Œuvres de P. Corneille, Tome 06

Part 10

Chapter 103,416 wordsPublic domain

La mauvaise fortune de _Pertharite_ m'avoit assez dégoûté du théâtre pour m'obliger à faire retraite, et à m'imposer un silence que je garderais encore, si M. le procureur général Foucquet[210] me l'eût permis. Comme il n'étoit pas moins surintendant des belles-lettres que des finances, je ne pus me défendre[211] des ordres qu'il daigna me donner de mettre sur notre scène[212] un des trois sujets[213] qu'il me proposa[214]. Il m'en laissa le choix, et je m'arrêtai à celui-ci, dont le bonheur me vengea bien de la déroute de l'autre, puisque le Roi s'en satisfit assez pour me faire recevoir des marques solides de son approbation par ses libéralités, que je pris pour des commandements tacites de consacrer aux divertissements de Sa Majesté ce que l'âge et les vieux travaux m'avoient laissé d'esprit et de vigueur[215]. Je ne déguiserai point qu'après avoir fait le choix de ce sujet, sur cette confiance que j'aurois pour moi les suffrages de tous les savants, qui le regardent encore comme le chef-d'œuvre de l'antiquité, et que les pensées de Sophocle et de Sénèque, qui l'ont traité en leurs langues, me faciliteroient les moyens d'en venir à bout, je tremblai quand je l'envisageai de près: je reconnus[216] que ce qui avoit passé pour merveilleux en leurs siècles pourroit sembler horrible au nôtre; que cette éloquente et curieuse description de la manière dont ce malheureux prince se crève les yeux, qui occupe tout leur cinquième acte, feroit soulever la délicatesse de nos dames, dont le dégoût attire aisément celui du reste de l'auditoire[217]; et qu'enfin, l'amour n'ayant point de part en cette tragédie, elle étoit dénuée des principaux agréments qui sont en possession de gagner la voix publique.

Ces considérations m'ont fait cacher aux yeux un si dangereux spectacle, et introduire l'heureux épisode de Thésée et de Dircé. J'ai retranché le nombre des oracles[218] qui pouvoit être importun, et donner à Œdipe trop de soupçon de sa naissance. J'ai rendu la réponse de Laïus, évoqué par Tirésie, assez obscure dans sa clarté apparente pour en faire une fausse application à cette princesse[219]; j'ai rectifié ce qu'Aristote y trouve sans raison[220], et qu'il n'excuse que parce qu'il arrive avant le commencement de la pièce; et j'ai fait en sorte qu'Œdipe, loin de se croire l'auteur de la mort du Roi son prédécesseur, s'imagine l'avoir vengée sur trois brigands, à qui le bruit commun l'attribue; et ce n'est pas un petit artifice qu'il s'en convainque lui-même lorsqu'il en veut convaincre Phorbas.

Ces changements m'ont fait perdre l'avantage que je m'étois promis, de n'être souvent que le traducteur de ces grands génies qui m'ont précédé. La différente route que j'ai prise m'a empêché de me rencontrer avec eux, et de me parer de leur travail; mais en récompense, j'ai eu le bonheur de faire avouer qu'il n'est point sorti de pièce de ma main où il se trouve tant d'art qu'en celle-ci. On m'y a fait deux objections: l'une que Dircé, au troisième acte[221], manque de respect envers sa mère[222], ce qui ne peut être une faute de théâtre, puisque nous ne sommes pas obligés de rendre parfaits ceux que nous y faisons voir; outre que cette princesse considère encore tellement ces devoirs de la nature, que bien qu'elle aye lieu de regarder cette mère comme une personne[223] qui s'est emparée d'un trône qui lui appartient, elle lui demande pardon de cette échappée, et la condamne aussi bien que les plus rigoureux de mes juges. L'autre objection regarde la guérison publique, sitôt qu'Œdipe s'est puni. La narration s'en fait par Cléante et par Dymas[224]; et l'on veut qu'il eût pu suffire de l'un des deux pour la faire: à quoi je réponds que ce miracle s'étant fait tout d'un coup, un seul homme n'en pouvoit savoir assez tôt tout l'effet, et qu'il a fallu donner à l'un le récit de ce qui s'étoit passé dans la ville, et à l'autre, de ce qu'il avoit vu dans le palais. Je trouve plus à dire à Dircé qui les écoute, et devroit avoir couru auprès de sa mère, sitôt qu'on lui en a dit la mort; mais on peut répondre que si les devoirs de la nature nous appellent auprès de nos parents quand ils meurent, nous nous retirons d'ordinaire d'auprès d'eux quand ils sont morts, afin de nous épargner ce funeste spectacle, et qu'ainsi Dircé a pu n'avoir aucun empressement de voir sa mère, à qui son secours ne pouvoit plus être utile, puisqu'elle étoit morte; outre que si elle y eût couru[225], Thésée l'auroit suivie, et il ne me seroit demeuré personne pour entendre ces récits. C'est une incommodité de la représentation qui doit faire souffrir quelque manquement à l'exacte vraisemblance. Les anciens avoient leurs chœurs qui ne sortoient point du théâtre, et étoient toujours prêts d'écouter tout ce qu'on leur vouloit apprendre; mais cette facilité étoit compensée par tant d'autres importunités de leur part, que nous ne devons point nous repentir du retranchement que nous en avons fait.

[209] Cet _Examen_, jusqu'à la troisième phrase du dernier paragraphe, ne fait guère que reproduire, mais avec de très-nombreuses variantes dans le style, l'avis _Au lecteur_ qui précède.

[210] Le mot _Foucquet_ est omis dans les éditions de 1660 et de 1663.

[211] VAR. (édit. de 1660 et de 1663): Comme il n'est pas moins.... je n'ai pu me défendre des ordres qu'il a daigné me donner.--On peut s'étonner que ce soit encore là le texte de l'édition de 1663, puisque la disgrâce de Foucquet est de 1661: il avait été arrêté à Nantes le 5 septembre de cette année. C'est bien probablement une simple inadvertance; car on ne peut pas dire que le poëte ait voulu attendre le jugement du surintendant: l'Achevé d'imprimer de l'édition de 1664, la première où Corneille ait modifié ce passage, est du 14 août, et le jugement est des mois de novembre et décembre suivants.

[212] VAR. (édit. de 1660-1664):....me donner de le rompre (_le silence_), pour mettre sur notre scène.

[213] VAR. (édit. de 1660-1668): un de trois sujets.

[214] VAR. (édit. 1660 et de 1663): qu'il lui a plu me proposer;--(édit. de 1664): qu'il lui plut me proposer.

[215] VAR. (édit. de 1660 et de 1663): Il m'en a laissé le choix, et je me suis arrêté à celui-ci, dont le bonheur m'a bien vengé..., puisque le Roi s'en est assez satisfait.... que j'ai prises.... m'ont laissé d'esprit et de vigueur.

[216] VAR. (édit. de 1660 et de 1663): j'ai tremblé quand je l'ai envisagé de près: j'ai reconnu....

[217] Voyez ci-dessus, p. 126, note 205.

[218] Voyez ci-dessus, p. 127, note 206.

[219] Dircé.

[220] Voyez ci-dessus, p. 127, note 208.

[221] Dans la scène II du IIIe acte.

[222] VAR. (édit. de 1660 et de 1663): manque de respect a sa mère.

[223] VAR. (édit. de 1660-1668): de la regarder comme une personne.

[224] Dans la dernière scène du Ve acte.

[225] Ce passage, depuis: «on peut répondre,» jusqu'à: «si elle y eût couru» inclusivement, manque dans les éditions de 1660 et de 1663.

LISTES DES ÉDITIONS QUI ONT ÉTÉ COLLATIONNÉES POUR LES VARIANTES _D'ŒDIPE_.

ÉDITION SÉPARÉE.

1659 in-12.

RECUEILS.

1660 in-8º[226]; 1668 in-12; 1663 in-fol.; 1682 in-12. 1664 in-8º;

ACTEURS[227].

ŒDIPE, roi de Thèbes, fils et mari de Jocaste. THÉSÉE, prince d'Athènes, et amant de Dircé. JOCASTE, reine de Thèbes, femme et mère d'Œdipe. DIRCÉ, princesse de Thèbes, fille de Laïus et de Jocaste, sœur d'Œdipe, et amante de Thésée. CLÉANTE,} confidents d'Œdipe DYMAS, } PHORBAS, vieillard thébain. IPHICRATE, vieillard de Corinthe. NÉRINE, dame d'honneur de la Reine[228]. MÉGARE, fille d'honneur de Dircé. PAGE.

La scène est à Thèbes.

[226] La dernière pièce contenue dans les recueils de 1654 et 1656 est _Pertharite_.

[227] De ces divers personnages, Œdipe et Jocaste seuls sont empruntés à l'_Œdipe roi_ de Sophocle; Thésée figure dans l'_Œdipe à Colone_; Phorbas, dans l'_Œdipe_ de Sénèque; _Dircé_ est un nom thébain, celui d'une ancienne reine de Thèbes, mentionnée par Plutarque, et dont l'époux, d'après Apollodore, s'appelait _Lycus_, autre nom que Corneille a employé dans sa pièce, au vers 1411.

[228] VAR. (édit. de 1659-1664): suivante de la Reine; et ci-après: suivante de Dircé.--Ces deux derniers changements paraissent être une concession faite par Corneille à l'abbé d'Aubignac, qui a dit dans sa _Seconde dissertation_ (_Recueil_ de Granet, tome I, p. 288 et 289): «Comment M. Corneille nomme-t-il.... Nérine...? _La suivante de Jocaste_, où l'on voit Nérine suivante des princesses de M. Corneille en titre d'office. Dircé, selon l'invention de M. Corneille..., étoit fille de Laïus; et comment nomme-t-il Mégare qu'il lui donne pour compagnie? _La suivante de Dircé...._ Je ne doute point que ce petit avis ne le réveille et ne l'oblige à qualifier les femmes de sa Sophonisbe dans la liste des acteurs qu'il fera mettre à l'impression, du titre de _dames d'honneur_ ou de _confidentes_, comme il a fait en quelques pièces.»--_Médée_ est la seule pièce où Corneille se soit servi du mot _suivante_, et l'ait gardé dans toutes ses éditions.

ŒDIPE. TRAGÉDIE.

ACTE I.

SCÈNE PREMIÈRE.

THÉSÉE, DIRCÉ.

THÉSÉE.

N'écoutez plus, Madame, une pitié cruelle, Qui d'un fidèle amant vous feroit un rebelle: La gloire d'obéir n'a rien qui me soit doux, Lorsque vous m'ordonnez de m'éloigner de vous. Quelque ravage affreux qu'étale ici la peste, 5 L'absence aux vrais amants est encor plus funeste; Et d'un si grand péril l'image s'offre en vain, Quand ce péril douteux épargne un mal certain.

DIRCÉ.

Le trouvez-vous douteux quand toute votre suite Par cet affreux ravage à Phædime est réduite, 10 De qui même le front, déjà pâle et glacé, Porte empreint le trépas dont il est menacé? Seigneur, toutes ces morts dont il vous environne Sont des avis pressants que de grâce il vous donne, Et tant lever le bras avant que de frapper, 15 C'est vous dire assez haut qu'il est tant d'échapper.

THÉSÉE.

Je le vois comme vous; mais alors qu'il m'assiége, Vous laisse-t-il, Madame, un plus grand privilége? Ce palais par la peste est-il plus respecté? Et l'air auprès du trône est-il moins infecté? 20

DIRCÉ.

Ah! Seigneur, quand l'amour tient une âme alarmée, Il l'attache aux périls de la personne aimée. Je vois aux pieds du Roi chaque jour des mourants; J'y vois tomber du ciel les oiseaux expirants[229]; Je me vois exposée à ces vastes misères; 25 J'y vois mes sœurs, la Reine, et les princes mes frères: Je sais qu'en ce moment je puis les perdre tous; Et mon cœur toutefois ne tremble que pour vous, Tant de cette frayeur les profondes atteintes Repoussent fortement toutes les autres craintes! 30

THÉSÉE.

Souffrez donc que l'amour me fasse même loi, Que je tremble pour vous quand vous tremblez pour moi, Et ne m'imposez pas cette indigne foiblesse De craindre autres périls que ceux de ma princesse: J'aurois en ma faveur le courage bien bas, 35 Si je fuyois des maux que vous ne fuyez pas. Votre exemple est pour moi la seule règle à suivre; Éviter vos périls, c'est vouloir vous survivre: Je n'ai que cette honte à craindre sous les cieux. Ici je puis mourir, mais mourir à vos yeux; 40 Et si malgré la mort de tous côtés errante, Le destin me réserve à vous y voir mourante, Mon bras sur moi du moins enfoncera les coups Qu'aura son insolence élevés jusqu'à vous, Et saura me soustraire à cette ignominie 45 De souffrir après vous quelques moments de vie, Qui dans le triste état où le ciel nous réduit, Seroient de mon départ l'infâme et le seul fruit.

DIRCÉ.

Quoi? Dircé par sa mort deviendroit criminelle Jusqu'à forcer Thésée à mourir après elle, 50 Et ce cœur, intrépide au milieu du danger, Se défendroit si mal d'un malheur si léger! M'immoler une vie à tous si précieuse, Ce seroit rendre à tous ma mémoire odieuse, Et par toute la Grèce animer trop d'horreur 55 Contre une ombre chérie avec tant de fureur. Ces infâmes brigands dont vous l'avez purgée, Ces ennemis publics dont vous l'avez vengée, Après votre trépas à l'envi renaissants, Pilleroient sans frayeur les peuples impuissants; 60 Et chacun maudiroit, en les voyant paroître, La cause d'une mort qui les feroit renaître. Oserai-je, Seigneur, vous dire hautement Qu'un tel excès d'amour n'est pas d'un tel amant? S'il est vertu pour nous, que le ciel n'a formées 65 Que pour le doux emploi d'aimer et d'être aimées, Il faut qu'en vos pareils les belles passions Ne soient que l'ornement des grandes actions. Ces hauts emportements qu'un beau feu leur inspire Doivent les élever, et non pas les détruire; 70 Et quelque désespoir que leur cause un trépas, Leur vertu seule a droit de faire agir leurs bras. Ces bras, que craint le crime à l'égal du tonnerre, Sont des dons que le ciel fait à toute la terre; Et l'univers en eux perd un trop grand secours, 75 Pour souffrir que l'amour soit maître de leurs jours. Faites voir, si je meurs, une entière tendresse; Mais vivez après moi pour toute notre Grèce, Et laissez à l'amour conserver par pitié De ce tout désuni la plus digne moitié. 80 Vivez pour faire vivre en tous lieux ma mémoire, Pour porter en tous lieux vos soupirs et ma gloire, Et faire partout dire: «Un si vaillant héros Au malheur de Dircé donne encor des sanglots; Il en garde en son âme encor toute l'image, 85 Et rend à sa chère ombre encor ce triste hommage.» Cet espoir est le seul dont j'aime à me flatter, Et l'unique douceur que je veux emporter.

THÉSÉE.

Ah! Madame, vos yeux combattent vos maximes: Si j'en crois leur pouvoir, vos conseils sont des crimes. Je ne vous ferai point ce reproche odieux, Que si vous aimiez bien, vous conseilleriez mieux: Je dirai seulement qu'auprès de ma princesse Aux seuls devoirs d'amant un héros s'intéresse, Et que de l'univers fût-il le seul appui, 95 Aimant un tel objet, il ne doit rien qu'à lui. Mais ne contestons point et sauvons l'un et l'autre: L'hymen justifiera ma retraite et la vôtre. Le Roi me pourroit-il en refuser l'aveu, Si vous en avouez l'audace de mon feu? 100 Pourroit-il s'opposer à cette illustre envie D'assurer sur un trône une si belle vie, Et ne point consentir que des destins meilleurs Vous exilent d'ici pour commander ailleurs?

DIRCÉ.

Le Roi, tout roi qu'il est, Seigneur, n'est pas mon maître; Et le sang de Laïus, dont j'eus l'honneur de naître, Dispense trop mon cœur de recevoir la loi D'un trône que sa mort n'a dû laisser qu'à moi. Mais comme enfin le peuple et l'hymen de ma mère Ont mis entre ses mains le sceptre de mon père, 110 Et qu'en ayant ici toute l'autorité, Je ne puis rien pour vous contre sa volonté, Pourra-t-il trouver bon qu'on parle d'hyménée Au milieu d'une ville à périr condamnée, Où le courroux du ciel, changeant l'air en poison, 115 Donne lieu de trembler pour toute sa maison?

MÉGARE.

Madame.

(Elle lui parle à l'oreille.)

DIRCÉ.

Adieu, Seigneur: la Reine, qui m'appelle, M'oblige à vous quitter pour me rendre auprès d'elle; Et d'ailleurs le Roi vient.

THÉSÉE.

Que ferai-je?

DIRCÉ.

Parlez. Je ne puis plus vouloir que ce que vous voulez. 120

SCÈNE II.

ŒDIPE, THÉSÉE, CLÉANTE.

ŒDIPE.

Au milieu des malheurs que le ciel nous envoie, Prince, nous croiriez-vous capables d'une joie, Et que nous voyant tous sur les bords du tombeau, Nous pussions d'un hymen allumer le flambeau? C'est choquer la raison peut-être et la nature; 125 Mais mon âme en secret s'en forme un doux augure Que Delphes, dont j'attends réponse en ce moment, M'envoira de nos maux le plein soulagement.

THÉSÉE.

Seigneur, si j'avois cru que parmi tant de larmes La douceur d'un hymen pût avoir quelques charmes, Que vous en eussiez pu supporter le dessein, Je vous aurois fait voir un beau feu dans mon sein, Et tâché d'obtenir cet aveu favorable Qui peut faire un heureux d'un amant misérable.

ŒDIPE.

Je l'avois bien jugé, qu'un intérêt d'amour 135 Fermoit ici vos yeux aux périls de ma cour; Mais je croirois me faire à moi-même un outrage Si je vous obligeois d'y tarder davantage, Et si trop de lenteur à seconder vos feux Hasardoit plus longtemps un cœur si généreux. 140 Le mien sera ravi que de si nobles chaînes Unissent les États de Thèbes et d'Athènes. Vous n'avez qu'à parler, vos vœux sont exaucés: Nommez ce cher objet, grand prince, et c'est assez. Un gendre tel que vous m'est plus qu'un nouveau trône, Et vous pouvez choisir d'Ismène ou d'Antigone; Car je n'ose penser que le fils d'un grand roi, Un si fameux héros, aime ailleurs que chez moi, Et qu'il veuille en ma cour, au mépris de mes filles, Honorer de sa main de communes familles. 150

THÉSÉE.

Seigneur, il est tout vrai: j'aime en votre palais; Chez vous est la beauté qui fait tous mes souhaits. Vous l'aimez à l'égal d'Antigone et d'Ismène; Elle tient même rang chez vous et chez la Reine; En un mot, c'est leur sœur, la princesse Dircé, 155 Dont les yeux....

ŒDIPE.

Quoi? ses yeux, Prince, vous ont blessé? Je suis fâché pour vous que la Reine sa mère Ait su vous prévenir pour un fils de son frère[230]. Ma parole est donnée, et je n'y puis plus rien; Mais je crois qu'après tout ses sœurs la valent bien. 160

THÉSÉE.

Antigone est parfaite, Ismène est admirable; Dircé, si vous voulez, n'a rien de comparable: Elles sont l'une et l'autre un chef-d'œuvre des cieux; Mais où le cœur est pris on charme en vain les yeux. Si vous avez aimé, vous avez su connoître 165 Que l'amour de son choix veut être le seul maître; Que s'il ne choisit pas toujours le plus parfait, Il attache du moins les cœurs au choix qu'il fait; Et qu'entre cent beautés dignes de notre hommage, Celle qu'il nous choisit plaît toujours davantage. 170 Ce n'est pas offenser deux si charmantes sœurs, Que voir en leur aînée aussi quelques douceurs. J'avouerai, s'il le faut, que c'est un pur caprice, Un pur aveuglement qui leur fait injustice; Mais ce seroit trahir tout ce que je leur doi, 175 Que leur promettre un cœur quand il n'est plus à moi.

ŒDIPE.

Mais c'est m'offenser, moi, Prince, que de prétendre A des honneurs plus hauts que le nom de mon gendre. Je veux toutefois être encor de vos amis; Mais ne demandez plus un bien que j'ai promis. 180 Je vous l'ai déjà dit que pour cet hyménée Aux vœux du prince Æmon ma parole est donnée. Vous avez attendu trop tard à m'en parler, Et je vous offre assez de quoi vous consoler. La parole des rois doit être inviolable[231]. 185

THÉSÉE.

Elle est toujours sacrée et toujours adorable; Mais ils ne sont jamais esclaves de leur voix[232], Et le plus puissant roi doit quelque chose aux rois. Retirer sa parole à leur juste prière, C'est honorer en eux son propre caractère; 190 Et si le prince Æmon ose encor vous parler, Vous lui pouvez offrir de quoi se consoler.

ŒDIPE.

Quoi? Prince, quand les Dieux tiennent en main leur foudre, Qu'ils ont le bras levé pour nous réduire en poudre, J'oserai violer un serment solennel, 195 Dont j'ai pris à témoin leur pouvoir éternel?

THÉSÉE.

C'est pour un grand monarque un peu bien du scrupule[233].

ŒDIPE.

C'est en votre faveur être un peu bien crédule De présumer qu'un roi, pour contenter vos yeux, Veuille pour ennemis les hommes et les Dieux. 200

THÉSÉE.

Je n'ai qu'un mot à dire après un si grand zèle: Quand vous donnez Dircé, Dircé se donne-t-elle?

ŒDIPE.

Elle sait son devoir.

THÉSÉE.

Savez-vous quel il est?

ŒDIPE.

L'auroit-elle réglé suivant votre intérêt? A me désobéir l'auriez-vous résolue? 205

THÉSÉE.

Non, je respecte trop la puissance absolue; Mais lorsque vous voudrez sans elle en disposer, N'aura-t-elle aucun droit, Seigneur, de s'excuser?

ŒDIPE.

Le temps vous fera voir ce que c'est qu'une excuse.

THÉSÉE.

Le temps me fera voir jusques où je m'abuse; 210 Et ce sera lui seul qui saura m'éclaircir De ce que pour Æmon vous ferez réussir. Je porte peu d'envie à sa bonne fortune; Mais je commence à voir que je vous importune. Adieu: faites, Seigneur, de grâce un juste choix; 215 Et si vous êtes roi, considérez les rois.

SCÈNE III.

ŒDIPE, CLÉANTE.

ŒDIPE.

Si je suis roi, Cléante! et que me croit-il être? Cet amant de Dircé déjà me parle en maître! Vois, vois ce qu'il feroit s'il étoit son époux.

CLÉANTE.

Seigneur, vous avez lieu d'en être un peu jaloux. 220 Cette princesse est fière; et comme sa naissance Croit avoir quelque droit à la toute-puissance, Tout est au-dessous d'elle, à moins que de régner, Et sans doute qu'Æmon s'en verra dédaigner.

ŒDIPE.