Œuvres de P. Corneille, Tome 03

Part 6

Chapter 63,388 wordsPublic domain

Il me semble que vous chantez bien haut, Monsieur Claveret. Hé quoi! pour une chose si juste et si raisonnable alléguée par M. Corneille à M. Scudéry: «Il n'a pas tenu à vous que du premier lieu où beaucoup d'honnêtes gens me placent, je ne sois descendu au-dessous de Claveret[136],» faut-il que vous preniez la mouche, et que vous perdiez un moment la mémoire de ce que vous avez été, de ce que vous êtes, et de ce que vous serez toute votre vie? Quelle révolution est-ce là? Vous parlerez contre _le Cid?_ vous ferez l'homme de conséquence et d'esprit, et blâmerez impudemment et impunément tout ensemble celui dont vous devez honorer la personne et les ouvrages? Il ne seroit pas juste; et croyez-vous, Monsieur Claveret, être assez habile homme pour l'emporter sur tous les plus grands esprits de France qui se moquent des _Observations_, et de ceux qui suivent les sentiments de leur auteur? Pour moi, j'ai déjà répondu pour lui, comme je fais encore, que pour obscurcir son éclat, il falloit pour toutes observations faire une meilleure pièce. Que si la force des raisons dont M. de Scudéry prétend l'avoir combattu, est condamnée même par ceux qu'il demande pour juges, considérez, de grâce, où vous vous allez engager. Vraiment cela est bien ridicule que vous, à qui vos parents ont laissé pour tout héritage la science de bien tirer des bottes[137], vous vouliez écrire, et faire comparaison avec un des plus grands hommes de notre siècle pour le théâtre, et douter encore de l'approbation que _le Cid_ a reçue au Louvre et à l'hôtel de Richelieu. Il paroît bien que votre règne n'est pas de ce monde; voyez-le, Monsieur Claveret, et ouvrez vos oreilles bien grandes: vous entendrez ce qu'il y a de grands esprits en France de l'un et de l'autre sexe dire tout haut: «Voilà le plus bel ouvrage de théâtre que nous ayons vu jusqu'à présent.» Examinons un peu les vôtres en gros, car le détail n'en vaut pas la peine. Ne m'avouerez-vous pas que le voyage que vous faites faire aux Bons hommes à votre pèlerin amoureux[138] est une belle chose? Je vous jure qu'il m'a pris cent fois envie de vous demander où votre fils Tadés et vous avez étudié, afin de me faire interpréter le langage de l'un, et apprendre les galimatias de l'autre; car comme il arrive qu'il en échappe quelquefois sans y penser, j'aurois été ravi de les faire avec science comme vous. Je me serois bien mis auprès de Jodelet[139] pour le moins, et je m'assure qu'il s'en seroit servi mieux que les comédiens, qui n'ont jamais su faire valoir les vôtres, quelque art et quelque peine qu'ils y aient apportée. Votre _Place Royale_ suit assez bien, et je vous confesse qu'elle fut trouvée si bonne à Forges, que Mondory et ses compagnons qui en avoient les eaux dans la saison du monde la plus propre pour les boire, n'en voulurent jamais goûter: tout le monde n'entendra pas ceci peut-être; c'est que vous avez fait une pièce intitulée _les Eaux de Forges_, que vous leur donnâtes, où il ne manquoit chose du monde, sinon que le sujet, la conduite, et les vers ne valoient rien du tout. A cela près c'étoit une assez belle chose[140]. Je sais bien que vous n'avez pas vendu vos ouvrages: ce n'étoit pas manque de pauvreté, ni d'en avoir demandé beaucoup de fois de l'argent; mais c'est que les comédiens ne vous en ont jamais rien voulu donner: c'est ce que vous avez fait jusques ici. Et pour couronnement de chef-d'oeuvre, vous faites une mauvaise lettre où vous tranchez du censeur, et, si je ne me trompe, du vaillant. Taisez-vous, Monsieur Claveret, taisez-vous, et vous souvenez que vous ne pouvez être ni l'un ni l'autre, et que votre personne est si peu considérable que vous ne devez jamais croire que M. Corneille ait eu envie de vous choquer. Vous croyez peut-être avoir fait un beau coup de mail quand vous dites: _ou pour contenter les comédiens que vous servez_. Chacun sait bien de quel biais il faut prendre cette façon de parler. Et il est très-vrai que ses soins et ses veilles leur ont rendu de si bons et profitables services, que je leur ai ouï dire hautement que jusques ici ils doivent à lui seul ce que le théâtre peut donner de bien. Vous ne ferez jamais de même, Monsieur Claveret, et je ne m'étonne pas de vous entendre dire que vous ne vous piquez pas de faire des vers: je vous crois. Néanmoins vous dites au même temps que ce que vous avez produit ne vous a point fait rougir de honte: c'est seulement un témoignage de votre effronterie, plutôt que de la bonté de vos ouvrages. Après tout, orateur et poëte de balle, souvenez-vous de n'intéresser personne en votre affaire, et que quand M. Corneille a dit:

Je ne dois qu'à moi seul toute ma renommée[141],

il a parlé raisonnablement et véritablement. Songez seulement, comme je vous ai déjà dit, à ce que vous êtes; que vous n'avez jamais rien fait de bien que de vous être tu depuis quatre ans[142]; que vous ne deviez pas rompre ce silence pour une si mauvaise chose; que les sottises de votre lettre fâchent tous les honnêtes gens; que cela vous rend bernable par tout pays; que tout ce qu'elle contient est trop plat et trop peu fort pour donner la moindre atteinte au _Cid_, ni faire croire que M. Corneille en soit seulement le copiste, comme vous dites; que je ne lui conseille pas de se donner la peine de vous répondre; que vous êtes auprès de lui ce que le laquais est auprès du maître, et qu'un ami du _Cid_ qui ne fit jamais profession d'écrire, et qui ne laisse pas de se connoître aux bonnes choses, n'a fait cette lettre que pour vous avertir de pratiquer un proverbe latin que vous vous ferez expliquer et qui dit: _Ne sutor ultra crepidam._ Adieu, Claveret: ne soyez pas curieux de savoir mon nom, de peur de l'apprendre.

NOTES:

[135] «Corneille opposa à ces écrits une lettre qu'il intitula _l'Ami du Cid à Claveret_, in-8º, et dans laquelle il turlupina fort ce poëte.» (Niceron, _Mémoires pour servir à l'histoire des hommes illustres_, Paris, 1727-1745; in-12 tome XX, p. 90.) Voyez la _Notice_, p. 29.

[136] _Lettre apologétique._

[137] «Le lecteur, disent les frères Parfait, est bien le maître d'expliquer au propre ou au figuré le titre que l'on donne ici à Claveret de _tireur de bottes_, car pour nous ce sont lettres closes et impénétrables.» (_Histoire du Théâtre françois_, tome IV, p. 452, note _a_.) Nous ignorons également à quoi cette phrase fait allusion et quel était l'état du père de Jean Claveret. Nous savons que ce dernier, originaire d'Orléans, portait le titre d'avocat, ce qui n'empêche pas l'auteur de la _Lettre pour M. de Corneille_, que nous reproduisons ci-après, de dire (voyez p. 57) que Claveret «dans ses plus grandes ambitions n'a jamais prétendu au delà de sommelier dans une médiocre maison.»

[138] _Le Pèlerin amoureux_ est une comédie non imprimée que les frères Parfait placent la seconde parmi les pièces de Clavaret, mais dont ils ne donnent point l'analyse; il est donc impossible de savoir à quoi se rapportent les observations critiques que nous trouvons ici. En 1634, c'est-à-dire à peu près à l'époque où dut être jouée la pièce de Claveret, Rotrou a fait représenter _la Pèlerine amoureuse_, tragi-comédie.

[139] Voyez sur Geoffrin, dit Jodelet, la Notice du _Menteur_.

[140] Voyez la Notice de _la Place Royale_, tome II, p. 218, note 636.

[141] _Excuse à Ariste_, vers 50.

[142] Ceci est difficile à expliquer, car _la Place Royale_ de Claveret a dû, comme celle de Corneille, être jouée en 1635.

II. LETTRE POUR M. DE CORNEILLE, CONTRE CES MOTS DE LA LETTRE SOUS LE NOM D'ARISTE:

_Je fis donc résolution de guérir ces idolâtres_[143].

Cachez-vous tant qu'il vous plaira, faites protestation de changer à tous moments de parti, on vous le pardonne: vous passez pour homme qui reçoit aisément toutes sortes d'impressions. On dit que vous avez eu au commencement du _Cid_ les sentiments d'un homme raisonnable, et que vous n'avez pu lui dénier les louanges qu'il tiroit sans violence de tous les honnêtes gens; pourquoi maintenant déférer au jugement de l'observateur, à cause qu'il vous a témoigné approuver cinq ou six mauvaises pièces rimées que vous dites avoir faites? Jeune homme, assurez votre jugement devant que de l'exposer à la censure publique, et ne hasardez plus de libelles sans les avoir communiqués à d'autres moins passionnés que l'observateur. J'avoue qu'il vous doit beaucoup, mais il eût pu choisir un plus juste instrument de ses louanges que vous. Il est peu curieux de sa réputation. Je commence à désespérer de son parti, puisqu'il l'abandonne à des personnes qui le savent si mal soutenir; c'est une preuve certaine de la fausseté d'une affaire, quand elle tombe entre les mains d'un ignorant. Aussi n'avons-nous point vu d'autres personnes embrasser ses intérêts. Claveret a été le premier qui s'est éveillé, qui dans ses plus grandes ambitions n'a jamais prétendu au delà de sommelier dans une médiocre maison: encore je lui fais beaucoup d'honneur. Celui que j'attaque est un peu plus fortuné de biens; mais il faut apporter de la foi quand il s'agit de son origine (j'aime mieux paroître obscur que médisant). Il eût pu réussir du temps des comparaisons; sa misérable éloquence me fait pitié, je ne peux consentir qu'un tel personnage se veuille dire du nombre des auteurs et qu'il se mêle aujourd'hui de juger de la bonté ou de la fausseté d'une pièce. Voyez le raisonnement de ce visage, il se vante de vouloir guérir des idolâtres. Monsieur le médecin, vous apportez de fort mauvais remèdes; et si vous étiez aussi peu versé dans le reste de votre doctrine, il est périlleux de tomber entre vos mains. Vous avez produit de si mauvaises raisons que vous n'avez pas commencé à me persuader, bien éloigné de me convaincre. Si vous me priez, je donnerai quelque chose à l'obligation que vous avez à la maison de M. de Scudéry. Puisque vous portez ses intérêts au delà d'un homme désintéressé, il paroît que vous en avez reçu quelque sensible plaisir. Il est vrai que vous êtes de sa maison, et que vous assistez souvent aux conférences qui s'y traitent: vous n'en revenez point qu'avec de nouvelles lumières; et ce grand amas de belles figures que vous prostituez dans votre petit papier, valent bien que vous l'en remerciiez; mais gardez bien qu'en voulant fuir le vice de méconnoissant, vous ne choquiez absolument la plus saine partie du monde. M. de Corneille a satisfait tout le monde raisonnable; vous avez affecté avec trop de violence et d'animosité la diminution du crédit qu'il avoit acquis; et si vous eussiez eu assez de pouvoir, vous eussiez terni la gloire d'un homme duquel vous avez autrefois recherché l'amitié, et de laquelle il vous avoit honoré: vous ne la méritiez pas, puisque vous prenez si peu de soin à la conserver.

Au reste, je vous veux avertir encore une fois d'un point qui ne vous sera pas inutile, Monsieur l'auteur, c'est de vous défaire de vos comparaisons, lesquelles paroissent fort souvent dans votre lettre, et choquent beaucoup de personnes. Vous êtes jeune, il y a espérance que vous vous guérirez de vos erreurs, et direz un jour que je n'ai pas peu contribué à votre avancement. Adieu, beau corps plein de plaies[144], et si tu veux savoir mon nom, je ne fus jamais renégat. Adieu, console-toi.

MARTIALIS (Epigr. lib. IX, épigr. 82)[145].

_Lector et auditor nostros probat, Aule, libellos; Sed quidam exactos esse poeta negat: Non nimium curo, nam coenæ fercula nostræ Malim convivis quam placuisse coquis._

TRADUCTION, A MONSIEUR CORNEILLE.

Les vers de ce grand _Cid_, que tout le monde admire, Charmants à les entendre, et charmants à les lire[146], Un poëte seulement les trouve irréguliers. Corneille, moque-toi de sa jalouse envie: Quand le festin agrée à ceux que l'on convie, Il importe fort peu qu'il plaise aux cuisiniers.

ÉPIGRAMME.

Si les vers du grand _Cid_, que tout le monde admire, Charment à les ouïr, mais non pas à les lire, Pourquoi le traducteur des quatre vers latins Les a-t-il comparés aux mets de nos festins? J'avoue avec lui, s'il arrive Qu'un mets soit au goût du convive, Qu'il importe bien peu qu'il plaise au cuisinier; Mais les vers qu'il défend d'autres raisons demandent: C'est peu qu'ils soient au goût de ceux qui les entendent, S'ils ne plaisent encore aux maîtres du métier.

NOTES:

[143] Mairet classe cette pièce avant la _Reponse de_ *** (voyez ci-dessus, p. 40). Nous avons dû nous en rapporter à ce témoignage contemporain plutôt qu'au sentiment de Niceron, qui, comme on va le voir, intervertit cet ordre: «Corneille.... continua ses turlupinades contre Claveret par une lettre qu'il intitula _Reponse de *** à *** sous le nom d'Ariste_, in-8º. Elle fut suivie d'une seconde qui parut sous ce titre: _Lettre pour M. de Corneille contre ces mots de la lettre sous le nom d'Ariste_....» (Niceron, _Mémoires_, tome XX, p. 91.)

[144] Allusion à ce passage de la _Lettre à *** sous le nom d'Ariste_ (p. 4): «Encore qu'il (_Scudéry_) ait remarqué huit cents plaies sur ce beau corps, je trouve toutefois qu'il en a négligé pour le moins huit cents autres qui méritoient bien d'être sondées.»

[145] Cette épigramme et sa traduction, ainsi que la réponse qui vient après, ont été imprimées, dans l'édition originale, à la suite de la _Lettre_ précédente.

[146] A la suite de la _Lettre apologitique_ (voyez ci-dessus, p. 24, note 62), ce vers est un peu différent:

Et charmants à les voir, et charmants à les lire.

III. RÉPONSE DE *** A *** SOUS LE NOM D'ARISTE.

Ne vous étonnez point du procédé que l'on pratique aujourd'hui contre vous: on veut réveiller une guerre qui a fait trembler tous les bons esprits de son temps, et qui n'en a laissé pas un dans le pouvoir de se dire neutre. Les partisans de l'observateur reconnoissent sa foiblesse, et pour rendre son parti plus nombreux, ils veulent attirer à lui des personnes qui ne se souviennent plus de leurs dissensions, et qui ne songent qu'au dessein qu'ils ont fait de ne plus tomber dans une faute publique. Je crois que M. de Balzac n'approuvera jamais l'orgueil qu'on tâche de lui attribuer. Et je ne doute point aussi que vous n'ayez été marri de vous voir mêlé dedans une dispute particulière, et que vous n'ayez tous deux eu en horreur le dessein de l'anonyme, qui veut embarrasser des âmes désintéressées, et faire entrer dans la lice deux personnes toutes fraîches, afin de faire esquiver son ami qui n'en peut plus. Il me permettra de lui dire qu'il n'a pas assez bien agi en ceci, et qu'il devoit ou s'attaquer absolument à vous, ou médire seulement de M. Corneille, sans par un galimatias qui ne veut rien dire, et par une confusion absurde, vous adresser le commencement d'une lettre injurieuse, et la poursuivre par des railleries et des impostures qui s'adressent directement à votre ami. Puisque je lui en eusse voulu, j'eusse bouffonné sur _Mélite_, et eusse dit que ce ne fut jamais qu'une pièce fort foible, puisqu'elle n'eut la peine que d'effacer le peu de réputation que s'étoit acquis le bonhomme Hardy, et que les pièces qui furent de son temps ne valoient pas la peine d'être écoutées. Car la _Sylvie_ et la _Chriséide_, par exemple, étoient les saillies d'un jeune écolier qui craignoit encore le fouet[147]; et le _Ligdamon_[148] partoit d'une plume qui n'avoit jamais été tranchée qu'à coups d'épée. J'eusse dit que _la Galerie du Palais_ n'étoit pas bonne, parce que le nom en étoit trop commun; que _la Place Royale_ n'étoit pas meilleure, puisqu'il en avoit dérobé le titre à ce très-fameux et très-célèbre auteur, MONSEIGNEUR CLAVERET[149]: et que _la Suivante_ étoit une pièce qu'on ne pouvoit goûter, parce que l'on n'en avoit jamais vu une qui fût faite avec de si grandes régularités. Mais aussi n'eussé-je pas oublié les éloges de tous les poëmes qui furent représentés dedans les mêmes temps. Et surtout j'eusse fait une apologie pour la pauvre _Silvanire_, dont les exemplaires ne périront jamais. J'eusse loué _le Duc d'Ossonne_, et eusse dit que l'esprit de l'auteur y est miraculeux, puisque toute la pièce (qui est assez longue) n'a pourtant rien de plus achevé que ce qu'on voit dans un premier acte, et qu'il a voulu par le même poëme bannir les honnêtes femmes de la comédie, qui n'ont pu jamais souffrir les paroles ni les actions de ses deux héroïnes. Mais après aussi j'eusse examiné sa _Virginie_, et ayant laissé à Ragueneau le soin de faire une satire contre le coup fourré qui a fait rire tout le monde, j'eusse admiré la force d'esprit de son héros, qui méprise une princesse qui l'aime, et fait même le semblant de ne la pas entendre quand elle se déclare à lui: et le tout à cause qu'il aime sa soeur. Mais je n'aurois garde d'enfoncer sur leur amour, de peur d'y faire voir ou de l'inceste, ou de la brutalité, et de dire qu'un inconnu, qu'il veut faire passer pour honnête homme, ne voulût pas avoir de l'amour pour une belle fille, à cause qu'il a de l'amitié pour une autre qui est bien moins scrupuleuse que lui. Après je passerois à la _Sophonisbe_[150], que j'entends plaindre avec autant de justice que Didon se plaint chez un ancien de ce qu'on la fait moins honnête qu'elle ne fut. Je tâcherois à recouvrir l'honneur de Syphax, qui fait moins pitié par le débris de sa fortune et par le bouleversement de son trône, que parce qu'il surprend un poulet que sa femme a envoyé à Massinisse. J'aurois blâmé toute l'importunité du second acte, où Sophonisbe paroît toujours; et passant plus avant pour imiter les écrivains du temps, je me serois écrié à la scène où Massinisse apprend d'elle quand il commença d'en être aimé: «O raison de l'auteur, que faisiez-vous alors? Qu'étoit devenu ce jugement dont vous n'avez que l'apparence dans toutes vos pièces[151]? Massinisse avoit-il pas raison de craindre qu'on ne lui rendît ce qu'il avoit prêté? et quand Sophonisbe en verroit quelqu'un de meilleure mine, qu'elle ne l'estimât plus que lui, puisque c'étoit le sujet pourquoi elle l'avoit estimé plus que Syphax?» Enfin je n'écouterois point l'excuse qu'il allègue, puisqu'elle ne vaut rien, et aimerois mieux qu'il eût traité l'histoire comme elle s'est passée, que comme elle a dû se passer, au moins à ce qu'il dit. Mais je ne vois pas que je fais presque la même chose que celui que je blâme et qui vous adresse sa lettre, puisque je fais revivre des fautes que j'avois pris tant de peine d'oublier. Vous connoîtrez pourtant que j'en use avec plus de raison que lui, qui va troubler le repos d'un religieux jusque dans sa cellule[152]. Pour moi qui suis au monde, et qui ai toujours loué en lui ce qui n'a pas été blâmable, je vous avoue que le voyant hors du sens, j'ai commencé à perdre la bonne opinion que j'en avois conçue; et sachant de plus qu'il fait son possible pour fomenter la discorde, je l'ai considéré comme ces méchants politiques qui n'étant pas assez puissants pour subsister d'eux-mêmes, tâchent de brouiller les affaires, afin d'établir des fondements à leur fortune sur les ruines de ceux qu'ils n'eussent osé choquer ouvertement. Il fait battre deux ennemis forts et redoutables (au moins par ses conseils il tâche de vouloir relever celui qui est presque abattu), et ne considère pas que celui qui a déjà de l'avantage, parce qu'il s'est tu, en aura encore de plus grands quand il voudra parler. Et puisqu'il juge un bon esprit indigne de sa colère, il verra celui-ci avec un si grand mépris, qu'il ne voudra jamais penser à lui, puisqu'il ne songe qu'aux choses excellentes. Imitez-le, Ariste, et laissez aux honnêtes gens le soin de répondre à la calomnie.

NOTES:

[147] Mairet a parlé fort modestement de ses premières pièces dans l'_Épître_ qu'il a placée en tête des _Galanteries du duc d'Ossonne_: «Je composai, dit-il, ma _Criséide_ à seize ans, au sortir de philosophie, et c'est de celle-là, et de _Silvie_ qui la suivit un an après, que je dirois volontiers à tout le monde: _Delicta juventutis meæ ne reminiscaris_ (_Psaume_ XXIV, verset 7). Je fis la _Silvanire_ à vingt et un, _le Duc d'Ossonne_ à vingt-trois, _Virginie_ à vingt-quatre, _Sophonisbe_ à vingt-cinq.» Il cite immédiatement après Corneille avec éloge. Voyez tome I, p. 129.

[148] Pièce de Scudéry.

[149] Voyez tome II, p. 218.

[150] Sur la _Sophonisbe_ de Mairet, voyez la Notice de la _Sophonisbe_ de Corneille.

[151] Allusion à ce passage des _Observations_ de Scudéry (édition en 96 pages, p. 52): «O jugement de l'auteur, à quoi songez-vous? O raison de l'auditeur, qu'êtes-vous devenue?»

[152] Voyez ci-dessus, p. 29-31.

IV. LETTRE DU DÉSINTÉRESSÉ AU SIEUR MAIRET[153].

MONSIEUR,