Œuvres de P. Corneille, Tome 06

Part 11

Chapter 113,654 wordsPublic domain

Le sang a peu de droits dans le sexe imbécile[234]; 225 Mais c'est un grand prétexte à troubler une ville; Et lorsqu'un tel orgueil se fait un fort appui, Le roi le plus puissant doit tout craindre de lui. Toi qui, né dans Argos et nourri dans Mycènes, Peux être mal instruit de nos secrètes haines, 230 Vois-les jusqu'en leur source, et juge entre elle et moi Si je règne sans titre, et si j'agis en roi. On t'a parlé du Sphinx[235], dont l'énigme funeste Ouvrit plus de tombeaux que n'en ouvre la peste, Ce monstre à voix humaine, aigle, femme et lion[236], 235 Se campoit fièrement sur le mont Cythéron. D'où chaque jour ici devoit fondre sa rage[237], A moins qu'on éclaircît un si sombre nuage. Ne porter qu'un faux jour dans son obscurité, C'étoit de ce prodige enfler la cruauté; 240 Et les membres épars des mauvais interprètes Ne laissoient dans ces murs que des bouches muettes. Mais comme aux grands périls le salaire enhardit, Le peuple offre le sceptre, et la Reine son lit; De cent cruelles morts cette offre est tôt suivie: 245 J'arrive, je l'apprends, j'y hasarde ma vie. Au pied du roc affreux semé d'os blanchissants[238], Je demande l'énigme et j'en cherche le sens; Et ce qu'aucun mortel n'avoit encor pu faire, J'en dévoile l'image et perce le mystère[239]. 250 Le monstre, furieux de se voir entendu, Venge aussitôt sur lui tant de sang répandu, Du roc s'élance en bas, et s'écrase lui-même. La Reine tint parole, et j'eus le diadème. Dircé fournissoit lors à peine un lustre entier, 255 Et me vit sur le trône avec un œil altier. J'en vis frémir son cœur, j'en vis couler ses larmes; J'en pris pour l'avenir dès lors quelques alarmes; Et si l'âge en secret a pu la révolter, Vois ce que mon départ n'en doit point redouter. 260 La mort du roi mon père[240] à Corinthe m'appelle; J'en attends aujourd'hui la funeste nouvelle, Et je hasarde tout à quitter les Thébains, Sans mettre ce dépôt en de fidèles mains. Æmon seroit pour moi digne de la Princesse: 265 S'il a de la naissance, il a quelque foiblesse; Et le peuple du moins pourroit se partager, Si dans quelque attentat il osoit l'engager; Mais un prince voisin, tel que tu vois Thésée, Feroit de ma couronne une conquête aisée, 270 Si d'un pareil hymen le dangereux lien Armoit pour lui son peuple et soulevoit le mien. Athènes est trop proche, et durant une abscence L'occasion qui flatte anime l'espérance; Et quand tous mes sujets me garderoient leur foi, 275 Désolés comme ils sont, que pourroient-ils pour moi? La Reine a pris le soin d'en parler à sa fille. Æmon est de son sang, et chef de sa famille; Et l'amour d'une mère a souvent plus d'effet Que n'ont.... Mais la voici; sachons ce qu'elle a fait. 280

SCÈNE IV.

ŒDIPE, JOCASTE, CLÉANTE, NÉRINE.

JOCASTE.

J'ai perdu temps, Seigneur; et cette âme embrasée Met trop de différence entre Æmon et Thésée. Aussi je l'avouerai, bien que l'un soit mon sang, Leur mérite diffère encor plus que leur rang; Et l'on a peu d'éclat auprès d'une personne 285 Qui joint à de hauts faits celui d'une couronne.

ŒDIPE.

Thésée est donc, Madame, un dangereux rival?

JOCASTE.

Æmon est fort à plaindre, ou je devine mal. J'ai tout mis en usage auprès de la Princesse: Conseil, autorité, reproche, amour, tendresse; 290 J'en ai tiré des pleurs, arraché des soupirs, Et n'ai pu de son cœur ébranler les desirs. J'ai poussé le dépit de m'en voir séparée Jusques à la nommer fille dénaturée. «Le sang royal n'a point ces bas attachements 295 Qui font les déplaisirs de ces éloignements, Et les âmes, dit-elle, au trône destinées Ne doivent aux parents que les jeunes années.»

ŒDIPE.

Et ces mots ont soudain calmé votre courroux?

JOCASTE.

Pour les justifier elle ne veut que vous: 300 Votre exemple lui prête une preuve assez claire Que le trône est plus doux que le sein d'une mère. Pour régner en ces lieux vous avez tout quitté.

ŒDIPE.

Mon exemple et sa faute ont peu d'égalité. C'est loin de ses parents qu'un homme apprend à vivre. 305 Hercule n'a donné ce grand exemple à suivre, Et c'est pour l'imiter que par tous nos climats J'ai cherché comme lui la gloire et les combats. Mais bien que la pudeur par des ordres contraires Attache de plus près les filles à leurs mères, 310 La vôtre aime une audace où vous la soutenez.

JOCASTE.

Je la condamnerai, si vous la condamnez; Mais à parler sans fard, si j'étois en sa place, J'en userois comme elle et j'aurois même audace; Et vous-même, Seigneur, après tout, dites-moi, 315 La condamneriez-vous si vous n'étiez son roi?

ŒDIPE.

Si je condamne en roi son amour ou sa haine Vous devez comme moi les condamner en reine.

JOCASTE.

Je suis reine, Seigneur, mais je suis mère aussi: Aux miens, comme à l'État, je dois quelque souci. 320 Je sépare Dircé de la cause publique; Je vois qu'ainsi que vous elle a sa politique: Comme vous agissez en monarque prudent, Elle agit de sa part en cœur indépendant, En amante à bon titre, en princesse avisée, 325 Qui mérite ce trône où l'appelle Thésée. Je ne puis vous flatter, et croirois vous trahir, Si je vous promettois qu'elle pût obéir.

ŒDIPE.

Pourroit-on mieux défendre un esprit si rebelle?

JOCASTE.

Parlons-en comme il faut: nous nous aimons plus qu'elle; Et c'est trop nous aimer que voir d'un œil jaloux Qu'elle nous rend le change, et s'aime plus que nous. Un peu trop de lumière à nos desirs s'oppose. Peut-être avec le temps nous pourrions quelque chose; Mais n'espérons jamais qu'on change en moins d'un jour, Quand la raison soutient le parti de l'amour.

ŒDIPE.

Souscrivons donc, Madame, à tout ce qu'elle ordonne: Couronnons cet amour de ma propre couronne; Cédons de bonne grâce, et d'un esprit content[241] Remettons à Dircé tout ce qu'elle prétend. 340 A mon ambition Corinthe peut suffire, Et pour les plus grands cœurs c'est assez d'un empire. Mais vous souvenez-vous que vous avez deux fils[242] Que le courroux du ciel a fait naître ennemis, Et qu'il vous en faut craindre un exemple barbare, 345 A moins que pour régner leur destin les sépare?

JOCASTE.

Je ne vois rien encor fort à craindre pour eux: Dircé les aime en sœur, Thésée est généreux; Et si pour un grand cœur c'est assez d'un empire, A son ambition Athènes doit suffire. 350

ŒDIPE.

Vous mettez une borne à cette ambition!

JOCASTE.

J'en prends, quoi qu'il en soit, peu d'appréhension; Et Thèbes et Corinthe ont des bras comme Athènes. Mais nous touchons peut-être à la fin de nos peines: Dymas est de retour, et Delphes a parlé. 355

ŒDIPE.

Que son visage montre un esprit désolé!

SCÈNE V.

ŒDIPE, JOCASTE, DYMAS, CLÉANTE, NÉRINE.

ŒDIPE.

Eh bien! quand verrons-nous finir notre infortune? Qu'apportez-vous, Dymas? quelle réponse?

DYMAS.

Aucune.

ŒDIPE.

Quoi? les Dieux sont muets?

DYMAS.

Ils sont muets et sourds. Nous avons par trois fois imploré leur secours, 360 Par trois fois redoublé nos vœux et nos offrandes: Ils n'ont pas daigné même écouter nos demandes. A peine parlions-nous, qu'un murmure confus Sortant du fond de l'antre expliquoit leur refus; Et cent voix tout à coup, sans être articulées, 365 Dans une nuit subite à nos soupirs mêlées, Faisoient avec horreur soudain connoître à tous Qu'ils n'avoient plus ni d'yeux ni d'oreilles pour nous.

ŒDIPE.

Ah! Madame.

JOCASTE.

Ah! Seigneur, que marque un tel silence?

ŒDIPE.

Que pourroit-il marquer qu'une juste vengeance? 370 Les Dieux, qui tôt ou tard savent se ressentir, Dédaignent de répondre à qui les fait mentir. Ce fils dont ils avoient prédit les aventures, Exposé par votre ordre, a trompé leurs augures[243], Et ce sang innocent, et ces Dieux irrités, 375 Se vengent maintenant de vos impiétés.

JOCASTE.

Devions-nous l'exposer à son destin funeste, Pour le voir parricide et pour le voir inceste? Et des crimes si noirs étouffés au berceau Auroient-ils su pour moi faire un crime nouveau? 380 Non, non: de tant de maux Thèbes n'est assiégée Que pour la mort du Roi, que l'on n'a pas vengée; Son ombre incessamment me frappe encor les yeux; Je l'entends murmurer à toute heure, en tous lieux, Et se plaindre en mon cœur de cette ignominie 385 Qu'imprime à son grand nom cette mort impunie.

ŒDIPE.

Pourrions-nous en punir des brigands inconnus, Que peut-être jamais en ces lieux on n'a vus? Si vous m'avez dit vrai, peut-être ai-je moi-même Sur trois de ces brigands vengé le diadème; 390 Au lieu même, au temps même, attaqué seul par trois, J'en laissai deux sans vie, et mis l'autre aux abois. Mais ne négligeons rien, et du royaume sombre Faisons par Tirésie évoquer sa grande ombre. Puisque le ciel se tait, consultons les enfers: 395 Sachons à qui de nous sont dus les maux soufferts; Sachons-en, s'il se peut, la cause et le remède: Allons tout de ce pas réclamer tous son aide. J'irai revoir Corinthe avec moins de souci, Si je laisse plein calme et pleine joie ici. 400

FIN DU PREMIER ACTE.

[239] Ceci paraît être un souvenir de Virgile, qui a dit dans la description de la peste des animaux:

_Ipsis est aer avibus non æquus, et illæ Præcipites alta vitam sub nube relinquunt._

(_Géorgiques_, livre III, vers 546 et 547.)

[230] Æmon, fils de Créon: voyez plus bas, vers 182. C'est l'un des personnages de l'_Antigone_ de Sophocle.

[231] Ce vers se trouve déjà, en 1641, dans l'_Andromire_ de Scudéry (acte IV, scène IV, vers 48), et en 1643, dans son _Ibrahim_ (acte V, scène II, vers 68). Ferrier, en 1678, l'a placé dans son _Anne de Bretagne_ (acte II, scène II, vers 94). C'est à M. Ravenel, conservateur sous-directeur de la Bibliothèque nationale, que je dois ces curieux rapprochements.

[232] Les éditions de 1668 et de 1682 portent seules _leurs voix_, au pluriel.

[233] _Var._ C'est pour un grand monarque avoir bien du scrupule. (1659-64)

[234] Dans le sens où Tacite a dit: _imbecillum.... sexum_, «le sexe faible,» _et imparem laboribus_, «et incapable de fatigues.» (_Annales_, livre III, chapitre XXXIII.) La suite de ce passage des _Annales_ exprime une idée analogue à celle que vient de rendre Cléante: _sed, si licentia adsit, sævum, ambitiosum, potestatis avidum_, «mais, quand on le laisse faire, cruel, ambitieux, avide de pouvoir.»

[235] Voyez l'_Œdipe roi_ de Sophocle, vers 35 et suivants (édit. Boissonade), et l'_Œdipe_ de Sénèque, acte I, vers 92 et suivants.

[236] «J'oubliais de dire que j'ai pris deux vers dans l'_Œdipe_ de Corneille. L'un est au premier acte:

Ce monstre à voix humaine, aigle, femme et lion.

L'autre est au dernier acte (_scène dernière_, _vers_ 1984); c'est une traduction de Sénèque:

_Nec vivis mixtus, nec sepultis_[236-a]; (Et le sort qui l'accable) Des morts et des vivants semble le séparer.

Je n'ai point fait scrupule de voler ces deux vers, parce qu'ayant précisément la même chose à dire que Corneille, il m'était impossible de l'exprimer mieux; et j'ai mieux aimé donner deux bons vers de lui, que d'en donner deux mauvais de moi.» (_Voltaire_, Lettres à M. de Genonville sur _Œdipe_, lettre V.)

[236-a] _Quumque e superba rupe, jam prædæ imminens, Aptaret alas verbere, et caudam movens, Sævi leonis more, conciperet minas...._ (Sénèque, _Œdipe_, acte I, vers 95-97.)

[237] Voici la copie exacte du passage de Sénèque:

. . . . . _Quæratur via Qua nec sepultis mixtus, et vivis tamen Exemtus erres._ (Acte V, vers 949-951.)

[238] .... _Et albens ossibus sparsis solum._ (Sénèque, _Œdipe_, acte I, vers 94.)

[239] _Nodosa sortis verba, et implexos dolos, Ac triste carmen alitis solvi feræ._ (_Ibidem_, acte I, vers 101 et 102.)

[240] De Polybe, roi de Corinthe. Voyez l'_Œdipe_ roi de Sophocle, vers 924 et suivants; et l'_Œdipe_ de Sénèque, acte IV, vers 784 et suivants.

[241] _Var._ Cédons de bonne grâce, et n'embrassons plus tant; Mon trône héréditaire à Corinthe m'attend: A mon ambition ce trône peut suffire. (1659)

[242] Étéocle et Polynice: voyez ci-après, vers 575, p. 159.

[243] Voyez l'_Œdipe roi_ de Sophocle, vers 699 et suivants.

ACTE II.

SCÈNE PREMIÈRE.

ŒDIPE, DIRCÉ, CLÉANTE, MÉGARE.

ŒDIPE.

Je ne le cèle point, cette hauteur m'étonne. Æmon a du mérite, on chérit sa personne; Il est prince, et de plus étant offert par moi....

DIRCÉ.

Je vous ai déjà dit, Seigneur, qu'il n'est pas roi.

ŒDIPE.

Son hymen toutefois ne vous fait point descendre: 405 S'il n'est pas dans le trône, il a droit d'y prétendre; Et comme il est sorti de même sang que vous, Je crois vous faire honneur d'en faire votre époux.

DIRCÉ.

Vous pouvez donc sans honte en faire votre gendre: Mes sœurs en l'épousant n'auront point à descendre; 410 Mais pour moi, vous savez qu'il est ailleurs des rois, Et même en votre cour, dont je puis faire choix.

ŒDIPE.

Vous le pouvez, Madame, et n'en voudrez pas faire Sans en prendre mon ordre et celui d'une mère.

DIRCÉ.

Pour la Reine, il est vrai qu'en cette qualité 415 Le sang peut lui devoir quelque civilité: Je m'en suis acquittée, et ne puis bien comprendre, Étant ce que je suis, quel ordre je dois prendre.

ŒDIPE.

Celui qu'un vrai devoir prend des fronts couronnés, Lorsqu'on tient auprès d'eux le rang que vous tenez. 420 Je pense être ici roi.

DIRCÉ.

Je sais ce que vous êtes; Mais si vous me comptez au rang de vos sujettes, Je ne sais si celui qu'on vous a pu donner Vous asservit un front qu'on a dû couronner. Seigneur, quoi qu'il en soit, j'ai fait choix de Thésée; Je me suis à ce choix moi-même autorisée. J'ai pris l'occasion que m'ont faite les Dieux De fuir l'aspect d'un trône où vous blessez mes yeux, Et de vous épargner cet importun ombrage Qu'à des rois comme vous peut donner mon visage. 430

ŒDIPE.

Le choix d'un si grand prince est bien digne de vous, Et je l'estime trop pour en être jaloux; Mais le peuple au milieu des colères célestes Aime encor de Laïus les adorables restes, Et ne pourra souffrir qu'on lui vienne arracher 435 Ces gages d'un grand roi qu'il tint jadis si cher.

DIRCÉ.

De l'air dont jusqu'ici ce peuple m'a traitée, Je dois craindre fort peu de m'en voir regrettée. S'il eût eu pour son roi quelque ombre d'amitié. Si mon sexe ou mon âge eût ému sa pitié, 440 Il n'auroit jamais eu cette lâche foiblesse De livrer en vos mains l'État et sa princesse, Et me verra toujours éloigner sans regret, Puisque c'est l'affranchir d'un reproche secret.

ŒDIPE.

Quel reproche secret lui fait votre présence? 445 Et quel crime a commis cette reconnoissance Qui par un sentiment et juste et relevé L'a consacré lui-même à qui l'a conservé? Si vous aviez du Sphinx vu le sanglant ravage....

DIRCÉ.

Je puis dire, Seigneur, que j'ai vu davantage: 450 J'ai vu ce peuple ingrat que l'énigme surprit Vous payer assez bien d'avoir eu de l'esprit. Il pouvoit toutefois avec quelque justice Prendre sur lui le prix d'un si rare service; Mais quoiqu'il ait osé vous payer de mon bien, 455 En vous faisant son roi, vous a-t-il fait le mien? En se donnant à vous, eut-il droit de me vendre?

ŒDIPE.

Ah! c'est trop me forcer, Madame, à vous entendre. La jalouse fierté qui vous enfle le cœur Me regarde toujours comme un usurpateur: 460 Vous voulez ignorer cette juste maxime, Que le dernier besoin peut faire un roi sans crime, Qu'un peuple sans défense et réduit aux abois....

DIRCÉ.

Le peuple est trop heureux quand il meurt pour ses rois[244]. Mais, Seigneur, la matière est un peu délicate; 465 Vous pouvez vous flatter, peut-être je me flatte. Sans rien approfondir, parlons à cœur ouvert. Vous régnez en ma place, et les Dieux l'ont souffert: Je dis plus, ils vous ont saisi de ma couronne. Je n'en murmure point, comme eux je vous la donne; 470 J'oublierai qu'à moi seule ils devoient la garder; Mais si vous attentez jusqu'à me commander, Jusqu'à prendre sur moi quelque pouvoir de maître, Je me souviendrai lors de ce que je dois être, Et si je ne le suis pour vous faire la loi, 475 Je le serai du moins pour me choisir un roi. Après cela, Seigneur, je n'ai rien à vous dire: J'ai fait choix de Thésée, et ce mot doit suffire.

ŒDIPE.

Et je veux à mon tour, Madame, à cœur ouvert, Vous apprendre en deux mots que ce grand choix vous perd, Qu'il vous remplit le cœur d'une attente frivole, Qu'au prince Æmon pour vous j'ai donné ma parole, Que je perdrai le sceptre, ou saurai la tenir. Puissent, si je la romps, tous les Dieux m'en punir! Puisse de plus de maux m'accabler leur colère 485 Qu'Apollon n'en prédit jadis pour votre frère!

DIRCÉ.

N'insultez point au sort d'un enfant malheureux, Et faites des serments qui soient plus généreux. On ne sait pas toujours ce qu'un serment hasarde; Et vous ne voyez pas ce que le ciel vous garde. 490

ŒDIPE.

On se hasarde à tout quand un serment est fait.

DIRCÉ.

Ce n'est pas de vous seul que dépend son effet.

ŒDIPE.

Je suis roi, je puis tout.

DIRCÉ.

Je puis fort peu de chose; Mais enfin de mon cœur moi seule je dispose, Et jamais sur ce cœur on n'avancera rien 495 Qu'en me donnant un sceptre, ou me rendant le mien.

ŒDIPE.

Il est quelques moyens de vous faire dédire.

DIRCÉ.

Il en est de braver le plus injuste empire; Et de quoi qu'on menace en de tels différends, Qui ne craint point la mort ne craint point les tyrans. 500 Ce mot m'est échappé, je n'en fais point d'excuse; J'en ferai, si le temps m'apprend que je m'abuse. Rendez-vous cependant maître de tout mon sort; Mais n'offrez à mon choix que Thésée ou la mort.

ŒDIPE.

On pourra vous guérir de cette frénésie. 505 Mais il faut aller voir ce qu'a fait Tirésie: Nous saurons au retour encor vos volontés.

DIRCÉ.

Allez savoir de lui ce que vous méritez.

SCÈNE II.

DIRCÉ, MÉGARE.

DIRCÉ.

Mégare, que dis-tu de cette violence? Après s'être emparé des droits de ma naissance, 510 Sa haine opiniâtre à croître mes malheurs M'ose encore envier ce qui me vient d'ailleurs. Elle empêche le ciel de m'être enfin propice, De réparer vers moi ce qu'il eut d'injustice, Et veut lier les mains au destin adouci 515 Qui m'offre en d'autres lieux ce qu'on me vole ici.

MÉGARE.

Madame, je ne sais ce que je dois vous dire: La raison vous anime, et l'amour vous inspire; Mais je crains qu'il n'éclate un peu plus qu'il ne faut, Et que cette raison ne parle un peu trop haut. 520 Je crains qu'elle n'irrite un peu trop la colère D'un roi qui jusqu'ici vous a traitée en père, Et qui vous a rendu tant de preuves d'amour, Qu'il espère de vous quelque chose à son tour.

DIRCÉ.

S'il a cru m'éblouir par de fausses caresses, 525 J'ai vu sa politique en former les tendresses; Et ces amusements de ma captivité Ne me font rien devoir à qui m'a tout ôté.

MÉGARE.

Vous voyez que d'Æmon il a pris la querelle, Qu'il l'estime, chérit.

DIRCÉ.

Politique nouvelle. 530

MÉGARE.

Mais comment pour Thésée en viendrez-vous à bout? Il le méprise, hait.

DIRCÉ.

Politique partout. Si la flamme d'Æmon en est favorisée, Ce n'est pas qu'il l'estime, ou méprise Thésée; C'est qu'il craint dans son cœur que le droit souverain (Car enfin il m'est dû) ne tombe en bonne main. Comme il connoît le mien, sa peur de me voir reine Dispense à mes amants sa faveur ou sa haine, Et traiteroit ce prince ainsi que ce héros, S'il portoit la couronne ou de Sparte ou d'Argos. 540

MÉGARE.

Si vous en jugez bien, que vous êtes à plaindre!

DIRCÉ.

Il fera de l'éclat, il voudra me contraindre; Mais quoi qu'il me prépare à souffrir dans sa cour, Il éteindra ma vie avant que mon amour.

MÉGARE

Espérons que le ciel vous rendra plus heureuse. 545 Cependant je vous trouve assez peu curieuse: Tout le peuple, accablé de mortelles douleurs, Court voir ce que Laïus dira de nos malheurs; Et vous ne suivez point le Roi chez Tirésie, Pour savoir ce qu'en juge une ombre si chérie? 550

DIRCÉ.

J'ai tant d'autres sujets de me plaindre de lui, Que je fermois les yeux à ce nouvel ennui. Il auroit fait trop peu de menacer la fille, Il faut qu'il soit tyran de toute la famille, Qu'il porte sa fureur jusqu'aux âmes sans corps, 555 Et trouble insolemment jusqu'aux cendres des morts. Mais ces mânes sacrés qu'il arrache au silence Se vengeront sur lui de cette violence; Et les Dieux des enfers, justement irrités, Puniront l'attentat de ses impiétés. 560

MÉGARE.

Nous ne savons pas bien comme agit l'autre monde; Il n'est point d'œil perçant dans cette nuit profonde; Et quand les Dieux vengeurs laissent tomber leur bras, Il tombe assez souvent sur qui n'y pense pas.

DIRCÉ.

Dût leur décret fatal me choisir pour victime, 565 Si j'ai part au courroux, je n'en veux point au crime: Je veux m'offrir sans tache à leur bras tout-puissant, Et n'avoir à verser que du sang innocent.

SCÈNE III.

DIRCÉ, NÉRINE, MÉGARE.

NÉRINE.

Ah! Madame, il en faut de la même innocence Pour apaiser du ciel l'implacable vengeance; 570 Il faut une victime et pure et d'un tel rang, Que chacun la voudroit racheter de son sang.

DIRCÉ.

Nérine, que dis-tu? seroit-ce bien la Reine? Le ciel feroit-il choix d'Antigone, ou d'Ismène? Voudroit-il Étéocle, ou Polynice, ou moi? 575 Car tu me dis assez que ce n'est pas le Roi; Et si le ciel demande une victime pure, Appréhender pour lui, c'est lui faire une injure. Seroit-ce enfin Thésée? Hélas! si c'étoit lui.... Mais nomme, et dis quel sang le ciel veut aujourd'hui. 580

NÉRINE.

L'ombre du grand Laïus, qui lui sert d'interprète, De honte ou de dépit sur ce nom est muette; Je n'ose vous nommer ce qu'elle nous a tu; Mais, préparez, Madame, une haute vertu: Prêtez à ce récit une âme généreuse, 585 Et vous-même jugez si la chose est douteuse.

DIRCÉ.

Ah! ce sera Thésée, ou la Reine.

NÉRINE.