Œuvres de P. Corneille, Tome 03
Part 39
Vous ne m'étonnez point: la pitié qui me blesse 85 Sied bien aux plus grands coeurs, et n'a point de foiblesse[1183]. Sur mes pareils, Néarque, un bel oeil est bien fort: Tel craint de le fâcher qui ne craint pas la mort; Et s'il faut affronter les plus cruels supplices, Y trouver des appas, en faire mes délices, 90 Votre Dieu, que je n'ose encor nommer le mien, M'en donnera la force en me faisant chrétien.
NÉARQUE.
Hâtez-vous donc de l'être.
POLYEUCTE.
Oui, j'y cours, cher Néarque, Je brûle d'en porter la glorieuse marque; Mais Pauline s'afflige, et ne peut consentir, 95 Tant ce songe la trouble! à me laisser sortir.
NÉARQUE.
Votre retour pour elle en aura plus de charmes; Dans une heure au plus tard vous essuierez ses larmes; Et l'heur de vous revoir lui semblera plus doux, Plus elle aura pleuré pour un si cher époux. 100 Allons, on nous attend.
POLYEUCTE.
Apaisez donc sa crainte, Et calmez la douleur dont son âme est atteinte. Elle revient.
NÉARQUE.
Fuyez.
POLYEUCTE.
Je ne puis.
NÉARQUE.
Il le faut: Fuyez un ennemi qui sait votre défaut, Qui le trouve aisément, qui blesse par la vue, 105 Et dont le coup mortel vous plaît quand il vous tue.
SCÈNE II.
POLYEUCTE, NÉARQUE, PAULINE, STRATONICE.
POLYEUCTE.
Fuyons, puisqu'il le faut. Adieu, Pauline; adieu: Dans une heure au plus tard je reviens en ce lieu.
PAULINE.
Quel sujet si pressant à sortir vous convie? Y va-t-il de l'honneur? y va-t-il de la vie? 110
POLYEUCTE.
Il y va de bien plus.
PAULINE.
Quel est donc ce secret?
POLYEUCTE.
Vous le saurez un jour: je vous quitte à regret; Mais enfin il le faut.
PAULINE.
Vous m'aimez?
POLYEUCTE.
Je vous aime, Le ciel m'en soit témoin, cent fois plus que moi-même; Mais....
PAULINE.
Mais mon déplaisir ne vous peut émouvoir! 115 Vous avez des secrets que je ne puis savoir! Quelle preuve d'amour! Au nom de l'hyménée, Donnez à mes soupirs cette seule journée.
POLYEUCTE.
Un songe vous fait peur!
PAULINE.
Ses présages sont vains, Je le sais; mais enfin je vous aime, et je crains. 120
POLYEUCTE.
Ne craignez rien de mal pour une heure d'absence. Adieu: vos pleurs sur moi prennent trop de puissance; Je sens déjà mon coeur prêt à se révolter, Et ce n'est qu'en fuyant que j'y puis résister.
SCÈNE III.
PAULINE, STRATONICE.
PAULINE.
Va, néglige mes pleurs, cours, et te précipite 125 Au-devant de la mort que les Dieux m'ont prédite; Suis cet agent fatal de tes mauvais destins, Qui peut-être te livre aux mains des assassins. Tu vois, ma Stratonice, en quel siècle nous sommes[1184]: Voilà notre pouvoir sur les esprits des hommes; 130 Voilà ce qui nous reste, et l'ordinaire effet De l'amour qu'on nous offre, et des voeux qu'on nous fait. Tant qu'ils ne sont qu'amants, nous sommes souveraines, Et jusqu'à la conquête ils nous traitent de reines[1185]; Mais après l'hyménée ils sont rois à leur tour. 135
STRATONICE.
Polyeucte pour vous ne manque point d'amour; S'il ne vous traite ici d'entière confidence, S'il part malgré vos pleurs, c'est un trait de prudence; Sans vous en affliger, présumez avec moi Qu'il est plus à propos qu'il vous cèle pourquoi; 140 Assurez-vous sur lui qu'il en a juste cause. Il est bon qu'un mari nous cache quelque chose, Qu'il soit quelquefois libre, et ne s'abaisse pas A nous rendre toujours compte de tous ses pas. On n'a tous deux qu'un coeur qui sent mêmes traverses; Mais ce coeur a pourtant ses fonctions diverses, Et la loi de l'hymen qui vous tient assemblés N'ordonne pas qu'il tremble alors que vous tremblez. Ce qui fait vos frayeurs ne peut le mettre en peine: Il est Arménien, et vous êtes Romaine, 150 Et vous pouvez savoir que nos deux nations N'ont pas sur ce sujet mêmes impressions: Un songe en notre esprit passe pour ridicule, Il ne nous laisse espoir, ni crainte, ni scrupule; Mais il passe dans Rome avec autorité 155 Pour fidèle miroir de la fatalité.
PAULINE.
Quelque peu de crédit que chez vous il obtienne[1186], Je crois que ta frayeur égaleroit la mienne, Si de telles horreurs t'avoient frappé l'esprit, Si je t'en avois fait seulement le récit. 160
STRATONICE.
A raconter ses maux souvent on les soulage.
PAULINE.
Écoute; mais il faut te dire davantage, Et que pour mieux comprendre un si triste discours, Tu saches ma foiblesse et mes autres amours: Une femme d'honneur peut avouer sans honte 165 Ces surprises des sens que la raison surmonte; Ce n'est qu'en ces assauts qu'éclate la vertu, Et l'on doute d'un coeur qui n'a point combattu. Dans Rome, où je naquis, ce malheureux visage D'un chevalier romain captiva le courage; 170 Il s'appeloit Sévère: excuse les soupirs Qu'arrache encore un nom trop cher à mes desirs.
STRATONICE.
Est-ce lui qui naguère aux dépens de sa vie Sauva des ennemis votre empereur Décie, Qui leur tira mourant la victoire des mains, 175 Et fit tourner le sort des Perses aux Romains? Lui qu'entre tant de morts immolés à son maître, On ne put rencontrer, ou du moins reconnoître; A qui Décie enfin, pour des exploits si beaux, Fit si pompeusement dresser de vains tombeaux? 180
PAULINE.
Hélas! c'étoit lui-même, et jamais notre Rome N'a produit plus grand coeur, ni vu plus honnête homme. Puisque tu le connois, je ne t'en dirai rien. Je l'aimai, Stratonice: il le méritoit bien; Mais que sert le mérite où manque la fortune? 185 L'un étoit grand en lui, l'autre foible et commune; Trop invincible obstacle, et dont trop rarement Triomphe auprès d'un père un vertueux amant!
STRATONICE.
La digne occasion d'une rare constance!
PAULINE.
Dis plutôt d'une indigne et folle résistance. 190 Quelque fruit qu'une fille en puisse recueillir, Ce n'est une vertu que pour qui veut faillir. Parmi ce grand amour que j'avois pour Sévère, J'attendois un époux de la main de mon père, Toujours prête à le prendre; et jamais ma raison 195 N'avoua de mes yeux l'aimable trahison. Il possédoit mon coeur, mes desirs, ma pensée; Je ne lui cachois point combien j'étois blessée: Nous soupirions ensemble, et pleurions nos malheurs; Mais au lieu d'espérance, il n'avoit que des pleurs; 200 Et malgré des soupirs si doux, si favorables, Mon père et mon devoir étoient inexorables. Enfin je quittai Rome et ce parfait amant, Pour suivre ici mon père en son gouvernement; Et lui, désespéré, s'en alla dans l'armée 205 Chercher d'un beau trépas l'illustre renommée. Le reste, tu le sais: mon abord en ces lieux Me fit voir Polyeucte, et je plus à ses yeux; Et comme il est ici le chef de la noblesse, Mon père fut ravi qu'il me prît pour maîtresse, 210 Et par son alliance il se crut assuré D'être plus redoutable et plus considéré: Il approuva sa flamme, et conclut l'hyménée; Et moi, comme à son lit je me vis destinée, Je donnai par devoir à son affection 215 Tout ce que l'autre avoit par inclination. Si tu peux en douter, juge-le par la crainte Dont en ce triste jour tu me vois l'âme atteinte[1187].
STRATONICE.
Elle fait assez voir à quel point vous l'aimez. Mais quel songe, après tout, tient vos sens alarmés? 220
PAULINE.
Je l'ai vu cette nuit, ce malheureux Sévère, La vengeance à la main, l'oeil ardent de colère: Il n'étoit point couvert de ces tristes lambeaux Qu'une ombre désolée emporte des tombeaux; Il n'étoit point percé de ces coups pleins de gloire 225 Qui retranchant sa vie, assurent sa mémoire; Il sembloit triomphant, et tel que sur son char Victorieux dans Rome entre notre César. Après un peu d'effroi que m'a donné sa vue: «Porte à qui tu voudras la faveur qui m'est due, 230 Ingrate, m'a-t-il dit; et ce jour expiré, Pleure à loisir l'époux que tu m'as préféré.» A ces mots, j'ai frémi, mon âme s'est troublée; Ensuite des chrétiens une impie assemblée, Pour avancer l'effet de ce discours fatal, 235 A jeté Polyeucte aux pieds de son rival. Soudain à son secours j'ai réclamé mon père; Hélas! c'est de tout point ce qui me désespère, J'ai vu mon père même, un poignard à la main, Entrer le bras levé pour lui percer le sein: 240 Là ma douleur trop forte a brouillé ces images; Le sang de Polyeucte a satisfait leurs rages[1188]. Je ne sais ni comment ni quand ils l'ont tué, Mais je sais qu'à sa mort tous ont contribué: Voilà quel est mon songe.
STRATONICE.
Il est vrai qu'il est triste; 245 Mais il faut que votre âme à ces frayeurs résiste: La vision, de soi, peut faire quelque horreur, Mais non pas vous donner une juste terreur. Pouvez-vous craindre un mort? pouvez-vous craindre un père Qui chérit votre époux, que votre époux révère, 250 Et dont le juste choix vous a donnée[1189] à lui, Pour s'en faire en ces lieux un ferme et sûr appui?
PAULINE.
Il m'en a dit autant, et rit de mes alarmes; Mais je crains des chrétiens les complots et les charmes, Et que sur mon époux leur troupeau ramassé 255 Ne venge tant de sang que mon père a versé.
STRATONICE.
Leur secte est insensée, impie, et sacrilége[1190], Et dans son sacrifice use de sortilége; Mais sa fureur ne va qu'à briser nos autels: Elle n'en veut qu'aux Dieux, et non pas aux mortels. 260 Quelque sévérité que sur eux on déploie, Ils souffrent sans murmure, et meurent avec joie; Et depuis qu'on les traite en criminels d'État, On ne peut les charger d'aucun assassinat.
PAULINE.
Tais-toi, mon père vient.
SCÈNE IV.
FÉLIX, ALBIN, PAULINE, STRATONICE.
FÉLIX.
Ma fille, que ton songe[1191] 265 En d'étranges frayeurs ainsi que toi me plonge[1192]! Que j'en crains les effets, qui semblent s'approcher!
PAULINE.
Quelle subite alarme ainsi vous peut toucher[1193]?
FÉLIX.
Sévère n'est point mort.
PAULINE.
Quel mal nous fait sa vie?
FÉLIX.
Il est le favori de l'empereur Décie. 270
PAULINE.
Après l'avoir sauvé des mains des ennemis, L'espoir d'un si haut rang lui devenoit permis; Le destin, aux grands coeurs si souvent mal propice, Se résout quelquefois à leur faire justice.
FÉLIX.
Il vient ici lui-même.
PAULINE.
Il vient!
FÉLIX.
Tu le vas voir. 275
PAULINE.
C'en est trop; mais comment le pouvez-vous savoir?
FÉLIX.
Albin l'a rencontré dans la proche campagne; Un gros de courtisans en foule l'accompagne, Et montre assez quel est son rang et son crédit; Mais, Albin, redis-lui ce que ses gens t'ont dit. 280
ALBIN.
Vous savez quelle fut cette grande journée, Que sa perte pour nous rendit si fortunée, Où l'Empereur captif, par sa main dégagé, Rassura son parti déjà découragé, Tandis que sa vertu succomba sous le nombre; 285 Vous savez les honneurs qu'on fit faire à son ombre, Après qu'entre les morts on ne le put trouver: Le roi de Perse aussi l'avoit fait enlever. Témoin de ses hauts faits et de son grand courage[1194], Ce monarque en voulut connoître le visage; 290 On le mit dans sa tente, où tout percé de coups, Tout mort qu'il paroissoit, il fit mille jaloux[1195]; Là bientôt il montra quelque signe de vie: Ce prince généreux en eut l'âme ravie[1196], Et sa joie, en dépit de son dernier malheur, 295 Du bras qui le causoit honora la valeur; Il en fit prendre soin, la cure en fut secrète; Et comme au bout d'un mois sa santé fut parfaite[1197], Il offrit dignités, alliance, trésors, Et pour gagner Sévère il fit cent vains efforts. 300 Après avoir comblé ses refus de louange, Il envoie à Décie en proposer l'échange; Et soudain l'Empereur, transporté de plaisir, Offre au Perse son frère et cent chefs à choisir. Ainsi revint au camp le valeureux Sévère 305 De sa haute vertu recevoir le salaire; La faveur de Décie en fut le digne prix. De nouveau l'on combat, et nous sommes surpris. Ce malheur toutefois sert à croître sa gloire: Lui seul rétablit l'ordre, et gagne la victoire, 310 Mais si belle, et si pleine, et par tant de beaux faits, Qu'on nous offre tribut, et nous faisons la paix. L'Empereur, qui lui montre une amour infinie[1198], Après ce grand succès l'envoie en Arménie; Il vient en apporter la nouvelle en ces lieux, 315 Et par un sacrifice en rendre hommage aux Dieux[1199].
FÉLIX.
O ciel! en quel état ma fortune est réduite!
ALBIN.
Voilà ce que j'ai su d'un homme de sa suite, Et j'ai couru, Seigneur, pour vous y disposer.
FÉLIX.
Ah! sans doute, ma fille, il vient pour t'épouser: 320 L'ordre d'un sacrifice est pour lui peu de chose; C'est un prétexte faux dont l'amour est la cause.
PAULINE.
Cela pourroit bien être: il m'aimoit chèrement.
FÉLIX.
Que ne permettra-t-il à son ressentiment? Et jusques à quel point ne porte sa vengeance 325 Une juste colère avec tant de puissance? Il nous perdra, ma fille.
PAULINE.
Il est trop généreux.
FÉLIX.
Tu veux flatter en vain un père malheureux: Il nous perdra, ma fille. Ah! regret qui me tue De n'avoir pas aimé la vertu toute nue! 330 Ah! Pauline, en effet, tu m'as trop obéi; Ton courage étoit bon, ton devoir l'a trahi. Que ta rébellion m'eût été favorable! Qu'elle m'eût garanti d'un état déplorable! Si quelque espoir me reste, il n'est plus aujourd'hui 335 Qu'en l'absolu pouvoir qu'il te donnoit sur lui; Ménage en ma faveur l'amour qui le possède, Et d'où provient mon mal fais sortir le remède.
PAULINE.
Moi, moi! que je revoie un si puissant vainqueur, Et m'expose à des yeux qui me percent le coeur! 340 Mon père, je suis femme, et je sais ma foiblesse; Je sens déjà mon coeur qui pour lui s'intéresse, Et poussera sans doute, en dépit de ma foi, Quelque soupir indigne et de vous et de moi. Je ne le verrai point.
FÉLIX.
Rassure un peu ton âme. 345
PAULINE.
Il est toujours aimable, et je suis toujours femme; Dans le pouvoir sur moi que ses regards ont eu, Je n'ose m'assurer de toute ma vertu[1200]. Je ne le verrai point.
FÉLIX.
Il faut le voir, ma fille, Ou tu trahis ton père et toute ta famille. 350
PAULINE.
C'est à moi d'obéir, puisque vous commandez; Mais voyez les périls où vous me hasardez.
FÉLIX.
Ta vertu m'est connue.
PAULINE.
Elle vaincra sans doute; Ce n'est pas le succès que mon âme redoute: Je crains ce dur combat et ces troubles puissants 355 Que fait[1201] déjà chez moi la révolte des sens; Mais puisqu'il faut combattre un ennemi que j'aime, Souffrez que je me puisse armer contre moi-même, Et qu'un peu de loisir me prépare à le voir.
FÉLIX.
Jusqu'au-devant des murs je vais le recevoir; 360 Rappelle cependant tes forces étonnées, Et songe qu'en tes mains tu tiens nos destinées.
PAULINE.
Oui, je vais de nouveau dompter mes sentiments, Pour servir de victime à vos commandements.
FIN DU PREMIER ACTE.
NOTES:
[1166] VAR. (édit. de 1643-1663 et de 1664 in-12): seigneur d'Arménie.
[1167] VAR. (édit. de 1643-1664): favori de l'Empereur.
[1168] Le mot _chrétienne_ ne se trouve pas dans les deux éditions in-4º (1643 et 1648).
[1169] _Var._ Ni le juste pouvoir qu'elle prend sur une âme. (1643-56)
[1170] _Var._ Pour ne rien déférer aux soupirs d'une amante? Remettons ce dessein qui l'accable d'ennui; Nous le pourrons demain aussi bien qu'aujourd'hui. NÉARQUE. Oui, mais où prenez-vous l'infaillible assurance. (1643-56)
[1171] _Var._ Ce Dieu, qui tient votre âme et vos jours dans sa main. (1643-56)
[1172] _Var._ Vous a-t-il assuré du pouvoir de demain? (1643) _Var._ Vous a-t-il assuré de le pouvoir demain? (1648-56) _Var._ Le bras qui la versoit s'arrête et se courrouce; Notre coeur s'endurcit, et sa pointe s'émousse, Et cette sainte ardeur qui nous emporte au bien Tombe sur un rocher, et n'opère plus rien. (1643-56)
[1173] Malherbe a dit:
A des coeurs bien touchés tarder la jouissance, C'est infailliblement leur croître le desir.
(Édition de M. Lalanne, tome I, p. 237.)
[1174] _Var._ Et d'un rayon divin nous dessillant les yeux. (1643-56)
[1175] _Var._ Quoique je le préfère aux grandeurs d'un empire. (1643-56)
[1176] _Var._ Ce songe si rempli de noires visions[1176-a]. (1643-56)
[1176-a] On lit: «des noires visions,» dans l'édition de 1656.
[1177] _Var._ Dieu ne veut point d'un coeur que le monde domine. (1643-56)
[1178] _Var._ Mais ce grand roi des rois, ce seigneur des seigneurs. (1643-56)
[1179] _Var._ Il ne faut rien aimer qu'après lui, qu'en lui-même. (1654 et 56)
[1180] Molière ne se rappelait-il point ce passage lorsqu'il faisait dire à Orgon:
De toutes amitiés il détache mon âme; Et je verrois mourir frère, enfants, mère et femme, Que je m'en soucierois autant que de cela.
_(Tartuffe_, acte I, scène VI.)
[1181] _Var._ Mais que vous êtes loin de cette amour parfaite. (1643-68)
[1182] _Var._ Je ne vous puis parler que les larmes aux yeux. (1643-56)
[1183] _Var._ Est grandeur de courage aussitôt que foiblesse. (1643 et 48 in-4º) _Var._ Digne des plus grands coeurs, n'est rien moins que foiblesse. (1648 in-12 et 52-56)
[1184] _Var._ Voilà, ma Stratonice, en ce siècle où nous sommes, Notre empire absolu sur les esprits des hommes. (1643-56)
[1185] _Var._ Et jusqu'à la conquête ils nous traitent en reines. (1643-60)
[1186] _Var._ Le mien est bien étrange, et quoique Arménienne. (1643-56) _Var._ Quelque peu de crédit qu'entre vous il obtienne. (1660-64)
[1187] _Var._ Dont encore pour lui tu me vois l'âme atteinte. STRAT. Je crois que vous l'aimez autant qu'on peut aimer. Mais quel songe, après tout, a pu vous alarmer? (1643-56)
[1188] «Plusieurs personnes ont entendu dire au marquis de Saint-Aulaire, mort à l'âge de cent ans, que l'hôtel de Rambouillet avait condamné ce songe de Pauline. On disait que, dans une pièce chrétienne, ce songe est envoyé par Dieu même, et que, dans ce cas, Dieu, qui a en vue la conversion de Pauline, doit faire servir ce songe à cette même conversion; mais qu'au contraire il semble uniquement fait pour inspirer à Pauline de la haine contre les chrétiens; qu'elle voit des chrétiens qui assassinent son mari, et qu'elle devait voir tout le contraire.» (_Voltaire._)--Sur l'appréciation de l'hôtel de Rambouillet, voyez ci-dessus, la _Notice_, p. 465 et 466.--M. Parelle a fait remarquer que Néarque a d'avance, dans la scène I, vers 53, 59 et 60, répondu à cette critique:
Ainsi du genre humain l'ennemi vous abuse, ......................................... Et ce songe rempli de noires visions N'est que le coup d'essai de ses illusions.
[1189] Les éditions de 1648 in-4º et de 1652-56 portent _donné_, au masculin, ce qui, sans parler du défaut d'accord, fait un hiatus.
[1190] Voyez plus loin, p. 524 note 1244.
[1191] _Var._ Que depuis peu ton songe. (1648 in-12 et 52-56)
[1192] _Var._ En d'étranges frayeurs depuis un peu me plonge! (1643 et 48 in-4º)
[1193] _Var._ De grâce, apprenez-moi ce qui vous peut toucher. (1643 et 48 in-4º)
[1194] _Var._ Témoin de ses hauts faits, encor qu'à son dommage, Il en voulut tout mort connoître le visage. (1643-56)
[1195] _Var._ Chacun plaignit son sort, bien qu'il en fût jaloux. (1643-56)
[1196] _Var._ Ce généreux monarque en eut l'âme ravie, Et vaincu qu'il étoit, oublia son malheur, Pour dans son auteur même honorer la valeur. (1643-56)
[1197] _Var._ Et comme au bout du mois sa santé fut parfaite. (1664 in-8º)
[1198] _Var._ L'Empereur lui témoigne une amour infinie, Et ravi du succès, l'envoie en Arménie. (1643-56)
[1199] _Var._ Et par un sacrifice en rendre grâce aux Dieux. (1643-56)
[1200] _Var._ Je ne me réponds pas de toute ma vertu. (1643-60)
[1201] Au lieu de «Que fait,» les éditions de 1648-54 portent «Qui fait;» celle de 1655, «Qui font.»
ACTE II.
SCÈNE PREMIÈRE.
SÉVÈRE, FABIAN.
SÉVÈRE.
Cependant que Félix donne ordre au sacrifice, 365 Pourrai-je prendre un temps à mes voeux si propice? Pourrai-je voir Pauline, et rendre à ses beaux yeux L'hommage souverain que l'on va rendre aux Dieux? Je ne t'ai point celé que c'est ce qui m'amène, Le reste est un prétexte à soulager ma peine[1202]; 370 Je viens sacrifier, mais c'est à ses beautés Que je viens immoler toutes mes volontés.
FABIAN.
Vous la verrez, Seigneur.
SÉVÈRE.
Ah! quel comble de joie! Cette chère beauté consent que je la voie[1203]! Mais ai-je sur son âme encor quelque pouvoir? 375 Quelque reste d'amour s'y fait-il encor voir[1204]? Quel trouble, quel transport lui cause ma venue? Puis-je tout espérer de cette heureuse vue? Car je voudrois mourir plutôt que d'abuser Des lettres de faveur que j'ai pour l'épouser; 380 Elles sont pour Félix, non pour triompher d'elle: Jamais à ses desirs mon coeur ne fut rebelle; Et si mon mauvais sort avoit changé[1205] le sien, Je me vaincrois moi-même, et ne prétendrois rien.
FABIAN.
Vous la verrez, c'est tout ce que je vous puis dire. 385
SÉVÈRE.
D'où vient que tu frémis, et que ton coeur soupire? Ne m'aime-t-elle plus? éclaircis-moi ce point.
FABIAN.
M'en croirez-vous, Seigneur? ne la revoyez point[1206]; Portez en lieu plus haut l'honneur de vos caresses: Vous trouverez à Rome[1207] assez d'autres maîtresses; 390 Et dans ce haut degré de puissance et d'honneur, Les plus grands y tiendront votre amour à bonheur.
SÉVÈRE.
Qu'à des pensers si bas mon âme se ravale! Que je tienne Pauline à mon sort inégale! Elle en a mieux usé, je la dois imiter; 395 Je n'aime mon bonheur que pour la mériter. Voyons-la, Fabian; ton discours m'importune; Allons mettre à ses pieds cette haute fortune: Je l'ai dans les combats trouvée heureusement, En cherchant une mort digne de son amant; 400 Ainsi ce rang est sien, cette faveur est sienne, Et je n'ai rien enfin que d'elle je ne tienne.
FABIAN.
Non, mais encore un coup ne la revoyez point.
SÉVÈRE.
Ah! c'en est trop, enfin éclaircis-moi ce point; As-tu vu des froideurs quand tu l'en as priée? 405
FABIAN.
Je tremble à vous le dire; elle est....
SÉVÈRE.
Quoi?
FABIAN.
Mariée.
SÉVÈRE.
Soutiens-moi, Fabian; ce coup de foudre est grand, Et frappe d'autant plus que plus il me surprend.
FABIAN.
Seigneur, qu'est devenu ce généreux courage?
SÉVÈRE.