III, vers 281):

Vous ravaleriez-vous jusques à la bassesse.

[251] _Var._ Du rebelle mépris qu'ils ont fait de vos chaînes. (1659-64)

[252] Noms des brigands et des monstres que Thésée immola dans son voyage de Trézène à Athènes: _Périphète_, surnommé le _Porte-massue_, sur le territoire d'Épidaure; _Sinnis_ ou le _Ployeur de pins_, dans l'isthme de Corinthe; la laie _Phæa_, près de Crommyon, sur les frontières de la Corinthie; le brigand _Sciron_, sur les confins de Mégare; dans l'Attique, _Damaste_, surnommé _Procruste_, qui allongeait ou accourcissait ses hôtes à la mesure de son lit. Voyez Plutarque, _Vie de Thésée_, chapitres VIII-XI.

[253] Et ce bras du royaume est le plus ferme appui,

dit le comte de Gormas dans _le Cid_ (vers 196, tome III, p. 115).

ACTE III.

SCÈNE PREMIÈRE.

DIRCÉ.

Impitoyable soif de gloire, Dont l'aveugle et noble transport 780 Me fait précipiter ma mort Pour faire vivre ma mémoire, Arrête pour quelques moments Les impétueux sentiments De cette inexorable envie, 785 Et souffre qu'en ce triste et favorable jour, Avant que te donner ma vie, Je donne un soupir à l'amour.

Ne crains pas qu'une ardeur si belle Ose te disputer un cœur 790 Qui de ton illustre rigueur Est l'esclave le plus fidèle. Ce regard tremblant et confus, Qu'attire un bien qu'il n'attend plus, N'empêche pas qu'il ne se dompte. 795 Il est vrai qu'il murmure, et se dompte à regret; Mais s'il m'en faut rougir de honte, Je n'en rougirai qu'en secret.

L'éclat de cette renommée Qu'assure un si brillant trépas 800 Perd la moitié de ses appas Quand on aime et qu'on est aimée. L'honneur, en monarque absolu, Soutient ce qu'il a résolu Contre les assauts qu'on te livre. 805 Il est beau de mourir pour en suivre les lois; Mais il est assez doux de vivre Quand l'amour a fait un beau choix.

Toi qui faisois toute la joie Dont sa flamme osoit me flatter, 810 Prince que j'ai peine à quitter, A quelques honneurs qu'on m'envoie, Accepte ce foible retour Que vers toi d'un si juste amour fait la douloureuse tendresse. 815 Sur les bords de la tombe où tu me vois courir, Je crains les maux que je te laisse, Quand je fais gloire de mourir.

J'en fais gloire, mais je me cache Un comble affreux de déplaisirs; 820 Je fais taire tous mes desirs, Mon cœur à soi-même s'arrache[254]. Cher Prince, dans un tel aveu, Si tu peux voir quel est mon feu, Vois combien il se violente. 825 Je meurs l'esprit content, l'honneur m'en fait la loi; Mais j'aurois vécu plus contente, Si j'avois pu vivre pour toi.

SCÈNE II.

JOCASTE, DIRCÉ.

DIRCÉ.

Tout est-il prêt, Madame, et votre Tirésie Attend-il aux autels la victime choisie? 830

JOCASTE.

Non, ma fille; et du moins nous aurons quelques jours A demander au ciel un plus heureux secours. On prépare à demain exprès d'autres victimes. Le peuple ne vaut pas[255] que vous payiez ses crimes: Il aime mieux périr qu'être ainsi conservé; 835 Et le Roi même, encor que vous l'ayez bravé, Sensible à vos malheurs autant qu'à ma prière, Vous offre sur ce point liberté toute entière.

DIRCÉ.

C'est assez vainement qu'il m'offre un si grand bien, Quand le ciel ne veut pas que je lui doive rien; 840 Et ce n'est pas à lui de mettre des obstacles Aux ordres souverains que donnent ses oracles.

JOCASTE.

L'oracle n'a rien dit.

DIRCÉ.

Mais mon père a parlé; L'ordre de nos destins par lui s'est révélé; Et des morts de son rang les ombres immortelles 845 Servent souvent aux Dieux de truchements fidèles.

JOCASTE.

Laissez la chose en doute, et du moins hésitez Tant qu'on ait par leur bouche appris leurs volontés.

DIRCÉ.

Exiger qu'avec nous ils s'expliquent eux-mêmes, C'est trop nous asservir ces majestés suprêmes. 850

JOCASTE.

Ma fille, il est toujours assez tôt de mourir.

DIRCÉ.

Madame, il n'est jamais trop tôt de secourir; Et pour un mal si grand qui réclame notre aide, Il n'est point de trop sûr ni de trop prompt remède. Plus nous le différons, plus ce mal devient grand[256]. 855 J'assassine tous ceux que la peste surprend; Aucun n'en peut mourir qui ne me laisse un crime: Je viens d'étouffer seule et Sostrate et Phædime; Et durant ce refus des remèdes offerts, La Parque se prévaut des moments que je perds. 860 Hélas! si sa fureur dans ces pertes[257] publiques Enveloppoit Thésée après ses domestiques! Si nos retardements....

JOCASTE.

Vivez pour lui, Dircé: Ne lui dérobez point un cœur si bien placé. Avec tant de courage ayez quelque tendresse; 865 Agissez en amante aussi bien qu'en princesse. Vous avez liberté toute entière en ces lieux: Le Roi n'y prend pas garde, et je ferme les yeux. C'est vous en dire assez: l'amour est un doux maître; Et quand son choix est beau, son ardeur doit paroître[258].

DIRCÉ.

Je n'ose demander si de pareils avis Portent des sentiments que vous ayez suivis. Votre second hymen put avoir d'autres causes; Mais j'oserai vous dire, à bien juger des choses, Que pour avoir reçu la vie en votre flanc, 875 J'y dois avoir sucé[259] fort peu de votre sang. Celui du grand Laïus, dont je m'y suis formée, Trouve bien qu'il est doux d'aimer et d'être aimée; Mais il ne peut trouver qu'on soit digne du jour Quand aux soins de sa gloire on préfère l'amour. 880 Je sais sur les grands cœurs ce qu'il se fait d'empire: J'avoue, et hautement, que le mien en soupire; Mais quoi qu'un si beau choix puisse avoir de douceurs, Je garde un autre exemple aux princesses mes sœurs.

JOCASTE.

Je souffre tout de vous en l'état où vous êtes. 885 Si vous ne savez pas même ce que vous faites, Le chagrin inquiet du trouble où je vous vois Vous peut faire oublier que vous parlez à moi; Mais quittez ces dehors d'une vertu sévère, Et souvenez-vous mieux que je suis votre mère. 890

DIRCÉ.

Ce chagrin inquiet, pour se justifier, N'a qu'à prendre chez vous l'exemple d'oublier. Quand vous mîtes le sceptre en une autre famille, Vous souvint-il assez que j'étois votre fille?

JOCASTE.

Vous n'étiez qu'un enfant.

DIRCÉ.

J'avois déjà des yeux, 895 Et sentois dans mon cœur le sang de mes aïeux; C'étoit ce même sang dont vous m'avez fait naître Qui s'indignoit dès lors qu'on lui donnât un maître, Et que vers soi Laïus aime mieux rappeler Que de voir qu'à vos yeux on l'ose ravaler. 900 Il oppose ma mort à l'indigne hyménée Où par raison d'État il me voit destinée; Il la fait glorieuse, et je meurs plus pour moi Que pour ces malheureux qui se sont fait un roi. Le ciel en ma faveur prend ce cher interprète, 905 Pour m'épargner l'affront de vivre encor sujette; Et s'il a quelque foudre, il saura le garder Pour qui m'a fait des lois où j'ai dû commander.

JOCASTE.

Souffrez qu'à ses éclairs votre orgueil se dissipe: Ce foudre vous menace un peu plus tôt qu'Œdipe; 910 Et le Roi n'a pas lieu d'en redouter les coups, Quand parmi tout son peuple ils n'ont choisi que vous.

DIRCÉ.

Madame, il se peut faire encor qu'il me prévienne: S'il sait ma destinée, il ignore la sienne; Le ciel pourra venger ses ordres retardés. 915 Craignez ce changement que vous lui demandez. Souvent on l'entend mal quand on le croit entendre: L'oracle le plus clair se fait le moins comprendre. Moi-même je le dis sans comprendre pourquoi; Et ce discours en l'air m'échappe malgré moi. 920 Pardonnez cependant à cette humeur hautaine: Je veux parler en fille, et je m'explique en reine. Vous qui l'êtes encor, vous savez ce que c'est, Et jusqu'où nous emporte un si haut intérêt. Si je n'en ai le rang, j'en garde la teinture. 925 Le trône a d'autres droits que ceux de la nature. J'en parle trop peut-être alors qu'il faut mourir. Hâtons-nous d'empêcher ce peuple de périr; Et sans considérer quel fut vers moi son crime, Puisque le ciel le veut, donnons-lui sa victime. 930

JOCASTE.

Demain ce juste ciel pourra s'expliquer mieux[260]. Cependant vous laissez bien du trouble en ces lieux; Et si votre vertu pouvoit croire mes larmes, Vous nous épargneriez cent mortelles alarmes.

DIRCÉ.

Dussent avec vos pleurs tous vos Thébains s'unir, 935 Ce que n'a pu l'amour, rien ne doit l'obtenir.

SCÈNE III.

ŒDIPE, JOCASTE, DIRCÉ.

DIRCÉ.

A quel propos, Seigneur, voulez-vous qu'on diffère, Qu'on dédaigne un remède à tous si salutaire? Chaque instant que je vis vous enlève un sujet, Et l'État s'affoiblit par l'affront qu'on me fait. 940 Cette ombre de pitié n'est qu'un comble d'envie: Vous m'avez envié le bonheur de ma vie; Et je vous vois par là jaloux de tout mon sort, Jusques à m'envier la gloire de ma mort.

ŒDIPE.

Qu'on perd de temps, Madame, alors qu'on vous fait grâce!

DIRCÉ.

Le ciel m'en a trop fait pour souffrir qu'on m'en fasse.

JOCASTE.

Faut-il voir votre esprit obstinément aigri, Quand ce qu'on fait pour vous doit l'avoir attendri?

DIRCÉ.

Faut-il voir son envie à mes vœux opposée, Quand il ne s'agit plus d'Æmon ni de Thésée? 950

ŒDIPE.

Il s'agit de répandre un sang si précieux, Qu'il faut un second ordre et plus exprès des Dieux.

DIRCÉ.

Doutez-vous qu'à mourir je ne sois toute prête, Quand les Dieux par mon père ont demandé ma tête?

ŒDIPE.

Je vous connois, Madame, et je n'ai point douté 955 De cet illustre excès de générosité; Mais la chose après tout n'est pas encor si claire, Que cet ordre nouveau ne nous soit nécessaire.

DIRCÉ.

Quoi? mon père tantôt parloit obscurément?

ŒDIPE.

Je n'en ai rien connu que depuis un moment. 960 C'est un autre que vous peut-être qu'il menace.

DIRCÉ.

Si l'on ne m'a trompée, il n'en veut qu'à sa race.

ŒDIPE.

Je sais qu'on vous a fait un fidèle rapport; Mais vous pourriez mourir et perdre votre mort; Et la Reine sans doute étoit bien inspirée, 965 Alors que par ses pleurs elle l'a différée.

JOCASTE.

Je ne reçois qu'en trouble un si confus espoir.

ŒDIPE.

Ce trouble augmentera peut-être avant ce soir.

JOCASTE.

Vous avancez des mots que je ne puis comprendre.

ŒDIPE.

Vous vous plaindrez fort peu de ne les point entendre: Nous devons bientôt voir le mystère éclairci. Madame, cependant vous êtes libre ici; La Reine vous l'a dit, on vous a dû le dire; Et si vous m'entendez, ce mot doit vous suffire.

DIRCÉ.

Quelque secret motif qui vous aye excité 975 A ce tardif excès de générosité, Je n'emporterai point de Thèbes dans Athènes La colère des Dieux et l'amas de leurs haines, Qui pour premier objet pourroient choisir l'époux Pour qui j'aurois osé mériter leur courroux. 980 Vous leur faites demain offrir un sacrifice?

ŒDIPE.

J'en espère pour vous un destin plus propice.

DIRCÉ.