Œuvres de P. Corneille, Tome 03
Part 31
L'empereur Auguste, estant en la Gaule, receut certain advertissement d'une coniuration que luy brassoit L. Cinna: il delibera de s'en venger, et manda pour cet effect au lendemain le conseil de ses amis. Mais la nuict d'entre deux, il la passa avecques grande inquietude, considerant qu'il avoit à faire mourir un ieune homme de bonne maison et nepveu du grand Pompeius, et produisoit en se plaignant plusieurs divers discours: «Quoy doncques, disoit il, sera il vray que ie demeureray en crainte et en alarme, et que ie lairray mon meurtrier se promener ce pendant à son ayse? S'en ira il quitte, ayant assailly ma teste, que i'ay sauvee de tant de guerres civiles, de tant de battailles par mer et par terre, et aprez avoir estably la paix universelle du monde? sera il absoult, ayant deliberé non de me meurtrir seulement, mais de me sacrifier?» car la coniuration estoit faicte de le tuer comme il feroit quelque sacrifice. Aprez cela, s'estant tenu coy quelque espace de temps, il recommenceoit d'une voix plus forte, et s'en prenoit à soy mesme: «Pourquoy vis tu, s'il importe à tant de gents que tu meures? N'y aura il point de fin à tes vengeances et à tes cruautez? Ta vie vault elle que tant de dommage se face pour la conserver?» Livia, sa femme, le sentant en ces angoisses: «Et les conseils des femmes y seront ils receus? lui dict elle: fay ce que font les medecins; quant les receptes accoustumees ne peuvent servir, ils en essayent de contraires. Par severité, tu n'as iusques à cette heure rien proufité: Lepidus a suyvi Salvidienus; Murena, Lepidus; Caepio, Murena; Egnatius, Caepio: commence à experimenter comment te succederont la doulceur et la clemence. Cinna est convaincu, pardonne-luy; de te nuire desormais, il ne pourra, et proufitera à ta gloire.» Auguste feut bien ayse d'avoir trouvé un advocat de son humeur, et ayant remercié sa femme, et contremandé ses amis qu'il avoit assignez au conseil, commanda qu'on feist venir à luy Cinna tout seul; et ayant faict sortir tout le monde de sa chambre, et faict donner un siege à Cinna, il luy parla en cette maniere: «En premier lieu, ie te demande, Cinna, paisible audience; n'interromps pas mon parler: ie te donray temps et loisir d'y respondre. Tu sçais, Cinna, que t'ayant prins au camp de mes ennemis, non seulement t'estant faict mon ennemy, mais estant nay tel, ie te sauvay, ie te meis entre mains touts tes biens, et t'ay enfin rendu si accommodé et si aysé, que les victorieux sont envieux de la condition du vaincu: l'office du sacerdoce que tu me demandas, ie te l'octroyay, l'ayant refusé à d'aultres, desquels les peres avoyent tousiours combattu avecques moy. T'ayant si fort obligé, tu as entreprins de me tuer.» A quoy Cinna s'estant escrié qu'il estoit bien esloingné d'une si meschante pensee: «Tu ne me tiens pas, Cinna, ce que tu m'avois promis, suyvit Auguste; tu m'avois asseuré que ie ne seroy pas interrompu. Ouy, tu as entreprins de me tuer en tel lieu, tel iour, en telle compaignie, et de telle façon.» Et le veoyant transi de ces nouvelles, et en silence, non plus pour tenir le marché de se taire, mais de la presse de sa conscience: «Pourquoy, adiousta il, le fais tu? Est ce pour estre empereur? Vrayement il va bien mal à la chose publicque, s'il n'y a que moy qui t'empesche d'arriver à l'empire. Tu ne peux pas seulement deffendre ta maison, et perdis dernierement un procez par la faveur d'un simple libertin[891]. Quoy! n'as tu pas moyen ny pouvoir en aultre chose qu'à entreprendre Cesar? Ie le quitte, s'il n'y a que moy qui empesche tes esperances. Penses tu que Paulus, que Fabius, que les Cosseens et Serviliens te souffrent, et une si grande troupe de nobles, non seulement nobles de nom, mais qui par leur vertu honnorent leur noblesse?» Aprez plusieurs aultres propos (car il parla à luy plus de deux heures entieres): «Or va, luy dict il, ie te donne, Cinna, la vie à traistre et à parricide, que ie te donnay aultrefois à ennemy; que l'amitié commence de ce iourd'huy entre nous; essayons qui de nous deux de meilleure foy, moy t'aye donné ta vie, ou tu l'ayes receue.» Et se despartit d'avesques luy en cette maniere. Quelque temps aprez, il luy donna le consulat, se plaignant dequoy il ne luy avoit osé demander. Il l'eut depuis pour fort amy, et feut seul faict par luy heritier de ses biens. Or depuis cet accident, qui adveint à Auguste au quarantiesme an de son aage, il n'y eut iamais de coniuration ny d'entreprinse contre luy, et receut une iuste recompense de cette sienne clemence[892].
NOTES:
[890] Cet extrait des _Essais_ de Montaigne ne se trouve que dans la première édition d'_Horace_. Corneille ne l'a pas reproduit à la suite de l'extrait latin, dans ses recueils de 1648-1656. Il tiendra lieu ici d'une traduction du morceau de Sénèque.
[891] «_Affranchi_, du mot latin _libertus_, ou _libertinus_; car ce dernier ne veut pas dire, comme on l'a cru longtemps, fils d'affranchi.» (_Note de M. le Clerc sur Montaigne._)
[892] Quand Corneille fit imprimer _Cinna_ dans la seconde partie de ses _OEuvres_, en 1648, il le fit précéder d'une lettre de Balzac, qui se trouve encore dans l'édition de 1656. Cette lettre, qui est du 17 janvier 1643, avait déjà été comprise dans le tome II des _Lettres choisies du sieur de Balzac_. Paris, Aug. Courbé, 1647, in-8º, p. 437 et suivantes. Dans notre édition elle figurera à sa date parmi les _Lettres_ de Corneille, auxquelles nous avons joint celles qui lui ont été adressées.
EXAMEN.
Ce poëme a tant d'illustres suffrages[893] qui lui donnent le premier rang parmi les miens, que je me ferois trop d'importants ennemis si j'en disois du mal: je ne le suis pas assez de moi-même pour chercher des défauts où ils n'en ont point voulu voir, et accuser le jugement qu'ils en ont fait, pour obscurcir la gloire qu'ils m'en ont donnée. Cette approbation si forte et si générale vient sans doute de ce que la vraisemblance s'y trouve si heureusement conservée aux endroits où la vérité lui manque, qu'il n'a jamais besoin de recourir au nécessaire[894]. Rien n'y contredit l'histoire, bien que beaucoup de choses y soient ajoutées; rien n'y est violenté par les incommodités de la représentation, ni par l'unité de jour, ni par celle de lieu.
Il est vrai qu'il s'y rencontre une duplicité de lieu particulier[895]. La moitié de la pièce se passe chez Émilie, et l'autre dans le cabinet d'Auguste. J'aurois été ridicule si j'avois prétendu que cet empereur délibérât avec Maxime et Cinna s'il quitteroit l'empire ou non, précisément dans la même place où ce dernier vient de rendre compte à Émilie de la conspiration qu'il a formée contre lui. C'est ce qui m'a fait rompre la liaison des scènes au quatrième acte, n'ayant pu me résoudre à faire que Maxime vînt donner l'alarme à Émilie de la conjuration découverte, au lieu même où Auguste en venoit de recevoir l'avis par son ordre, et dont il ne faisoit que de sortir avec tant d'inquiétude et d'irrésolution. C'eût été une impudence extraordinaire, et tout à fait hors du vraisemblable, de se présenter dans son cabinet un moment après qu'il lui avoit fait révéler le secret de cette entreprise[896] et porter la nouvelle de sa fausse mort. Bien loin de pouvoir surprendre Émilie par la peur de se voir arrêtée, c'eût été se faire arrêter lui-même, et se précipiter dans un obstacle invincible au dessein qu'il vouloit exécuter. Émilie ne parle donc pas où parle Auguste, à la réserve du cinquième acte; mais cela n'empêche pas qu'à considérer tout le poëme ensemble, il n'aye son unité de lieu, puisque tout s'y peut passer, non-seulement dans Rome ou dans un quartier de Rome, mais dans le seul palais d'Auguste, pourvu que vous y vouliez donner un appartement à Émilie qui soit éloigné du sien.
Le compte que Cinna lui rend de sa conspiration justifie ce que j'ai dit ailleurs[897], que, pour faire souffrir une narration ornée, il faut que celui qui la fait et celui qui l'écoute ayent l'esprit assez tranquille, et s'y plaisent assez pour lui prêter toute la patience qui lui est nécessaire. Émilie a de la joie d'apprendre[898] de la bouche de son amant avec quelle chaleur il a suivi ses intentions; et Cinna n'en a pas moins de lui pouvoir donner de si belles espérances de l'effet qu'elle en souhaite: c'est pourquoi, quelque longue que soit cette narration, sans interruption aucune, elle n'ennuie point. Les ornements de rhétorique dont j'ai tâché de l'enrichir ne la font point condamner de trop d'artifice, et la diversité de ses figures ne fait point regretter le temps que j'y perds; mais si j'avois attendu à la commencer qu'Évandre eût troublé ces deux amants par la nouvelle qu'il leur apporte, Cinna eût été obligé de s'en taire ou de la conclure en six vers, et Émilie n'en eût pu supporter davantage.
Comme[899] les vers d'_Horace_[900] ont quelque chose de plus net et de moins guindé pour les pensées que ceux du _Cid_, on peut dire que ceux de cette pièce ont quelque chose de plus achevé[901] que ceux d'_Horace_, et qu'enfin la facilité de concevoir le sujet, qui n'est ni trop chargé d'incidents, ni trop embarrassé des récits de ce qui s'est passé avant le commencement de la pièce, est une des causes sans doute de la grande approbation qu'il a reçue. L'auditeur aime à s'abandonner à l'action présente, et à n'être point obligé, pour l'intelligence de ce qu'il voit, de réfléchir sur ce qu'il a déjà vu, et de fixer sa mémoire sur les premiers actes, cependant que les derniers sont devant ses yeux. C'est l'incommodité des pièces embarrassées, qu'en termes de l'art on nomme _implexes_, par un mot emprunté du latin, telles que sont _Rodogune_ et _Héraclius_. Elle ne se rencontre pas dans les simples; mais comme celles-là ont sans doute besoin de plus d'esprit pour les imaginer, et de plus d'art pour les conduire, celles-ci, n'ayant pas le même secours du côté du sujet, demandent plus de force de vers, de raisonnement, et de sentiments[902] pour les soutenir.
NOTES:
[893] Corneille revient dans le _Discours des trois unités_ (tome I, p. 105) sur ces «illustres suffrages» accordés à _Cinna_.
[894] Voyez le commencement du _Discours du poëme dramatique_, tome I, p. 14 et suivantes; et le _Discours de la tragédie_, p. 81 et suivantes.
[895] Ici Corneille répond à une question directe que lui avait posée d'Aubignac: «Je ne puis approuver que dans la salle d'un palais, où apparemment il y a toujours des gens qui vont et qui viennent, on fasse une longue narration d'aventures secrètes et qui ne pourroient être découvertes sans grand péril; d'où vient que je n'ai jamais pu bien concevoir comment Monsieur Corneille peut faire qu'en un même lieu Cinna conte à Émilie tout l'ordre et toutes les circonstances d'une grande conspiration contre Auguste, et qu'Auguste y tienne un conseil de confidence avec ses deux favoris; car si c'est un lieu public, comme il le semble, puisqu'Auguste en fait retirer les autres courtisans, quelle apparence que Cinna vienne y faire visite à Émilie avec un entretien et un récit de choses si périlleuses, qui pouvoient être entendues de ceux de la cour qui passoient en ce lieu? Et si c'est un lieu particulier, par exemple le cabinet de l'Empereur, qui en fait retirer ceux qu'il ne veut pas rendre participants de son secret, comment est-il vraisemblable qu'il soit venu faire ce discours à Émilie? et moins encore qu'Émilie y fasse des plaintes enragées contre l'Empereur? Voilà une difficulté que Monsieur Corneille résoudra quand il lui plaira.» (_La Pratique du théâtre_, p. 396 et 397.)
[896] VAR. (édit. de 1660 et de 1663): de cette entreprise, dont il étoit un des chefs.--Le reste de la phrase manque dans l'édition de 1660, qui continue ainsi: «et bien loin de pouvoir, etc.»
[897] Voyez l'Examen de _Médée_, tome II, p. 337.
[898] VAR. (édit. de 1660-1664): Émilie a joie d'apprendre.
[899] L'édition de 1660 a de plus, au commencement de ce paragraphe, la phrase suivante: «C'est ici la dernière pièce où je me suis pardonné de longs monologues: celui d'Émilie ouvre le théâtre, Cinna en fait un au troisième acte, et Auguste et Maxime chacun un au quatrième.
[900] Voltaire, par un scrupule de clarté, a ainsi modifié, dans son édition du _Théâtre de Corneille_ (1764), le commencement de ce paragraphe: «Comme les vers de ma tragédie d'_Horace_....»
[901] VAR. (édit. de 1660): on peut dire que ceux-ci ont quelque chose de plus achevé.
[902] VAR. (édit. de 1660): et de raisonnement, ou de sentiments.
LISTE DES ÉDITIONS QUI ONT ÉTÉ COLLATIONNÉES POUR LES VARIANTES DE _CINNA_.
ÉDITIONS SÉPARÉES.
1643 in-4º; 1643 in-12.
RECUEILS.
1648 in-12; 1652 in-12; 1654 in-12; 1655 in-12; 1656 in-12; 1660 in-8º; 1663 in-fol.; 1664 in-8º; 1668 in-12; 1682 in-12.
ACTEURS.
OCTAVE-CÉSAR AUGUSTE, empereur de Rome. LIVIE, impératrice. CINNA, fils d'une fille de Pompée[903], chef de la conjuration contre Auguste. MAXIME, autre chef de la conjuration. ÉMILIE, fille de C. Toranius, tuteur d'Auguste, et proscrit par lui durant le triumvirat[904]. FULVIE, confidente d'Émilie. POLYCLÈTE, affranchi d'Auguste. ÉVANDRE, affranchi de Cinna. EUPHORBE, affranchi de Maxime.
La scène est à Rome[905].
CINNA[906].
TRAGÉDIE.
ACTE I.
SCÈNE PREMIÈRE.
ÉMILIE[907].
Impatients desirs d'une illustre vengeance Dont la mort de mon père a formé la naissance[908], Enfants impétueux de mon ressentiment, Que ma douleur séduite embrasse aveuglément, Vous prenez sur mon âme un trop puissant empire[909]: 5 Durant quelques moments souffrez que je respire, Et que je considère, en l'état où je suis, Et ce que je hasarde, et ce que je poursuis. Quand je regarde Auguste au milieu de sa gloire[910], Et que vous reprochez à ma triste mémoire 10 Que par sa propre main mon père massacré Du trône où je le vois fait le premier degré; Quand vous me présentez cette sanglante image, La cause de ma haine, et l'effet de sa rage, Je m'abandonne toute à vos ardents transports, 15 Et crois, pour une mort, lui devoir mille morts. Au milieu toutefois d'une fureur si juste, J'aime encor plus Cinna que je ne hais Auguste, Et je sens refroidir ce bouillant mouvement Quand il faut, pour le suivre, exposer mon amant[911]. 20 Oui, Cinna, contre moi moi-même je m'irrite Quand je songe aux dangers où je te précipite. Quoique pour me servir tu n'appréhendes rien, Te demander du sang, c'est exposer le tien[912]: D'une si haute place on n'abat point de têtes 25 Sans attirer sur soi mille et mille tempêtes; L'issue en est douteuse, et le péril certain: Un ami déloyal peut trahir ton dessein; L'ordre mal concerté, l'occasion mal prise, Peuvent sur son auteur renverser l'entreprise[913], 30 Tourner sur toi les coups dont tu le veux frapper; Dans sa ruine même il peut t'envelopper; Et quoi qu'en ma faveur ton amour exécute, Il te peut, en tombant, écraser sous sa chute[914]. Ah! cesse de courir à ce mortel danger: 35 Te perdre en me vengeant, ce n'est pas me venger. Un coeur est trop cruel quand il trouve des charmes Aux douceurs que corrompt l'amertume des larmes; Et l'on doit mettre au rang des plus cuisants malheurs[915] La mort d'un ennemi qui coûte tant de pleurs. 40 Mais peut-on en verser alors qu'on venge un père? Est-il perte à ce prix qui ne semble légère? Et quand son assassin tombe sous notre effort, Doit-on considérer ce que coûte sa mort? Cessez, vaines frayeurs, cessez, lâches tendresses, 45 De jeter dans mon coeur vos indignes foiblesses; Et toi qui les produis par tes soins superflus, Amour, sers mon devoir, et ne le combats plus: Lui céder, c'est ta gloire, et le vaincre, ta honte: Montre-toi généreux, souffrant qu'il te surmonte; 50 Plus tu lui donneras, plus il te va donner, Et ne triomphera que pour te couronner.
SCÈNE II
ÉMILIE, FULVIE.
ÉMILIE.
Je l'ai juré, Fulvie, et je le jure encore, Quoique j'aime Cinna, quoique mon coeur l'adore, S'il me veut posséder, Auguste doit périr: 55 Sa tête est le seul prix dont il peut m'acquérir. Je lui prescris la loi que mon devoir m'impose.
FULVIE.
Elle a pour la blâmer une trop juste cause: Par un si grand dessein vous vous faites juger Digne sang de celui que vous voulez venger; 60 Mais encore une fois souffrez que je vous die Qu'une si juste ardeur devroit être attiédie[916]. Auguste chaque jour, à force de bienfaits, Semble assez réparer les maux qu'il vous a faits; Sa faveur envers vous paroît si déclarée, 65 Que vous êtes chez lui la plus considérée; Et de ses courtisans souvent les plus heureux Vous pressent à genoux de lui parler pour eux[917].
ÉMILIE.
Toute cette faveur ne me rend pas mon père; Et de quelque façon que l'on me considère, 70 Abondante en richesse, ou puissante en crédit, Je demeure toujours la fille d'un proscrit. Les bienfaits ne font pas toujours ce que tu penses; D'une main odieuse ils tiennent lieu d'offenses: Plus nous en prodiguons à qui nous peut haïr, 75 Plus d'armes nous donnons à qui nous veut trahir. Il m'en fait chaque jour sans changer mon courage; Je suis ce que j'étois, et je puis davantage, Et des mêmes présents qu'il verse dans mes mains J'achète contre lui les esprits des Romains; 80 Je recevrois de lui la place de Livie Comme un moyen plus sûr d'attenter à sa vie. Pour qui venge son père il n'est point de forfaits, Et c'est vendre son sang que se rendre aux bienfaits.
FULVIE.
Quel besoin toutefois de passer pour ingrate? 85 Ne pouvez-vous haïr sans que la haine éclate? Assez d'autres sans vous n'ont pas mis en oubli Par quelles cruautés son trône est établi: Tant de braves Romains, tant d'illustres victimes Qu'à son ambition ont immolé ses crimes, 90 Laissent à leurs enfants d'assez vives douleurs Pour venger votre perte en vengeant leurs malheurs. Beaucoup l'ont entrepris, mille autres vont les suivre: Qui vit haï de tous ne sauroit longtemps vivre. Remettez à leurs bras les communs intérêts, 95 Et n'aidez leurs desseins que par des voeux secrets.
ÉMILIE.
Quoi? je le haïrai sans tâcher de lui nuire? J'attendrai du hasard qu'il ose le détruire? Et je satisferai des devoirs si pressants Par une haine obscure et des voeux impuissants? 100 Sa perte, que je veux, me deviendroit amère, Si quelqu'un l'immoloit à d'autres qu'à mon père; Et tu verrois mes pleurs couler pour son trépas, Qui le faisant périr, ne me vengeroit pas[918]. C'est une lâcheté que de remettre à d'autres 105 Les intérêts publics qui s'attachent aux nôtres. Joignons à la douceur de venger nos parents, La gloire qu'on remporte à punir les tyrans, Et faisons publier par toute l'Italie: «La liberté de Rome est l'oeuvre d'Émilie; 110 On a touché son âme, et son coeur s'est épris; Mais elle n'a donné son amour qu'à ce prix.»
FULVIE.
Votre amour à ce prix n'est qu'un présent funeste Qui porte à votre amant sa perte manifeste. Pensez mieux, Émilie, à quoi vous l'exposez, 115 Combien à cet écueil se sont déjà brisés; Ne vous aveuglez point quand sa mort est visible.
ÉMILIE.
Ah! tu sais me frapper par où je suis sensible. Quand je songe aux dangers que je lui fais courir[919], La crainte de sa mort me fait déjà mourir; 120 Mon esprit en désordre à soi-même s'oppose: Je veux et ne veux pas, je m'emporte et je n'ose; Et mon devoir confus, languissant, étonné, Cède aux rébellions de mon coeur mutiné. Tout beau, ma passion, deviens un peu moins forte; Tu vois bien des hasards, ils sont grands, mais n'importe: Cinna n'est pas perdu pour être hasardé. De quelques légions qu'Auguste soit gardé, Quelque soin qu'il se donne et quelque ordre qu'il tienne, Qui méprise sa vie est maître de la sienne[920]. 130 Plus le péril est grand, plus doux en est le fruit; La vertu nous y jette, et la gloire le suit. Quoi qu'il en soit, qu'Auguste ou que Cinna périsse, Aux mânes paternels je dois ce sacrifice; Cinna me l'a promis en recevant ma foi, 135 Et ce coup seul aussi le rend digne de moi. Il est tard, après tout, de m'en vouloir dédire. Aujourd'hui l'on s'assemble, aujourd'hui l'on conspire; L'heure, le lieu, le bras se choisit aujourd'hui; Et c'est à faire enfin à mourir après lui. 140
SCÈNE III.
CINNA, ÉMILIE, FULVIE.
ÉMILIE.
Mais le voici qui vient. Cinna, votre assemblée Par l'effroi du péril n'est-elle point troublée[921]? Et reconnoissez-vous au front de vos amis Qu'ils soient prêts à tenir ce qu'ils vous ont promis?
CINNA.
Jamais contre un tyran entreprise conçue 145 Ne permit d'espérer une si belle issue; Jamais de telle ardeur on n'en jura la mort[922], Et jamais conjurés ne furent mieux d'accord; Tous s'y montrent portés avec tant d'allégresse, Qu'ils semblent, comme moi, servir une maîtresse[923]; 150 Et tous font éclater un si puissant courroux, Qu'ils semblent tous venger un père, comme vous.
ÉMILIE.
Je l'avois bien prévu, que pour un tel ouvrage Cinna sauroit choisir des hommes de courage, Et ne remettroit pas en de mauvaises mains 155 L'intérêt d'Émilie et celui des Romains.
CINNA.