Œuvres de P. Corneille, Tome 03

Part 43

Chapter 433,565 wordsPublic domain

[1288] _Var._ Au nom de cet amour, venez suivre mes pas. (1643-56)

[1289] _Var._ Sévère? est-ce le fait d'un homme généreux, De venir jusqu'ici braver un malheureux? (1643-56)

[1290] _Var._ Je vous ai fait, Sévère, une incivilité[1290-a]. (1643-56)

[1290-a] Les éditions de 1654 et de 1656 donnent, par erreur, _infidélité_, pour _incivilité_.

[1291] _Var._ Souffrez, avant mourir, que je vous le résigne. (1643-56)

[1292] _Var._ Qu'il n'est point aux enfers d'horreur que je n'endure. (1664)

[1293] _Var._ Je m'en vais sans réponse après cette prière, Et si vous n'êtes tel que je l'ose espérer. (1643-56) _Var._ Adieu: résolvez seul ce que vous devez faire. (1660-64)

[1294] _Var._ Et qu'une femme enfin dans l'infélicité. (1643-64)

[1295] _Var._ [Nous en avons beaucoup pour être de vrais Dieux[1295-a].] Peut-être qu'après tout ces croyances publiques Ne sont qu'inventions de sages politiques, Pour contenir un peuple ou bien pour l'émouvoir, Et dessus sa foiblesse affermir leur pouvoir[1295-b]. [Enfin chez les chrétiens les moeurs sont innocentes, Les vices détestés, les vertus florissantes;] Jamais un adultère, un traître, un assassin; Jamais d'ivrognerie, et jamais de larcin: Ce n'est qu'amour entre eux, que charité sincère; Chacun y chérit l'autre, et le secourt en frère; [Ils font des voeux pour nous qui les persécutons.] (1643-56)

[1295-a] Lemazurier rapporte (tome I, p. 92) que quand Baron arrivait à ce vers, «il s'approchait de Fabian, comme lorsqu'on craint d'être entendu; et pour obliger ce confident à ne pas perdre un mot de ce qu'il allait lui dire, il lui mettait la main sur l'épaule.»

[1295-b] «Quoique ces vers n'expriment que le doute vague d'un païen, à qui les extravagances de sa religion rendoient suspectes toutes les autres religions, et qui n'avoit aucune connoissance des preuves évidentes de la nôtre, M. Corneille s'est reproché plusieurs fois de les avoir fait imprimer.» (_OEuvres de Corneille_, édition de 1738, _Avertissement_ de Jolly, tome I, p. XXX.)

[1296] «Remarquez ici que Racine, dans _Esther_ (acte III, scène IV), exprime la même chose en cinq vers:

Pendant que votre main, sur eux appesantie, A leurs persécuteurs les livroit sans secours, Ils conjuroient ce Dieu de veiller sur vos jours, De rompre des méchants les trames criminelles, De mettre votre trône à l'ombre de ses ailes.»

(_Voltaire._)

ACTE V.

SCÈNE PREMIÈRE.

FÉLIX, ALBIN, CLÉON.

FÉLIX.

Albin, as-tu bien vu la fourbe de Sévère? As-tu bien vu sa haine? et vois-tu ma misère?

ALBIN.

Je n'ai rien vu en lui qu'un rival généreux, Et ne vois rien en vous qu'un père rigoureux. 1450

FÉLIX.

Que tu discernes mal le coeur d'avec la mine[1297]! Dans l'âme il hait Félix et dédaigne Pauline; Et s'il l'aima jadis, il estime aujourd'hui Les restes d'un rival trop indignes de lui. Il parle en sa faveur, il me prie, il menace, 1455 Et me perdra, dit-il, si je ne lui fais grâce; Tranchant du généreux, il croit m'épouvanter: L'artifice est trop lourd pour ne pas l'éventer. Je sais des gens de cour quelle est la politique[1298], J'en connois mieux que lui la plus fine pratique. 1460 C'est en vain qu'il tempête et feint d'être en fureur: Je vois ce qu'il prétend auprès de l'Empereur. De ce qu'il me demande il m'y feroit un crime: Épargnant son rival, je serois sa victime; Et s'il avoit affaire à quelque maladroit, 1465 Le piège est bien tendu, sans doute il le perdroit; Mais un vieux courtisan est un peu moins crédule[1299]: Il voit quand on le joue, et quand on dissimule; Et moi j'en ai tant vu de toutes les façons, Qu'à lui-même au besoin j'en ferois des leçons. 1470

ALBIN.

Dieux! que vous vous gênez par cette défiance!

FÉLIX.

Pour subsister en cour c'est la haute science: Quand un homme une fois a droit de nous haïr, Nous devons présumer qu'il cherche à nous trahir; Toute son amitié nous doit être suspecte. 1475 Si Polyeucte enfin n'abandonne sa secte, Quoi que son protecteur ait pour lui dans l'esprit, Je suivrai hautement l'ordre qui m'est prescrit.

ALBIN.

Grâce, grâce, Seigneur! que Pauline l'obtienne!

FÉLIX.

Celle de l'Empereur ne suivroit pas la mienne, 1480 Et loin de le tirer de ce pas dangereux[1300], Ma bonté ne feroit que nous perdre tous deux.

ALBIN.

Mais Sévère promet....

FÉLIX.

Albin, je m'en défie, Et connois mieux que lui la haine de Décie: En faveur des chrétiens s'il choquoit son courroux, 1485 Lui-même assurément se perdroit avec nous. Je veux tenter pourtant encore une autre voie: Amenez Polyeucte; et si je le renvoie[1301], S'il demeure insensible à ce dernier effort, Au sortir de ce lieu qu'on lui donne la mort[1302]. 1490

ALBIN.

Votre ordre est rigoureux.

FÉLIX.

Il faut que je le suive, Si je veux empêcher qu'un désordre n'arrive. Je vois le peuple ému pour prendre son parti; Et toi-même tantôt tu m'en as averti. Dans ce zèle pour lui qu'il fait déjà paroître, 1495 Je ne sais si longtemps j'en pourrois être maître; Peut-être dès demain, dès la nuit, dès ce soir, J'en verrois des effets que je ne veux pas voir; Et Sévère aussitôt, courant à sa vengeance, M'iroit calomnier de quelque intelligence. 1500 Il faut rompre ce coup, qui me seroit fatal.

ALBIN.

Que tant de prévoyance est un étrange mal[1303]! Tout vous nuit, tout vous perd, tout vous fait de l'ombrage; Mais voyez que sa mort mettra ce peuple en rage, Que c'est mal le guérir que le désespérer. 1505

FÉLIX.

En vain après sa mort il voudra murmurer; Et s'il ose venir à quelque violence, C'est à faire[1304] à céder deux jours à l'insolence: J'aurai fait mon devoir, quoi qu'il puisse arriver[1305]. Mais Polyeucte vient, tâchons à le sauver[1306]. 1510 Soldats, retirez-vous, et gardez bien la porte.

SCÈNE II.

FÉLIX, POLYEUCTE, ALBIN.

FÉLIX.

As-tu donc pour la vie une haine si forte, Malheureux Polyeucte? et la loi des chrétiens T'ordonne-t-elle ainsi d'abandonner les tiens?

POLYEUCTE.

Je ne hais point la vie, et j'en aime l'usage, 1515 Mais sans attachement qui sente l'esclavage, Toujours prêt à la rendre au Dieu dont je la tiens: La raison me l'ordonne, et la loi des chrétiens; Et je vous montre à tous par là comme il faut vivre, Si vous avez le coeur assez bon pour me suivre. 1520

FÉLIX.

Te suivre dans l'abîme où tu te veux jeter?

POLYEUCTE.

Mais plutôt dans la gloire où je m'en vais monter.

FÉLIX.

Donne-moi pour le moins le temps de la connoître: Pour me faire chrétien, sers-moi de guide à l'être, Et ne dédaigne pas de m'instruire en ta foi, 1525 Ou toi-même à ton Dieu tu répondras de moi.

POLYEUCTE.

N'en riez point, Félix, il sera votre juge; Vous ne trouverez point devant lui de refuge: Les rois et les bergers y sont d'un même rang. De tous les siens sur vous il vengera le sang. 1530

FÉLIX.

Je n'en répandrai plus, et quoi qu'il en arrive, Dans la foi des chrétiens je souffrirai qu'on vive: J'en serai protecteur.

POLYEUCTE.

Non, non, persécutez, Et soyez l'instrument de nos félicités: Celle d'un vrai chrétien n'est que dans les souffrances[1307]; Les plus cruels tourments lui sont des récompenses. Dieu, qui rend le centuple aux bonnes actions, Pour comble donne encor les persécutions. Mais ces secrets pour vous sont fâcheux à comprendre: Ce n'est qu'à ses élus que Dieu les fait entendre. 1540

FÉLIX.

Je te parle sans fard, et veux être chrétien.

POLYEUCTE.

Qui peut donc retarder l'effet d'un si grand bien?

FÉLIX.

La présence importune....

POLYEUCTE.

Et de qui? de Sévère?

FÉLIX.

Pour lui seul contre toi j'ai feint tant de colère: Dissimule un moment jusques à son départ. 1545

POLYEUCTE.

Félix, c'est donc ainsi que vous parlez sans fard? Portez à vos païens, portez à vos idoles Le sucre empoisonné que sèment vos paroles[1308]. Un chrétien ne craint rien, ne dissimule rien: Aux yeux de tout le monde il est toujours chrétien. 1550

FÉLIX.

Ce zèle de ta foi ne sert qu'à te séduire, Si tu cours à la mort plutôt que de m'instruire.

POLYEUCTE.

Je vous en parlerois ici hors de saison: Elle est un don du ciel, et non de la raison; Et c'est là que bientôt, voyant Dieu face à face, 1555 Plus aisément pour vous j'obtiendrai cette grâce.

FÉLIX.

Ta perte cependant me va désespérer.

POLYEUCTE.

Vous avez en vos mains de quoi la réparer: En vous ôtant un gendre, on vous en donne un autre, Dont la condition répond mieux à la vôtre; 1560 Ma perte n'est pour vous qu'un change avantageux.

FÉLIX.

Cesse de me tenir ce discours outrageux. Je t'ai considéré plus que tu ne mérites; Mais malgré ma bonté, qui croît plus tu l'irrites[1309], Cette insolence enfin te rendroit odieux, 1565 Et je me vengerois aussi bien que nos Dieux.

POLYEUCTE.

Quoi? vous changez bientôt d'humeur et de langage! Le zèle de vos Dieux rentre en votre courage! Celui d'être chrétien s'échappe! et par hasard Je vous viens d'obliger à me parler sans fard! 1570

FÉLIX.

Va, ne présume pas que quoi que je te jure, De tes nouveaux docteurs je suive l'imposture: Je flattois ta manie, afin de t'arracher Du honteux précipice où tu vas trébucher; Je voulois gagner temps, pour ménager ta vie 1575 Après l'éloignement d'un flatteur de Décie; Mais j'ai fait trop d'injure à nos Dieux tout-puissants: Choisis de leur donner ton sang, ou de l'encens.

POLYEUCTE.

Mon choix n'est point douteux. Mais j'aperçois Pauline. O ciel!

SCÈNE III.

FÉLIX, POLYEUCTE, PAULINE, ALBIN.

PAULINE.

Qui de vous deux aujourd'hui m'assassine? 1580 Sont-ce tous deux ensemble, ou chacun à son tour? Ne pourrai-je fléchir la nature ou l'amour? Et n'obtiendrai-je rien d'un époux ni d'un père?

FÉLIX.

Parlez à votre époux.

POLYEUCTE.

Vivez avec Sévère.

PAULINE.

Tigre, assassine-moi du moins sans m'outrager. 1585

POLYEUCTE.

Mon amour, par pitié, cherche à vous soulager[1310]: Il voit quelle douleur dans l'âme vous possède, Et sait qu'un autre amour en est le seul remède[1311]. Puisqu'un si grand mérite a pu vous enflammer, Sa présence toujours a droit de vous charmer: 1590 Vous l'aimiez, il vous aime, et sa gloire augmentée....

PAULINE.

Que t'ai-je fait, cruel, pour être ainsi traitée, Et pour me reprocher, au mépris de ma foi, Un amour si puissant que j'ai vaincu pour toi? Vois, pour te faire vaincre un si fort adversaire, 1595 Quels efforts à moi-même il a fallu me faire; Quels combats j'ai donnés pour te donner un coeur Si justement acquis à son premier vainqueur; Et si l'ingratitude en ton coeur ne domine, Fais quelque effort sur toi pour te rendre à Pauline: Apprends d'elle à forcer ton propre sentiment; Prends sa vertu pour guide en ton aveuglement; Souffre que de toi-même elle obtienne ta vie, Pour vivre sous tes lois à jamais asservie. Si tu peux rejeter de si justes desirs, 1605 Regarde au moins ses pleurs, écoute ses soupirs; Ne désespère pas une âme qui t'adore.

POLYEUCTE.

Je vous l'ai déjà dit, et vous le dis encore, Vivez avec Sévère, ou mourez avec moi. Je ne méprise point vos pleurs ni votre foi; 1610 Mais de quoi que pour vous notre amour m'entretienne, Je ne vous connois plus, si vous n'êtes chrétienne. C'en est assez, Félix, reprenez ce courroux, Et sur cet insolent vengez vos Dieux et vous.

PAULINE.

Ah! mon père, son crime à peine est pardonnable; 1615 Mais s'il est insensé, vous êtes raisonnable. La nature est trop forte, et ses aimables traits Imprimés dans le sang ne s'effacent jamais: Un père est toujours père, et sur cette assurance J'ose appuyer encore un reste d'espérance. 1620 Jetez sur votre fille un regard paternel: Ma mort suivra la mort de ce cher criminel; Et les Dieux trouveront sa peine illégitime, Puisqu'elle confondra l'innocence et le crime, Et qu'elle changera, par ce redoublement, 1625 En injuste rigueur un juste châtiment; Nos destins, par vos mains rendus inséparables, Nous doivent rendre heureux ensemble, ou misérables; Et vous seriez cruel jusques au dernier point, Si vous désunissiez ce que vous avez joint. 1630 Un coeur à l'autre uni jamais ne se retire, Et pour l'en séparer il faut qu'on le déchire. Mais vous êtes sensible à mes justes douleurs, Et d'un oeil paternel vous regardez mes pleurs.

FÉLIX.

Oui, ma fille, il est vrai qu'un père est toujours père; Rien n'en peut effacer le sacré caractère: Je porte un coeur sensible, et vous l'avez percé; Je me joins avec vous contre cet insensé. Malheureux Polyeucte, es-tu seul insensible? Et veux-tu rendre seul ton crime irrémissible? 1640 Peux-tu voir tant de pleurs d'un oeil si détaché[1312]? Peux-tu voir tant d'amour sans en être touché? Ne reconnois-tu plus ni beau-père, ni femme, Sans amitié pour l'un, et pour l'autre sans flamme? Pour reprendre les noms et de gendre et d'époux, 1645 Veux-tu nous voir tous deux embrasser tes genoux?

POLYEUCTE.

Que tout cet artifice est de mauvaise grâce! Après avoir deux fois essayé la menace, Après m'avoir fait voir Néarque dans la mort, Après avoir tenté l'amour et son effort, 1650 Après m'avoir montré cette soif du baptême, Pour opposer à Dieu l'intérêt de Dieu même, Vous vous joignez ensemble! Ah! ruses de l'enfer! Faut-il tant de fois vaincre avant que triompher? Vos résolutions usent trop de remise: 1655 Prenez la vôtre enfin, puisque la mienne est prise. Je n'adore qu'un Dieu, maître de l'univers, Sous qui tremblent le ciel, la terre, et les enfers, Un Dieu qui, nous aimant d'une amour infinie, Voulut mourir pour nous avec ignominie, 1660 Et qui par un effort de cet excès d'amour[1313], Veut pour nous en victime être offert chaque jour. Mais j'ai tort d'en parler à qui ne peut m'entendre. Voyez l'aveugle erreur que vous osez défendre: Des crimes les plus noirs vous souillez tous vos Dieux; Vous n'en punissez point qui n'ait son maître aux cieux: La prostitution, l'adultère, l'inceste, Le vol, l'assassinat, et tout ce qu'on déteste, C'est l'exemple qu'à suivre offrent vos immortels. J'ai profané leur temple, et brisé leurs autels; 1670 Je le ferois encor, si j'avois à le faire[1314], Même aux yeux de Félix, même aux yeux de Sévère, Même aux yeux du sénat, aux yeux de l'Empereur.

FÉLIX.

Enfin ma bonté cède à ma juste fureur: Adore-les, ou meurs.

POLYEUCTE.

Je suis chrétien.

FÉLIX.

Impie! 1675 Adore-les, te dis-je, ou renonce à la vie.

POLYEUCTE.

Je suis chrétien.

FÉLIX.

Tu l'es? O coeur trop obstiné[1315]! Soldats, exécutez l'ordre que j'ai donné.

PAULINE.

Où le conduisez-vous?

FÉLIX.

A la mort.

POLYEUCTE.

A la gloire[1316]. Chère Pauline, adieu: conservez ma mémoire. 1680

PAULINE.

Je te suivrai partout, et mourrai si tu meurs[1317].

POLYEUCTE.

Ne suivez point mes pas, ou quittez vos erreurs.

FÉLIX.

Qu'on l'ôte de mes yeux, et que l'on m'obéisse: Puisqu'il aime à périr, je consens qu'il périsse.

SCÈNE IV.

FÉLIX, ALBIN.

FÉLIX.

Je me fais violence, Albin; mais je l'ai dû: 1685 Ma bonté naturelle aisément m'eût perdu. Que la rage du peuple à présent se déploie[1318], Que Sévère en fureur tonne, éclate, foudroie, M'étant fait cet effort, j'ai fait ma sûreté. Mais n'es-tu point surpris de cette dureté? 1690 Vois-tu comme le sien des coeurs impénétrables, Ou des impiétés à ce point exécrables? Du moins j'ai satisfait mon esprit affligé[1319]: Pour amollir son coeur je n'ai rien négligé; J'ai feint même à tes yeux des lâchetés extrêmes; 1695 Et certes sans l'horreur de ses derniers blasphèmes, Qui m'ont rempli soudain de colère et d'effroi, J'aurois eu de la peine à triompher de moi.

ALBIN.

Vous maudirez peut-être un jour cette victoire, Qui tient je ne sais quoi d'une action trop noire, 1700 Indigne de Félix, indigne d'un Romain, Répandant votre sang par votre propre main.

FÉLIX.

Ainsi l'ont autrefois versé Brute et Manlie; Mais leur gloire en a crû, loin d'en être affoiblie[1320]; Et quand nos vieux héros avoient de mauvais sang, 1705 Ils eussent, pour le perdre, ouvert leur propre flanc.

ALBIN.

Votre ardeur vous séduit; mais quoi qu'elle vous die, Quand vous la sentirez une fois refroidie, Quand vous verrez Pauline, et que son désespoir Par ses pleurs et ses cris saura vous émouvoir[1321].... 1710

FÉLIX.

Tu me fais souvenir qu'elle a suivi ce traître, Et que ce désespoir qu'elle fera paroître De mes commandements pourra troubler l'effet: Va donc; cours y mettre ordre et voir ce qu'elle fait[1322]; Romps ce que ses douleurs y donneroient d'obstacle; Tire-la, si tu peux, de ce triste spectacle; Tâche à la consoler. Va donc: qui te retient?

ALBIN.

Il n'en est pas besoin, Seigneur, elle revient.

SCÈNE V.

FÉLIX, PAULINE, ALBIN.

PAULINE.

Père barbare, achève, achève ton ouvrage: Cette seconde hostie est digne de ta rage; 1720 Joins ta fille à ton gendre; ose: que tardes-tu? Tu vois le même crime, ou la même vertu: Ta barbarie en elle a les mêmes matières. Mon époux en mourant m'a laissé ses lumières; Son sang, dont tes bourreaux viennent de me couvrir, M'a dessillé les yeux, et me les vient d'ouvrir. Je vois, je sais, je crois, je suis désabusée: De ce bienheureux sang tu me vois baptisée; Je suis chrétienne enfin, n'est-ce point assez dit? Conserve en me perdant ton rang et ton crédit; 1730 Redoute l'Empereur, appréhende Sévère: Si tu ne veux périr, ma perte est nécessaire; Polyeucte m'appelle à cet heureux trépas; Je vois Néarque et lui qui me tendent les bras. Mène, mène-moi voir tes Dieux que je déteste: 1735 Ils n'en ont brisé qu'un, je briserai le reste; On m'y verra braver tout ce que vous craignez, Ces foudres impuissants qu'en leurs mains vous peignez[1323], Et saintement rebelle aux lois de la naissance, Une fois envers toi manquer d'obéissance. 1740 Ce n'est point ma douleur que par là je fais voir; C'est la grâce qui parle, et non le désespoir. Le faut-il dire encor, Félix? je suis chrétienne! Affermis par ma mort ta fortune et la mienne: Le coup à l'un et l'autre en sera précieux, 1745 Puisqu'il t'assure en terre en m'élevant aux cieux.

SCÈNE VI[1324].

FÉLIX, SÉVÈRE, PAULINE, ALBIN, FABIAN.

SÉVÈRE.

Père dénaturé, malheureux politique, Esclave ambitieux d'une peur chimérique, Polyeucte est donc mort! et par vos cruautés Vous pensez conserver vos tristes dignités! 1750 La faveur que pour lui je vous avois offerte, Au lieu de le sauver, précipite sa perte! J'ai prié, menacé, mais sans vous émouvoir; Et vous m'avez cru fourbe ou de peu de pouvoir! Eh bien! à vos dépens vous verrez que Sévère[1325] 1755 Ne se vante jamais que de ce qu'il peut faire; Et par votre ruine il vous fera juger Que qui peut bien vous perdre eût pu vous protéger. Continuez aux Dieux ce service fidèle; Par de telles horreurs montrez-leur votre zèle. 1760 Adieu; mais quand l'orage éclatera sur vous, Ne doutez point du bras dont partiront les coups.

FÉLIX.

Arrêtez-vous, Seigneur, et d'une âme apaisée[1326] Souffrez que je vous livre une vengeance aisée. Ne me reprochez plus que par mes cruautés 1765 Je tâche à conserver mes tristes dignités: Je dépose à vos pieds l'éclat de leur faux lustre. Celle où j'ose aspirer est d'un rang plus illustre; Je m'y trouve forcé par un secret appas; Je cède à des transports que je ne connois pas; 1770 Et par un mouvement que je ne puis entendre, De ma fureur je passe au zèle de mon gendre. C'est lui, n'en doutez point, dont le sang innocent Pour son persécuteur prie un Dieu tout-puissant; Son amour épandu sur toute la famille 1775 Tire après lui le père aussi bien que la fille. J'en ai fait un martyr, sa mort me fait chrétien: J'ai fait tout son bonheur, il veut faire le mien. C'est ainsi qu'un chrétien se venge et se courrouce. Heureuse cruauté dont la suite est si douce! 1780 Donne la main, Pauline. Apportez des liens; Immolez à vos Dieux ces deux nouveaux chrétiens: Je le suis, elle l'est, suivez votre colère.

PAULINE.

Qu'heureusement enfin je retrouve mon père! Cet heureux changement rend mon bonheur parfait.

FÉLIX.

Ma fille, il n'appartient qu'à la main qui le fait.

SÉVÈRE.

Qui ne seroit touché d'un si tendre spectacle? De pareils changements ne vont point sans miracle. Sans doute vos chrétiens, qu'on persécute en vain, Ont quelque chose en eux qui surpasse l'humain: 1790 Ils mènent une vie avec tant d'innocence, Que le ciel leur en doit quelque reconnoissance: Se relever plus forts, plus ils sont abattus, N'est pas aussi l'effet des communes vertus. Je les aimai toujours, quoi qu'on m'en ait pu dire; 1795 Je n'en vois point mourir que mon coeur n'en soupire[1327]; Et peut-être qu'un jour je les connoîtrai mieux. J'approuve cependant que chacun ait ses Dieux, Qu'il les serve à sa mode, et sans peur de la peine. Si vous êtes chrétien, ne craignez plus ma haine; 1800 Je les aime, Félix, et de leur protecteur Je n'en veux pas sur vous faire un persécuteur[1328]. Gardez votre pouvoir, reprenez-en la marque; Servez bien votre Dieu, servez notre monarque[1329]. Je perdrai mon crédit envers Sa Majesté, 1805 Ou vous verrez finir cette sévérité[1330]: Par cette injuste haine il se fait trop d'outrage.

FÉLIX.

Daigne le ciel en vous achever son ouvrage, Et pour vous rendre un jour ce que vous méritez, Vous inspirer bientôt toutes ses vérités[1331]! 1810 Nous autres, bénissons notre heureuse aventure: Allons à nos martyrs donner la sépulture, Baiser leurs corps sacrés, les mettre en digne lieu, Et faire retentir partout le nom de Dieu.

FIN DU CINQUIÈME ET DERNIER ACTE.

NOTES:

[1297] _Var._ Que tu le connois mal! tout son fait n'est que mine. (1643-56)

[1298] _Var._ Je connois avant lui la cour et ses intriques, J'en connois les détours, j'en connois les pratiques. (1643-56)

[1299] _Var._ Mais un vieux courtisan n'est pas si fort crédule. (1643-56)