Œuvres de P. Corneille, Tome 03
Part 35
[1013] _Var._ J'obéis sans réserve à tous vos mouvements. (1643-56)
[1014] _Var._ Et quand il faut répandre un sang si malheureux. (1643-56)
[1015] _Var._ Et le sang et la vie à qui le fait servir. (1643-56)
[1016] _Var._ Implorer la faveur d'esclaves tels que nous. (1643-56)
[1017] _Var._ Aux deux bouts de la terre en est-il d'assez vain Pour prétendre égaler un citoyen romain? (1643-56)
[1018] _Var._ Je saurai bien sans toi, dans ma noble colère, Venger les fers de Rome et le sang de mon père. (1643-56)
[1019] _Var._ Je t'aime toutefois, tel que tu puisses être. (1643-60)
[1020] _Var._ Tu te plains d'un amour qui te veut rendre traître. (1643-56)
[1021] Voyez tome I, p. 328, note 1083.
[1022] _Var._ Je l'ai juré, j'y cours, et vous serez vengée; Mais ma main, aussitôt dedans mon sein plongée. (1643-56)
[1023] _Var._ A ce crime forcé joindra le châtiment[1023-a]. (1643-56)
[1023-a] Racine s'est rappelé ce passage dans _Andromaque_ (acte IV, scène III)
Et mes sanglantes mains, sur moi-même tournées, Aussitôt, malgré lui, joindront nos destinées.
[1024] _Var._ Recouvrera sa gloire aussitôt que perdue. (1643-56)
ACTE IV.
SCÈNE PREMIÈRE.
AUGUSTE, EUPHORBE, POLYCLÈTE, GARDES[1025].
AUGUSTE.
Tout ce que tu me dis, Euphorbe, est incroyable.
EUPHORBE.
Seigneur, le récit même en paroît effroyable: On ne conçoit qu'à peine une telle fureur[1026], Et la seule pensée en fait frémir d'horreur. 1080
AUGUSTE.
Quoi? mes plus chers amis! quoi? Cinna! quoi? Maxime! Les deux que j'honorois d'une si haute estime, A qui j'ouvrois mon coeur, et dont j'avois fait choix Pour les plus importants et plus nobles emplois! Après qu'entre leurs mains j'ai remis mon empire, 1085 Pour m'arracher le jour l'un et l'autre conspire! Maxime a vu sa faute, il m'en fait avertir[1027], Et montre un coeur touché d'un juste repentir; Mais Cinna!
EUPHORBE.
Cinna seul dans sa rage s'obstine, Et contre vos bontés d'autant plus se mutine; 1090 Lui seul combat encor les vertueux efforts Que sur les conjurés fait ce juste remords[1028], Et malgré les frayeurs à leurs regrets mêlées, Il tâche à raffermir leurs âmes ébranlées.
AUGUSTE.
Lui seul les encourage, et lui seul les séduit! 1095 O le plus déloyal que la terre ait produit[1029]! O trahison conçue au sein d'une furie! O trop sensible coup d'une main si chérie! Cinna, tu me trahis! Polyclète, écoutez.
(Il lui parle à l'oreille[1030].)
POLYCLÈTE.
Tous vos ordres, Seigneur, seront exécutés. 1100
AUGUSTE.
Qu'Éraste en même temps aille dire à Maxime Qu'il vienne recevoir le pardon de son crime.
(Polyclète rentre[1031].)
EUPHORBE.
Il l'a trop jugé grand pour ne pas s'en punir[1032]: A peine du palais il a pu revenir, Que les yeux égarés et le regard farouche[1033], 1105 Le coeur gros de soupirs, les sanglots à la bouche, Il déteste sa vie et ce complot maudit, M'en apprend l'ordre entier tel que je vous l'ai dit, Et m'ayant commandé que je vous avertisse, Il ajoute: «Dis-lui que je me fais justice, 1110 Que je n'ignore point ce que j'ai mérité[1034].» Puis soudain dans le Tibre il s'est précipité; Et l'eau grosse et rapide, et la nuit assez noire[1035], M'ont dérobé la fin de sa tragique histoire.
AUGUSTE.
Sous ce pressant remords il a trop succombé[1036], 1115 Et s'est à mes bontés lui-même dérobé; Il n'est crime envers moi qu'un repentir n'efface. Mais puisqu'il a voulu renoncer à ma grâce, Allez pourvoir au reste, et faites qu'on ait soin De tenir en lieu sûr ce fidèle témoin. 1120
SCÈNE II.
AUGUSTE[1037].
Ciel, à qui voulez-vous désormais que je fie Les secrets de mon âme et le soin de ma vie? Reprenez le pouvoir que vous m'avez commis, Si donnant des sujets il ôte les amis, Si tel est le destin des grandeurs souveraines 1125 Que leurs plus grands bienfaits n'attirent que des haines, Et si votre rigueur les condamne à chérir Ceux que vous animez à les faire périr. Pour elles rien n'est sûr; qui peut tout doit tout craindre. Rentre en toi-même, Octave, et cesse de te plaindre. Quoi! tu veux qu'on t'épargne, et n'as rien épargné! Songe aux fleuves de sang où ton bras s'est baigné, De combien ont rougi les champs de Macédoine, Combien en a versé la défaite d'Antoine, Combien celle de Sexte[1038], et revois tout d'un temps 1135 Pérouse au sien noyée, et tous ses habitants[1039]; Remets dans ton esprit, après tant de carnages, De tes proscriptions les sanglantes images, Où toi-même, des tiens devenu le bourreau, Au sein de ton tuteur enfonças le couteau[1040]: 1140 Et puis ose accuser le destin d'injustice[1041], Quand tu vois que les tiens s'arment pour ton supplice, Et que par ton exemple à ta perte guidés, Ils violent des droits que tu n'as pas gardés[1042]! Leur trahison est juste, et le ciel l'autorise: 1145 Quitte ta dignité comme tu l'as acquise; Rends un sang infidèle à l'infidélité[1043], Et souffre des ingrats après l'avoir été. Mais que mon jugement au besoin m'abandonne! Quelle fureur, Cinna, m'accuse et te pardonne? 1150 Toi, dont la trahison me force à retenir Ce pouvoir souverain dont tu me veux punir, Me traite en criminel, et fait seule mon crime, Relève pour l'abattre un trône illégitime, Et d'un zèle effronté couvrant son attentat, 1155 S'oppose, pour me perdre, au bonheur de l'État! Donc jusqu'à l'oublier je pourrois me contraindre! Tu vivrois en repos après m'avoir fait craindre[1044]! Non, non, je me trahis moi-même d'y penser: Qui pardonne aisément invite à l'offenser; 1160 Punissons l'assassin, proscrivons les complices. Mais quoi? toujours du sang, et toujours des supplices[1045]! Ma cruauté se lasse, et ne peut s'arrêter; Je veux me faire craindre, et ne fais qu'irriter. Rome a pour ma ruine une hydre trop fertile[1046]: 1165 Une tête coupée en fait renaître mille, Et le sang répandu de mille conjurés Rend mes jours plus maudits, et non plus assurés. Octave, n'attends plus le coup d'un nouveau Brute; Meurs, et dérobe-lui la gloire de ta chute; 1170 Meurs: tu ferois pour vivre un lâche et vain effort, Si tant de gens de coeur font des voeux pour ta mort, Et si tout ce que Rome a d'illustre jeunesse Pour te faire périr tour à tour s'intéresse[1047]; Meurs, puisque c'est un mal que tu ne peux guérir; 1175 Meurs enfin, puisqu'il faut ou tout perdre, ou mourir. La vie est peu de chose, et le peu qui t'en reste Ne vaut pas l'acheter par un prix si funeste[1048]. Meurs; mais quitte du moins la vie avec éclat; Éteins-en le flambeau dans le sang de l'ingrat[1049]; 1180 A toi-même en mourant immole ce perfide; Contentant ses desirs, punis son parricide; Fais un tourment pour lui de ton propre trépas, En faisant qu'il le voie et n'en jouisse pas. Mais jouissons plutôt nous-même[1050] de sa peine, 1185 Et si Rome nous hait, triomphons de sa haine. O Romains, ô vengeance, ô pouvoir absolu, O rigoureux combat d'un coeur irrésolu Qui fuit en même temps tout ce qu'il se propose! D'un prince malheureux ordonnez quelque chose. 1190 Qui des deux dois-je suivre, et duquel m'éloigner? Ou laissez-moi périr, ou laissez-moi régner.
SCÈNE III.
AUGUSTE, LIVIE[1051].
AUGUSTE.
Madame, on me trahit, et la main qui me tue Rend sous mes déplaisirs ma constance abattue. Cinna, Cinna, le traître....
LIVIE.
Euphorbe m'a tout dit, 1195 Seigneur, et j'ai pâli cent fois à ce récit. Mais écouteriez-vous les conseils d'une femme[1052]?
AUGUSTE.
Hélas! de quel conseil est capable mon âme?
LIVIE.
Votre sévérité, sans produire aucun fruit[1053], Seigneur, jusqu'à présent a fait beaucoup de bruit. Par les peines d'un autre aucun ne s'intimide: Salvidien à bas a soulevé Lépide; Murène a succédé, Cépion l'a suivi; Le jour à tous les deux dans les tourments ravi N'a point mêlé de crainte à la fureur d'Égnace[1054], 1205 Dont Cinna maintenant ose prendre la place; Et dans les plus bas rangs les noms les plus abjets[1055] Ont voulu s'ennoblir par de si hauts projets. Après avoir en vain puni leur insolence, Essayez sur Cinna ce que peut la clémence[1056]; 1210 Faites son châtiment de sa confusion; Cherchez le plus utile en cette occasion: Sa peine peut aigrir une ville animée, Son pardon peut servir à votre renommée[1057]; Et ceux que vos rigueurs ne font qu'effaroucher 1215 Peut-être à vos bontés se laisseront toucher.
AUGUSTE.
Gagnons-les tout à fait en quittant cet empire Qui nous rend odieux, contre qui l'on conspire. J'ai trop par vos avis consulté là-dessus; Ne m'en parlez jamais, je ne consulte plus. 1220 Cesse de soupirer, Rome, pour ta franchise: Si je t'ai mise aux fers, moi-même je les brise, Et te rends ton État, après l'avoir conquis, Plus paisible et plus grand que je ne te l'ai pris; Si tu me veux haïr, hais-moi sans plus rien feindre; 1225 Si tu me veux aimer, aime-moi sans me craindre: De tout ce qu'eut Sylla de puissance et d'honneur, Lassé comme il en fut, j'aspire à son bonheur.
LIVIE.
Assez et trop longtemps son exemple vous flatte; Mais gardez que sur vous le contraire n'éclate: 1230 Ce bonheur sans pareil qui conserva ses jours Ne seroit pas bonheur, s'il arrivoit toujours.
AUGUSTE.
Eh bien! s'il est trop grand, si j'ai tort d'y prétendre[1058], J'abandonne mon sang à qui voudra l'épandre. Après un long orage il faut trouver un port; 1235 Et je n'en vois que deux, le repos, ou la mort.
LIVIE.
Quoi? vous voulez quitter le fruit de tant de peines?
AUGUSTE.
Quoi? vous voulez garder l'objet de tant de haines?
LIVIE.
Seigneur, vous emporter à cette extrémité, C'est plutôt désespoir que générosité. 1240
AUGUSTE.
Régner et caresser une main si traîtresse, Au lieu de sa vertu, c'est montrer sa foiblesse.
LIVIE.
C'est régner sur vous-même, et par un noble choix, Pratiquer la vertu la plus digne des rois.
AUGUSTE.
Vous m'aviez bien promis des conseils d'une femme: 1245 Vous me tenez parole, et c'en sont là, Madame. Après tant d'ennemis à mes pieds abattus, Depuis vingt ans je règne, et j'en sais les vertus; Je sais leur divers ordre, et de quelle nature[1059] Sont les devoirs d'un prince en cette conjoncture[1060]. 1250 Tout son peuple est blessé par un tel attentat, Et la seule pensée est un crime d'État, Une offense qu'on fait à toute sa province, Dont il faut[1061] qu'il la venge, ou cesse d'être prince.
LIVIE.
Donnez moins de croyance à votre passion. 1255
AUGUSTE.
Ayez moins de foiblesse, ou moins d'ambition.
LIVIE.
Ne traitez plus si mal un conseil salutaire.
AUGUSTE.
Le ciel m'inspirera ce qu'ici je dois faire. Adieu: nous perdons temps.
LIVIE.
Je ne vous quitte point, Seigneur, que mon amour n'aye obtenu ce point. 1260
AUGUSTE.
C'est l'amour des grandeurs qui vous rend importune.
LIVIE.
J'aime votre personne, et non votre fortune.
(Elle est seule[1062].)
Il m'échappe: suivons, et forçons-le de voir[1063] Qu'il peut, en faisant grâce, affermir son pouvoir, Et qu'enfin la clémence est la plus belle marque 1265 Qui fasse à l'univers connoître un vrai monarque.
SCÈNE IV.
ÉMILIE, FULVIE.
ÉMILIE.
D'où me vient cette joie? et que mal à propos Mon esprit malgré moi goûte un entier repos! César mande Cinna sans me donner d'alarmes! Mon coeur est sans soupirs, mes yeux n'ont point de larmes, Comme si j'apprenois d'un secret mouvement Que tout doit succéder à mon contentement! Ai-je bien entendu? me l'as-tu dit, Fulvie?
FULVIE.
J'avois gagné sur lui qu'il aimeroit la vie, Et je vous l'amenois, plus traitable et plus doux, 1275 Faire un second effort contre votre courroux[1064]; Je m'en applaudissois, quand soudain Polyclète, Des volontés d'Auguste ordinaire interprète, Est venu l'aborder et sans suite et sans bruit, Et de sa part sur l'heure au palais l'a conduit. 1280 Auguste est fort troublé, l'on ignore la cause; Chacun diversement soupçonne quelque chose: Tous présument qu'il aye un grand sujet d'ennui, Et qu'il mande Cinna pour prendre avis de lui. Mais ce qui m'embarrasse, et que je viens d'apprendre[1065], C'est que deux inconnus se sont saisis d'Évandre, Qu'Euphorbe est arrêté sans qu'on sache pourquoi, Que même de son maître on dit je ne sais quoi: On lui veut imputer un désespoir funeste; On parle d'eaux, de Tibre, et l'on se tait du reste. 1290
ÉMILIE.
Que de sujets de craindre et de désespérer, Sans que mon triste coeur en daigne murmurer! A chaque occasion le ciel y fait descendre Un sentiment contraire à celui qu'il doit prendre: Une vaine frayeur tantôt m'a pu troubler[1066], 1295 Et je suis insensible alors qu'il faut trembler. Je vous entends, grands Dieux! vos bontés que j'adore Ne peuvent consentir que je me déshonore; Et ne me permettant soupirs, sanglots, ni pleurs, Soutiennent ma vertu contre de tels malheurs. 1300 Vous voulez que je meure avec ce grand courage Qui m'a fait entreprendre un si fameux ouvrage; Et je veux bien périr comme vous l'ordonnez, Et dans la même assiette où vous me retenez. O liberté de Rome! ô mânes de mon père! 1305 J'ai fait de mon côté tout ce que j'ai pu faire: Contre votre tyran j'ai ligué ses amis, Et plus osé pour vous qu'il ne m'étoit permis. Si l'effet a manqué, ma gloire n'est pas moindre; N'ayant pu vous venger, je vous irai rejoindre, 1310 Mais si fumante encor d'un généreux courroux, Par un trépas si noble et si digne de vous, Qu'il vous fera sur l'heure aisément reconnoître[1067] Le sang des grands héros dont vous m'avez fait naître.
SCÈNE V.
MAXIME, ÉMILIE, FULVIE.
ÉMILIE.
Mais je vous vois, Maxime, et l'on vous faisoit mort!
MAXIME.
Euphorbe trompe Auguste avec ce faux rapport: Se voyant arrêté, la trame découverte, Il a feint ce trépas pour empêcher ma perte.
ÉMILIE.
Que dit-on de Cinna?
MAXIME.
Que son plus grand regret C'est de voir que César sait tout votre secret[1068]; 1320 En vain il le dénie et le veut méconnoître, Évandre a tout conté pour excuser son maître, Et par l'ordre d'Auguste on vient vous arrêter.
ÉMILIE.
Celui qui l'a reçu tarde à l'exécuter: Je suis prête à le suivre et lasse de l'attendre. 1325
MAXIME.
Il vous attend chez moi.
ÉMILIE.
Chez vous!
MAXIME.
C'est vous surprendre; Mais apprenez le soin que le ciel a de vous: C'est un des conjurés qui va fuir avec nous. Prenons notre avantage avant qu'on nous poursuive; Nous avons pour partir un vaisseau sur la rive[1069]. 1330
ÉMILIE.
Me connois-tu, Maxime, et sais-tu qui je suis?
MAXIME.
En faveur de Cinna je fais ce que je puis, Et tâche à garantir de ce malheur extrême La plus belle moitié qui reste de lui-même. Sauvons-nous, Émilie, et conservons le jour, 1335 Afin de le venger par un heureux retour.
ÉMILIE.
Cinna dans son malheur est de ceux qu'il faut suivre, Qu'il ne faut pas venger, de peur de leur survivre: Quiconque après sa perte aspire à se sauver Est indigne du jour qu'il tâche à conserver. 1340
MAXIME.
Quel désespoir aveugle à ces fureurs vous porte? O Dieux! que de foiblesse en une âme si forte! Ce coeur si généreux rend si peu de combat, Et du premier revers la fortune[1070] l'abat! Rappelez, rappelez cette vertu sublime; 1345 Ouvrez enfin les yeux, et connoissez Maxime: C'est un autre Cinna qu'en lui vous regardez; Le ciel vous rend en lui l'amant que vous perdez; Et puisque l'amitié n'en faisoit plus qu'une âme, Aimez en cet ami l'objet de votre flamme; 1350 Avec la même ardeur il saura vous chérir, Que....
ÉMILIE.
Tu m'oses aimer, et tu n'oses mourir! Tu prétends un peu trop; mais quoi que tu prétendes, Rends-toi digne du moins de ce que tu demandes: Cesse de fuir en lâche un glorieux trépas, 1355 Ou de m'offrir un coeur que tu fais voir si bas; Fais que je porte envie à ta vertu parfaite; Ne te pouvant aimer, fais que je te regrette; Montre d'un vrai Romain la dernière vigueur, Et mérite mes pleurs au défaut de mon coeur. 1360 Quoi! si ton amitié pour Cinna s'intéresse[1071], Crois-tu qu'elle consiste à flatter sa maîtresse[1072]? Apprends, apprends de moi quel en est le devoir, Et donne-m'en l'exemple, ou viens le recevoir.
MAXIME.
Votre juste douleur est trop impétueuse. 1365
ÉMILIE.
La tienne en ta faveur est trop ingénieuse. Tu me parles déjà d'un bienheureux retour, Et dans tes déplaisirs tu conçois de l'amour!
MAXIME.
Cet amour en naissant est toutefois extrême: C'est votre amant en vous, c'est mon ami que j'aime, 1370 Et des mêmes ardeurs dont il fut embrasé....
ÉMILIE.
Maxime, en voilà trop pour un homme avisé. Ma perte m'a surprise, et ne m'a point troublée; Mon noble désespoir ne m'a point aveuglée. Ma vertu toute entière agit sans s'émouvoir, 1375 Et je vois malgré moi plus que je ne veux voir.
MAXIME.
Quoi? vous suis-je suspect de quelque perfidie?
ÉMILIE.
Oui, tu l'es, puisqu'enfin tu veux que je le die; L'ordre de notre fuite est trop bien concerté Pour ne te soupçonner d'aucune lâcheté: 1380 Les Dieux seroient pour nous prodigues en miracles, S'ils en avoient sans toi[1073] levé tous les obstacles. Fuis sans moi, tes amours sont ici superflus.
MAXIME.
Ah! vous m'en dites trop.
ÉMILIE.
J'en présume encor plus. Ne crains pas toutefois que j'éclate en injures; 1385 Mais n'espère non plus m'éblouir de parjures. Si c'est te faire tort que de m'en défier[1074], Viens mourir avec moi pour te justifier.
MAXIME.
Vivez, belle Émilie, et souffrez qu'un esclave....
ÉMILIE.
Je ne t'écoute plus qu'en présence d'Octave. 1390 Allons, Fulvie, allons.
SCÈNE VI.
MAXIME.
Désespéré, confus, Et digne, s'il se peut, d'un plus cruel refus, Que résous-tu, Maxime? et quel est le supplice Que ta vertu prépare à ton vain artifice? Aucune illusion ne te doit plus flatter: 1395 Émilie en mourant va tout faire éclater; Sur un même échafaud la perte de sa vie Étalera sa gloire et ton ignominie, Et sa mort va laisser à la postérité[1075] L'infâme souvenir de ta déloyauté. 1400 Un même jour t'a vu, par une fausse adresse, Trahir ton souverain, ton ami, ta maîtresse, Sans que de tant de droits en un jour violés, Sans que de deux amants au tyran immolés, Il te reste aucun fruit que la honte et la rage[1076] 1405 Qu'un remords inutile allume en ton courage. Euphorbe, c'est l'effet de tes lâches conseils; Mais que peut-on attendre enfin de tes pareils[1077]? Jamais un affranchi n'est qu'un esclave infâme; Bien qu'il change d'état, il ne change point d'âme[1078]; 1410 La tienne, encor servile, avec la liberté N'a pu prendre un rayon de générosité[1079]: Tu m'as fait relever une injuste puissance; Tu m'as fait démentir l'honneur de ma naissance; Mon coeur te résistoit, et tu l'as combattu 1415 Jusqu'à ce que ta fourbe ait souillé sa vertu. Il m'en coûte la vie, il m'en coûte la gloire, Et j'ai tout mérité pour t'avoir voulu croire; Mais les Dieux permettront à mes ressentiments De te sacrifier aux yeux des deux amants, 1420 Et j'ose m'assurer qu'en dépit de mon crime Mon sang leur servira d'assez pure victime, Si dans le tien mon bras, justement irrité, Peut laver le forfait de t'avoir écouté.
FIN DU QUATRIÈME ACTE.
NOTES:
[1025] GARDES manque dans l'édition de 1643.--TROUPE DE GARDES. (1648-60)
[1026] _Var._ On ne conçoit qu'à force une telle fureur. (1643-56)
[1027] _Var._ Encore pour Maxime, il m'en fait avertir[1027-a], Et s'est laissé toucher à quelque repentir. (1643-56)
[1027-a] _Unus ex conseiis deferebat_, «c'était un des complices qui dénonçait la conjuration:» voyez ci-dessus, p. 373.
[1028] _Var._ Que sur les conjurés fait un juste remords. (1643-56)
[1029] _Var._ O le plus déloyal que l'enfer ait produit! (1643-56)
[1030] Ce jeu de scène manque dans les éditions de 1643-60.
[1031] Ce jeu de scène manque dans les deux éditions de 1643. Il se trouve deux vers plus haut dans les éditions de 1648-60.
[1032] _Var._ Il l'a jugé trop grand pour se le pardonner: A peine du palais il a pu retourner. (1643-60)
[1033] _Var._ Que de tous les côtés lançant un oeil farouche. (1643-56)
[1034] _Var._ Que je n'ignore pas ce que j'ai mérité. (1643-60)
[1035] _Var._ Et l'eau grosse et rapide, et la nuit survenue, L'ont dérobé sur l'heure à ma débile vue. AUG. Sous ses justes remords il a trop succombé. (1643-56) _Var._ Dont l'eau grosse et rapide et la nuit assez noire. (1660-64)
[1036] _Var._ Sous le pressant remords il a trop succombé. (1660)
[1037] AUGUSTE, _seul._ (1648-60)
[1038] Sextus Pompée.
[1039] Dans la guerre entre Octave et les adhérents d'Antoine, après la bataille de Philippes.
[1040] Voyez p. 384, note 903.
[1041] _Var._ Et puis ose accuser ton destin d'injustice, Si les tiens maintenant s'arment pour ton supplice, Et si par ton exemple à ta perte guidés. (1643-56)
[1042] _Var._ Ils violent les droits que tu n'as pas gardés! (1643-64)
[1043] Ce vers rappelle, mais par les mots et par le son plutôt que par la pensée, la fin de la première strophe des _Larmes de saint Pierre_ de Malherbe:
Fait de tous les assauts que la rage peut faire Une fidèle preuve à l'infidélité.
(Voyez le Malherbe de M. Lalanne, tome I, p. 4.)
[1044] Voyez ci-dessus, p. 373: _Quid ergo! ego percussorem meum securum ambulare patiar, me sollicito?_
[1045] _Quis finis erit suppliciorum? quis sanguinis?_ (P. 374.)
[1046] _Var._ Rome a pour ma ruine un hydre trop fertile. (1652-56)
[1047] _Ego sum nobilibus adolescentulis expositum caput, in quod mucrones acuant._ (P. 374.)
[1048] _Non est tanti vita, si, ut ego non peream, tam multa perdenda sunt._ (_Ibidem._)
[1049] _Var._ Éteins-en le flambeau dans le sang d'un ingrat. (1643-60)
[1050] Toutes les éditions publiées du vivant de Corneille portent _nous-mêmes_, avec une _s_, à l'exception de celle de 1643 in-4º, qui donne _nous-même_.
[1051] Voyez la _Notice_, p. 365.
[1052] _Admittis muliebre consilium?_ (P. 374.)
[1053] _Var._ Seigneur, jusques ici votre sévérité A fait beaucoup de bruit, et n'a rien profité. (1643-56)