Œuvres de P. Corneille, Tome 06

Part 1

Chapter 13,593 wordsPublic domain

Notes de transcription: Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été corrigées. L'orthographe d'origine a été conservée et n'a pas été harmonisée.

Les vers sont en principe numérotés toutes les 5 lignes, les numéros omis dans l'original sont également omis dans cette version.

LES GRANDS ÉCRIVAINS DE LA FRANCE

NOUVELLES ÉDITIONS

PUBLIÉES SOUS LA DIRECTION DE M. AD. REGNIER Membre de l'Institut

ŒUVRES DE P. CORNEILLE

TOME VI

PARIS.--IMPRIMERIE DE CH. LAHURE ET Cie Rue de Fleurus, 9

ŒUVRES DE P. CORNEILLE

NOUVELLE ÉDITION

REVUE SUR LES PLUS ANCIENNES IMPRESSIONS ET LES AUTOGRAPHES

ET AUGMENTÉE

de morceaux inédits, des variantes, de notices, de notes, d'un lexique des mots et locutions remarquables, d'un portrait, d'un fac-simile, etc.

PAR M. CH. MARTY-LAVEAUX

TOME SIXIÈME

PARIS LIBRAIRIE DE L. HACHETTE ET Cie BOULEVARD SAINT-GERMAIN

1862

PERTHARITE ROI DES LOMBARDS TRAGÉDIE 1652

NOTICE.

Par suite d'une erreur bien surprenante, Voltaire donne cette pièce comme jouée en 1659[1], quoique l'Achevé d'imprimer de l'édition originale soit du 30 avril 1653 et le privilége du 24 décembre 1651[2], quoique Voltaire lui-même, au titre de l'avis _Au lecteur_, ajoute ces mots: «imprimé en 1653,» et que les premières lignes de cet avis nous apprennent que la représentation a précédé l'impression. Les frères Parfait, qui analysent huit ouvrages représentés en cette même année 1653, placent _Pertharite_ à l'avant-dernier rang. La date de l'Achevé d'imprimer et l'avis _Au lecteur_ suffisaient encore à prouver que ce classement était défectueux, car ces deux pièces établissaient que _Pertharite_ ne pouvait appartenir qu'au premier quart de l'année. Quoi qu'il en soit, cette date de 1653, adoptée par tous les historiens de notre théâtre[3], paraissait vraisemblable, et nous avions même pensé qu'elle se trouvait confirmée par un témoignage de Chapelain, qu'on ne connaît malheureusement que d'une manière incomplète et détournée[4]: mais toutes les hypothèses disparaissent devant un passage formel de Tallemant des Réaux, dont on n'avait pas encore tiré parti pour l'histoire des ouvrages de Corneille, et qui recule de plus d'un an la date de la première représentation de _Pertharite_.

«_Au carnaval de_ 1652, dit Tallemant[5], Mme de Montglas fit une plaisante extravagance chez la présidente de Pommereuil. On y devoit jouer _Pertharite, roi des Lombards_, pièce de Corneille, qui n'a pas réussi. Mlle de Rambouillet dit à Segrais, garçon d'esprit qui est à cette heure à Mademoiselle, qu'elle n'avoit point vu _l'Amour à la mode_, et qu'elle l'aimeroit bien mieux: «Dites-le à la comtesse de Fiesque.» La comtesse le dit à Hippolyte: c'est le fils du président de Pommereuil du premier lit, un benêt qu'on appeloit ainsi parce qu'on lui faisoit la guerre qu'il étoit amoureux de sa belle-mère. Hippolyte, qui étoit épris de la comtesse, alla dire aux comédiens que, quoi qu'il en coûtât, il falloit absolument jouer _l'Amour à la mode_[6], et les envoya changer d'habits.» L'_Historiette_, qui ne contient plus rien d'intéressant pour nous, se termine par le récit des réclamations et de la brusque retraite de Mme de Montglas.

Malgré le peu de succès de _Pertharite_, il y avait, on le voit, des personnes curieuses d'assister à des représentations particulières de cet ouvrage, qui avait si vite disparu de la scène de l'hôtel de Bourgogne[7]: il ne s'y était montré qu'une fois d'après Voltaire[8], que deux suivant la plus commune opinion.

Cette pièce forme un volume in-12 de 6 feuillets et 71 pages, qui a pour titre: PERTHARITE, ROY DES LOMBARDS, tragédie. _A Rouen, chez Laurens Maurry, près le Palais_. Auec priuilege du Roy. M.DC.LIII. _Et se vend à Paris, chez Guillaume de Luyne, au Palais._

Dans l'avis _Au lecteur_, Corneille se montre tout prêt à renoncer au théâtre; nous verrons dans la _Notice_ d'_Œdipe_ quelles furent les circonstances qui changèrent ses dispositions.

[1] Ce n'est pas là une faute d'impression qui se serait glissée dans le titre de l'édition de Voltaire. Il nous dit à la fin de sa _Préface_: «L'excellent Racine donna son _Andromaque_ en 1668 (_plus exactement_: à la fin de 1667), neuf ans après _Pertharite_.»

[2] Voici la teneur de ce privilége: «Il est permis au Sieur Corneille, Aduocat en nostre Cour de Parlement de Roüen, de faire imprimer par tel Imprimeur qu'il voudra choisir, trois Pieces de Theatre, intitulées, _Pertharite_, _Roy des Lombards_, _D. Bertran de Cigarral_ et _l'Amour à la mode_, pendant le temps et espace de neuf ans, à compter du iour qu'elles seront acheuées d'imprimer.» Ces deux dernières pièces sont des comédies en cinq actes et en vers, composées par Thomas Corneille et représentées, la première en 1650, la deuxième en 1651.

[3] _Histoire du Théâtre françois_, tome VII, p. 413; _Dictionnaire portatif des théâtres_, p. 257; Journal du _Théâtre françois_, tome II, fol. 1003 recto; _Bibliothèque du Théâtre françois_, tome III, p. 3; _Histoire de la vie et des ouvrages de P. Corneille_, par M. J. Taschereau, seconde édition, p. 148.

[4] Voyez tome IV, p. 277 et 278.

[5] Tome V, p. 370 et 371.

[6] Voyez ci-dessus, p. 3, note 2.

[7] Tout porte à croire que ce fut à ce théâtre que _Pertharite_ fut représenté; du reste les historiens du théâtre ne se prononcent pas, à l'exception toutefois de l'auteur du _Journal du Théâtre françois_, qui dit: «La troupe royale de l'hôtel de Bourgogne donna une tragédie nouvelle intitulée _Pertharite_.» (Folio 1003 recto.)

[8] Voyez le commencement de sa préface de _Pertharite_.

AU LECTEUR[9].

LA mauvaise réception que le public a faite à cet ouvrage m'avertit qu'il est temps que je sonne la retraite, et que des préceptes de mon Horace je ne songe plus à pratiquer que celui-ci:

_Solve senescentem mature sanus equum, ne Peccet ad extremum ridendus et ilia ducat_[10].

Il vaut mieux que je prenne congé de moi-même que d'attendre qu'on me le donne tout à fait; et il est juste qu'après vingt années de travail, je commence à m'apercevoir que je deviens trop vieux pour être encore à la mode. J'en remporte cette satisfaction, que je laisse le théâtre françois en meilleur état que je ne l'ai trouvé, et du côté de l'art et du côté des mœurs: les grands génies qui lui ont prêté leurs veilles de mon temps y ont beaucoup contribué; et je me flatte jusqu'à penser que mes soins n'y ont pas nui: il en viendra de plus heureux après nous qui le mettront à sa perfection, et achèveront de l'épurer; je le souhaite de tout mon cœur. Cependant agréez que je joigne ce malheureux poëme aux vingt et un qui l'ont précédé avec plus d'éclat; ce sera la dernière importunité que je vous ferai de cette nature: non que j'en fasse une résolution si forte qu'elle ne se puisse rompre; mais il y a grande apparence que j'en demeurerai là. Je ne vous dirai rien pour la justification de _Pertharite_: ce n'est pas ma coutume de m'opposer au jugement du public; mais vous ne serez pas fâché que je vous fasse voir à mon ordinaire les originaux dont j'ai tiré cet événement, afin que vous puissiez séparer le faux d'avec le vrai, et les embellissements de nos feintes d'avec la pureté de l'histoire. Celui qui l'a écrite[11] le premier a été Paul Diacre[12], à la fin de son quatrième livre, et au commencement du cinquième, des _Gestes des Lombards_; et pour n'y mêler rien du mien, je vous en donne la traduction fidèle[13] qu'en a faite Antoine du Verdier dans ses _Diverses leçons_[14]; j'y ajoute un mot d'Erycus Puteanus[15], pour quelques circonstances en quoi ils diffèrent, et je le laisse en latin de peur de corrompre la beauté de son langage par la foiblesse de mes expressions. Flavius Blondus, dans son _Histoire de la décadence de l'empire romain_[16], parle encore de Pertharite; mais comme il le fait chasser de son royaume étant encore enfant, sans nommer Rodelinde[17] qu'à la fin de sa vie, je n'ai pas cru qu'il fût à propos de vous produire un témoin qui ne dit rien de ce que je traite[18].

[9] Cet avis _Au lecteur_, ainsi que les deux extraits qui le suivent, n'est que dans les éditions antérieures à 1660.

[10] _Épitres_, livre I, épitre I, vers 8 et 9.--«Sois sage et dételle à temps ton coursier qui vieillit, de peur qu'à la fin il ne fasse une chute ridicule et ne batte piteusement du flanc.»

[11] Dans le recueil de 1656, il y a _écrit_, sans accord.

[12] Paul, diacre de l'Église d'Aquilée, notaire ou chancelier de Didier, roi des Lombards, naquit, dit-on, vers 740 et mourut vers 790. Son histoire des Lombards, dont parle ici Corneille (_de Gestis Longobardorum libri sex_), commence à leur sortie de la Scandinavie et finit à la mort de Luitprand en 744.

[13] Il serait plus juste de dire: «la traduction très-libre,» mais au temps de Corneille on ne se faisait pas la même idée qu'aujourd'hui de la fidélité d'une traduction.

[14] Voyez ci-après, p. 8, note 19.

[15] Voyez p. 14, note 37.

[16] Flavio Biondo, né en 1388, mourut à Rome en 1463, laissant plusieurs savants ouvrages qui ont été publiés ensemble à Bâle en 1531. L'ouvrage ici mentionné a pour titre: _Historiarum ab inclinatione romani imperii ad annum 1440, decades III, libri XXXI_. Il devait embrasser l'histoire générale depuis la chute de l'empire romain jusqu'au temps de l'auteur; mais quand il mourut, il n'en avait écrit que trois décades et le premier livre de la quatrième. C'est au livre ix de la Ire décade qu'il est parlé de Pertharite.

[17] Ce nom est écrit ainsi dans toutes les impressions antérieures à 1668. Les éditions de 1668, 1682 et 1692 ont de même _Rodelinde_ dans l'_Examen_; mais dans le texte de la pièce, elles donnent généralement, là où le nom n'est pas imprimé en capitales, _Rodélinde_, avec un accent[17-a].

[17-a] Dans l'examen d'_Horace_, les éditions de 1668 et de 1862 portent _Rodélinde_, comme dans le texte de _Pertharite_.

[18] Voici le passage que Corneille a ici en vue: «Ariperthus moriens duos filios Pertharitum et Gundibertum reliquit successores. Quorum temporibus Longobardi pacem cum Romanis Ravennatibusque et aliis Italiae populis imperio subjectis ubique servaverunt. Sed variis ipsi inter se motibus agitati sunt. Grimoaldus namque beneventanus, Longobardorum dux, ipsos fratres in regni administratione discordes esse intelligens, Romoaldum filium Beneventi ducem instituit, et magnas ducens copias, Papiam venit; qua ex urbe quum Pertharitum puerum regem fugasset, Gundibertum fratrem expulit Mediolano, apud quam urbem ipse a fratre divisus se cœperat continere.» (Blondi Flavii Forliviensis _Historiarum ab inclinatione Romanorum imperii_ decas I, liber IX; édition de Venise, 1483, folio I, III vo.)

ANTOINE DU VERDIER[19],

Livre IV de ses _Diverses leçons_, chapitre XII.

Pertharite fut fils d'Aripert[20], roy des Lombards, lequel, apres la mort du pere, regna à Milan; et Gondebert, son frere, à Pauie; et estant suruenuë quelque noise et querelle entre les deux freres, Gondebert enuoya Garibalde, duc de Thurin, par deuers Grimoald, comte[21] de Beneuent, capitaine genereux, le priant de le vouloir secourir contre Pertharite, auec promesses de luy donner vne sienne sœur en mariage. Mais Garibalde, vsant de trahison enuers son seigneur, persuada à Grimoald d'y venir pour occuper le royaume, qui par la discorde des freres estoit en fort mauuais estat, et prochain de sa ruïne. Ce qu'entendant Grimoald se despoüilla[22] de sa comté de Beneuent, de laquelle il fit comte son fils, et auec le plus de forces qu'il peust assembler, se mit en chemin pour aller à Pauie; et par toutes les citez où il passa s'acquit plusieurs amis, pour s'en aider à prendre le royaume. Estant arriué à Pauie, et parlé qu'il eut à Gondebert, il le tua par l'intelligence et moyen de Garibalde, et occupa le royaume. Pertharite entendant ces nouuelles, abandonna Rodelinde sa Femme et vn sien petit fils, lesquels Grimoald confina à Beneuent, et s'enfuit et retira vers Cacan, roi des Auariens ou Huns. Grimoald ayant confirmé et establi son royaume à Pauie, entendant que Pertharite s'estoit sauvé vers Cacan, luy enuoya ambassadeurs pour luy faire entendre que s'il gardoit Pertharite en son royaume, il ne iouïroit plus de la paix qu'il auoit eue auec les Lombards, et qu'il auroit un roy pour ennemi. Suiuant laquelle ambassade, le roy des Auariens appela en secret Pertharite, luy disant qu'il allast la part où il voudroit, afin que par luy les Auariens ne tombassent en l'inimitié des Lombards: ce qu'ayant entendu Pertharite, s'en retournant en Italie, vint trouuer Grimoald, soy fiant en sa clemence, et comme il fut pres de la ville de Lodi, il enuoya devant vn sien gentil homme nommé Vnulphe, auquel il se fioit grandement, pour aduertir Grimoald de sa venuë. Vnulphe se presentant au nouueau roy, luy donna aduis comme Pertharite auoit recours à sa bonté, à laquelle il se venoit librement soumettre, s'il lui plaisoit l'accepter. Quoy entendant Grimoald, luy promit et iura de ne faire aucun desplaisir à son maistre, lequel pouuoit venir seurement, quand il voudroit, sur sa foy. Vnulphe ayant rapporté telle response à son seigneur Pertharite, iceluy vint se presenter deuant Grimoald, et se prosterner à ses pieds, lequel le[23] receut gracieusement et le baisa. Quoy fait, Pertharite luy dit: «Ie vous suis seruiteur; et sçachant que vous estes tres-chrestien et ami de pieté, bien que je peusse viure entre les payens, neantmoins, me confiant en vostre douceur et debonnaireté, me suis venu rendre à vos pieds.» Lors Grimoald, vsant de ses sermens accoustumez, luy promit, disant: «Par celuy qui m'a fait naistre, puis que vous auez recours à ma foy, vous ne souffrirez mal aucun en chose qui soit, et donneray ordre que vous pourrez honnestement viure.» Ce dit, luy ayant fait donner vn bon logis, commanda qu'il fust entretenu selon sa qualité, et que toutes choses à luy necessaires lui fussent abondamment baillées. Or comme Pertharite eut prins congé du Roy, et se fut retiré en son logis, aduint que soudain les citoyens de Pauie à grandes trouppes accoururent pour le voir et saluer, comme l'ayans auparauant cognu et honoré. Mais voicy de combien peut nuire vne mauvaise langue. Quelques flateurs et malins, ayans prins garde aux caresses faites par le peuple à Pertharite, vindrent trouver Grimoald, et luy firent entendre que si bien-tost il ne faisoit tuer Pertharite, il estoit en bransle de perdre le royaume et la vie, luy asseurans qu'à cette fin tous ceux de la ville luy faisoyent la cour. Grimoald, homme facile à croire, et bien souuent trop de leger[24], s'estonna aucunement, et atteint de deffiance, ayant mis en oubly sa promesse, s'enflamma[25] subitement de colere, et deslors iura la mort de l'innocent Pertharite, commençant à prendre aduis en soy par quel moyen et en quelle sorte il luy pourroit le lendemain oster la vie, pource que lors estoit trop tard; et à ce soir luy enuoya diuerses sortes de viandes et vins des plus friands en grande abondance pour le faire enyurer, afin que par trop boire et manger, et estant enseueli en vin et à dormir, il ne peust penser aucunement à son salut. Mais vn gentil homme qui auoit iadis esté seruiteur du pere de Pertharite, qui luy portoit de la viande de la part du Roy, baissant la teste sous la table, comme s'il luy eust voulu faire la reuerence et embrasser le genoüil, luy fit sçavoir secrettement que Grimoald auoit deliberé de le faire mourir: dont Pertharite commanda à l'instant à son eschanson qu'il ne luy versast autre breuuage durant le repas qu'vn peu d'eau dans sa couppe d'argent. Tellement qu'estant Pertharite inuité par les courtisans, qui luy presentoient les viandes[26] de diuerses sortes, de faire brindes[27], et ne laisser rien dans sa couppe pour l'amour du Roy; luy, pour l'honneur et reuerence de Grimoald, promettoit de la vuider du tout, et toutesfois ce n'estoit qu'eau qu'il beuuoit. Les gentils hommes et seruiteurs rapporterent à Grimoald comme Pertharite haussoit le gobelet, et beuuoit à sa bonne grace desmesurement; de quoy se resiouyssant Grimoald, dit en riant: «Cet yurongne boiue son saoul seulement, car demain il rendra le vin meslé auec son sang.» Le soir mesme il enuoya ses gardes entourner la maison de Pertharite, afin qu'il ne s'en peust fuyr: lequel, apres qu'il eut souppé, et que tous furent sortis de la chambre, luy demeuré seul auec Vnulphe et le page qui auoit accoustumé le vestir[28], lesquels estoient les deux plus fideles seruiteurs qu'il eust, leur[29] descouurit comme Grimoald auoit entrepris de le faire mourir: pour à quoy obuier, Vnulphe luy chargea[30] sur les espaules les couuertes d'vn lit, vne coutre[31], et vne peau d'ours qui luy couuroit le dos et le visage; et comme si c'eust esté quelque rustique ou faquin[32], commença de grande affection à le chasser à grands coups de baston hors de la chambre, et à luy faire plusieurs outrages et vilenies, tellement que chassé et ainsi battu il se laissoit choir souuent en terre: ce que voyant les gardes de Grimoald qui estoient en sentinelle à l'entour de la maison, demanderent à Vnulphe que c'estoit: «C'est, respondit-il, vn maraud de valet que i'ay, qui, outre mon commandement, m'auoit dressé mon lit en la chambre de cet yurongne Pertharite, lequel est tellement remply de vin qu'il dort comme mort; et partant ie le frappe.» Eux entendans ces paroles, les croyant veritables, se résioüirent tous, et pensans que Pertharite fust vn valet, luy firent place et à Vnulphe, et les laisserent aller. La mesme nuict Pertharite arriua en la ville d'Ast, et de là passa les monts, et vint en France. Or comme il fut sorty, et Vnulphe apres, le fidele page auoit diligemment fermé la porte apres luy, et demeura seul dedans la chambre, là où le lendemain les messagers du Roy vindrent pour mener Pertharite au palais; et ayans frappé à l'huis, le page prioit d'attendre[33], disant: «Pour Dieu ayez pitié de luy, et laissez-le acheuer de dormir; car estant encores lassé du chemin, il dort de profond sommeil.» Ce que luy ayans accordé, le rapporterent à Grimoald, lequel dit que tant mieux, et commanda que quoy que ce fust, on y retournas, et qu'ils l'amenassent: auquel commandement les soldats revindrent heurter de plus fort à l'huis de la chambre, et le page les pria de permettre qu'il reposast encores un peu; mais ils crioyent et tempestoyent de tant plus, disans: «N'aura meshuy dormi assez cet yurongne?» et en vn mesme temps rompirent à coups de pied la porte, et entrez dedans chercherent Pertharite dans le lict; mais ne le trouuans point, demanderent au page où il estoit, lequel leur dit qu'il s'en estoit fuï. Lors ils prindrent le page par les cheueux, et le menerent en grande furie au palais; et comme ils furent deuant le Roy, dirent que Pertharite auoit fait vie[34], à quoy le page auoit tenu la main, dont il meritoit la mort. Grimoald demanda par ordre par quel moyen Pertharite s'estoit sauvé; et le page luy conta le faict de la sorte qu'il estoit aduenu. Grimoald cognoissant la fidelité de ce ieune homme, voulut qu'il fust[35] vn de ses pages, l'exhortant à luy garder celle foy qu'il auoit à Pertharite, luy promettant en outre de luy faire beaucoup de bien. Il fit venir en après Vnulphe deuant luy, auquel il pardonna de mesme, luy recommandant sa foy et sa prudence. Quelques iours apres, il luy demanda s'il ne vouloit pas estre bien-tost auec Pertharite: à quoy Vnulphe auec serment respondit que plustost il auroit voulu mourir auec Pertharite que viure en tout autre lieu en tout plaisir et delices. Le Roy fit pareille demande au page, à sçauoir-mon[36] s'il trouuoit meilleur de demeurer auec soy au palais que de viure auec Pertharite en exil; mais le page luy ayant respondu comme Vnulphe auoit fait, le Roy prenant en bonne part leurs paroles, et loüant la foy de tous deux, commanda à Vnulphe demander tout ce qu'il voudroit de sa maison, et qu'il s'en allast en toute seureté trouuer Pertharite. Il licentia et donna congé de mesme au page, lequel auec Vnulphe, portans auec eux, par la courtoisie et liberalité du Roy, ce qui leur estoit de besoin pour leur voyage, s'en allèrent en France trouuer leur desiré seigneur Pertharite.

[19] Antoine du Verdier, seigneur de Vauprivas, né à Montbrison en 1544, mort en 1600. Celui de ses ouvrages dont Corneille a tiré ce morceau d'histoire traduit de Paul Diacre, parut d'abord à Lyon en 1576, sous ce titre: _les Diverses leçons d'Antoine Duverdier suivant celles de P. Messie_; puis il fut réimprimé avec des additions successives en 1584, 1592, 1605. Il contient le fruit des lectures de l'auteur et les extraits qu'il a faits des divers historiens grecs, latins et italiens, à l'imitation de Pierre Mexia, écrivain espagnol, qui avait publié en 1542 une compilation du même genre, traduite en français par Cl. Gruget, sous le même titre de _Diverses leçons_.

[20] L'édition de 1580 des _Diverses leçons_ de du Verdier donne _Partharite_ et _Albert_, pour _Pertharite_ et _Aripert_.

[21] Corneille, ayant employé dans ses vers le titre de _comte_, au lieu de celui de _duc_, pour Grimoald, a changé dans le texte de du Verdier les mots _duc_, et plus loin _duché_, en ceux de _comte_ et _comté_.

[22] VAR. (recueil de 1656): Ce qu'entendant Grimoald, il se despoüilla.--Ici, comme aux autres variantes de ce morceau, le texte de l'édition originale, que nous avons suivie, est conforme à celui de du Verdier.

[23] _Le_ est omis dans le recueil de 1656.

[24] _De léger_, légèrement, facilement.

[25] Il y a _s'enflamba_ dans du Verdier (1580).

[26] VAR. (recueil de 1656): des viandes.

[27] «_Brinde_, terme bachique qui veut dire _santé_.» (_Dictionnaire de Richelet_, 1680.)

[28] VAR. (recueil de 1656): qui auoit accoustumé de le vestir.

[29] _Lors_, au lieu de _leur_, dans du Verdier.

[30] VAR. (recueil de 1656): luy charge.

[31] Ce mot traduit le latin _culcitra_; voyez le _Dictionnaire_ de Roquefort, aux articles _Couete, Coute_ et _Coulte, Coultre_.

[32] VAR. (recueil de 1656): quelque rustique ou quelque faquin.

[33] Dans du Verdier: «le page les prioit d'attendre.»

[34] _Vie_ comme _voie_, de _via_ chemin. _Faire vie_, faire du chemin, partir.

[35] Dans du Verdier: «qu'il fusse;» et deux lignes plus loin: «beaucoup du bien.»

[36] Nous avons vu un emploi analogue de _mon_ dans le texte même de Corneille: voyez _la Galerie du Palais_, tome II, p. 92, note 4. Voyez aussi les Dictionnaires de Nicot et de Furetière, et notre _Lexique_ à l'article _Mon_.

ERYCUS PUTEANUS[37],

_Historiæ barbaricæ_, libro II, numero 15.