Œuvres de P. Corneille, Tome 03

Part 30

Chapter 303,253 wordsPublic domain

Ces suppressions non-seulement tronquaient la pièce, mais amenaient des contre-sens inévitables. A l'occasion de ces deux vers:

Vous ne connoissez pas encor tous les complices; Votre Émilie en est, Seigneur, et la voici[865],

Voltaire fait la remarque suivante: «Les acteurs ont été obligés de retrancher Livie, qui venait faire ici le personnage d'un exempt, et qui ne disait que ces deux vers. On les fait prononcer par Émilie, mais ils lui sont peu convenables.»

Napoléon, qui avait pour Corneille une si vive admiration, voulut qu'on représentât à Saint-Cloud _Cinna_, avec Livie, le 29 mai 1806, et Mlle Raucourt fut chargée de remplir ce rôle; mais cette heureuse tentative, ainsi que celle qui fut également faite à Saint-Cloud, à quelques jours de là, pour rétablir le personnage de l'Infante dans _le Cid_[866], n'eut aucune influence sur les représentations ordinaires, et ce fut seulement le 21 novembre 1860, sous la direction de M. Édouard Thierry, que le rôle de Livie fut définitivement remis au théâtre. A cette époque, l'habile directeur fit pratiquer dans _Cinna_ des changements de décors analogues à ceux que le public avait déjà accueillis favorablement dans _le Cid_[867]. L'_Examen_ de _Cinna_ renferme sur ce point d'excellentes indications[868], un peu contredites il est vrai par un passage d'un des _Discours_[869] qui montre que Corneille n'était pas trop d'avis qu'on variât les décorations pour marquer la diversité des lieux. Au reste ces modifications n'eurent lieu alors qu'à la Comédie-Française; et l'Odéon, qui deux jours après représentait _Cinna_ pour le début de Mlle Karoly dans le rôle d'Émilie, ne rétablissait pas celui de Livie et ne changeait rien à la décoration.

_Cinna_ est la première pièce dont Corneille ait obtenu le privilége en son nom avant d'avoir traité avec un libraire. Ce privilége, daté de Fontainebleau, le 1er août 1642, est ainsi conçu: «Il est permis à notre amé et féal Pierre Corneille, notre conseiller et avocat général à la table de marbre des eaux et forêts de Rouen, de faire imprimer une tragédie de sa composition intitulée: _Cinna ou la Clémence d'Auguste...._» Il est suivi d'une mention de «la cession et transport» fait par Corneille à Toussaint Quinet, et l'on trouve dans les _Mémoires de Mathieu Molé_[870] l'arrêt du 16 juin qui autorise Quinet à jouir de l'effet du privilége, et du transport fait à son profit par Corneille.

L'édition originale a pour titre: CINNA OV LA CLEMENCE D'AVGVSTE, TRAGEDIE. _Imprimé à Roüen aux despens de l'Autheur et se vendent à Paris chez Toussainct Quinet_.... M.DC.XLIII. _Auec priuilege du Roy._ Sur le titre se trouvent comme épigraphe les vers 40 et 41 de l'_Art poétique_ d'Horace:

.... _Cui lecta potenter erit res, Nec facundia deseret hunc, nec lucidus ordo._

Ce titre est précédé d'un frontispice gravé représentant Auguste sur un trône, et Cinna, Maxime et Émilie à ses pieds; cette dernière lui baise la main. Le volume, de format in-4º, se compose de 7 feuillets et 110 pages. L'achevé d'imprimer est du 18 janvier; la cession à Quinet, seulement du 27, comme on le voit dans l'arrêt du 16 juin; ce qui explique la présence sur le titre de la formule: _Imprimé aux despens de l'Autheur_.

En tête de _Cinna_ se trouve le passage de Sénèque qui a donné à Corneille l'idée de sa tragédie[871], et la traduction libre de ce passage par Montaigne[872]. Cette coutume de rapprocher ainsi des poëmes dramatiques nouveaux leurs origines historiques, fut imitée par quelques poëtes et blâmée par d'autres, qui sans doute ne s'astreignaient pas à une exactitude bien rigoureuse dans le récit des événements et la peinture des caractères. C'est ce que nous apprend un auteur fort inconnu et fort digne de l'être, qui cependant, si nous l'en croyons, a eu la gloire d'être l'ami de Corneille. Ce poëte, qui se nomme le Vert et qui avait le bonheur, fort grand alors pour un poëte dramatique, d'appartenir à la Normandie[873], a fait imprimer trois pièces: _le Docteur amoureux_, comédie, en 1638; _Aristotime_, tragédie, en 1642; _Aricidie_, _ou le Mariage de Tite_, tragi-comédie, en 1646. Dans l'avis _au Lecteur_ de ce dernier ouvrage, le Vert s'exprime ainsi: «Les préfaces, que j'aime quand elles ne sont pas trop longues, ne me semblent point absolument inutiles, particulièrement dans les histoires peu connues, où le moindre avertissement donne quelquefois beaucoup de lumière et d'intelligence. Je n'ignore pas que cette mienne opinion ne puisse être condamnée de quelques-uns; mais je sais bien aussi qu'elle est suivie de beaucoup d'autres, et que j'ai pour modèle et pour partisan (comme pour ami et pour compatriote, dont je ne tire pas une petite vanité) le grand maître de l'art qui dans le _Cinna_ et le _Polyeucte_ n'a pas jugé hors de propos de préparer ses lecteurs par des commencements semblables.»

Après _le Cid_, _Cinna_ est de toutes les pièces de Corneille celle qui, de son vivant, a fait le plus de bruit. Il revient lui-même à plusieurs reprises sur «les illustres suffrages» qu'elle a obtenus[874]. Ne pas la bien connaître était une des plus grandes marques d'ignorance que l'on pût donner; et en 1661, Dorimon, dans sa _Comédie de la comédie_, faisait rire aux dépens d'un sot qui, pour trancher de l'entendu, vantait la prose de _Cinna_.

Nous avons dit à combien de parodies _le Cid_ avait donné lieu, et à quel point Corneille s'irritait des moindres plaisanteries de ce genre[875]. Pour _Cinna_, nous n'en trouvons aucune qui ait été représentée. Seulement, à une époque bien postérieure à celle de la représentation, l'abbé de Pure fit, ou du moins distribua une brochure intitulée: _Boileau, ou la Clémence de M. Colbert_; c'est une imitation burlesque de la scène où Auguste déclare à Cinna qu'il connaît tous les détails du complot tramé contre lui. Gilles Boileau y est convaincu par le ministre Colbert d'avoir composé des libelles. Si ombrageux que fût Corneille, cette plaisanterie fort médiocre, qui n'était d'ailleurs nullement dirigée contre son oeuvre, ne dut lui causer aucun chagrin.

NOTES:

[850] Voyez la _Notice biographique_.

[851] M. Rathery, _Des anciennes institutions judiciaires de la Normandie_, dans la _Revue française_ du mois de mars 1839, p. 269.--Voyez aussi l'_Introduction_ du _Diaire, ou Journal du chancelier Seguier en Normandie après la sédition des nu-pieds, et documents relatifs à ce voyage et à la sédition_, publiés pour la première fois par A. Floquet. Rouen, 1842, in-8º.

[852] Tallemant des Réaux, tome II, p. 47.

[853] M. Rathery, p. 271.--M. Édouard Fournier, _Notes sur la vie de Corneille_, p. CXVII-CXIX, en tête de _Corneille à la Butte Saint-Roch_.

[854] _Remarques sur Cinna_, acte V, scène III, vers 1701.

[855] _Anecdotes dramatiques_, p. 103.

[856] _Histoire du Théâtre françois_, tome V, p. 92.

[857] Voyez la Notice d'_Horace_, p. 249 et 250.

[858] _Mercure de France_, p. 847.

[859] Page 123.

[860] Pièce de Scarron, représentée en 1653.

[861] Voyez ci-dessus, p. 251.

[862] Voyez ci-après, p. 385, note 906.

[863] Tome VI, p. 94, note _a_.

[864] Tome I, p. 47.

[865] Acte V, scène II, vers 1562 et 1563.

[866] Voyez ci-dessus, p. 51.

[867] Voyez ci-dessus, p. 52.

[868] Voyez ci-après, p. 379 et 380.

[869] Voyez tome I, p. 120.

[870] Tome III, p. 66 et 67.

[871] Le récit de Sénèque est traduit en entier dans l'_Histoire romaine_ de Coeffeteau (1621), fort goûtée au temps de Corneille, et de l'autorité de laquelle il s'appuie à la fin de l'avertissement de _Polyeucte_. Voyez plus loin, p. 478.

[872] Ces extraits, contrairement à l'usage ordinaire de Corneille, se trouvent en tête de l'édition originale. La première édition du _Cid_ n'a point les romances; ni la première d'_Horace_, l'extrait de Tite Live.

[873] Voyez tome II, p. 4.

[874] Voyez plus loin, p. 378 et note 892.

[875] Voyez ci-dessus, p. 17 et 107 note 250.

ÉPÎTRE.

A MONSIEUR DE MONTORON[876].

MONSIEUR,

Je vous présente un tableau d'une des plus belles actions d'Auguste. Ce monarque étoit tout généreux, et sa générosité n'a jamais paru avec tant d'éclat que dans les effets de sa clémence et de sa libéralité. Ces deux rares vertus lui étoient si naturelles et si inséparables en lui, qu'il semble qu'en cette histoire que j'ai mise sur notre théâtre, elles se soient tour à tour entre-produites dans son âme. Il avoit été si libéral envers Cinna, que sa conjuration ayant fait voir une ingratitude extraordinaire, il eut besoin d'un extraordinaire effort de clémence pour lui pardonner; et le pardon qu'il lui donna fut la source des nouveaux bienfaits dont il lui fut prodigue, pour vaincre tout à fait cet esprit qui n'avoit pu être gagné par les premiers; de sorte qu'il est vrai de dire qu'il eût été moins clément envers lui s'il eût été moins libéral, et qu'il eût été moins libéral s'il eût été moins clément. Cela étant[877], à qui pourrois-je plus justement donner le portrait de l'une de ces héroïques vertus, qu'à celui qui possède l'autre en un si haut degré, puisque, dans cette action, ce grand prince les a si bien attachées et comme unies l'une à l'autre, qu'elles ont été tout ensemble et la cause[878] et l'effet l'une de l'autre? Vous avez des richesses, mais vous savez en jouir, et vous en jouissez d'une façon si noble, si relevée, et tellement illustre, que vous forcez la voix publique d'avouer que la fortune a consulté la raison quand elle a répandu ses faveurs sur vous, et qu'on a plus de sujet de vous en souhaiter le redoublement que de vous en envier l'abondance. J'ai vécu si éloigné de la flatterie, que je pense être en possession de me faire croire quand je dis du bien de quelqu'un; et lorsque je donne des louanges (ce qui m'arrive assez rarement), c'est avec tant de retenue, que je supprime toujours quantité de glorieuses vérités, pour ne me rendre pas suspect d'étaler de ces mensonges obligeants que beaucoup de nos modernes savent débiter de si bonne grâce. Aussi je ne dirai rien des avantages de votre naissance, ni de votre courage, qui l'a si dignement soutenue dans la profession des armes[879], à qui vous avez donné vos premières années: ce sont des choses trop connues de tout le monde. Je ne dirai rien de ce prompt et puissant secours que reçoivent chaque jour de votre main tant de bonnes familles, ruinées par les désordres de nos guerres: ce sont des choses que vous voulez tenir cachées. Je dirai seulement un mot de ce que vous avez particulièrement de commun avec Auguste: c'est que cette générosité qui compose la meilleure partie de votre âme et règne sur l'autre, et qu'à juste titre on peut nommer l'âme de votre âme, puisqu'elle en fait mouvoir toutes les puissances; c'est, dis-je, que cette générosité, à l'exemple de ce grand empereur, prend plaisir à s'étendre sur les gens de lettres, en un temps où beaucoup pensent avoir trop récompensé leurs travaux quand ils les ont honorés d'une louange stérile[880]. Et certes[881], vous avez traité quelques-unes de nos muses avec tant de magnanimité, qu'en elles vous avez obligé toutes les autres, et qu'il n'en est point[882] qui ne vous en doive un remercîment. Trouvez donc bon[883], Monsieur, que je m'acquitte de celui que je reconnois vous en devoir, par le présent que je vous fais de ce poëme, que j'ai choisi comme le plus durable des miens, pour apprendre plus longtemps à ceux qui le liront que le généreux Monsieur de Montoron, par une libéralité inouïe en ce siècle[884], s'est rendu toutes les muses redevables, et que je prends tant de part aux bienfaits dont vous avez surpris quelques-unes d'elles, que je m'en dirai toute ma vie,

MONSIEUR,

Votre très-humble et très-obligé serviteur[885],

CORNEILLE.

NOTES:

[876] Cette épître dédicatoire, ainsi que l'extrait de Sénèque qui la suit, ne se trouvent que dans l'édition originale et dans les recueils de 1648-1656.--Pierre du Puget, seigneur de Montauron ou Montoron, des Carles et Caussidière, la Chevrette et la Marche, premier président des finances au bureau de Montauban, mourut à Paris le 23 juin 1664. Tallemant des Réaux nous apprend dans son _Historiette sur Louis treizième_ (tome II, p. 248) que «Montauron avoit donné deux cents pistoles à Corneille pour _Cinna_.» Ce témoignage, qui émane d'un allié de Montauron, car sa fille naturelle avait épousé Gédéon Tallemant, est beaucoup plus digne de confiance que l'assertion du _Journal de Verdun_ (juin 1701, p. 410), qui porte à mille pistoles le présent de Montauron. La libéralité de ce financier envers les gens de lettres et leur empressement à lui adresser des dédicaces étaient devenus un sujet de plaisanteries et d'allusions de toutes sortes. Dans son _Parnasse réformé_ (p. 132 et 133), Guéret propose les réformes suivantes: «_Article X._ Défendons de mentir dans les épîtres dédicatoires. _Article XI._ Supprimons tous les panégyriques à la Montoron....» Ailleurs, dans sa _Promenade de Saint-Cloud_ (imprimée dans les _Mémoires historiques et critiques de Bruys_, Paris, 1751, in-12, tome II, p. 238), Guéret se commente ainsi lui-même: «Si vous ignorez ce que c'est que les _Panégyriques à la Montoron_, vous n'avez qu'à le demander à M. Corneille, et il vous dira que son _Cinna_ n'a pas été la plus malheureuse de ses dédicaces.»--Du reste, à cette époque, comme le fait remarquer Tallemant (tome VI, p. 227, note 2), «tout s'appeloit _à la Montauron_.» Pierre Gontier, dans un passage de ses _Exercitationes hygiasticæ_ (Lyon, 1688, p. 111), cité par M. Paulin Paris, parle de petits pains au lait _à la Montauron_; et Tallemant nous raconte une sanglante allusion à cette façon de parler, qui tombe fort directement sur un membre de sa famille: «Une fois, dit-il, aux Comédiens du Marais, Monsieur d'Orléans y étant, quelqu'un fut assez sot pour dire qu'on attendoit M. de Moutauron. Les gens de Monsieur d'Orléans le firent jouer à la farce, et il y avoit une fille _à la Montauron_ qu'on disoit être mariée _Tallemant quellement_.» La fortune de Montauron ne suffit pas longtemps à ses prodigalités insensées, et bientôt Scarron put écrire le passage suivant, rapporté par M. Paulin Paris dans son commentaire sur Tallemant des Réaux (tome VI, p. 235):

Ce n'est que maroquin perdu Que les livres que l'on dédie Depuis que Montauron mendie; Montauron dont le quart d'écu S'attrapoit si bien à la glu De l'ode ou de la comédie.

[877] VAR. (édit. de 1648-1656): Cela étant, ne puis-je pas avec justice donner le portrait de l'une de ces héroïques vertus à celui qui....

[878] VAR. (édit. de 1648-1656): tout ensemble la cause et l'effet l'une de l'autre? Je le puis certes d'autant plus justement que je vois votre générosité, comme voulant imiter ce grand empereur, prendre plaisir à s'étendre sur les gens de lettres, en un temps, etc. (voyez p. 372).

[879] C'est cette flatterie, supprimée par Corneille dès 1648 (voyez la note précédente), qui a fait dire à Scarron: «Soit que la nécessité soit mère de l'invention, ou que l'invention soit partie essentielle du poëte, quelques poëtes au grand collier ont eu celle d'aller chercher dans les Finances ceux qui dépensoient leur bien aussi aisément qu'ils l'avoient amassé. Je ne doute point que ces marchands poëtiques n'ayent donné à ces publicains libéraux toutes les vertus, jusques aux militaires.» (Dédicace _A très-honnête et très-divertissante chienne dame Guillemette, petite levrette de ma soeur_, en tête de: _la Suite des OEuvres burlesques de Mr Scarron_, seconde partie. Paris, T. Quinet, 1648, in-4º.)

[880] «Il y en a, dit Scarron dans la dédicace que nous venons de citer, qui rendent de l'encens pour de l'encens, et des louanges pour des louanges.»

[881] Ces deux premiers mots de la phrase manquent dans les éditions de 1648-1656.

[882] VAR. (édit. de 1648-1656): de sorte qu'il n'en est point.

[883] VAR. (édit. de 1648-1656): Trouvez bon.

[884] Voyez p. 369, note 876.

[885] VAR. (édit. de 1656): Votre très-humble, très obéissant et très-obligé serviteur.

SENECA.

Lib. I, _De Clementia_, cap. IX.

Divus Augustus mitis fuit princeps, si quis illum a principatu suo æstimare incipiat. In communi quidem republica[886], duodevicesimum egressus annum, jam pugiones in sinu amicorum absconderat, jam insidiis M. Antonii consulis latus petierat, jam fuerat collega proscriptionis; sed quum annum quadragesimum transisset, et in Gallia moraretur, delatum est ad eum indicium, L. Cinnam, stolidi ingenii virum, insidias ei struere. Dictum est et ubi, et quando, et quemadmodum aggredi vellet. Unus ex consciis deferebat; statuit se ab eo vindicare. Consilium amicorum advocari jussit. Nox illi inquieta erat, quum cogitaret adolescentem nobilem, hoc detracto integrum, Cn. Pompeii nepotem damnandum. Jam unum hominem occidere non poterat, quum M. Antonio proscriptionis edictum inler coenam dictarat. Gemens subinde voces varias emittebat et inter se contrarias: «Quid ergo? ego percussorem meum securum ambulare patiar, me sollicito? Ergo non dabit poenas, qui tot civilibus bellis frustra petitum caput, tot navalibus, tot pedestribus proeliis incolume, postquam terra marique pax parta est, non occidere constituat, sed immolare?» Nam sacrificantem placuerat adoriri. Rursus silentio interposito, majore multo voce sibi quam Cinnnæ irascebatur: «Quid vivis, si perire te tam multorum interest? Quis finis erit suppliciorum? quis sanguinis? Ego sum nobilibus adolescentulis expositum caput, in quod mucrones acuant. Non est tanti vita, si, ut ego non peream, tam multa perdenda sunt.» Interpellavit tandem illum Livia uxor, et: «Admittis, inquit, muliebre consilium? Fac quod medici solent; ubi usitata remedia non procedunt, tentant contraria. Severitate nihil adhuc profecisti: Salvidienum[887] Lepidus secutus est, Lepidum Muræna, Murænam Cæpio, Cæpionem Egnatius, ut alios taceam quos tantum ausos pudet; nunc tenta quomodo tibi cedat clementia. Ignosce L. Cinnæ; deprehensus est; jam nocere tibi non potest, prodesse famæ tuæ potest[888].» Gavisus sibi quod advocatum invenerat, uxori quidem gratias egit: renuntiari autem extemplo amicis quos in consilium rogaverat imperavit, et Cinnam unum ad se accersit, dimissisque omnibus e cubiculo, quum alteram poni Cinnæ cathedram jussisset: «Hoc, inquit, primum a te peto, ne me loquentem interpelles, ne medio sermone meo proclames; dabitur tibi loquendi liberum tempus. Ego te, Cinna, quum in hostium castris invenissem, non factum tantum mihi inimicum, sed natum, servavi; patrimonium tibi omne concessi; hodie tam felix es et tam dives, ut victo victores invideant: sacerdotium tibi petenti, præteritis compluribus quorum parentes mecum militaverant, dedi. Quum sic de te meruerim, occidere me constituisti.» Quum ad hanc vocem exclamasset Cinna, procul hanc ab se abesse dementiam: «Non præstas, inquit, fidem, Cinna; convenerat ne interloquereris. Occidere, inquam, me paras.» Adjecit locum, socios, diem, ordinem insidiarum, cui commissum esset ferrum; et quum defixum videret, nec ex conventione jam, sed ex conscientia tacentem: «Quo, inquit, hoc animo facis? Ut ipse sis princeps? Male, mehercule, cum republica agitur, si tibi ad imperandum nihil præter me obstat. Domum tuam tueri non potes; nuper libertini hominis gratia in privato judicio superatus es. Adeo nihil facilius putas quam contra Cæsarem advocare? Cedo, si spes tuas solus impedio[889], Paulusne te et Fabius Maximus et Cossi et Servilii ferent, tantumque agmen nobilium, non inania nomina præferentium, sed eorum qui imaginibus suis decori sunt?» Ne totam ejus orationem repetendo magnam partem voluminis occupem, diutius enim quam duabus horis locutum esse constat, quum hanc poenam qua sola erat contentus futurus, extenderet: «Vitam tibi, inquit, Cinna, iterum do, prius hosti, nunc insidiatori ac parricidæ. Ex hodierno die inter nos amicitia incipiat. Contendamus utrum ego meliore fide vitam tibi dederim, an tu debeas.» Post hæc detulit ultro consulatum, questus quod non auderet petere; amicissimum, fidelissimumque habuit; hæres solus fuit illi; nullis amplius insidiis ab ullo petitus est.

NOTES:

[886] Corneille a omis ici quelques mots. Voici quel est le texte de Sénèque: _In communi quidem republica gladium movit: quum hoc ætatis esset quod tu nunc es, duodevicesimum, etc._ Dans le reste du morceau l'édition suivie par Corneille ne diffère que par un petit nombre de leçons, insignifiantes pour la plupart, du texte des impressions les plus modernes.

[887] L'édition originale de _Cinna_ porte _Salvidientium_, pour _Salvidienum_.

[888] L'entretien d'Auguste et de Livie est beaucoup plus long dans Dion Cassius, où il s'étend depuis le chapitre XIV jusqu'au chapitre XXII du livre LV.

[889] Nous suivons le texte de la première édition de _Cinna_, qui a une virgule après _impedio_; c'est bien la ponctuation que veut le sens. Dans l'impression de 1648, au lieu de la virgule, il y a un point, ce qui altère la pensée de Sénèque, mais est conforme à la traduction de Montaigne.

MONTAGNE[890].

Livre I de ses _Essais_, chapitre XXIII.