Œuvres de P. Corneille, Tome 03

Part 42

Chapter 423,573 wordsPublic domain

[1267] _Var._ Et des mépris reçus son esprit indigné. (1643-56)

[1268] _Var._ J'emploierai puis après le pouvoir de Pauline. (1643-56)

[1269] _Var._ Et même sa prison n'est pas fort assurée. (1643-56)

ACTE IV.

SCÈNE PREMIÈRE.

POLYEUCTE, CLÉON, TROIS AUTRES GARDES.

POLYEUCTE.

Gardes, que me veut-on?

CLÉON.

Pauline vous demande.

POLYEUCTE. O présence, ô combat que surtout j'appréhende! Félix, dans la prison j'ai triomphé de toi, J'ai ri de ta menace, et t'ai vu sans effroi: Tu prends pour t'en venger de plus puissantes armes; Je craignois beaucoup moins tes bourreaux que ses larmes. Seigneur, qui vois ici les périls que je cours, En ce pressant besoin redouble ton secours; Et toi qui, tout sortant encor de la victoire, Regardes mes travaux du séjour de la gloire, 1090 Cher Néarque, pour vaincre un si fort ennemi, Prête du haut du ciel la main à ton ami. Gardes, oseriez-vous me rendre un bon office[1270]? Non pour me dérober aux rigueurs du supplice: Ce n'est pas mon dessein qu'on me fasse évader; 1095 Mais comme il suffira de trois à me garder, L'autre m'obligeroit d'aller querir Sévère; Je crois que sans péril on peut me satisfaire[1271]: Si j'avois pu lui dire un secret important, Il vivroit plus heureux, et je mourrois content. 1100

CLÉON.

Si vous me l'ordonnez, j'y cours en diligence[1272].

POLYEUCTE.

Sévère, à mon défaut, fera ta récompense. Va, ne perds point de temps, et reviens promptement.

CLÉON.

Je serai de retour, Seigneur, dans un moment.

SCÈNE II.

POLYEUCTE.

(Les gardes se retirent aux coins du théâtre[1273].)

Source délicieuse, en misères féconde[1274], 1105 Que voulez-vous de moi, flatteuses voluptés? Honteux attachements de la chair et du monde, Que ne me quittez-vous, quand je vous ai quittés? Allez, honneurs, plaisirs, qui me livrez la guerre: Toute votre félicité, 1110 Sujette à l'instabilité, En moins de rien tombe par terre; Et comme elle a l'éclat du verre, Elle en a la fragilité[1275].

Ainsi n'espérez pas qu'après vous je soupire: 1115 Vous étalez en vain vos charmes impuissants; Vous me montrez en vain par tout ce vaste empire Les ennemis de Dieu pompeux et florissants. Il étale à son tour des revers équitables Par qui les grands sont confondus; 1120 Et les glaives qu'il tient pendus Sur les plus fortunés coupables[1276] Sont d'autant plus inévitables, Que leurs coups sont moins attendus.

Tigre altéré de sang, Décie impitoyable[1277], 1125 Ce Dieu t'a trop longtemps abandonné les siens; De ton heureux destin vois la suite effroyable: Le Scythe va venger la Perse et les chrétiens[1278]; Encore un peu plus outre, et ton heure est venue; Rien ne t'en sauroit garantir; 1130 Et la foudre qui va partir, Toute prête à crever la nue, Ne peut plus être retenue Par l'attente du repentir.

Que cependant Félix m'immole à ta colère; 1135 Qu'un rival plus puissant éblouisse ses yeux[1279]; Qu'aux dépens de ma vie il s'en fasse beau-père, Et qu'à titre d'esclave il commande en ces lieux: Je consens, ou plutôt j'aspire à ma ruine. Monde, pour moi tu n'as plus rien[1280]: 1140 Je porte en un coeur tout chrétien Une flamme toute divine; Et je ne regarde Pauline Que comme un obstacle à mon bien.

Saintes douceurs du ciel, adorables idées, 1145 Vous remplissez un coeur qui vous peut recevoir: De vos sacrés attraits les âmes possédées Ne conçoivent plus rien qui les puisse[1281] émouvoir. Vous promettez beaucoup, et donnez davantage: Vos biens ne sont point inconstants; 1150 Et l'heureux trépas que j'attends Ne vous sert que d'un doux passage Pour nous introduire au partage Qui nous rend à jamais contents.

C'est vous, ô feu divin que rien ne peut éteindre, 1155 Qui m'allez faire voir Pauline sans la craindre. Je la vois; mais mon coeur, d'un saint zèle enflammé, N'en goûte plus l'appas dont il étoit charmé; Et mes yeux, éclairés des célestes lumières, Ne trouvent plus aux siens leurs grâces coutumières.

SCÈNE III.

POLYEUCTE, PAULINE, GARDES.

POLYEUCTE.

Madame, quel dessein vous fait me demander? Est-ce pour me combattre, ou pour me seconder? Cet effort généreux de votre amour parfaite[1282] Vient-il à mon secours, vient-il à ma défaite? Apportez-vous ici la haine, ou l'amitié, 1165 Comme mon ennemie, ou ma chère moitié?

PAULINE.

Vous n'avez point ici d'ennemi que vous-même: Seul vous vous haïssez, lorsque chacun vous aime[1283]; Seul vous exécutez tout ce que j'ai rêvé: Ne veuillez pas vous perdre, et vous êtes sauvé. 1170 A quelque extrémité que votre crime passe, Vous êtes innocent si vous vous faites grâce. Daignez considérer le sang dont vous sortez, Vos grandes actions, vos rares qualités: Chéri de tout le peuple, estimé chez le prince, 1175 Gendre du gouverneur de toute la province; Je ne vous compte à rien le nom de mon époux: C'est un bonheur pour moi qui n'est pas grand pour vous; Mais après vos exploits, après votre naissance, Après votre pouvoir, voyez notre espérance, 1180 Et n'abandonnez pas à la main d'un bourreau Ce qu'à nos justes voeux promet un sort si beau.

POLYEUCTE.

Je considère plus; je sais mes avantages, Et l'espoir que sur eux forment les grands courages: Ils n'aspirent enfin qu'à des biens passagers, 1185 Que troublent les soucis, que suivent les dangers; La mort nous les ravit, la fortune s'en joue; Aujourd'hui dans le trône, et demain dans la boue; Et leur plus haut éclat fait tant de mécontents, Que peu de vos Césars en ont joui longtemps. 1190 J'ai de l'ambition, mais plus noble et plus belle: Cette grandeur périt, j'en veux une immortelle, Un bonheur assuré, sans mesure et sans fin, Au-dessus de l'envie, au-dessus du destin. Est-ce trop l'acheter que d'une triste vie 1195 Qui tantôt, qui soudain me peut être ravie, Qui ne me fait jouir que d'un instant qui fuit, Et ne peut m'assurer de celui qui le suit?

PAULINE.

Voilà de vos chrétiens les ridicules songes; Voilà jusqu'à quel point vous charment leurs mensonges: Tout votre sang est peu pour un bonheur si doux! Mais pour en disposer, ce sang est-il à vous? Vous n'avez pas la vie ainsi qu'un héritage; Le jour qui vous la donne en même temps l'engage: Vous la devez au prince, au public, à l'État. 1205

POLYEUCTE.

Je la voudrais pour eux perdre dans un combat; Je sais quel en est l'heur, et quelle en est la gloire. Des aïeux de Décie on vante la mémoire; Et ce nom, précieux encore à vos Romains, Au bout de six cents ans lui met l'empire aux mains. Je dois ma vie au peuple, au prince, à sa couronne; Mais je la dois bien plus au Dieu qui me la donne: Si mourir pour son prince est un illustre sort, Quand on meurt pour son Dieu, quelle sera la mort!

PAULINE.

Quel Dieu!

POLYEUCTE.

Tout beau, Pauline: il entend vos paroles, Et ce n'est pas un Dieu comme vos Dieux frivoles, Insensibles et sourds, impuissants, mutilés, De bois, de marbre, ou d'or, comme vous les voulez: C'est le Dieu des chrétiens, c'est le mien, c'est le vôtre; Et la terre et le ciel n'en connoissent point d'autre, 1220

PAULINE.

Adorez-le dans l'âme, et n'en témoignez rien.

POLYEUCTE.

Que je sois tout ensemble idolâtre et chrétien!

PAULINE.

Ne feignez qu'un moment, laissez partir Sévère, Et donnez lieu d'agir aux bontés de mon père.

POLYEUCTE.

Les bontés de mon Dieu sont bien plus à chérir: 1225 Il m'ôte des périls que j'aurois pu courir, Et sans me laisser lieu de tourner en arrière, Sa faveur me couronne entrant dans la carrière; Du premier coup de vent il me conduit au port, Et sortant du baptême, il m'envoie à la mort. 1230 Si vous pouviez comprendre et le peu qu'est la vie, Et de quelles douceurs cette mort est suivie! Mais que sert de parler de ces trésors cachés A des esprits que Dieu n'a pas encor touchés?

PAULINE.

Cruel, car il est temps que ma douleur éclate, 1235 Et qu'un juste reproche accable une âme ingrate, Est-ce là ce beau feu? sont-ce là tes serments? Témoignes-tu pour moi les moindres sentiments? Je ne te parlois point de l'état déplorable Où ta mort va laisser ta femme inconsolable; 1240 Je croyois que l'amour t'en parleroit assez, Et je ne voulois pas de sentiments forcés; Mais cette amour si ferme et si bien méritée Que tu m'avois promise, et que je t'ai portée, Quand tu me veux quitter, quand tu me fais mourir, Te peut-elle arracher une larme, un soupir? Tu me quittes, ingrat, et le fais avec joie[1284]; Tu ne la caches pas, tu veux que je la voie; Et ton coeur, insensible à ces tristes appas, Se figure un bonheur où je ne serai pas! 1250 C'est donc là le dégoût qu'apporte l'hyménée? Je te suis odieuse après m'être donnée!

POLYEUCTE.

Hélas!

PAULINE.

Que cet hélas a de peine à sortir! Encor s'il commençoit un heureux repentir[1285], Que tout forcé qu'il est, j'y trouverois de charmes! 1255 Mais courage, il s'émeut, je vois couler des larmes.

POLYEUCTE.

J'en verse, et plût à Dieu qu'à force d'en verser Ce coeur trop endurci se pût enfin percer! Le déplorable état où je vous abandonne Est bien digne des pleurs que mon amour vous donne; Et si l'on peut au ciel sentir quelques douleurs[1286], J'y pleurerai pour vous l'excès de vos malheurs; Mais si, dans ce séjour de gloire et de lumière, Ce Dieu tout juste et bon peut souffrir ma prière, S'il y daigne écouter un conjugal amour, 1265 Sur votre aveuglement il répandra le jour. Seigneur, de vos bontés il faut que je l'obtienne[1287]; Elle a trop de vertus pour n'être pas chrétienne: Avec trop de mérite il vous plut la former, Pour ne vous pas connoître et ne vous pas aimer, 1270 Pour vivre des enfers esclave infortunée, Et sous leur triste joug mourir comme elle est née.

PAULINE.

Que dis-tu, malheureux? qu'oses-tu souhaiter?

POLYEUCTE.

Ce que de tout mon sang je voudrois acheter.

PAULINE.

Que plutôt....

POLYEUCTE.

C'est en vain qu'on se met en défense: Ce Dieu touche les coeurs lorsque moins on y pense. Ce bienheureux moment n'est pas encor venu; Il viendra, mais le temps ne m'en est pas connu.

PAULINE.

Quittez cette chimère, et m'aimez.

POLYEUCTE.

Je vous aime, Beaucoup moins que mon Dieu, mais bien plus que moi-même.

PAULINE.

Au nom de cet amour ne m'abandonnez pas.

POLYEUCTE.

Au nom de cet amour, daignez suivre mes pas[1288].

PAULINE.

C'est peu de me quitter, tu veux donc me séduire?

POLYEUCTE.

C'est peu d'aller au ciel, je vous y veux conduire.

PAULINE.

Imaginations!

POLYEUCTE.

Célestes vérités! 1285

PAULINE.

Étrange aveuglement!

POLYEUCTE.

Éternelles clartés!

PAULINE.

Tu préfères la mort à l'amour de Pauline!

POLYEUCTE.

Vous préférez le monde à la bonté divine!

PAULINE.

Va, cruel, va mourir: tu ne m'aimas jamais.

POLYEUCTE.

Vivez heureuse au monde, et me laissez en paix. 1290

PAULINE.

Oui, je t'y vais laisser; ne t'en mets plus en peine; Je vais....

SCÈNE IV.

POLYEUCTE, PAULINE, SÉVÈRE, FABIAN. GARDES.

PAULINE.

Mais quel dessein en ce lieu vous amène, Sévère? auroit-on cru qu'un coeur si généreux[1289] Pût venir jusqu'ici braver un malheureux?

POLYEUCTE.

Vous traitez mal, Pauline, un si rare mérite: 1295 A ma seule prière il rend cette visite. Je vous ai fait, Seigneur, une incivilité[1290], Que vous pardonnerez à ma captivité. Possesseur d'un trésor dont je n'étois pas digne, Souffrez avant ma mort que je vous le résigne[1291], 1300 Et laisse la vertu la plus rare à nos yeux Qu'une femme jamais pût recevoir des cieux Aux mains du plus vaillant et du plus honnête homme Qu'ait adoré la terre et qu'ait vu naître Rome. Vous êtes digne d'elle, elle est digne de vous; 1305 Ne la refusez pas de la main d'un époux: S'il vous a désunis, sa mort vous va rejoindre. Qu'un feu jadis si beau n'en devienne pas moindre: Rendez-lui votre coeur, et recevez sa foi; Vivez heureux ensemble, et mourez comme moi; 1310 C'est le bien qu'à tous deux Polyeucte desire. Qu'on me mène à la mort, je n'ai plus rien à dire. Allons, gardes, c'est fait.

SCÈNE V.

SÉVÈRE, PAULINE, FABIAN.

SÉVÈRE.

Dans mon étonnement, Je suis confus pour lui de son aveuglement; Sa résolution a si peu de pareilles, 1315 Qu'à peine je me fie encore à mes oreilles, Un coeur qui vous chérit (mais quel coeur assez bas Auroit pu vous connoître, et ne vous chérir pas?), Un homme aimé de vous, sitôt qu'il vous possède, Sans regret il vous quitte; il fait plus, il vous cède; 1320 Et comme si vos feux étoient un don fatal, Il en fait un présent lui-même à son rival! Certes ou les chrétiens ont d'étranges manies, Ou leurs félicités doivent être infinies, Puisque, pour y prétendre, ils osent rejeter 1325 Ce que de tout l'empire il faudroit acheter. Pour moi, si mes destins, un peu plus tôt propices, Eussent de votre hymen honoré mes services, Je n'aurois adoré que l'éclat de vos yeux, J'en aurois fait mes rois, j'en aurois fait mes Dieux; 1330 On m'auroit mis en poudre, on m'auroit mis en cendre, Avant que....

PAULINE.

Brisons là: je crains de trop entendre, Et que cette chaleur, qui sent vos premiers feux, Ne pousse quelque suite indigne de tous deux. Sévère, connoissez Pauline toute entière. 1335 Mon Polyeucte touche à son heure dernière; Pour achever de vivre il n'a plus qu'un moment: Vous en êtes la cause encor qu'innocemment. Je ne sais si votre âme, à vos desirs ouverte, Auroit osé former quelque espoir sur sa perte; 1340 Mais sachez qu'il n'est point de si cruels trépas Où d'un front assuré je ne porte mes pas, Qu'il n'est point aux enfers d'horreurs que je n'endure[1292], Plutôt que de souiller une gloire si pure, Que d'épouser un homme, après son triste sort, 1345 Qui de quelque façon soit cause de sa mort; Et si vous me croyiez d'une âme si peu saine, L'amour que j'eus pour vous tourneroit toute en haine. Vous êtes généreux; soyez-le jusqu'au bout. Mon père est en état de vous accorder tout, 1350 Il vous craint; et j'avance encor cette parole, Que s'il perd mon époux, c'est à vous qu'il l'immole; Sauvez ce malheureux, employez-vous pour lui; Faites-vous un effort pour lui servir d'appui. Je sais que c'est beaucoup que ce que je demande; 1355 Mais plus l'effort est grand, plus la gloire en est grande. Conserver un rival dont vous êtes jaloux, C'est un trait de vertu qui n'appartient qu'à vous; Et si ce n'est assez de votre renommée, C'est beaucoup qu'une femme autrefois tant aimée, 1360 Et dont l'amour peut-être encor vous peut toucher, Doive à votre grand coeur ce qu'elle a de plus cher: Souvenez-vous enfin que vous êtes Sévère. Adieu: résolvez seul ce que vous voulez faire[1293]; Si vous n'êtes pas tel que je l'ose espérer, 1365 Pour vous priser encor je le veux ignorer.

SCÈNE VI.

SÉVÈRE, FABIAN.

SÉVÈRE.

Qu'est-ce-ci, Fabian? quel nouveau coup de foudre Tombe sur mon bonheur, et le réduit en poudre? Plus je l'estime près, plus il est éloigné; Je trouve tout perdu quand je crois tout gagné; 1370 Et toujours la fortune, à me nuire obstinée, Tranche mon espérance aussitôt qu'elle est née: Avant qu'offrir des voeux je reçois des refus; Toujours triste, toujours et honteux et confus De voir que lâchement elle ait osé renaître, 1375 Qu'encor plus lâchement elle ait osé paroître, Et qu'une femme enfin dans la calamité[1294] Me fasse des leçons de générosité. Votre belle âme est haute autant que malheureuse, Mais elle est inhumaine autant que généreuse, 1380 Pauline, et vos douleurs avec trop de rigueur D'un amant tout à vous tyrannisent le coeur. C'est donc peu de vous perdre, il faut que je vous donne, Que je serve un rival lorsqu'il vous abandonne, Et que par un cruel et généreux effort, 1385 Pour vous rendre en ses mains, je l'arrache à la mort.

FABIAN.

Laissez à son destin cette ingrate famille; Qu'il accorde, s'il veut, le père avec la fille, Polyeucte et Félix, l'épouse avec l'époux. D'un si cruel effort quel prix espérez-vous? 1390

SÉVÈRE.

La gloire de montrer à cette âme si belle Que Sévère l'égale, et qu'il est digne d'elle; Qu'elle m'étoit bien due, et que l'ordre des cieux En me la refusant m'est trop injurieux.

FABIAN.

Sans accuser le sort ni le ciel d'injustice, 1395 Prenez garde au péril qui suit un tel service: Vous hasardez beaucoup, Seigneur, pensez-y bien. Quoi? vous entreprenez de sauver un chrétien! Pouvez-vous ignorer pour cette secte impie Quelle est et fut toujours la haine de Décie? 1400 C'est un crime vers lui si grand, si capital, Qu'à votre faveur même il peut être fatal.

SÉVÈRE.

Cet avis seroit bon pour quelque âme commune. S'il tient entre ses mains ma vie et ma fortune, Je suis encor Sévère, et tout ce grand pouvoir 1405 Ne peut rien sur ma gloire, et rien sur mon devoir. Ici l'honneur m'oblige, et j'y veux satisfaire; Qu'après le sort se montre ou propice ou contraire, Comme son naturel est toujours inconstant, Périssant glorieux, je périrai content. 1410 Je te dirai bien plus, mais avec confidence: La secte des chrétiens n'est pas ce que l'on pense; On les hait; la raison, je ne la connois point, Et je ne vois Décie injuste qu'en ce point. Par curiosité j'ai voulu les connoître: 1415 On les tient pour sorciers dont l'enfer est le maître, Et sur cette croyance on punit du trépas Des mystères secrets que nous n'entendons pas; Mais Cérès Éleusine et la Bonne Déesse Ont leurs secrets, comme eux, à Rome et dans la Grèce; Encore impunément nous souffrons en tous lieux, Leur Dieu seul excepté, toutes sortes de Dieux: Tous les monstres d'Égypte ont leurs temples dans Rome; Nos aïeux à leur gré faisoient un Dieu d'un homme; Et leur sang parmi nous conservant leurs erreurs, 1425 Nous remplissons le ciel de tous nos empereurs; Mais à parler sans fard de tant d'apothéoses, L'effet est bien douteux de ces métamorphoses. Les chrétiens n'ont qu'un Dieu, maître absolu de tout, De qui le seul vouloir fait tout ce qu'il résout; 1430 Mais si j'ose entre nous dire ce qui me semble, Les nôtres bien souvent s'accordent mal ensemble; Et me dût leur colère écraser à tes yeux, Nous en avons beaucoup pour être de vrais Dieux[1295]. Enfin chez les chrétiens les moeurs sont innocentes, Les vices détestés, les vertus florissantes; Ils font des voeux pour nous qui les persécutons[1296]; Et depuis tant de temps que nous les tourmentons, Les a-t-on vus mutins? les a-t-on vus rebelles? Nos princes ont-ils eu des soldats plus fidèles? 1440 Furieux dans la guerre, ils souffrent nos bourreaux, Et lions au combat, ils meurent en agneaux. J'ai trop de pitié d'eux pour ne les pas défendre. Allons trouver Félix; commençons par son gendre; Et contentons ainsi, d'une seule action, 1445 Et Pauline, et ma gloire, et ma compassion.

FIN DU QUATRIÈME ACTE.

NOTES:

[1270] _Var._ [Gardes, oseriez-vous me rendre un bon office?] CLÉON. Nous n'osons plus, Seigneur, vous rendre aucun service. POL. Je ne vous parle pas de me faire évader. (1643-56)

[1271] _Var._ Je crois que sans péril cela se peut bien faire. (1643-56)

[1272] _Var._ Puisque c'est pour Sévère, à tout je me dispense. POL. Lui-même, à mon défaut, fera ta récompense. Le plus tôt vaut le mieux; va donc, et promptement. CLÉON. J'y cours, et vous m'aurez ici dans un moment. (1643-56)

[1273] _Var._ POLYEUCTE, _seul_, _ses gardes s'étant retirés aux coins du théâtre_. (1643-56)

[1274] Cette figure rappelle ces vers de Lucrèce (livre IV, vers 1129 et 1130):

.... _Medio de fonte leporum Surgit amari aliquid, quod in ipsis floribus angat._

[1275] «J'ai ouï dire souvent à M. Corneille qu'il avoit fait, dans son _Polyeucte_, au sujet de la Fortune, ces deux vers si célèbres:

Et comme elle a l'éclat du verre, Elle en a la fragilité,

sans savoir qu'ils fussent de M. Godeau, évêque de Vence; car ils sont originairement de M. Godeau, qui les avoit faits, dans son _Ode_ au cardinal de Richelieu, quinze ans avant que M. Corneille les eût faits dans son _Polyeucte_. Il est assez ordinaire de se rencontrer ainsi dans la pensée et dans l'expression des autres.» (Observation de Ménage, p. 116 des _Poésies de Malherbe avec les Observations de Ménage_, _segonde édition_, 1689, in-12.) Ménage, comme le fait remarquer M. Taschereau, cite ici de mémoire. La pièce de Godeau, fort louangeuse, il est vrai, pour le cardinal de Richelieu, est toutefois intitulée: _Au Roy. Ode._ Elle est in-4º. On lit à la fin de la trente-troisième strophe:

Mais leur gloire tombe par terre, Et comme elle a l'éclat du verre, Elle en a la fragilité.

Publius Syrus avait dit:

_Fortuna vitrea est; tum quum splendet, frangitur._

[1276] _Var._ Dessus ces illustres coupables[1276-a]. (1643-56)

[1276-a] On a rapproché de cet endroit les vers bien connus d'Horace (livre III, ode 1, vers 17 et 18):

_Destrictus ensis cui super impia Cervice pendet...._

[1277] _Var._ Tigre affamé de sang, Décie impitoyable. (1643-48 in-4º)

[1278] L'empereur Décius périt, comme l'on sait, dans sa guerre contre les Goths.

[1279] _Var._ Qu'un rival plus puissant lui donne dans les yeux. (1643-56)

[1280] _Var._ Vains appas, vous ne m'êtes rien. (1643-56)

[1281] L'édition de 1682 porte, par erreur, _qui le puisse_, pour _qui les puisse_.

[1282] _Var._ Et l'effort généreux de cette amour parfaite Vient-il à mon secours, ou bien à ma défaite? (1643-56)

[1283] _Var._ Vous seul vous haïssez, lorsque chacun vous aime; Vous seul exécutez tout ce que j'ai rêvé. (1643-56)

[1284] _Var._ Tu me quittes, ingrat, et mêmes avec joie. (1643-56)

[1285] _Var._ Encore s'il marquoit un heureux repentir. (1643-56)

[1286] _Var._ Et si l'on peut au ciel emporter des douleurs, J'en emporte de voir l'excès de vos malheurs. (1643-56)

[1287] Voyez la Notice de _Polyeucte_, p. 468.