Œuvres de P. Corneille, Tome 03

Part 36

Chapter 363,587 wordsPublic domain

[1054] _Var._ N'a point mis de frayeur dedans l'esprit d'Égnace[1054-a], Dont Cinna maintenant ose imiter l'audace. (1643-56)

[1054-a] Tous ces noms sont aussi empruntés à Sénèque: voyez p. 374.

[1055] Voyez tome I, p. 169, note 560.

[1056] _Nunc tenta quomodo tibi cedat clementia._ (P. 374.)

[1057] _Jam nocere tibi non potest, prodesse famæ tuæ potest._ (_Ibidem._)

[1058] _Var._ Aussi dedans la place où je m'en vais descendre. (1643-56)

[1059] _Var._ Je sais les soins qu'un roi doit avoir de sa vie, A quoi le bien public, en ce cas, le convie. (1643-56)

[1060] L'édition de 1682 porte, par erreur, _conjecture_, pour _conjoncture_.

[1061] Les éditions de 1643 in-4º, de 1648-54, de 1656 et de 1660 portent _il fait_, pour _il faut_. Quel que soit le nombre des éditions qui reproduisent cette leçon, ce ne peut être qu'une faute typographique.

[1062] Ce jeu de scène manque dans les éditions de 1643-60.

[1063] _Var._ Il m'échappe: suivons, et le forçons de voir. (1643-56)

[1064] _Var._ Faire un second effort contre ce grand courroux; J'en rendois grâce aux Dieux, quand soudain Polyclète. (1643-56)

[1065] _Var._ Mais ce qui plus m'étonne, et que je viens d'apprendre. (1643-56)

[1066] _Var._ Une vaine frayeur m'a pu tantôt troubler. (1643-56)

[1067] _Var._ Que d'abord son éclat vous fera reconnoître. (1643-56)

[1068] _Var._ Est de voir que César sait tout votre secret. (1643-56)

[1069] _Var._ Nous avons un vaisseau tout prêt dessus la rive. (1643-56)

[1070] Les éditions de 1668 et de 1682 portent, par erreur, _de fortune_, pour _la fortune_.

[1071] _Var._ Quoi! si ton amitié pour Cinna t'intéresse. (1643-63)

[1072] Les éditions de 1652-56 portent _ta maîtresse_, pour _sa maîtresse_, ce qui est certainement une erreur.

[1073] L'édition de 1643 in-4º porte _sans loi_, pour _sans toi_.

[1074] _Var._ Si c'est te faire tort que de me défier. (1643-56)

[1075] _Var._ Et porte avec son nom à la postérité. (1643-56)

[1076] _Var._ Il te reste autre fruit que la honte et la rage. (1643 et 48)

[1077] _Var._ Mais que peut-on attendre aussi de tes pareils? (1643-56)

[1078] _Var._ Et pour changer d'état, il ne change point d'âme. (1643-56)

[1079] _Var._ N'a su prendre un rayon de générosité. (1660)

ACTE V.

SCÈNE PREMIÈRE.

AUGUSTE, CINNA.

AUGUSTE.

Prends un siége, Cinna, prends, et sur toute chose 1425 Observe exactement la loi que je t'impose: Prête, sans me troubler, l'oreille à mes discours; D'aucun mot, d'aucun cri, n'en interromps le cours; Tiens ta langue captive; et si ce grand silence A ton émotion fait quelque violence, 1430 Tu pourras me répondre après tout à loisir[1080]: Sur ce point seulement contente mon desir.

CINNA.

Je vous obéirai, Seigneur.

AUGUSTE.

Qu'il te souvienne De garder ta parole, et je tiendrai la mienne. Tu vois le jour, Cinna; mais ceux dont tu le tiens 1435 Furent les ennemis de mon père, et les miens: Au milieu de leur camp tu reçus la naissance[1081]; Et lorsqu'après leur mort tu vins en ma puissance, Leur haine enracinée au milieu de ton sein T'avoit mis contre moi les armes à la main; 1440 Tu fus mon ennemi même avant que de naître[1082], Et tu le fus encor quand tu me pus connoître, Et l'inclination jamais n'a démenti[1083] Ce sang qui t'avoit fait du contraire parti: Autant que tu l'as pu, les effets l'ont suivie. 1445 Je ne m'en suis vengé qu'en te donnant la vie; Je te fis prisonnier pour te combler de biens: Ma cour fut ta prison, mes faveurs tes liens; Je te restituai d'abord ton patrimoine[1084]; Je t'enrichis après des dépouilles d'Antoine, 1450 Et tu sais que depuis, à chaque occasion, Je suis tombé pour toi dans la profusion. Toutes les dignités que tu m'as demandées, Je te les ai sur l'heure et sans peine accordées; Je t'ai préféré même à ceux dont les parents 1455 Ont jadis dans mon camp tenu les premiers rangs[1085], A ceux qui de leur sang m'ont acheté l'empire[1086], Et qui m'ont conservé le jour que je respire. De la façon enfin qu'avec toi j'ai vécu, Les vainqueurs sont jaloux du bonheur du vaincu[1087]. 1460 Quand le ciel me voulut, en rappelant Mécène, Après tant de faveur montrer un peu de haine[1088], Je te donnai sa place en ce triste accident, Et te fis, après lui, mon plus cher confident. Aujourd'hui même encor, mon âme irrésolue 1465 Me pressant de quitter ma puissance absolue, De Maxime et de toi j'ai pris les seuls avis, Et ce sont, malgré lui, les tiens que j'ai suivis. Bien plus, ce même jour je te donne Émilie, Le digne objet des voeux de toute l'Italie, 1470 Et qu'ont mise si haut mon amour et mes soins, Qu'en te couronnant roi je t'aurois donné moins. Tu t'en souviens, Cinna: tant d'heur et tant de gloire Ne peuvent pas sitôt sortir de ta mémoire; Mais ce qu'on ne pourroit jamais s'imaginer, 1475 Cinna, tu t'en souviens, et veux m'assassiner[1089].

CINNA.

Moi, Seigneur! moi, que j'eusse une âme si traîtresse; Qu'un si lâche dessein....

AUGUSTE.

Tu tiens mal ta promesse: Sieds-toi, je n'ai pas dit encor ce que je veux; Tu te justifieras après, si tu le peux. 1480 Écoute cependant, et tiens mieux ta parole. Tu veux m'assassiner[1090] demain, au Capitole, Pendant le sacrifice, et ta main pour signal Me doit, au lieu d'encens, donner le coup fatal; La moitié de tes gens doit occuper la porte, 1485 L'autre moitié te suivre et te prêter main-forte. Ai-je de bons avis, ou de mauvais soupçons[1091]? De tous ces meurtriers te dirai-je les noms? Procule, Glabrion, Virginian, Rutile, Marcel, Plaute, Lénas, Pompone, Albin, Icile, 1490 Maxime, qu'après toi j'avois le plus aimé[1092]; Le reste ne vaut pas l'honneur d'être nommé: Un tas d'hommes perdus de dettes et de crimes, Que pressent de mes lois les ordres légitimes, Et qui désespérant de les plus éviter, 1495 Si tout n'est renversé, ne sauroient subsister. Tu te tais maintenant, et gardes le silence, Plus par confusion que par obéissance. Quel étoit ton dessein[1093], et que prétendois-tu Après m'avoir au temple à tes pieds abattu? 1500 Affranchir ton pays d'un pouvoir monarchique! Si j'ai bien entendu tantôt ta politique, Son salut désormais dépend d'un souverain Qui pour tout conserver tienne tout en sa main; Et si sa liberté te faisoit entreprendre, 1505 Tu ne m'eusses jamais empêché de la rendre; Tu l'aurois acceptée au nom de tout l'État, Sans vouloir l'acquérir par un assassinat. Quel étoit donc ton but? D'y régner en ma place? D'un étrange malheur son destin le menace, 1510 Si pour monter au trône et lui donner la loi Tu ne trouves dans Rome autre obstacle que moi[1094], Si jusques à ce point son sort est déplorable, Que tu sois après moi le plus considérable, Et que ce grand fardeau de l'empire romain 1515 Ne puisse après ma mort tomber mieux qu'en ta main. Apprends à te connoître, et descends en toi-même: On t'honore dans Rome, on te courtise, on t'aime, Chacun tremble sous toi, chacun t'offre des voeux, Ta fortune est bien haut, tu peux ce que tu veux; 1520 Mais tu ferois pitié même à ceux qu'elle irrite[1095], Si je t'abandonnois à ton peu de mérite[1096]. Ose me démentir, dis-moi ce que tu vaux, Conte-moi tes vertus, tes glorieux travaux, Les rares qualités par où tu m'as dû plaire, 1525 Et tout ce qui t'élève au-dessus du vulgaire. Ma faveur fait ta gloire, et ton pouvoir en vient: Elle seule t'élève, et seule te soutient; C'est elle qu'on adore, et non pas ta personne: Tu n'as crédit ni rang qu'autant qu'elle t'en donne, 1530 Et pour te faire choir je n'aurois aujourd'hui Qu'à retirer la main qui seule est ton appui. J'aime mieux toutefois céder à ton envie: Règne, si tu le peux, aux dépens de ma vie; Mais oses-tu penser que les Serviliens, 1535 Les Cosses, les Métels, les Pauls, les Fabiens, Et tant d'autres enfin de qui les grands courages Des héros de leur sang sont les vives images, Quittent le noble orgueil d'un sang si généreux Jusqu'à pouvoir souffrir que tu règnes sur eux[1097]? 1540 Parle, parle, il est temps.

CINNA.

Je demeure stupide; Non que votre colère ou la mort m'intimide: Je vois qu'on m'a trahi, vous m'y voyez rêver, Et j'en cherche l'auteur sans le pouvoir trouver. Mais c'est trop y tenir toute l'âme occupé[1098]: 1545 Seigneur, je suis Romain, et du sang de Pompée; Le père et les deux fils, lâchement égorgés, Par la mort de César étoient trop peu vengés. C'est là d'un beau dessein l'illustre et seule cause; Et puisqu'à vos rigueurs la trahison m'expose, 1550 N'attendez point de moi d'infâmes repentirs, D'inutiles regrets, ni de honteux soupirs. Le sort vous est propice autant qu'il m'est contraire; Je sais ce que j'ai fait, et ce qu'il vous faut faire: Vous devez un exemple à la postérité, 1555 Et mon trépas importe à votre sûreté.

AUGUSTE.

Tu me braves, Cinna, tu fais le magnanime, Et loin de t'excuser, tu couronnes ton crime. Voyons si ta constance ira jusques au bout. Tu sais ce qui t'est dû, tu vois que je sais tout: 1560 Fais ton arrêt toi-même, et choisis tes supplices.

SCÈNE II.

AUGUSTE, LIVIE, CINNA, ÉMILIE, FULVIE.

LIVIE.

Vous ne connoissez pas encor tous les complices: Votre Émilie en est, Seigneur, et la voici.

CINNA.

C'est elle-même, ô Dieux!

AUGUSTE.

Et toi, ma fille, aussi!

ÉMILIE.

Oui, tout ce qu'il a fait, il l'a fait pour me plaire[1099], 1565 Et j'en étois, Seigneur, la cause et le salaire.

AUGUSTE.

Quoi? l'amour qu'en ton coeur j'ai fait naître aujourd'hui T'emporte-t-il déjà jusqu'à mourir pour lui? Ton âme à ces transports un peu trop s'abandonne, Et c'est trop tôt aimer l'amant que je te donne. 1570

ÉMILIE.

Cet amour qui m'expose à vos ressentiments N'est point le prompt effet de vos commandements; Ces flammes dans nos coeurs sans votre ordre étoient nées[1100], Et ce sont des secrets de plus de quatre années; Mais quoique je l'aimasse et qu'il brulât pour moi, 1575 Une haine plus forte à tous deux fit la loi; Je ne voulus jamais lui donner d'espérance, Qu'il ne m'eût de mon père assuré la vengeance; Je la lui fis jurer; il chercha des amis: Le ciel rompt le succès que je m'étois promis, 1580 Et je vous viens, Seigneur, offrir une victime, Non pour sauver sa vie en me chargeant du crime: Son trépas est trop juste après son attentat, Et toute excuse est vaine en un crime d'État: Mourir en sa présence, et rejoindre mon père, 1585 C'est tout ce qui m'amène, et tout ce que j'espère.

AUGUSTE.

Jusques à quand, ô ciel, et par quelle raison Prendrez-vous contre moi des traits dans ma maison? Pour ses débordements j'en ai chassé Julie; Mon amour en sa place a fait choix d'Émilie, 1590 Et je la vois comme elle indigne de ce rang. L'une m'ôtoit l'honneur, l'autre a soif de mon sang; Et prenant toutes deux leur passion pour guide, L'une fut impudique, et l'autre est parricide. O ma fille! est-ce là le prix de mes bienfaits? 1595

ÉMILIE.

Ceux de mon père en vous firent mêmes effets[1101].

AUGUSTE.

Songe avec quel amour j'élevai ta jeunesse.

ÉMILIE.

Il éleva la vôtre avec même tendresse; Il fut votre tuteur, et vous son assassin; Et vous m'avez au crime enseigné le chemin: 1600 Le mien d'avec le vôtre en ce point seul diffère, Que votre ambition s'est immolé mon père, Et qu'un juste courroux, dont je me sens brûler, A son sang innocent vouloit vous immoler.

LIVIE.

C'en est trop, Émilie: arrête, et considère 1605 Qu'il t'a trop bien payé les bienfaits de ton père: Sa mort, dont la mémoire allume ta fureur, Fut un crime d'Octave, et non de l'Empereur, Tous ces crimes d'État qu'on fait pour la couronne, Le ciel nous en absout alors qu'il nous la donne, 1610 Et dans le sacré rang où sa faveur l'a mis, Le passé devient juste et l'avenir permis. Qui peut y parvenir ne peut être coupable; Quoi qu'il ait fait ou fasse, il est inviolable: Nous lui devons nos biens, nos jours sont en sa main, 1615 Et jamais on n'a droit sur ceux du souverain.

ÉMILIE.

Aussi dans le discours que vous venez d'entendre, Je parlois pour l'aigrir, et non pour me défendre. Punissez donc, Seigneur, ces criminels appas Qui de vos favoris font d'illustres ingrats; 1620 Tranchez mes tristes jours pour assurer les vôtres. Si j'ai séduit Cinna, j'en séduirai bien d'autres[1102]; Et je suis plus à craindre, et vous plus en danger, Si j'ai l'amour ensemble et le sang à venger[1103].

CINNA.

Que vous m'ayez séduit, et que je souffre encore 1625 D'être déshonoré par celle que j'adore! Seigneur, la vérité doit ici s'exprimer: J'avois fait ce dessein avant que de l'aimer. A mes plus saints desirs la trouvant inflexible[1104], Je crus qu'à d'autres soins elle seroit sensible: 1630 Je parlai de son père et de votre rigueur, Et l'offre de mon bras suivit celle du coeur. Que la vengeance est douce à l'esprit d'une femme! Je l'attaquai par là, par là je pris son âme; Dans mon peu de mérite elle me négligeoit, 1635 Et ne put négliger le bras qui la vengeoit: Elle n'a conspiré que par mon artifice; J'en suis le seul auteur, elle n'est que complice.

ÉMILIE.

Cinna, qu'oses-tu dire? est-ce là me chérir, Que de m'ôter l'honneur quand il me faut mourir? 1640

CINNA.

Mourez, mais en mourant ne souillez point ma gloire.

ÉMILIE.

La mienne se flétrit, si César te veut croire.

CINNA.

Et la mienne se perd, si vous tirez à vous Toute celle qui suit de si généreux coups.

ÉMILIE.

Eh bien! prends-en ta part, et me laisse la mienne; 1645 Ce seroit l'affoiblir que d'affoiblir la tienne: La gloire et le plaisir, la honte et les tourments, Tout doit être commun entre de vrais amants. Nos deux âmes, Seigneur, sont deux âmes romaines; Unissant nos desirs, nous unîmes nos haines; 1650 De nos parents perdus le vif ressentiment Nous apprit nos devoirs en un même moment; En ce noble dessein nos coeurs se rencontrèrent; Nos esprits généreux ensemble le formèrent; Ensemble nous cherchons l'honneur d'un beau trépas: Vous vouliez nous unir, ne nous séparez pas.

AUGUSTE.

Oui, je vous unirai, couple ingrat et perfide, Et plus mon ennemi qu'Antoine ni Lépide; Oui, je vous unirai, puisque vous le voulez: Il faut bien satisfaire aux feux dont vous brûlez, 1660 Et que tout l'univers, sachant ce qui m'anime, S'étonne du supplice aussi bien que du crime.

SCÈNE III.

AUGUSTE, LIVIE, CINNA, MAXIME, ÉMILIE, FULVIE.

AUGUSTE.

Mais enfin le ciel m'aime, et ses bienfaits nouveaux[1105] Ont enlevé[1106] Maxime à la fureur des eaux. Approche, seul ami que j'éprouve fidèle. 1665

MAXIME.

Honorez moins, Seigneur, une âme criminelle.

AUGUSTE.

Ne parlons plus de crime après ton repentir, Après que du péril tu m'as su garantir: C'est à toi que je dois et le jour et l'empire.

MAXIME.

De tous vos ennemis connoissez mieux le pire: 1670 Si vous régnez encor, Seigneur, si vous vivez, C'est ma jalouse rage à qui vous le devez. Un vertueux remords n'a point touché mon âme; Pour perdre mon rival j'ai découvert sa trame. Euphorbe vous a feint que je m'étois noyé, 1675 De crainte qu'après moi vous n'eussiez envoyé: Je voulois avoir lieu d'abuser Émilie, Effrayer son esprit, la tirer d'Italie, Et pensois la résoudre à cet enlèvement Sous l'espoir du retour pour venger son amant; 1680 Mais au lieu de goûter ces grossières amorces, Sa vertu combattue a redoublé ses forces. Elle a lu dans mon coeur; vous savez le surplus, Et je vous en ferois des récits superflus. Vous voyez le succès de mon lâche artifice. 1685 Si pourtant quelque grâce est due à mon indice, Faites périr Euphorbe au milieu des tourments[1107], Et souffrez que je meure aux yeux de ces amants. J'ai trahi mon ami, ma maîtresse, mon maître, Ma gloire, mon pays, par l'avis de ce traître, 1690 Et croirai toutefois mon bonheur infini, Si je puis m'en punir après l'avoir puni.

AUGUSTE.

En est-ce assez, ô ciel! et le sort, pour me nuire, A-t-il quelqu'un des miens qu'il veuille encor séduire? Qu'il joigne à ses efforts le secours des enfers: 1695 Je suis maître de moi comme de l'univers; Je le suis, je veux l'être. O siècles, ô mémoire, Conservez à jamais ma dernière victoire! Je triomphe aujourd'hui du plus juste courroux De qui le souvenir puisse aller jusqu'à vous. 1700 Soyons amis, Cinna, c'est moi qui t'en convie: Comme à mon ennemi je t'ai donné la vie, Et malgré la fureur de ton lâche destin[1108], Je te la donne encor comme à mon assassin. Commençons un combat qui montre par l'issue 1705 Qui l'aura mieux de nous ou donnée ou reçue[1109]. Tu trahis mes bienfaits, je les veux redoubler; Je t'en avois comblé, je t'en veux accabler: Avec cette beauté que je t'avois donnée, Reçois le consulat pour la prochaine année[1110]. 1710 Aime Cinna, ma fille, en cet illustre rang, Préfères-en la pourpre à celle de mon sang; Apprends sur mon exemple à vaincre ta colère[1111]: Te rendant un époux, je te rends plus qu'un père.

ÉMILIE.

Et je me rends, Seigneur, à ces hautes bontés; 1715 Je recouvre la vue auprès de leurs clartés: Je connois mon forfait, qui me sembloit justice; Et, ce que n'avoit pu la terreur du supplice, Je sens naître en mon âme un repentir puissant, Et mon coeur en secret me dit qu'il y consent. 1720 Le ciel a résolu votre grandeur suprême; Et pour preuve, Seigneur, je n'en veux que moi-même[1112]: J'ose avec vanité me donner cet éclat, Puisqu'il change mon coeur, qu'il veut changer l'État. Ma haine va mourir, que j'ai crue immortelle; 1725 Elle est morte, et ce coeur devient sujet fidèle; Et prenant désormais cette haine en horreur, L'ardeur de vous servir succède à sa fureur.

CINNA.

Seigneur, que vous dirai-je après que nos offenses Au lieu de châtiments trouvent des récompenses? 1730 O vertu sans exemple! ô clémence qui rend Votre pouvoir plus juste, et mon crime plus grand!

AUGUSTE.

Cesse d'en retarder un oubli magnanime; Et tous deux avec moi faites grâce à Maxime: Il nous a trahis tous; mais ce qu'il a commis 1735 Vous conserve innocents, et me rend mes amis.

(A Maxime[1113].)

Reprends auprès de moi ta place accoutumée; Rentre dans ton crédit et dans ta renommée; Qu'Euphorbe de tous trois ait sa grâce à son tour; Et que demain l'hymen couronne leur amour. 1740 Si tu l'aimes encor, ce sera ton supplice.

MAXIME.

Je n'en murmure point, il a trop de justice; Et je suis plus confus, Seigneur, de vos bontés Que je ne suis jaloux du bien que vous m'ôtez.

CINNA.

Souffrez que ma vertu dans mon coeur rappelée 1745 Vous consacre une foi lâchement violée, Mais si ferme à présent, si loin de chanceler, Que la chute du ciel ne pourroit l'ébranler. Puisse le grand moteur des belles destinées, Pour prolonger vos jours, retrancher nos années; 1750 Et moi, par un bonheur dont chacun soit jaloux, Perdre pour vous cent fois ce que je tiens de vous!

LIVIE.

Ce n'est pas tout, Seigneur: une céleste flamme D'un rayon prophétique illumine mon âme. Oyez ce que les Dieux vous font savoir par moi; 1755 De votre heureux destin c'est l'immuable loi. Après cette action vous n'avez rien à craindre: On portera le joug désormais sans se plaindre; Et les plus indomptés, renversant leurs projets, Mettront toute leur gloire à mourir vos sujets; 1760 Aucun lâche dessein, aucune ingrate envie N'attaquera le cours d'une si belle vie; Jamais plus d'assassins ni de conspirateurs[1114]: Vous avez trouvé l'art d'être maître des coeurs. Rome, avec une joie et sensible et profonde, 1765 Se démet en vos mains de l'empire du monde; Vos royales vertus lui vont trop[1115] enseigner Que son bonheur consiste à vous faire régner: D'une si longue erreur pleinement affranchie, Elle n'a plus de voeux que pour la monarchie, 1770 Vous prépare déjà des temples, des autels, Et le ciel une place entre les immortels; Et la postérité, dans toutes les provinces, Donnera votre exemple aux plus généreux princes.

AUGUSTE.

J'en accepte l'augure, et j'ose l'espérer: 1775 Ainsi toujours les Dieux vous daignent inspirer! Qu'on redouble demain les heureux sacrifices Que nous leur offrirons sous de meilleurs auspices; Et que vos conjurés entendent publier Qu'Auguste a tout appris, et veut tout oublier. 1780

FIN DU CINQUIÈME ET DERNIER ACTE.

NOTES:

[1080] Voyez ci-dessus, p. 374: _Quum alteram poni Cinnæ cathedram jussisset: «Hoc, inquit, primum a te peto, ne me loquentem interpelles, ne medio sermone meo proclames; dabitur tibi loquendi liberum tempus._»

[1081] _Var._ Ce fut dedans leur camp que tu pris la naissance; Et quand après leur mort tu vins en ma puissance, Leur haine héréditaire, ayant passé dans toi, T'avoit mis à la main les armes contre moi. (1643-56)

[1082] _Ego te, Cinna, quum in hostium castris invenissem, non factum tantum mihi inimicum, sed natum, servavi._ (P. 374)

[1083] _Var._ Et le sang t'ayant fait d'un contraire parti, Ton inclination ne l'a point démenti: Comme elle l'a suivi, les effets l'ont suivie. (1643-56)

[1084] _Patrimonium tibi omne concessi._ (P. 374.)

[1085] _Sacerdotium tibi petenti, præteritis compluribus quorum parentes mecum militaverant, dedi._ (_Ibidem._)

[1086] _Var._ M'ont conservé le jour qu'à présent je respire, Et m'ont de tout leur sang acheté cet empire. (1643-56)

[1087] _Hodie tam felix es et tam dives, ut victo victores invideant._ (P. 374.)

[1088] _Var._ Après tant de travaux montrer un peu de haine. (1643 in-4º) _Var._ Après tant de faveurs montrer un peu de haine. (1643 in-12 et 48-56)

[1089] _Quum sic de te meruerim, occidere me constituisti._ (P. 374.)

[1090] _Quum ad hanc vocem exclamasset Cinna, procul hanc ab se abesse dementiam: «Non præstas, inquit, fidem, Cinna; convenerat ne interloquereris. Occidere, inquam, me paras._» (P. 374 et 375.)