Œuvres de P. Corneille, Tome 03
Part 41
Que de soucis flottants, que de confus nuages Présentent à mes yeux d'inconstantes images! Douce tranquillité, que je n'ose espérer, Que ton divin rayon tarde à les éclairer! Mille agitations, que mes troubles produisent[1238], 725 Dans mon coeur ébranlé tour à tour se détruisent: Aucun espoir n'y coule où j'ose persister; Aucun effroi n'y règne où j'ose m'arrêter. Mon esprit, embrassant tout ce qu'il s'imagine, Voit tantôt mon bonheur, et tantôt ma ruine[1239], 730 Et suit leur vaine idée avec si peu d'effet[1240], Qu'il ne peut espérer ni craindre tout à fait. Sévère incessamment brouille ma fantaisie: J'espère en sa vertu, je crains sa jalousie; Et je n'ose penser que d'un oeil bien égal 735 Polyeucte en ces lieux puisse voir son rival. Comme entre deux rivaux la haine est naturelle, L'entrevue aisément se termine en querelle: L'un voit aux mains d'autrui ce qu'il croit mériter, L'autre un désespéré qui peut trop attenter[1241]. 740 Quelque haute raison qui règle leur courage, L'un conçoit de l'envie, et l'autre de l'ombrage; La honte d'un affront, que chacun d'eux croit voir Ou de nouveau reçue[1242], ou prête à recevoir, Consumant dès l'abord toute leur patience, 745 Forme de la colère et de la défiance, Et saisissant ensemble et l'époux et l'amant, En dépit d'eux les livre à leur ressentiment. Mais que je me figure une étrange chimère, Et que je traite mal Polyeucte et Sévère! 750 Comme si la vertu de ces fameux rivaux Ne pouvoit s'affranchir de ces communs défauts! Leurs âmes à tous deux d'elles-mêmes maîtresses Sont d'un ordre trop haut pour de telles bassesses. Ils se verront au temple en hommes généreux; 755 Mais las! ils se verront, et c'est beaucoup pour eux. Que sert à mon époux d'être dans Mélitène, Si contre lui Sévère arme l'aigle romaine, Si mon père y commande, et craint ce favori, Et se repent déjà du choix de mon mari? 760 Si peu que j'ai d'espoir ne luit qu'avec contrainte; En naissant il avorte, et fait place à la crainte; Ce qui doit l'affermir sert à le dissiper. Dieux! faites que ma peur puisse enfin se tromper!
SCÈNE II
PAULINE, STRATONICE.
PAULINE.
Mais sachons-en l'issue. Eh bien! ma Stratonice, 765 Comment s'est terminé ce pompeux sacrifice? Ces rivaux généreux au temple se sont vus?
STRATONICE.
Ah! Pauline!
PAULINE.
Mes voeux ont-ils été déçus? J'en vois sur ton visage[1243] une mauvaise marque. Se sont-ils querellés?
STRATONICE.
Polyeucte, Néarque, 770 Les chrétiens....
PAULINE.
Parle donc: les chrétiens....
STRATONICE.
Je ne puis.
PAULINE.
Tu prépares mon âme à d'étranges ennuis.
STRATONICE.
Vous n'en sauriez avoir une plus juste cause.
PAULINE.
L'ont-ils assassiné?
STRATONICE.
Ce seroit peu de chose. Tout votre songe est vrai, Polyeucte n'est plus.... 775
PAULINE.
Il est mort!
STRATONICE.
Non, il vit; mais, ô pleurs superflus! Ce courage si grand, cette âme si divine, N'est plus digne du jour, ni digne de Pauline. Ce n'est plus cet époux si charmant à vos yeux; C'est l'ennemi commun de l'État et des Dieux, 780 Un méchant, un infâme, un rebelle, un perfide, Un traître, un scélérat, un lâche, un parricide, Une peste exécrable à tous les gens de bien, Un sacrilége impie: en un mot, un chrétien[1244].
PAULINE.
Ce mot auroit suffi sans ce torrent d'injures. 785
STRATONICE.
Ces titres aux chrétiens sont-ce des impostures?
PAULINE.
Il est ce que tu dis, s'il embrasse leur foi; Mais il est mon époux, et tu parles à moi.
STRATONICE.
Ne considérez plus que le Dieu qu'il adore.
PAULINE.
Je l'aimai par devoir: ce devoir dure encore. 790
STRATONICE.
Il vous donne à présent sujet de le haïr: Qui trahit tous nos Dieux auroit pu vous trahir[1245].
PAULINE.
Je l'aimerois encor, quand il m'auroit trahie; Et si de tant d'amour tu peux être ébahie[1246], Apprends que mon devoir ne dépend point du sien: 795 Qu'il y manque, s'il veut; je dois faire le mien. Quoi? s'il aimoit ailleurs, serois-je dispensée[1247] A suivre, à son exemple, une ardeur insensée? Quelque chrétien qu'il soit, je n'en ai point d'horreur; Je chéris sa personne, et je hais son erreur. 800 Mais quel ressentiment en témoigne mon père?
STRATONICE.
Une secrète rage, un excès de colère, Malgré qui toutefois un reste d'amitié Montre pour Polyeucte encor quelque pitié. Il ne veut point sur lui faire agir sa justice, 805 Que du traître Néarque il n'ait vu le supplice.
PAULINE.
Quoi? Néarque en est donc?
STRATONICE.
Néarque l'a séduit: De leur vieille amitié c'est là l'indigne fruit. Ce perfide tantôt, en dépit de lui-même, L'arrachant de vos bras, le traînoit au baptême. 810 Voilà ce grand secret et si mystérieux Que n'en pouvoit tirer votre amour curieux.
PAULINE.
Tu me blâmois alors d'être trop importune.
STRATONICE.
Je ne prévoyois pas une telle infortune.
PAULINE.
Avant qu'abandonner mon âme à mes douleurs, 815 Il me faut essayer la force de mes pleurs: En qualité de femme ou de fille, j'espère Qu'ils vaincront un époux, ou fléchiront un père. Que si sur l'un et l'autre ils manquent de pouvoir, Je ne prendrai conseil que de mon désespoir. 820 Apprends-moi cependant ce qu'ils ont fait au temple.
STRATONICE.
C'est une impiété qui n'eut jamais d'exemple; Je ne puis y penser sans frémir à l'instant, Et crains de faire un crime en vous la racontant. Apprenez en deux mots leur brutale insolence. 825 Le prêtre avoit à peine obtenu du silence, Et devers l'orient assuré son aspect, Qu'ils ont fait éclater leur manque de respect[1248]. A chaque occasion de la cérémonie, A l'envi l'un et l'autre étaloit sa manie, 830 Des mystères sacrés hautement se moquoit, Et traitoit de mépris les Dieux qu'on invoquoit. Tout le peuple en murmure, et Félix s'en offense; Mais tous deux s'emportant[1249] à plus d'irrévérence: «Quoi? lui dit Polyeucte en élevant sa voix, 835 Adorez-vous des Dieux ou de pierre ou de bois?» Ici dispensez-moi du récit des blasphèmes Qu'ils ont vomis tous deux contre Jupiter mêmes. L'adultère et l'inceste en étoient les plus doux. «Oyez, dit-il ensuite, oyez, peuple, oyez tous[1250]. 840 Le Dieu de Polyeucte et celui de Néarque De la terre et du ciel est l'absolu monarque, Seul être indépendant, seul maître du destin[1251], Seul principe éternel, et souveraine fin. C'est ce Dieu des chrétiens qu'il faut qu'on remercie 845 Des victoires qu'il donne à l'empereur Décie; Lui seul tient en sa main le succès des combats; Il le veut élever, il le peut mettre à bas[1252]; Sa bonté, son pouvoir, sa justice est immense; C'est lui seul qui punit, lui seul qui récompense. 850 Vous adorez en vain des monstres impuissants.» Se jetant à ces mots sur le vin et l'encens, Après en avoir mis les saints vases par terre, Sans crainte de Félix, sans crainte du tonnerre, D'une fureur pareille ils courent à l'autel. 855 Cieux! a-t-on va jamais, a-t-on rien vu de tel? Du plus puissant des Dieux nous voyons la statue Par une main impie à leurs pieds abattue, Les mystères troublés, le temple profané, La fuite et les clameurs d'un peuple mutiné, 860 Qui craint d'être accablé sous le courroux céleste. Félix.... Mais le voici qui vous dira le reste.
PAULINE.
Que son visage est sombre et plein d'émotion! Qu'il montre de tristesse et d'indignation!
SCÈNE III.
FÉLIX, PAULINE, STRATONICE.
FÉLIX.
Une telle insolence avoir osé paroître! 865 En public! à ma vue! il en mourra, le traître.
PAULINE.
Souffrez que votre fille embrasse vos genoux.
FÉLIX.
Je parle de Néarque, et non de votre époux. Quelque indigne qu'il soit de ce doux nom de gendre, Mon âme lui conserve un sentiment plus tendre: 870 La grandeur de son crime et de mon déplaisir N'a pas éteint l'amour qui me l'a fait choisir.
PAULINE.
Je n'attendois pas moins de la bonté d'un père.
FÉLIX.
Je pouvois l'immoler à ma juste colère; Car vous n'ignorez pas à quel comble d'horreur 875 De son audace impie a monté la fureur; Vous l'avez pu savoir du moins de Stratonice.
PAULINE.
Je sais que de Néarque il doit voir le supplice.
FÉLIX.
Du conseil qu'il doit prendre il sera mieux instruit, Quand il verra punir celui qui l'a séduit. 880 Au spectacle sanglant d'un ami qu'il faut suivre, La crainte de mourir et le desir de vivre Ressaisissent une âme avec tant de pouvoir, Que qui voit le trépas cesse de le vouloir. L'exemple touche plus que ne fait la menace: 885 Cette indiscrète ardeur tourne bientôt en glace, Et nous verrons bientôt son coeur inquiété[1253] Me demander pardon de tant d'impiété.
PAULINE.
Vous pouvez espérer qu'il change de courage?
FÉLIX.
Aux dépens de Néarque il doit se rendre sage. 890
PAULINE.
Il le doit; mais, hélas! où me renvoyez-vous, Et quels tristes hasards ne court point mon époux, Si de son inconstance il faut qu'enfin j'espère Le bien que j'espérois de la bonté d'un père?
FÉLIX.
Je vous en fais trop voir, Pauline, à consentir[1254] 895 Qu'il évite la mort par un prompt repentir. Je devois même peine à des crimes semblables[1255]; Et mettant différence entre ces deux coupables, J'ai trahi la justice à l'amour paternel; Je me suis fait pour lui moi-même criminel; 900 Et j'attendois de vous, au milieu de vos craintes, Plus de remercîments que je n'entends de plaintes.
PAULINE.
De quoi remercier qui ne me donne rien? Je sais quelle est l'humeur et l'esprit d'un chrétien: Dans l'obstination jusqu'au bout il demeure; 905 Vouloir son repentir, c'est ordonner qu'il meure.
FÉLIX.
Sa grâce est en sa main, c'est à lui d'y rêver.
PAULINE.
Faites-la toute entière.
FÉLIX.
Il la peut achever.
PAULINE.
Ne l'abandonnez pas aux fureurs de sa secte.
FÉLIX.
Je l'abandonne aux lois, qu'il faut que je respecte. 910
PAULINE.
Est-ce ainsi que d'un gendre un beau-père est l'appui?
FÉLIX.
Qu'il fasse autant pour soi comme je fais pour lui.
PAULINE.
Mais il est aveuglé.
FÉLIX.
Mais il se plaît à l'être: Qui chérit son erreur ne la veut pas connoître.
PAULINE.
Mon père, au nom des Dieux....
FÉLIX.
Ne les réclamez pas, Ces Dieux dont l'intérêt demande son trépas.
PAULINE.
Ils écoutent nos voeux.
FÉLIX.
Eh bien! qu'il leur en fasse.
PAULINE.
Au nom de l'Empereur dont vous tenez la place....
FÉLIX.
J'ai son pouvoir en main; mais s'il me l'a commis, C'est pour le déployer contre ses ennemis. 920
PAULINE.
Polyeucte l'est-il?
FÉLIX.
Tous chrétiens sont rebelles.
PAULINE.
N'écoutez point pour lui ces maximes cruelles: En épousant Pauline il s'est fait votre sang.
FÉLIX.
Je regarde sa faute, et ne vois plus son rang[1256]. Quand le crime d'État se mêle au sacrilége[1257], 925 Le sang ni l'amitié n'ont plus de privilége.
PAULINE.
Quel excès de rigueur!
FÉLIX.
Moindre que son forfait.
PAULINE.
O de mon songe affreux trop véritable effet! Voyez-vous qu'avec lui vous perdez votre fille[1258]?
FÉLIX.
Les Dieux et l'Empereur sont plus que ma famille. 930
PAULINE.
La perte de tous deux ne vous peut arrêter!
FÉLIX.
J'ai les Dieux et Décie ensemble à redouter. Mais nous n'avons encore à craindre rien de triste: Dans son aveuglement pensez-vous qu'il persiste? S'il nous sembloit tantôt courir à son malheur, 935 C'est d'un nouveau chrétien la première chaleur.
PAULINE.
Si vous l'aimez encor, quittez cette espérance, Que deux fois en un jour il change de croyance: Outre que les chrétiens ont plus de dureté, Vous attendez de lui trop de légèreté. 940 Ce n'est point une erreur avec le lait sucée[1259], Que sans l'examiner son âme ait embrassée[1260]: Polyeucte est chrétien, parce qu'il l'a voulu, Et vous portoit au temple un esprit résolu. Vous devez présumer de lui comme du reste: 945 Le trépas n'est pour eux ni honteux ni funeste; Ils cherchent de la gloire à mépriser nos Dieux[1261]; Aveugles pour la terre, ils aspirent aux cieux; Et croyant que la mort leur en ouvre la porte, Tourmentés, déchirés, assassinés, n'importe, 950 Les supplices leur sont ce qu'à nous les plaisirs, Et les mènent au but où tendent leurs desirs: La mort la plus infâme, ils l'appellent martyre.
FÉLIX.
Eh bien donc! Polyeucte aura ce qu'il désire: N'en parlons plus.
PAULINE.
Mon père....
SCÈNE IV.
FÉLIX, ALBIN, PAULINE, STRATONICE.
FÉLIX.
Albin, en est-ce fait?
ALBIN.
Oui, Seigneur, et Néarque a payé son forfait.
FÉLIX.
Et notre Polyeucte a vu trancher sa vie?
ALBIN.
Il l'a vu, mais, hélas! avec un oeil d'envie. Il brûle de le suivre, au lieu de reculer; Et son coeur s'affermit, au lieu de s'ébranler. 960
PAULINE.
Je vous le disois bien. Encore un coup, mon père, Si jamais mon respect a pu vous satisfaire, Si vous l'avez prisé, si vous l'avez chéri....
FÉLIX.
Vous aimez trop, Pauline, un indigne mari.
PAULINE.
Je l'ai de votre main: mon amour est sans crime; 965 Il est de votre choix la glorieuse estime; Et j'ai, pour l'accepter, éteint le plus beau feu[1262] Qui d'une âme bien née ait mérité l'aveu. Au nom de cette aveugle et prompte obéissance Que j'ai toujours rendue aux lois de la naissance, 970 Si vous avez pu tout sur moi, sur mon amour, Que je puisse sur vous quelque chose à mon tour! Par ce juste pouvoir à présent trop à craindre, Par ces beaux sentiments qu'il m'a fallu contraindre, Ne m'ôtez pas vos dons: ils sont chers à mes yeux, 975 Et m'ont assez coûté pour m'être précieux.
FÉLIX.
Vous m'importunez trop: bien que j'aye un coeur tendre[1263], Je n'aime la pitié qu'au prix que j'en veux prendre; Employez mieux l'effort de vos justes douleurs: Malgré moi m'en toucher, c'est perdre et temps et pleurs; J'en veux être le maître, et je veux bien qu'on sache Que je la désavoue alors qu'on me l'arrache. Préparez-vous à voir ce malheureux chrétien, Et faites votre effort quand j'aurai fait le mien. Allez: n'irritez plus un père qui vous aime, 985 Et tâchez d'obtenir votre époux de lui-même. Tantôt jusqu'en ce lieu je le ferai venir[1264]: Cependant quittez-nous, je veux l'entretenir.
PAULINE.
De grâce, permettez....
FÉLIX.
Laissez-nous seuls, vous dis-je: Votre douleur m'offense autant qu'elle m'afflige. 990 A gagner Polyeucte appliquez tous vos soins; Vous avancerez plus en m'importunant moins.
SCÈNE V.
FÉLIX, ALBIN.
FÉLIX.
Albin, comme est-il mort?
ALBIN.
En brutal, en impie, En bravant les tourments, en dédaignant la vie, Sans regret, sans murmure, et sans étonnement, 995 Dans l'obstination et l'endurcissement, Comme un chrétien enfin, le blasphème à la bouche.
FÉLIX.
Et l'autre?
ALBIN.
Je l'ai dit déjà, rien ne le touche. Loin d'en être abattu, son coeur en est plus haut; On l'a violenté pour quitter l'échafaud. 1000 Il est dans la prison où je l'ai vu conduire; Mais vous êtes bien loin encor de le réduire[1265].
FÉLIX.
Que je suis malheureux!
ALBIN.
Tout le monde vous plaint.
FÉLIX.
On ne sait pas les maux dont mon coeur est atteint: De pensers sur pensers mon âme est agitée, 1005 De soucis sur soucis elle est inquiétée; Je sens l'amour, la haine, et la crainte, et l'espoir, La joie et la douleur tour à tour l'émouvoir; J'entre en des sentiments qui ne sont pas croyables: J'en ai de violents, j'en ai de pitoyables, 1010 J'en ai de généreux qui n'oseroient agir, J'en ai même de bas, et qui me font rougir. J'aime ce malheureux que j'ai choisi pour gendre, Je hais l'aveugle erreur qui le vient de surprendre; Je déplore sa perte, et le voulant sauver, 1015 J'ai la gloire des Dieux ensemble à conserver; Je redoute leur foudre et celui de Décie; Il y va de ma charge, il y va de ma vie: Ainsi tantôt pour lui je m'expose au trépas[1266], Et tantôt je le perds pour ne me perdre pas. 1020
ALBIN.
Décie excusera l'amitié d'un beau-père; Et d'ailleurs Polyeucte est d'un sang qu'on révère.
FÉLIX.
A punir les chrétiens son ordre est rigoureux; Et plus l'exemple est grand, plus il est dangereux. On ne distingue point quand l'offense est publique; 1025 Et lorsqu'on dissimule un crime domestique, Par quelle autorité peut-on, par quelle loi, Châtier en autrui ce qu'on souffre chez soi?
ALBIN.
Si vous n'osez avoir d'égard à sa personne, Écrivez à Décie afin qu'il en ordonne. 1030
FÉLIX.
Sévère me perdroit, si j'en usois ainsi: Sa haine et son pouvoir font mon plus grand souci. Si j'avois différé de punir un tel crime, Quoiqu'il soit généreux, quoiqu'il soit magnanime, Il est homme, et sensible, et je l'ai dédaigné; 1035 Et de tant de mépris son esprit indigné[1267], Que met au désespoir cet hymen de Pauline, Du courroux de Décie obtiendroit ma ruine. Pour venger un affront tout semble être permis, Et les occasions tentent les plus remis. 1040 Peut-être, et ce soupçon n'est pas sans apparence, Il rallume en son coeur déjà quelque espérance; Et croyant bientôt voir Polyeucte puni, Il rappelle un amour à grand'peine banni. Juge si sa colère, en ce cas implacable, 1045 Me feroit innocent de sauver un coupable, Et s'il m'épargneroit, voyant par mes bontés Une seconde fois ses desseins avortés. Te dirai-je un penser indigne, bas et lâche? Je l'étouffe, il renaît; il me flatte, et me fâche: 1050 L'ambition toujours me le vient présenter, Et tout ce que je puis, c'est de le détester. Polyeucte est ici l'appui de ma famille; Mais si, par son trépas, l'autre épousoit ma fille, J'acquerrois bien par là de plus puissants appuis, 1055 Qui me mettroient plus haut cent fois que je ne suis. Mon coeur en prend par force une maligne joie; Mais que plutôt le ciel à tes yeux me foudroie, Qu'à des pensers si bas je puisse consentir, Que jusque-là ma gloire ose se démentir! 1060
ALBIN.
Votre coeur est trop bon, et votre âme trop haute. Mais vous résolvez-vous à punir cette faute?
FÉLIX.
Je vais dans la prison faire tout mon effort A vaincre cet esprit par l'effroi de la mort; Et nous verrons après ce que pourra Pauline[1268]. 1065
ALBIN.
Que ferez-vous enfin, si toujours il s'obstine?
FÉLIX.
Ne me presse point tant: dans un tel déplaisir Je ne puis que résoudre, et ne sais que choisir.
ALBIN.
Je dois vous avertir, en serviteur fidèle, Qu'en sa faveur déjà la ville se rebelle, 1070 Et ne peut voir passer par la rigueur des lois Sa dernière espérance et le sang de ses rois. Je tiens sa prison même assez mal assurée[1269]: J'ai laissé tout autour une troupe éplorée; Je crains qu'on ne la force.
FÉLIX.
Il faut donc l'en tirer, 1075 Et l'amener ici pour nous en assurer.
ALBIN.
Tirez-l'en donc vous-même, et d'un espoir de grâce Apaisez la fureur de cette populace.
FÉLIX.
Allons, et s'il persiste à demeurer chrétien, Nous en disposerons sans qu'elle en sache rien. 1080
FIN DU TROISIÈME ACTE.
NOTES:
[1238] _Var._ Mille pensers divers, que mes troubles produisent, Dans mon coeur incertain à l'envi se détruisent: Nul espoir ne me flatte où j'ose persister; Nulle peur ne m'effraye où j'ose m'arrêter. (1643-56)
[1239] _Var._ Veut tantôt mon bonheur, et tantôt ma ruine. (1643 et 48 in-4º)
[1240] _Var._ L'un et l'autre le frappe avec si peu d'effet. (1643-56)
[1241] _Var._ L'autre un désespéré qui le lui veut ôter. (1643-56)
[1242] On lit: «_Ont_ de nouveau reçue,» dans les éditions de 1663 et de 1664.
[1243] On lit: «sur _son_ visage,» dans les éditions de 1648-54 et de 1656.
[1244] Dans sa _Pratique du théâtre_ (nouveau chapitre manuscrit du livre VI), l'abbé d'Aubignac fait la remarque suivante: «Dans le _Polyeucte_ de Corneille.... Stratonice, qui n'est qu'une simple suivante, et quelques autres acteurs font plusieurs discours en faveur de la religion des païens et disent une infinité d'injures contre le christianisme, qu'ils ne traitent que de crimes et d'extravagances, et l'auteur n'introduit aucun acteur capable d'y répondre et d'en détruire la fausseté; cela fit un si mauvais effet que feu M. le cardinal de Richelieu ne le put jamais approuver.»
[1245] _Var._ Qui trahit bien les Dieux auroit pu vous trahir. (1643-56)
[1246] _Var._ Et si de cette amour tu peux être ébahie. (1643-56)
[1247] Voyez tome I, p. 208, note 692.
[1248] _Var._ Que l'on s'est aperçu de leur peu de respect. (1643-56)
[1249] Les éditions de 1643-63 donnent: «s'emportants,» avec une _s_.
[1250] _Var._ Oyez, Félix, suit-il, oyez, peuple, oyez, tous. (1643-56)
[1251] _Var._ Seul maître du destin, seul être indépendant, Substance qui jamais ne reçoit d'accident. (1643-56)
[1252] _Var._ Il le veut élever, il le peut mettre bas. (1643-63)
[1253] _Var._ N'en ayez plus l'esprit si fort inquiété: Il se repentira de son impiété. PAUL. Quoi? vous espérez donc qu'il change de courage? (1643-56)
[1254] _Var._ Je lui fais trop de grâce encor de consentir. (1643-56)
[1255] _Var._ La même peine est due à des crimes semblables. (1643-56)
[1256] L'édition de 1648 in-4º donne, par erreur, _son sang_, pour _son rang_.
[1257] _Var._ Où le crime d'État se mêle au sacrilége. (1643-56)
[1258] _Var._ Voyez qu'avecque lui vous perdez votre fille. (1643-56)
[1259] Toutes les éditions portent _succée_.
[1260] _Var._ Que sans examiner son âme ait embrassée. (1643-64)
[1261] _Var._ Ils cherchent de la gloire à mépriser les Dieux. (1643-64 in-8º) _Var._ Ils cherchent de la gloire à mépriser des Dieux. (1664 in-12)
[1262] _Var._ Et j'ai, pour l'accepter, éteint les plus beaux feux Qui d'une âme bien née aient mérité les voeux. (1643-56)
[1263] _Var._ Vous m'importunez trop. PAUL. Dieux! que viens-je d'entendre? FÉL. [Je n'aime la pitié qu'au prix que j'en veux prendre:] Par tant de vains efforts malgré moi m'en toucher, C'est perdre avec le temps des pleurs à me fâcher. Vous m'en avez donné, mais je veux bien qu'on sache. (1643-56)
[1264] _Var._ Tantôt jusques ici je le ferai venir. (1643-56)
[1265] _Var._ Mais vous n'êtes pas prêt encor de le réduire. (1643-56)
[1266] _Var._ Aussi tantôt pour lui je m'expose au trépas. (1655)