Œuvres de P. Corneille, Tome 03
Part 38
Polyeucte et Néarque étoient deux cavaliers étroitement liés ensemble d'amitié; ils vivoient en l'an 250, sous l'empire de Décius; leur demeure étoit dans Mélitène, capitale d'Arménie; leur religion différente: Néarque étant chrétien, et Polyeucte suivant encore la secte des gentils, mais ayant toutes les qualités[1141] dignes d'un chrétien, et une grande inclination à le devenir. L'Empereur ayant fait publier un édit très-rigoureux contre les chrétiens, cette publication donna un grand trouble à Néarque, non pour la crainte des supplices dont il étoit menacé, mais pour l'appréhension qu'il eut que leur amitié ne souffrît quelque séparation ou refroidissement par cet édit, vu les peines qui y étoient proposées à ceux de sa religion, et les honneurs promis à ceux du parti contraire. Il en conçut un si profond déplaisir, que son ami s'en aperçut; et l'ayant obligé de lui en dire la cause, il prit de là occasion de lui ouvrir son coeur: «Ne craignez point, lui dit-il[1142], que l'édit de l'Empereur nous désunisse; j'ai vu cette nuit le Christ que vous adorez; il m'a dépouillé d'une robe sale pour me revêtir d'une autre toute lumineuse, et m'a fait monter sur un cheval ailé pour le suivre: cette vision m'a résolu entièrement à faire ce qu'il y a longtemps que je médite; le seul nom de chrétien me manque; et vous-même, toutes les fois que vous m'avez parlé de votre grand Messie[1143], vous avez pu remarquer que je vous ai toujours écouté avec respect; et quand vous m'avez lu sa vie et ses enseignements, j'ai toujours admiré la sainteté de ses actions et de ses discours. O Néarque! si je ne me croyois pas indigne d'aller à lui sans être initié de ses mystères et avoir reçu la grâce de ses sacrements, que vous verriez éclater l'ardeur que j'ai de mourir pour sa gloire et le soutien de ses éternelles vérités!» Néarque l'ayant éclairci du scrupule où il étoit[1144] par l'exemple du bon larron, qui en un moment mérita le ciel, bien qu'il n'eût pas reçu le baptême, aussitôt notre martyr, plein d'une sainte ferveur, prend l'édit de l'Empereur, crache dessus, et le déchire en morceaux qu'il jette au vent; et voyant des idoles que le peuple portoit sur les autels pour les adorer, il les arrache à ceux qui les portoient, les brise contre terre, et les foule aux pieds, étonnant tout le monde et son ami même, par la chaleur de ce zèle, qu'il n'avoit pas espéré.
Son beau-père Félix, qui avoit la commission de l'Empereur pour persécuter les chrétiens, ayant vu lui-même ce qu'avoit fait son gendre, saisi de douleur de voir l'espoir et l'appui de sa famille perdus, tâche d'ébranler sa constance, premièrement par de belles paroles, ensuite par des menaces, enfin par des coups qu'il lui fait donner par ses bourreaux sur tout le visage; mais n'en ayant pu venir à bout, pour dernier effort il lui envoie sa fille Pauline, afin de voir si ses larmes n'auroient point plus de pouvoir sur l'esprit d'un mari que n'avoient eu ses artifices et ses rigueurs. Il n'avance rien davantage par là; au contraire, voyant que sa fermeté convertissoit beaucoup de païens, il le condamne à perdre la tête. Cet arrêt fut exécuté sur l'heure; et le saint martyr, sans autre baptême que de son sang, s'en alla prendre possession de la gloire que Dieu a promise à ceux qui renonceroient à eux-mêmes pour l'amour de lui.
Voilà en peu de mots ce qu'en dit Surius. Le songe de Pauline, l'amour de Sévère, le baptême effectif de Polyeucte, le sacrifice pour la victoire de l'Empereur, la dignité de Félix, que je fais gouverneur d'Arménie, la mort de Néarque, la conversion de Félix et de Pauline, sont des inventions et des embellissements de théâtre. La seule victoire de l'Empereur contre les Perses a quelque fondement dans l'histoire; et sans chercher d'autres auteurs, elle est rapportée par M. Coëffeteau dans son _Histoire romaine_[1145]; mais il ne dit pas, ni qu'il leur imposa tribut, ni qu'il envoya faire des sacrifices de remercîment en Arménie.
Si j'ai ajouté ces incidents et ces particularités selon l'art, ou non, les savants en jugeront: mon but ici n'est pas de les justifier, mais seulement d'avertir le lecteur de ce qu'il en peut croire.
NOTES:
[1137] Siméon Métaphraste, ainsi nommé parce qu'il a paraphrasé les vies des saints, est né dans le dixième siècle, à Constantinople. Ce fut, dit-on, Constantin Porphyrogénète qui l'engagea à rassembler les vies des saints. Louis Lippomani, né à Venise vers 1500, publia, de 1551 à 1558, 6 volumes in-4º de vies des saints. Les deux derniers contiennent la traduction latine de celles qui avaient été recueillies par Métaphraste; enfin Laurent Surius, né en 1522 à Lubeck, publia en 1570 un recueil en 6 volumes in-folio intitulé: _Vitæ sanctorum ab Aloysio Lipomanno olim conscriptæ_, qui fut ensuite augmenté par Mosander.--Nous n'avons pas besoin de faire remarquer que le titre: _Abrégé du martyre de saint Polyeucte_, ne s'applique qu'aux deux paragraphes de cet Avertissement qui commencent l'un par: «Polyeucte et Néarque,» et l'autre par: «Son beau-père Félix.»
[1138] _Melitinæ, in Armenia, sancti Polyeucti martyris, qui, in persecutione ejusdem Decii, multa passus, martyrii coronam adeptus est._
[1139] _Nicomediæ vero in Bithynia Quadratus est passus, Melitinæ in Armenia Polyeuctus._ (_Annales ecclesiastici_.... _Romæ_, 1594, in-fol., tome II, p. 459, ann. 254.)
[1140] L'édition de 1656 et celle de 1664 in-12 portent, par erreur, _Superius_, pour _Surius_.
[1141] VAR. (édit. de 1648-1656 et de 1664 in-12): Néarque étoit chrétien, et Polyeucte suivoit encore la secte des gentils, mais avec toutes les qualités....
[1142] VAR. (édit. de 1648-1656 et de 1664 in-12): lui dit Polyeucte.
[1143] VAR. (édit. de 1648-1656 et de 1664 in-12): de votre Messie.
[1144] Voltaire, dans l'édition de 1764, a ainsi modifié ce passage: «Néarque l'ayant éclairci sur l'illusion du scrupule où il était.»
[1145] «Il (_Décius_) commença son voyage, qui lui fut si heureux, qu'il remporta une glorieuse victoire sur les Perses et apaisa les tumultes qui s'étoient élevés en Orient.» (Paris, N. et J. de la Coste, 1637, in-fol., livre XVII, p. 716.)
EXAMEN[1146].
Ce martyre est rapporté par Surius sur le neuvième de janvier. Polyeucte vivoit en l'année 250, sous l'empereur Décius. Il étoit Arménien, ami de Néarque, et gendre de Félix, qui avoit la commission de l'Empereur pour faire exécuter ses édits contre les chrétiens. Cet ami l'ayant résolu à se faire chrétien, il déchira ces édits qu'on publioit, arracha les idoles des mains de ceux qui les portoient sur les autels pour les adorer, les brisa contre terre, résista aux larmes de sa femme Pauline, que Félix employa auprès de lui pour le ramener à leur culte, et perdit la vie par l'ordre de son beau-père, sans autre baptême que celui de son sang. Voilà ce que m'a prêté l'histoire; le reste est de mon invention.
Pour donner plus de dignité à l'action, j'ai fait Félix gouverneur d'Arménie, et ai pratiqué un sacrifice public, afin de rendre l'occasion plus illustre, et donner un prétexte à Sévère de venir en cette province, sans faire éclater son amour avant qu'il en eût l'aveu de Pauline. Ceux qui veulent arrêter nos héros dans une médiocre bonté, où quelques interprètes d'Aristote bornent leur vertu, ne trouveront pas ici leur compte, puisque celle de Polyeucte va jusqu'à la sainteté, et n'a aucun mélange de foiblesse. J'en ai déjà parlé ailleurs[1147]; et pour confirmer ce que j'en ai dit par quelques autorités, j'ajouterai ici que Minturnus[1148], dans son _Traité du Poëte_, agite cette question, _si la Passion de Jésus-Christ et les martyres des saints doivent être exclus du théâtre, à cause qu'ils passent cette médiocre bonté_, et résout en ma faveur[1149]. Le célèbre Heinsius, qui non-seulement a traduit la _Poétique_ de notre philosophe, mais a fait un _Traité de la constitution de la tragédie_ selon sa pensée[1150], nous en a donné une sur le martyre des Innocents[1151]. L'illustre Grotius a mis sur la scène la Passion même de Jésus-Christ et l'histoire de Joseph[1152]; et le savant Buchanan a fait la même chose de celle de Jephté, et de la mort de saint Jean-Baptiste[1153]. C'est sur ces exemples que j'ai hasardé ce poëme, où je me suis donné des licences qu'ils n'ont pas prises, de changer l'histoire en quelque chose, et d'y mêler des épisodes d'invention: aussi m'étoit-il plus permis sur cette matière qu'à eux sur celle qu'ils ont choisie. Nous ne devons qu'une croyance pieuse à la vie des saints, et nous avons le même droit sur ce que nous en tirons pour le porter sur le théâtre, que sur ce que nous empruntons des autres histoires; mais nous devons une foi chrétienne et indispensable à tout ce qui est dans la Bible, qui ne nous laisse aucune liberté d'y rien changer. J'estime toutefois qu'il ne nous est pas défendu d'y ajouter quelque chose, pourvu qu'il ne détruise rien de ces vérités dictées par le Saint-Esprit. Buchanan ni Grotius ne l'ont pas fait dans leurs poëmes; mais aussi ne les ont-ils pas rendus assez fournis pour notre théâtre, et ne s'y sont proposé pour exemple que la constitution la plus simple des anciens. Heinsius a plus osé qu'eux dans celui que j'ai nommé: les anges qui bercent l'enfant Jésus, et l'ombre de Mariane avec les furies qui agitent l'esprit d'Hérode, sont des agréments qu'il n'a pas trouvés dans l'Évangile. Je crois même qu'on en peut supprimer quelque chose, quand il y a apparence qu'il ne plairoit pas sur le théâtre, pourvu qu'on ne mette rien en la place; car alors ce seroit changer l'histoire, ce que le respect que nous devons à l'Écriture ne permet point. Si j'avois à y exposer celle de David et de Bersabée[1154], je ne décrirois pas comme il en devint amoureux en la voyant se baigner dans une fontaine, de peur que l'image de cette nudité ne fît une impression trop chatouilleuse dans l'esprit de l'auditeur; mais je me contenterois de le peindre avec de l'amour pour elle, sans parler aucunement de quelle manière cet amour se seroit emparé de son coeur.
Je reviens à _Polyeucte_, dont le succès a été très-heureux. Le style n'en est pas si fort ni si majestueux que celui de _Cinna_ et de _Pompée_[1155], mais il a quelque chose de plus touchant, et les tendresses de l'amour humain y font un si agréable mélange avec la fermeté du divin, que sa représentation a satisfait tout ensemble les dévots et les gens du monde. A mon gré, je n'ai point fait de pièce où l'ordre du théâtre soit plus beau et l'enchaînement des scènes mieux ménagé. L'unité d'action, et celles de jour et de lieu, y ont leur justesse; et les scrupules qui peuvent naître touchant ces deux dernières se dissiperont aisément, pour peu qu'on me veuille prêter de cette faveur que l'auditeur nous doit toujours, quand l'occasion s'en offre, en reconnoissance de la peine que nous avons prise à le divertir.
Il est hors de doute que si nous appliquons ce poëme à nos coutumes, le sacrifice se fait trop tôt après la venue de Sévère; et cette précipitation sortira du vraisemblable par la nécessité d'obéir à la règle. Quand le Roi envoie ses ordres dans les villes pour y faire rendre des actions de grâces pour ses victoires, ou pour d'autres bénédictions qu'il reçoit du ciel, on ne les exécute pas dès le jour même; mais aussi il faut du temps pour assembler le clergé, les magistrats et les corps de ville, et c'est ce qui en fait différer l'exécution. Nos acteurs n'avoient ici aucune de ces assemblées à faire.
Il suffisoit de la présence de Sévère et de Félix, et du ministère du grand prêtre; ainsi nous n'avons eu aucun besoin de remettre ce sacrifice en un autre jour. D'ailleurs, comme Félix craignoit ce favori, qu'il croyoit irrité du mariage de sa fille, il étoit bien aise de lui donner le moins d'occasion de tarder qu'il lui étoit possible, et de tâcher, durant son peu de séjour, à gagner son esprit par une prompte complaisance, et montrer tout ensemble une impatience d'obéir aux volontés de l'Empereur.
L'autre scrupule regarde l'unité de lieu, qui est assez exacte, puisque tout s'y passe dans une salle ou antichambre commune aux appartements de Félix et de sa fille. Il semble que la bienséance y soit un peu forcée pour conserver cette unité au second acte, en ce que Pauline vient jusque dans cette antichambre pour trouver Sévère, dont elle devroit attendre la visite dans son cabinet. A quoi je réponds qu'elle a eu deux raisons de venir au-devant de lui: l'une, pour faire plus d'honneur à un homme dont son père redoutoit l'indignation, et qu'il lui avoit commandé d'adoucir en sa faveur; l'autre, pour rompre plus aisément la conversation avec lui, en se retirant dans ce cabinet, s'il ne vouloit pas la quitter à sa prière, et se délivrer, par cette retraite, d'un entretien dangereux pour elle, ce qu'elle n'eût pu faire, si elle eût reçu sa visite dans son appartement.
Sa confidence avec Stratonice, touchant l'amour qu'elle avoit eu pour ce cavalier[1156], me fait faire une réflexion sur le temps qu'elle prend pour cela. Il s'en fait beaucoup sur nos théâtres, d'affections qui ont déjà duré deux ou trois ans, dont on attend à révéler le secret justement au jour de l'action qui se présente[1157], et non-seulement sans aucune raison de choisir ce jour-là plutôt qu'un autre pour le déclarer, mais lors même que vraisemblablement on s'en est dû ouvrir beaucoup auparavant avec la personne à qui on en fait confidence. Ce sont choses dont il faut instruire le spectateur en les faisant apprendre par un des acteurs à l'autre; mais il faut[1158] prendre garde avec soin que celui à qui on les apprend ait eu lieu de les ignorer jusque-là aussi bien que le spectateur, et que quelque occasion tirée du sujet oblige celui qui les récite à rompre enfin un silence qu'il a gardé si longtemps. L'Infante, dans _le Cid_, avoue à Léonor l'amour secret qu'elle a pour lui[1159], et l'auroit pu faire un an ou six mois plus tôt. Cléopatre, dans _Pompée_, ne prend pas des mesures plus justes avec Charmion; elle lui conte la passion de César pour elle, et comme
Chaque jour ses courriers Lui portent en tribut ses voeux et ses lauriers[1160].
Cependant, comme il ne paroît personne avec qui elle aye plus d'ouverture de coeur qu'avec cette Charmion, il y a grande apparence que c'étoit elle-même dont cette reine se servoit[1161] pour introduire ces courriers, et qu'ainsi elle devoit savoir déjà tout ce commerce entre César et sa maîtresse. Du moins il falloit marquer quelque raison qui lui eût laissé ignorer[1162] jusque-là tout ce qu'elle lui apprend, et de quel autre ministère cette princesse s'étoit servie pour recevoir ces courriers. Il n'en va pas de même ici. Pauline ne s'ouvre avec Stratonice que pour lui faire entendre le songe qui la trouble, et les sujets qu'elle a de s'en alarmer; et comme elle n'a fait ce songe que la nuit d'auparavant, et qu'elle ne lui eût jamais révélé son secret sans cette occasion qui l'y oblige, on peut dire qu'elle n'a point eu lieu de lui faire cette confidence plus tôt qu'elle ne l'a faite[1163].
Je n'ai point fait de narration de la mort de Polyeucte, parce que je n'avois personne pour la faire ni pour l'écouter, que des païens qui ne la pouvoient ni écouter ni faire, que comme ils avoient fait et écouté celle de Néarque, ce qui auroit été une répétition et marque de stérilité, et en outre n'auroit pas répondu à la dignité de l'action principale, qui est terminée par là. Ainsi j'ai mieux aimé la faire connoître par un saint emportement de Pauline[1164], que cette mort a convertie, que par un récit qui n'eût point eu de grâce dans une bouche indigne de le prononcer[1165]. Félix son père se convertit après elle; et ces deux conversions, quoique miraculeuses, sont si ordinaires dans les martyres, qu'elles ne sortent point de la vraisemblance, parce qu'elles ne sont pas de ces événements rares et singuliers qu'on ne peut tirer en exemple; et elles servent à remettre le calme dans les esprits de Félix, de Sévère et de Pauline, que sans cela j'aurois eu bien de la peine à retirer du théâtre dans un état qui rendît la pièce complète, en ne laissant rien à souhaiter à la curiosité de l'auditeur.
NOTES:
[1146] L'édition de 1664 in-12, conforme en ceci aux éditions antérieures à 1660, et non au recueil de même date, qu'elle contient, comme nous l'avons dit, les deux pièces préliminaires qui précèdent, et ne contient pas l'_Examen_.
[1147] Voyez tome I, p. 59.
[1148] Les éditions de 1660 et de 1663 portent: «Mirturnus.»
[1149] «Mors.... illa salutaris, quam Christus, ut vitam mortalibus restitueret, non invitus ac libenter sane oppetivit, non esset profecto tragice deploranda, si minus in theatrum afferri deberent quæ viro probo accidissent, ac ferenda indigne potius quam miseranda esse viderentur. Quum enim ille sit Deus, est etiam is homo, quem quid probum, quid justum, quid summa virtute præditum dicam?...» etc. (_Antonii Sebastiani Minturni de Poeta_.... _libri sex_. Venetiis, 1559, in-4º, livre III, p. 182 et 183.)
[1150] Voyez tome I, p. 34, note 269.
[1151] _Ibidem_, p. 102, note 395.
[1152] _Ibidem_, p. 102, note 394.
[1153] _Ibidem_, p. 102, note 393.
[1154] Il y a _Bersabée_, et non, comme dans la Bible, _Bethsabée_, dans toutes les éditions publiées du vivant de Corneille, et encore dans celle de 1692.
[1155] _Polyeucte_ ne fut imprimé qu'après la représentation de _Pompée_. Voyez la Notice de cette dernière tragédie.
[1156] Voyez acte I, scène III.
[1157] VAR. (édit. de 1660 et de 1663): qui se représente.
[1158] VAR. (édit. de 1660-1664): en les apprenant à un des acteurs; mais il faut....
[1159] Voyez _le Cid_, acte I, scène II.
[1160] Acte II, scène I, vers 391 et 392. Le passage est ici un peu modifié. Il y a dans la pièce:
Et depuis, jusqu'ici chaque jour ses courriers M'apportent en tribut ses voeux et ses lauriers.
[1161] VAR. (édit. de 1660 et de 1663): dont elle se servoit.
[1162] VAR. (édit. de 1660 et de 1663): qui l'eût laissée ignorer.
[1163] VAR. (édit. de 1660-1664): plus tôt qu'elle ne la fait.
[1164] Voyez acte V, scène V.
[1165] VAR. (édit. de 1660-1664): indigne de le faire.
LISTE DES ÉDITIONS QUI ONT ÉTÉ COLLATIONNÉES POUR LES VARIANTES DE _POLYEUCTE_.
ÉDITIONS SÉPARÉES.
1643 in-4º; 1648 in-4º; 1664 in-12.
RECUEILS.
1648 in-12; 1652 in-12; 1654 in-12; 1655 in-12; 1656 in-12; 1660 in-8º; 1663 in-fol.; 1664 in-8º; 1668 in-12; 1682 in-12.
ACTEURS.
FÉLIX, sénateur romain, gouverneur d'Arménie. POLYEUCTE, seigneur arménien[1166], gendre de Félix. SÉVÈRE, chevalier romain, favori de l'empereur Décie[1167]. NÉARQUE, seigneur arménien, ami de Polyeucte. PAULINE, fille de Félix et femme de Polyeucte. STRATONICE, confidente de Pauline. ALBIN, confident de Félix. FABIAN, domestique de Sévère. CLÉON, domestique de Félix. TROIS GARDES.
La scène est à Mélitène, capitale d'Arménie, dans le palais de Félix.
POLYEUCTE, MARTYR.
TRAGÉDIE CHRÉTIENNE[1168].
ACTE I.
SCÈNE PREMIÈRE.
POLYEUCTE, NÉARQUE.
NÉARQUE.
Quoi? vous vous arrêtez aux songes d'une femme! De si foibles sujets troublent cette grande âme! Et ce coeur tant de fois dans la guerre éprouvé S'alarme d'un péril qu'une femme a rêvé!
POLYEUCTE.
Je sais ce qu'est un songe, et le peu de croyance 5 Qu'un homme doit donner à son extravagance, Qui d'un amas confus des vapeurs de la nuit Forme de vains objets que le réveil détruit; Mais vous ne savez pas ce que c'est qu'une femme: Vous ignorez quels droits elle a sur toute l'âme[1169], 10 Quand après un long temps qu'elle a su nous charmer, Les flambeaux de l'hymen viennent de s'allumer. Pauline, sans raison, dans la douleur plongée, Craint et croit déjà voir ma mort qu'elle a songée; Elle oppose ses pleurs au dessein que je fais, 15 Et tâche à m'empêcher de sortir du palais. Je méprise sa crainte, et je cède à ses larmes; Elle me fait pitié sans me donner d'alarmes; Et mon coeur, attendri sans être intimidé, N'ose déplaire aux yeux dont il est possédé. 20 L'occasion, Néarque, est-elle si pressante Qu'il faille être insensible aux soupirs d'une amante[1170]? Par un peu de remise épargnons son ennui, Pour faire en plein repos ce qu'il trouble aujourd'hui.
NÉARQUE.
Avez-vous cependant une pleine assurance 25 D'avoir assez de vie ou de persévérance? Et Dieu, qui tient votre âme et vos jours dans sa main[1171], Promet-il à vos voeux de le pouvoir demain[1172]? Il est toujours tout juste et tout bon; mais sa grâce Ne descend pas toujours avec même efficace; 30 Après certains moments que perdent nos longueurs, Elle quitte ces traits qui pénètrent les coeurs; Le nôtre s'endurcit, la repousse, l'égare: Le bras qui la versoit en devient plus avare, Et cette sainte ardeur qui doit porter au bien 35 Tombe plus rarement, ou n'opère plus rien. Celle qui vous pressoit de courir au baptême, Languissante déjà, cesse d'être la même, Et pour quelques soupirs qu'on vous a fait ouïr, Sa flamme se dissipe, et va s'évanouir. 40
POLYEUCTE.
Vous me connoissez mal: la même ardeur me brûle, Et le desir s'accroît quand l'effet se recule[1173]. Ces pleurs, que je regarde avec un oeil d'époux, Me laissent dans le coeur aussi chrétien que vous; Mais pour en recevoir le sacré caractère, 45 Qui lave nos forfaits dans une eau salutaire, Et qui purgeant notre âme et dessillant nos yeux[1174], Nous rend le premier droit que nous avions aux cieux, Bien que je le préfère aux grandeurs d'un empire[1175], Comme le bien suprême et le seul où j'aspire, 50 Je crois, pour satisfaire un juste et saint amour, Pouvoir un peu remettre, et différer d'un jour.
NÉARQUE.
Ainsi du genre humain l'ennemi vous abuse: Ce qu'il ne peut de force, il l'entreprend de ruse. Jaloux des bons desseins qu'il tâche d'ébranler, 55 Quand il ne les peut rompre, il pousse à reculer; D'obstacle sur obstacle il va troubler le vôtre, Aujourd'hui par des pleurs, chaque jour par quelque autre; Et ce songe rempli de noires visions[1176] N'est que le coup d'essai de ses illusions: 60 Il met tout en usage, et prière, et menace; Il attaque toujours, et jamais ne se lasse; Il croit pouvoir enfin ce qu'encore il n'a pu, Et que ce qu'on diffère est à demi rompu. Rompez ses premiers coups; laissez pleurer Pauline. Dieu ne veut point d'un coeur où le monde domine[1177], Qui regarde en arrière, et douteux en son choix, Lorsque sa voix l'appelle, écoute une autre voix.
POLYEUCTE.
Pour se donner à lui faut-il n'aimer personne?
NÉARQUE.
Nous pouvons tout aimer: il le souffre, il l'ordonne; 70 Mais à vous dire tout, ce seigneur des seigneurs[1178] Veut le premier amour et les premiers honneurs. Comme rien n'est égal à sa grandeur suprême, Il faut ne rien aimer qu'après lui, qu'en lui-même[1179], Négliger, pour lui plaire, et femme, et biens, et rang[1180], Exposer pour sa gloire et verser tout son sang. Mais que vous êtes loin de cette ardeur parfaite[1181] Qui vous est nécessaire, et que je vous souhaite! Je ne puis vous parler que les larmes aux yeux[1182]. Polyeucte, aujourd'hui qu'on nous hait en tous lieux, 80 Qu'on croit servir l'État quand on nous persécute, Qu'aux plus âpres tourments un chrétien est en butte, Comment en pourrez-vous surmonter les douleurs, Si vous ne pouvez pas résister à des pleurs?
POLYEUCTE.