Œuvres de P. Corneille, Tome 03

Part 37

Chapter 373,688 wordsPublic domain

[1091] _Var._ Assurée au besoin du secours des premiers. Te dirai-je les noms de tous ces meurtriers? (1643-56)

[1092] Monvel comptait ici les conjurés sur ses doigts; après le nom de Maxime, il laissait retomber sa main en disant la fin du vers, puis il semblait s'apprêter à reprendre son compte, qu'il abandonnait définitivement en disant:

Le reste ne vaut pas l'honneur d'être nommé.

Talma admirait fort ce jeu de scène très-familier, mais d'un effet saisissant, et il fut longtemps avant d'oser le pratiquer.

[1093] _Et quum defixum videret, nec ex conventione jam, sed ex conscientia tacentem: «Quo, inquit, hoc animo facis?_» (P. 375.)

[1094] _Ut ipse sis princeps? Male, mehercule, cum republica agitur, si tibi ad imperandum nihil præter me obstat._ (_Ibidem._)

[1095] _Var._ Mais en un triste état on la verroit réduite. (1643-56)

[1096] «Ces vers et les suivants occasionnèrent un jour une saillie singulière. Le dernier maréchal de la Feuillade, étant sur le théâtre, dit tout haut à Auguste: «Ah! tu me gâtes le _soyons amis_, _Cinna_.» Le vieux comédien qui jouait Auguste se déconcerta et crut avoir mal joué. Le maréchal, après la pièce, lui dit: «Ce n'est pas vous qui m'avez déplu, c'est Auguste, qui dit à Cinna qu'il n'a aucun mérite, qu'il n'est propre à rien, qu'il fait pitié, et qui ensuite lui dit: «Soyons amis.» Si le Roi m'en disait autant, je le remercierais de son amitié.» (_Voltaire._)

[1097] _Cedo, si spes tuas solus impedio, Paulusne te et Fabius Maximus et Cossi et Servilii ferent, tantumque agmen nobilium, non inania nomina præferentium, sed eorum qui imaginibus suis decori sunt?_ (P. 375.)

[1098] _Var._ Cette stupidité s'est enfin dissipée. (1643-56)

[1099] _Var._ Oui, Seigneur, du dessein je suis la seule cause: C'est pour moi qu'il conspire, et c'est pour moi qu'il ose. (1643-56)

[1100] _Var._ Ces flammes dans nos coeurs dès longtemps étoient nées. (1643-56)

[1101] _Var._ Mon père l'eut pareil de ceux qu'il vous a faits. (1643-64)

[1102] Voyez acte III, scène IV, vers 1035 et 1036.

[1103] _Var._ Ayant avec un père un amant à venger. (1643-56)

[1104] _Var._ A mes chastes desirs la trouvant inflexible. (1643-60)

[1105] _Var._ Mais enfin le ciel m'aime, et parmi tant de maux Il m'a rendu Maxime, et l'a sauvé des eaux. (1643-56)

[1106] Voltaire, dans l'édition de 1786, a remplacé _enlevé_ par _arraché_. Il fait commencer la scène au vers 1665.

[1107] _Var._ A vos bontés, Seigneur, j'en demanderai deux, Le supplice d'Euphorbe, et ma mort à leurs yeux. (1643-56)

[1108] Il y a _destin_ dans toutes les éditions de Corneille, et même encore dans celle de 1692. Le mot paraît être pris dans un sens conforme à celui de _se proposer_, _résoudre_, qu'avait autrefois le verbe _destiner_ (voyez le _Lexique_). Voltaire a substitué _dessein_ à _destin_.

[1109] Voyez ci-dessus, p. 375: _Vitam tibi, inquit, Cinna, iterum do, prius hosti, nunc insidiatori ac parricidæ. Ex hodierno die inter nos amicitia incipiat. Contendamus utrum ego meliore fide vitam tibi dederim, an tu debeas._

[1110] _Post hæc detulit ultro consulatum._ (P. 375.)--Cinna fut consul l'an 5 avant Jésus-Christ.

[1111] _Var._ Apprends, à mon exemple, à vaincre ta colère. (1643-56)

[1112] _Var._ Et pour preuve, Seigneur, je ne veux que moi-même. (1643-56)

[1113] Ce jeu de scène manque dans les éditions de 1643-60.

[1114] _Nullis amplius insidiis ab ullo petitus est._ (P. 375.)

[1115] L'édition de 1682 porte, par erreur, _tout_, pour _trop_.

POLYEUCTE, MARTYR

TRAGÉDIE CHRÉTIENNE

1640

NOTICE.

En 1637, l'auteur d'un _Traité de la disposition au poëme dramatique_, dont nous avons déjà eu occasion de parler[1116], s'exprime ainsi à l'égard des sujets sacrés: «L'Amour et la Guerre, l'un ou l'autre séparément, ou les deux ensemble, fournissent aux auteurs tous les sujets profanes du théâtre. Je dis profanes, pource qu'on y peut mettre d'autres beaux sujets tirés des livres saints, où les passions humaines peuvent jouer leurs rôles, et où les vertus des grands personnages peuvent triompher des vices et des cruautés des tyrans; mais tels arguments n'étant pas le gibier de nos poëtes ni de nos sages mondains, sont plus propres en particulier qu'en public, et dans les colléges de l'Université, ou dans les maisons privées, qu'à la cour ou à l'hôtel de Bourgogne.»

Cette opinion d'un inconnu est la fidèle expression d'un sentiment alors général; mais s'il était un endroit à Paris où un tel sujet ne dût pas paraître du bel air, c'était assurément l'hôtel de Rambouillet. Ce fut là pourtant que Corneille, qui, comme nous l'avons vu à propos d'_Horace_[1117], croyait utile de donner à ses ouvrages cette demi-publicité, lut d'abord son _Polyeucte_, peut-être dans l'espoir de se concilier des juges qu'il sentait prévenus. Cette précaution n'eut pas les résultats qu'il s'était sans doute promis: «La pièce, dit Fontenelle, y fut applaudie autant que le demandoient la bienséance et la grande réputation que l'auteur avoit déjà; mais quelques jours après, M. de Voiture vint trouver M. Corneille, et prit des tours fort délicats pour lui dire que _Polyeucte_ n'avoit pas réussi comme il pensoit, que surtout le christianisme avoit extrêmement déplu[1118].»

Voltaire expose ainsi quelques-unes des objections qu'on avait faites, en y mêlant peut-être un peu les siennes: «C'est une tradition, que tout l'hôtel de Rambouillet, et particulièrement l'évêque de Vence, Godeau, condamnèrent cette entreprise de Polyeucte (_celle de renverser les idoles_). On disait que c'est un zèle imprudent; que plusieurs évêques et plusieurs synodes avaient expressément défendu ces attentats contre l'ordre et contre les lois; qu'on refusait même la communion aux chrétiens qui par des témérités pareilles avaient exposé l'Église entière aux persécutions. On ajoutait que Polyeucte et même Pauline auraient intéressé bien davantage, si Polyeucte avait simplement refusé d'assister à un sacrifice idolâtre, fait en l'honneur de la victoire de Sévère[1119].»

«Corneille, alarmé, continue Fontenelle, voulut retirer la pièce d'entre les mains des comédiens qui l'apprenoient; mais enfin il la leur laissa, sur la parole d'un d'entre eux qui n'y jouoit point, parce qu'il étoit trop mauvais acteur. Étoit-ce donc à ce comédien à juger mieux que tout l'hôtel de Rambouillet?»

Les avis sont partagés à l'égard du comédien qui ranima si à propos le courage de Corneille: les uns nomment Hauteroche[1120], les autres Laroque[1121]; mais quelle que soit l'opinion qu'on adopte, elle cadre mal avec le témoignage de Fontenelle; en effet, de l'aveu même de Lemazurier, qui pense qu'il s'agit de Laroque, ces deux comédiens n'appartenaient pas encore à l'hôtel de Bourgogne au moment où l'on joua _Polyeucte_; or le récit de Fontenelle désigne un comédien faisant partie de la troupe qui représentait cette tragédie, et, d'un autre côté, les témoignages contemporains établissent d'une manière formelle qu'elle fut jouée à l'hôtel de Bourgogne[1122].

«Depuis peu d'années, dit l'abbé d'Aubignac, Barreau mit sur le théâtre de l'hôtel de Bourgogne le martyre de saint Eustache, et Corneille ceux de Polyeucte et de Théodore[1123].»

L'abbé de Villiers n'est pas moins explicite, dans son _Entretien sur les tragédies de ce temps_, publié en 1675 et reproduit dans le _Recueil de dissertations_.... de l'abbé Granet. Le passage où il parle de _Polyeucte_ est assez curieux pour qu'il nous paraisse utile de le reproduire tout entier:

«TIMANTE. Vous croyez donc qu'on ne peut faire de bonnes tragédies sur des sujets saints?

CLÉARQUE. Je crois du moins qu'on ne voudroit pas se hasarder à en faire. Quoique l'hôtel de Bourgogne n'ait été donné aux comédiens que pour représenter les histoires saintes, je ne crois pas que ces Messieurs voulussent reprendre aujourd'hui leur ancienne coutume. Ils se sont trop bien trouvés des sujets profanes pour les quitter.

TIMANTE. J'ai ouï dire qu'ils ne s'étoient pas plus mal trouvés des sujets saints, et qu'ils avoient gagné plus d'argent au _Polyeucte_ qu'à quelque autre tragédie qu'ils ayent représentée depuis.

CLÉARQUE. Il est vrai que cette tragédie réussit bien. M. Corneille la hasarda sur sa réputation, et il crut, par le succès qu'elle eut, qu'il en pouvoit hasarder encore une autre. Il donna _Théodore_; cette dernière ne réussit point, et depuis personne n'a osé tenter la même chose. On a renvoyé ces sortes de sujets dans les colléges, où tout est bon pour exercer les enfants, et où l'on peut impunément représenter tout ce qui est capable d'inspirer ou de la dévotion, ou la crainte des jugements de Dieu.»

Nous avons vu qu'_Horace_ et _Cinna_, souvent considérés comme joués en 1639, ne l'ont été qu'en 1640; c'est vers la fin de la même année qu'on a représenté _Polyeucte_. Jamais aucun doute ne s'est élevé à ce sujet.

L'édition originale de cette pièce a pour titre:

POLYEVCTE MARTYR, TRAGEDIE. _A Paris, chez Antoine de Sommauille_.... _et Augustin Courbé_.... M.DC.XLIII, in-4º, 8 feuillets, 121 pages et 1 feuillet.

Elle est imprimée en vertu d'un privilége accordé à Corneille le trentième janvier, à la suite duquel on lit: «Acheué d'imprimer à Roüen pour la premiere fois, aux dépens de l'Autheur, par Laurens Maurry, ce 20. iour d'octobre 1643.»

On trouve en tête du volume un curieux frontispice gravé qui représente Polyeucte vêtu d'un pourpoint espagnol, d'un haut-de-chausse à crevés, et coiffé d'une toque à plumes, brisant les idoles à coups de marteau; ce costume était probablement la reproduction exacte de celui qui était alors en usage au théâtre, et qui ne fut modifié que longtemps après, au moins d'une manière sensible: «Je me souviens, dit Voltaire[1124], qu'autrefois l'acteur qui jouait Polyeucte, avec des gants blancs et un grand chapeau, ôtait ses gants et son chapeau pour faire sa prière à Dieu.» Plus loin il ajoute[1125]: «Quand les acteurs représentaient les Romains avec un chapeau et une cravate, Sévère arrivait le chapeau sur la tête, et Félix l'écoutait chapeau bas, ce qui faisait un effet ridicule.»

L'admirable rôle de Pauline a toujours excité l'émulation et trop souvent le découragement de nos meilleures tragédiennes[1126]; mais elle n'a été pour aucune d'elles l'occasion d'un triomphe aussi prématuré que pour Adrienne le Couvreur.

«En 1705, âgée d'environ quinze ans, elle fit partie avec quelques jeunes gens de jouer la tragédie de _Polyeucte_ et la petite comédie du _Deuil_. Les répétitions qu'ils en firent chez un épicier, au bas de la rue Férou, faubourg Saint-Germain, firent du bruit; plusieurs personnes de considération y vinrent voir la jeune le Couvreur, qui était chargée du rôle de Pauline. La présidente le Jay leur prêta pour la représentation la belle cour de son hôtel, rue Garancière. La cour, la ville, la comédie y accoururent; la porte, qui étoit gardée par huit suisses, fut forcée. On joua à la françoise, parce que notre actrice et quelques autres de ses camarades ne se trouvèrent pas en état de louer des habits à la romaine. Elle avoit emprunté un habit de la femme de chambre de Mme la présidente le Jay, dans lequel elle ne parut pas avantageusement; mais elle charma tout le monde par une façon de réciter toute nouvelle, mais si naturelle et si vraie, qu'on disoit d'une voix unanime qu'elle n'avoit plus qu'un pas à faire pour devenir la plus grande comédienne qui eût jamais été sur le Théâtre-François. Elle ne fut pas la seule qui méritât des applaudissements. Un jeune homme nommé Minou, qui par la suite est devenu un très-grand comédien dans les pays étrangers, joua le rôle de Sévère avec un feu, un pathétique et une intelligence parfaite; il entra même tellement dans l'esprit de son rôle, qu'il tomba en défaillance en disant à Fabian, son confident: «Soutiens-moi, ce coup de foudre est grand.» Il fallut lui ouvrir les veines; on ne court plus de ces risques sur le Théâtre-François. Minou se remit et finit son rôle. La tragédie étoit à peine achevée, qu'apparemment sur les plaintes des comédiens, M. d'Argenson envoya des archers pour arrêter la petite troupe, qui se crut perdue; mais elle en fut quitte pour l'alarme. Mme la présidente le Jay envoya chez ce magistrat, qui révoqua à l'instant son ordre, à condition que ces représentations cesseroient[1127].»

Le gouvernement révolutionnaire, qui avait proscrit _le Cid_ parce qu'on y voyait un roi[1128], devait redouter l'expression des sentiments religieux qui éclatent dans _Polyeucte_ avec tant de vivacité et d'élévation à la fois; aussi la représentation en fut-elle interdite, comme le remarque M. Hallays-Dabot dans son _Histoire de la censure_[1129]. Toutefois cette interdiction ne dura pas aussi longtemps qu'il le croit, et il s'est trompé lorsqu'il a dit que _Polyeucte_ ne fut pas remis au théâtre avant l'époque du Consulat: la reprise réelle est du 13 floréal de l'an II[1130]. Depuis lors _Polyeucte_ n'a plus disparu du répertoire courant; mais trop souvent, il faut le reconnaître, le manque d'interprètes dignes d'une si grande oeuvre en a interrompu pendant fort longtemps les représentations.

NOTES:

[1116] Voyez ci-dessus, p. 38. Le passage que nous reproduisons ici est extrait de la page 87 de cet ouvrage.

[1117] Voyez ci-dessus, p. 254 et 255.

[1118] _OEuvres_, Paris, B. Brunet, 1742, tome III, p. 103.

[1119] Note de Voltaire sur la scène VI de l'acte II de _Polyeucte_.

[1120] M. Guizot, _Corneille et son temps_, p. 200.

[1121] Voyez la fin de la note 1 de la page suivante.--Lemazurier, _Galerie des acteurs du théâtre français_, tome I, p. 317.--Aimé Martin, _OEuvres de Corneille_, tome I, p. XLI, note 1.--M. Édouard Fournier, _Notes sur la vie de Corneille_, p. XL.

[1122] On trouve dans l'édition de M. Lefèvre la distribution de rôles suivante, qui, si elle était authentique, établirait que la pièce a été jouée au Marais: POLYEUCTE, _d'Orgemont_; SÉVÈRE, _Floridor_; NÉARQUE, _Desurlis_; PAULINE, _Mlle Duclos_; mais nous avons déjà eu bien souvent l'occasion de voir que les renseignements de ce genre ne reposent dans cette édition sur aucun document certain. Nous ne citerons que pour mémoire une autre source tout aussi peu sûre: un _Journal du Théâtre_ françois manuscrit qui se trouve aujourd'hui à la Bibliothèque impériale et qui appartenait autrefois à M. Beffara. Une note de cet amateur, placée en tête du premier volume, attribue avec beaucoup de vraisemblance l'ouvrage à de Mouhy, auteur des _Tablettes dramatiques_. On y lit (tome II, folio 804 recto): «Les acteurs qui jouèrent d'original dans _Polyeucte_ furent Baron, Champmeslé, la Thuillerie, Hauteroche, Beauval, Guérin, Hubert, le Comte, et les demoiselles le Comte et Guyot.»

[1123] _Pratique du théâtre_, livre IV, nouveau chapitre VI manuscrit, intitulé: _des Discours de piété_, dirigé principalement contre _Polyeucte_ et _Théodore_, et ajouté à l'exemplaire que nous avons déjà cité ci-dessus, p. 276, note 2.

[1124] Note sur la scène III de l'acte IV.

[1125] Note sur la scène VI de l'acte V.

[1126] Voyez, dans les _Mémoires d'Hippolyte Clairon_ (p. 110 et suivantes), une _Étude de Pauline dans Polyeucte_, et dans les _Mémoires pour Marie-Françoise Dumesnil en réponse aux Mémoires d'Hippolyte Clairon_ (p. 168 et suivantes), une critique très-vive, mais fort juste, de cette _Étude_.

[1127] _Lettre à Mylord*** sur Baron et Mlle Lecouvreur_, p. 23-25.

[1128] _Histoire du Théâtre françois_, par _C. G. Étienne_ et _B. Martainville_, tome III, p. 56 et note.

[1129] Page 215.

[1130] Le 1er mai 1794.--Lemazurier, tome I, p. 555.

A LA REINE RÉGENTE[1131].

MADAME,

Quelque connoissance que j'aye de ma foiblesse, quelque profond respect[1132] qu'imprime VOTRE MAJESTÉ dans les âmes de ceux qui l'approchent, j'avoue que je me jette à ses pieds sans timidité et sans défiance, et que je me tiens assuré de lui plaire, parce que je suis assuré de lui parler de ce qu'elle aime le mieux. Ce n'est qu'une pièce de théâtre que je lui présente, mais qui[1133] l'entretiendra de Dieu: la dignité de la matière est si haute, que l'impuissance de l'artisan ne la peut ravaler; et votre âme royale se plaît trop à cette sorte d'entretien pour s'offenser des défauts d'un ouvrage où elle rencontrera les délices de son coeur. C'est par là, MADAME, que j'espère obtenir de VOTRE MAJESTÉ le pardon du long temps que j'ai attendu à lui rendre cette sorte d'hommages[1134]. Toutes les fois que j'ai mis sur notre scène des vertus morales ou politiques, j'en ai toujours cru les tableaux trop peu dignes de paraître devant Elle, quand j'ai considéré qu'avec quelque soin que je les pusse choisir dans l'histoire, et quelques ornements dont l'artifice les pût enrichir, elle en voyoit de plus grands exemples dans elle-même. Pour rendre les choses proportionnées, il falloit aller à la plus haute espèce, et n'entreprendre pas de rien offrir de cette nature à une reine très-chrétienne, et qui l'est beaucoup plus encore par ses actions que par son titre, à moins que de lui offrir un portrait des vertus chrétiennes dont l'amour et la gloire de Dieu formassent les plus beaux traits, et qui rendît les plaisirs qu'elle y pourra prendre aussi propres à exercer sa piété qu'à délasser son esprit. C'est à cette extraordinaire et admirable piété, MADAME, que la France est redevable des bénédictions qu'elle voit tomber sur les premières armes de son roi; les heureux succès qu'elles ont obtenus en sont les rétributions éclatantes, et des coups du ciel, qui répand abondamment sur tout le royaume les récompenses et les grâces que VOTRE MAJESTÉ a méritées. Notre perte sembloit infaillible après celle de notre grand monarque; toute l'Europe avoit déjà pitié de nous, et s'imaginoit que nous nous allions précipiter dans un extrême désordre, parce qu'elle nous voyoit dans une extrême désolation: cependant la prudence et les soins de VOTRE MAJESTÉ, les bons conseils qu'elle a pris, les grands courages qu'elle a choisis pour les exécuter, ont agi si puissamment dans tous les besoins de l'État, que cette première année de sa régence a non-seulement égalé les plus glorieuses de l'autre règne, mais a même effacé, par la prise de Thionville[1135], le souvenir du malheur qui, devant ses murs, avoit interrompu une si longue suite de victoires. Permettez que je me laisse emporter au ravissement que me donne cette pensée, et que je m'écrie dans ce transport:

Que vos soins, grande REINE, enfantent de miracles! Bruxelles et Madrid en sont tous interdits; Et si notre Apollon me les avoit prédits, J'aurois moi-même osé douter de ses oracles.

Sous vos commandements on force tous obstacles; On porte l'épouvante aux coeurs les plus hardis, Et par des coups d'essai vos États agrandis Des drapeaux ennemis font d'illustres spectacles.

La victoire elle-même accourant à mon roi, Et mettant à ses pieds Thionville et Rocroi, Fait retentir ces vers sur les bords[1136] de la Seine:

«France, attends tout d'un règne ouvert en triomphant, Puisque tu vois déjà les ordres de ta reine Faire un foudre en tes mains des armes d'un enfant.»

Il ne faut point douter que des commencements si merveilleux ne soient soutenus par des progrès encore plus étonnants. Dieu ne laisse point ses ouvrages imparfaits: il les achèvera, MADAME, et rendra non-seulement la régence de VOTRE MAJESTÉ, mais encore toute sa vie, un enchaînement continuel de prospérités. Ce sont les voeux de toute la France, et ce sont ceux que fait avec plus de zèle,

MADAME,

De VOTRE MAJESTÉ,

Le très-humble, très-obéissant et très-fidèle serviteur et sujet,

CORNEILLE.

NOTES:

[1131] Anne d'Autriche, fille aînée de Philippe III, roi d'Espagne, mariée à Louis XIII le 25 décembre 1615, devint régente du royaume quatre jours après la mort du Roi, le 18 mai 1643, c'est-à-dire entre l'époque où Corneille obtint le privilége de _Polyeucte_ et celle où cette pièce fut imprimée (voyez plus haut, p. 468). On trouve ici l'expression fort naturelle de la reconnaissance de Corneille envers la Reine, qui s'était montrée très-favorable au _Cid_ et à son auteur (voyez ci-dessus, p. 15 et 16). C'était d'abord à Louis XIII que cette dédicace devait être adressée. On lit dans l'_Historiette_ que lui a consacrée Tallemant des Réaux (tome II, p. 248): «Depuis la mort du Cardinal, M. de Schomberg lui dit que Corneille vouloit lui dédier la tragédie de _Polyeucte_. Cela lui fit peur, parce que Montauron avoit donné deux cents pistoles à Corneille pour _Cinna_. «Il n'est pas nécessaire, dit-il.--Ah! Sire, reprit M. de Schomberg, ce n'est point par intérêt.--Bien donc, dit-il, il me fera plaisir.» Ce fut à la Reine qu'on la dédia, car le Roi mourut entre deux.»--Cette épître et l'_Abrégé du martyre_, qui la suit, se trouvent dans les éditions antérieures à 1660 et dans une édition in-12 de 1664 que possède la Bibliothèque impériale.

[1132] VAR. (édit. de 1648-1656 et de 1664 in-12): et quelque respect.

[1133] VAR. (édit. de 1648-1656 et de 1664 in-12): mais une pièce de théâtre qui....

[1134] Les éditions de 1648-1655 portent: «hommage,» au singulier.

[1135] Le 18 août 1643.

[1136] VAR. (édit. de 1648-1656 et de 1664 in-12): sur le bord.

ABRÉGÉ

DU MARTYRE DE SAINT POLYEUCTE,

ÉCRIT PAR SIMÉON MÉTAPHRASTE, ET RAPPORTÉ PAR SURIUS[1137].

L'ingénieuse tissure des fictions avec la vérité, où consiste le plus beau secret de la poésie, produit d'ordinaire deux sortes d'effets, selon la diversité des esprits qui la voient. Les uns se laissent si bien persuader à cet enchaînement, qu'aussitôt qu'ils ont remarqué quelques événements véritables, ils s'imaginent la même chose des motifs qui les font naître et des circonstances qui les accompagnent; les autres, mieux avertis de notre artifice, soupçonnent de fausseté tout ce qui n'est pas de leur connoissance; si bien que quand nous traitons quelque histoire écartée dont ils ne trouvent rien dans leur souvenir, ils l'attribuent toute entière à l'effort de notre imagination, et la prennent pour une aventure de roman.

L'un et l'autre de ces effets seroit dangereux en cette rencontre: il y va de la gloire de Dieu, qui se plaît dans celle de ses saints, dont la mort si précieuse devant ses yeux ne doit pas passer pour fabuleuse devant ceux des hommes. Au lieu de sanctifier notre théâtre par sa représentation, nous y profanerions la sainteté de leurs souffrances, si nous permettions que la crédulité des uns et la défiance des autres, également abusées par ce mélange, se méprissent également en la vénération qui leur est due, et que les premiers la rendissent mal à propos à ceux qui ne la méritent pas, cependant que les autres la dénieroient à ceux à qui elle appartient.

Saint Polyeucte est un martyr dont, s'il m'est permis de parler ainsi, beaucoup ont plutôt appris le nom à la comédie qu'à l'église. Le _Martyrologe romain_ en fait mention sur le 13e de février, mais en deux mots, suivant sa coutune[1138]; Baronius, dans ses _Annales_, n'en dit qu'une ligne[1139]; le seul Surius[1140], ou plutôt Mosander, qui l'a augmenté dans les dernières impressions, en rapporte la mort assez au long sur le 9e de janvier; et j'ai cru qu'il étoit de mon devoir d'en mettre ici l'abrégé. Comme il a été à propos d'en rendre la représentation agréable, afin que le plaisir pût insinuer plus doucement l'utilité, et lui servir comme de véhicule pour la porter dans l'âme du peuple, il est juste aussi de lui donner cette lumière pour démêler la vérité d'avec ses ornements, et lui faire reconnoître ce qui lui doit imprimer du respect comme saint, et ce qui le doit seulement divertir comme industrieux. Voici donc ce que ce dernier nous apprend: