Œuvres de P. Corneille, Tome 03
Part 29
Sire, écoutez Sabine, et voyez dans son âme 1595 Les douleurs d'une soeur, et celles d'une femme, Qui toute désolée, à vos sacrés genoux, Pleure pour sa famille, et craint pour son époux. Ce n'est pas que je veuille avec cet artifice Dérober un coupable au bras de la justice: 1600 Quoi qu'il ait fait pour vous, traitez-le comme tel, Et punissez en moi ce noble criminel; De mon sang malheureux expiez tout son crime; Vous ne changerez point pour cela de victime: Ce n'en sera point prendre une injuste pitié, 1605 Mais en sacrifier la plus chère moitié. Les noeuds de l'hyménée et son amour extrême Font qu'il vit plus en moi qu'il ne vit en lui-même; Et si vous m'accordez de mourir aujourd'hui, Il mourra plus en moi qu'il ne mourroit en lui; 1610 La mort que je demande, et qu'il faut que j'obtienne, Augmentera sa peine, et finira la mienne. Sire, voyez l'excès de mes tristes ennuis, Et l'effroyable état où mes jours sont réduits. Quelle horreur d'embrasser un homme dont l'épée 1615 De toute ma famille a la trame coupée! Et quelle impiété de haïr un époux Pour avoir bien servi les siens, l'État et vous Aimer un bras souillé du sang de tous mes frères! N'aimer pas un mari qui finit nos misères! 1620 Sire, délivrez-moi par un heureux trépas Des crimes de l'aimer et de ne l'aimer pas; J'en nommerai l'arrêt une faveur bien grande. Ma main peut me donner ce que je vous demande; Mais ce trépas enfin me sera bien plus doux, 1625 Si je puis de sa honte affranchir mon époux; Si je puis par mon sang apaiser la colère Des Dieux qu'a pu fâcher sa vertu trop sévère, Satisfaire en mourant aux mânes de sa soeur, Et conserver à Rome un si bon défenseur. 1630
LE VIEIL HORACE, au Roi[838].
Sire, c'est donc à moi de répondre à Valère. Mes enfants avec lui conspirent contre un père: Tous trois veulent me perdre, et s'arment sans raison Contre si peu de sang qui reste en ma maison.
(A Sabine.)
Toi qui par des douleurs à ton devoir contraires[839], Veux quitter un mari pour rejoindre tes frères[840], Va plutôt consulter leurs mânes généreux; Ils sont morts, mais pour Albe, et s'en tiennent heureux: Puisque le ciel vouloit qu'elle fût asservie, Si quelque sentiment demeure après la vie, 1640 Ce mal leur semble moindre, et moins rudes ses coups, Voyant que tout l'honneur en retombe sur nous; Tous trois désavoueront la douleur qui te touche, Les larmes de tes yeux, les soupirs de ta bouche, L'horreur que tu fais voir d'un mari vertueux. 1645 Sabine, sois leur soeur, suis ton devoir comme eux.
(Au Roi.)
Contre ce cher époux Valère en vain s'anime: Un premier mouvement ne fut jamais un crime; Et la louange est due, au lieu du châtiment, Quand la vertu produit ce premier mouvement. 1650 Aimer nos ennemis avec idolâtrie, De rage en leur trépas maudire la patrie, Souhaiter à l'État un malheur infini, C'est ce qu'on nomme crime, et ce qu'il a puni. Le seul amour de Rome a sa main animée: 1655 Il seroit innocent s'il l'avoit moins aimée. Qu'ai-je dit, Sire? il l'est, et ce bras paternel L'auroit déjà puni s'il étoit criminel: J'aurois su mieux user de l'entière puissance Que me donnent sur lui les droits de la naissance; 1660 J'aime trop l'honneur, Sire, et ne suis point de rang A souffrir ni d'affront ni de crime en mon sang. C'est dont je ne veux point de témoin que Valère: Il a vu quel accueil lui gardoit ma colère, Lorsqu'ignorant encor la moitié du combat, 1665 Je croyois que sa fuite avoit trahi l'État. Qui le fait se charger des soins de ma famille? Qui le fait, malgré moi, vouloir venger ma fille? Et par quelle raison, dans son juste trépas, Prend-il un intérêt qu'un père ne prend pas? 1670 On craint qu'après sa soeur il n'en maltraite d'autres! Sire, nous n'avons part qu'à la honte des nôtres, Et de quelque façon qu'un autre puisse agir, Qui ne nous touche point ne nous fait point rougir.
(A Valère.)
Tu peux pleurer, Valère, et même aux yeux d'Horace; Il ne prend intérêt qu'aux crimes de sa race: Qui n'est point de son sang ne peut faire d'affront Aux lauriers immortels qui lui ceignent le front. Lauriers, sacrés rameaux qu'on veut réduire en poudre, Vous qui mettez sa tête à couvert de la foudre[841], 1680 L'abandonnerez-vous à l'infâme couteau Qui fait choir les méchants sous la main d'un bourreau? Romains, souffrirez-vous qu'on vous immole un homme[842] Sans qui Rome aujourd'hui cesseroit d'être Rome, Et qu'un Romain s'efforce à tacher le renom 1685 D'un guerrier à qui tous doivent un si beau nom? Dis, Valère, dis-nous, si tu veux qu'il périsse[843], Où tu penses choisir un lieu pour son supplice? Sera-ce entre ces murs que mille et mille voix Font résonner encor du bruit de ses exploits? 1690 Sera-ce hors des murs, au milieu de ces places Qu'on voit fumer encor du sang des Curiaces, Entre leurs trois tombeaux, et dans ce champ d'honneur Témoin de sa vaillance et de notre bonheur? Tu ne saurois cacher sa peine à sa victoire; 1695 Dans les murs, hors des murs, tout parle de sa gloire, Tout s'oppose à l'effort de ton injuste amour, Qui veut d'un si bon sang souiller un si beau jour. Albe ne pourra pas souffrir un tel spectacle, Et Rome par ses pleurs y mettra trop d'obstacle[844]. 1700
(Au Roi.)
Vous les préviendrez[845], Sire; et par un juste arrêt Vous saurez embrasser bien mieux son intérêt. Ce qu'il a fait pour elle, il peut encor le faire[846]: Il peut la garantir encor d'un sort contraire. Sire, ne donnez rien à mes débiles ans: 1705 Rome aujourd'hui m'a vu père de quatre enfants; Trois en ce même jour sont morts pour sa querelle; Il m'en reste encore un, conservez-le pour elle: N'ôtez pas à ses murs un si puissant appui; Et souffrez, pour finir, que je m'adresse à lui. 1710
(A Horace.)
Horace, ne crois pas que le peuple stupide Soit le maître absolu d'un renom bien solide: Sa voix tumultueuse assez souvent fait bruit; Mais un moment l'élève, un moment le détruit; Et ce qu'il contribue à notre renommée 1715 Toujours en moins de rien se dissipe en fumée. C'est aux rois, c'est aux grands, c'est aux esprits bien faits, A voir la vertu pleine en ses moindres effets; C'est d'eux seuls qu'on reçoit la véritable gloire; Eux seuls des vrais héros assurent la mémoire. 1720 Vis toujours en Horace, et toujours auprès d'eux Ton nom demeurera grand, illustre, fameux, Bien que l'occasion, moins haute ou moins brillante, D'un vulgaire ignorant trompe l'injuste attente. Ne hais donc plus la vie, et du moins vis pour moi, 1725 Et pour servir encor ton pays et ton roi. Sire, j'en ai trop dit; mais l'affaire vous touche; Et Rome toute entière a parlé par ma bouche.
VALÈRE.
Sire, permettez-moi....
TULLE.
Valère, c'est assez: Vos discours par les leurs ne sont pas effacés; 1730 J'en garde en mon esprit les forces plus pressantes, Et toutes vos raisons me sont encor présentes. Cette énorme action faite presque à nos yeux Outrage la nature, et blesse jusqu'aux Dieux. Un premier mouvement qui produit un tel crime 1735 Ne sauroit lui servir d'excuse légitime: Les moins sévères lois en ce point sont d'accord; Et si nous les suivons, il est digne de mort. Si d'ailleurs nous voulons regarder le coupable, Ce crime, quoique grand, énorme, inexcusable, 1740 Vient de la même épée et part du même bras Qui me fait aujourd'hui maître de deux États. Deux sceptres en ma main, Albe à Rome asservie, Parlent bien hautement en faveur de sa vie: Sans lui j'obéirois où je donne la loi, 1745 Et je serois sujet où je suis deux fois roi. Assez de bons sujets dans toutes les provinces Par des voeux impuissants s'acquittent vers leurs princes; Tous les peuvent aimer, mais tous ne peuvent pas Par d'illustres effets assurer leurs États; 1750 Et l'art et le pouvoir d'affermir des couronnes Sont des dons que le ciel fait à peu de personnes[847]. De pareils serviteurs sont les forces des rois, Et de pareils aussi sont au-dessus des lois. Qu'elles se taisent donc; que Rome dissimule 1755 Ce que dès sa naissance elle vit en Romule: Elle peut bien souffrir en son libérateur Ce qu'elle a bien souffert en son premier auteur. Vis donc, Horace, vis, guerrier trop magnanime: Ta vertu met ta gloire au-dessus de ton crime; 1760 Sa chaleur généreuse a produit ton forfait[848]; D'une cause si belle il faut souffrir l'effet. Vis pour servir l'État; vis, mais aime Valère: Qu'il ne reste entre vous ni haine ni colère; Et soit qu'il ait suivi l'amour ou le devoir, 1765 Sans aucun sentiment résous-toi de le voir. Sabine, écoutez moins la douleur qui vous presse[849]; Chassez de ce grand coeur ces marques de foiblesse: C'est en séchant vos pleurs que vous vous montrerez La véritable soeur de ceux que vous pleurez. 1770 Mais nous devons aux Dieux demain un sacrifice; Et nous aurions le ciel à nos voeux mal propice, Si nos prêtres, avant que de sacrifier, Ne trouvoient les moyens de le purifier: Son père en prendra soin; il lui sera facile 1775 D'apaiser tout d'un temps les mânes de Camille. Je la plains; et pour rendre à son sort rigoureux Ce que peut souhaiter son esprit amoureux, Puisqu'en un même jour l'ardeur d'un même zèle Achève le destin de son amant et d'elle, 1780 Je veux qu'un même jour, témoin de leurs deux morts, En un même tombeau voie enfermer leurs corps.
FIN DU CINQUIÈME ET DERNIER ACTE.
NOTES:
[817] _Var._ Disposez de mon sort, les lois vous en font maître; J'ai cru devoir ce coup aux lieux qui m'ont vu naître. Si mon zèle au pays vous semble criminel. (1641-56)
[818] _Var._ Reprenez votre sang de qui ma lâcheté A si mal à propos souillé la pureté. (1641-56)
[819] _Var._ Et ne les punit point, pour ne se pas punir. (1641-60)
[820] _Var._ TROUPE DES GARDES. (1655 A. et 56)
[821] Entre ce vers et le suivant, Voltaire a ajouté cette indication qui n'est point inutile: _montrant Valère_.
[822] _Var._ Je sais que peut ce coup sur l'esprit le plus fort. (1641-56)
[823] _Var._ Quelque soulagement à votre affliction. (1641 in-12 et 47)
[824] _Var._ Et que Tulle vous plaint autant comme il vous aime. (1641-56)
[825] On lit _les hauts faits_, pour _ses hauts faits_, dans l'édition de 1682.--L'édition de 1655 A. porte: «ses beaux faits.»
[826] L'édition de 1682 et celle de 1665 A. sont les seules qui aient _le méritent_; toutes les autres portent: _les méritent_.
[827] _Var._ Vu le sang qu'a versé cette guerre funeste, Et tant de noeuds d'hymen dont nos heureux destins Ont uni si souvent des peuples si voisins, Peu de nous ont joui d'un succès si prospère, Qu'ils n'aient perdu dans Albe un cousin, un beau-frère, Un oncle, un gendre même, et ne donnent des pleurs. (1641-56)
[828] L'édition de 1655 A. porte _trouble_, au lieu de _bonheur_.
[829] _Var._ Et ne peut excuser la douleur véhémente. (1641-56)
[830] Les éditions de 1641 et de 1660 ont seules _rejaillir_: toutes les autres portent _rejallir_.
[831] _Var._ Et croyez avec nous qu'en tous ces trois combats. (1652, 54 et 56)
[832] _Var._ Vous savez l'action, vous le venez d'entendre. (1641 et 55 A.)
[833] _Var._ Et le plus innocent que le ciel ait vu naître, Quand il le croit coupable, il commence de l'être. (1641-56)
[834] _Var._ Qu'en amant de sa soeur il accuse le frère. (1652, 54 et 56)
[835] _Var._ Prend droit par ses effets de juger de sa force, Et s'ose imaginer, par un mauvais discours, Que qui fait un miracle en doit faire toujours. (1641-56)
[836] _Var._ Si l'on n'en veut déchoir, il ne faut plus rien faire. (1641-56)
[837] Les éditions de 1641-56 ajoutent JULIE aux personnages de cette scène.
[838] Ce jeu de scène et les suivants, jusqu'à la fin de la pièce, manquent dans les éditions de 1641-48 et dans celle de 1655 A.
[839] _Var._ Toi qui par des douleurs à tes devoirs contraires. (1641 et 55 A.)
[840] _Var._ Veux quitter un mari pour rejoindre les frères. (1641 in-12)
[841] Don Arias dit au Comte dans _le Cid_, acte II, scène I, vers 390:
Avec tous vos lauriers craignez encor le foudre.
[842] Voyez plus haut, p. 271 et 272, le discours du vieil Horace dans Tite Live.
[843] _Var._ Dis, Valère, dis-nous, puisqu'il faut qu'il périsse. (1641-48 et 55 A.)
[844] _Var._ Et Rome avec ses pleurs y mettra trop d'obstacle. (1641-60)
[845] L'édition de 1682 porte _vous le préviendrez_, pour _vous les préviendrez_; c'est sans doute une erreur.
[846] _Var._ Ce qu'il a fait pour elle, il le peut encor faire: Il la peut garantir encor d'un sort contraire. (1641-60)
[847] Ces deux vers rappellent, bien que la pensée soit toute différente, la fin de cette phrase de Malherbe (voyez l'édition de M.L. Lalanne, tome I, p. 188):
Apollon à portes ouvertes Laisse indifféremment cueillir Les belles feuilles toujours vertes Qui gardent les noms de vieillir; Mais l'art d'en faire les couronnes N'est pas su de toutes personnes....
[848] _Var._ Ta chaleur généreuse a produit ton forfait. (1647 et 55 A.) _Var._ Sa chaleur dangereuse a produit ton forfait. (1656)
[849] _Var. Le Roi se lève, et tous le suivent hormis Julie._
SCÈNE IV.
JULIE.
Camille, ainsi le ciel t'avoit bien avertie Des tragiques succès qu'il t'avoit préparés; Mais toujours du secret il cache une partie Aux esprits les plus nets et les mieux éclairés. Il sembloit nous parler de ton proche hyménée, Il sembloit tout promettre à tes voeux innocents; Et nous cachant ainsi ta mort inopinée, Sa voix n'est que trop vraie en trompant notre sens: «Albe et Rome aujourd'hui prennent une autre face; Tes voeux sont exaucés, elles goûtent la paix; Et tu vas être unie avec ton Curiace, Sans qu'aucun mauvais sort t'en sépare jamais[849-a].» (1641-56)
[849-a] Ce commentaire de Julie sur le sens de l'oracle, dit Voltaire, est visiblement imité de la fin du _Pastor fido_.
CINNA
TRAGÉDIE
1640
NOTICE.
« .... Par les envieux un génie excité Au comble de son art est mille fois monté; Plus on veut l'affoiblir, plus il croît et s'élance: Au _Cid_ persécuté _Cinna_ doit sa naissance,»
dit Boileau dans son _Épître à Racine_ (vers 49-52). L'effort que fit le génie de Corneille pour répondre dignement à ses détracteurs, est peut-être en effet une des causes de la perfection de _Cinna_; mais quel motif a porté le poëte à choisir ce sujet, à le développer avec un soin si curieux, à conseiller avec tant d'autorité la clémence au souverain et l'oubli aux conjurés?... C'est ce qu'aucun contemporain ne nous a dit; on en est donc réduit sur ce point aux conjectures, et, le premier, M. Édouard Fournier en a présenté tout récemment qui ont le double mérite, assez rare, d'être à la fois fort ingénieuses et très-plausibles.
«C'est en 1640 que _Cinna_ fut joué d'abord, et c'est par conséquent en 1639 qu'il fut écrit. Or que s'était-il passé cette année-là dans la ville de Rouen, où Corneille menait la vie laborieuse et retirée que vous connaissez déjà[850]? De sinistres événements l'avaient agitée, ainsi que toute la province dont elle était la tête et le coeur. Les habitants des campagnes, surchargés des taxes mises sur le sel, sur le cuir, et même jusque sur le pain, avaient refusé de payer.
«On avait arrêté les plus mutins; ils en avaient appelé devant le parlement de Rouen et la cour des aides; le parlement les avait fait mettre en liberté, et par suite la révolte se croyant ainsi autorisée et se trouvant avoir un point d'appui, s'était étendue dans toute la province. On avait couru sus aux commis, démoli leurs maisons, et pendu même ceux qu'on avait pu trouver. Un chef mystérieux, que personne n'avait vu, mais que tout le monde nommait et chantait, conduisait cette jacquerie normande. C'était _Jean-va-nu-pieds_, descendant direct du _Jacques Bonhomme_ des temps féodaux, et comme lui personnification terrible de la misère furieuse[851].
«Richelieu veillait. Le danger, qui eût été grand partout, l'était là plus qu'ailleurs, à cause du voisinage de l'Anglais toujours prompt à profiter de nos troubles, et en raison aussi de certain désir mal déguisé que les pays normands avaient toujours eu de se donner à un duc[852].
«Il fallait donc un remède énergique et sûr. Le Cardinal n'était pas homme à le faire attendre ni à l'employer mollement, une fois qu'il l'aurait trouvé. Comme la première cause de cette révolte venait d'une rébellion du parlement de Rouen, il voulut que cette magistrature insubordonnée fût punie par la main d'un magistrat. Le chancelier Seguier fut chargé de ses ordres. Il partit avec une armée, et quelques jours après, Rouen était occupé militairement.
«Le parlement, qui prévoyait ce qu'il devait attendre de la colère d'un homme comme Richelieu, lui avait en hâte envoyé deux de ses principaux magistrats pour supplier et demander pardon. Ils ne purent rien obtenir. Rouen fut traité comme une ville prise d'assaut. On la frappa d'une taxe d'un million quatre-vingt-cinq mille livres; son conseil municipal fut dissous; le parlement, la cour des aides, le lieutenant général du bailliage furent interdits. Ce n'est pas tout. Il fallait du sang dans toutes les rigueurs qu'ordonnait Richelieu. Un grand nombre d'habitants furent arrêtés; on leur fit leur procès, et quarante-six furent condamnés: quatre à être rompus vifs, vingt au gibet, vingt-deux au bannissement perpétuel.
«Le chancelier, qui réglait toutes ces représailles sur la connaissance qu'il avait des sévérités ordinaires à celui dont il était l'exécuteur, ne se croyait pas satisfait encore. Après avoir décimé la population, il voulait décapiter la ville elle-même, et rêvait pour cela la démolition de sa maison commune. C'était trop de zèle. Le Cardinal, à qui il envoya le menu de ses rigueurs, fit écrire en marge: «Bon, à l'exception du rasement de l'hôtel de ville[853].»
En sa qualité d'avocat aux siéges généraux de l'amirauté, Corneille faisait partie du parlement; il comptait parmi les proscrits, des amis, des parents peut-être, et devait avoir à coeur de calmer les ressentiments de Richelieu. Est-ce à dire que nous ne voyions dans _Cinna_ qu'un éloquent plaidoyer? Dieu nous en garde! A coup sûr, Corneille voulait avant tout faire une belle tragédie; mais rencontrant dans Sénèque le magnifique exemple de clémence qu'il a si bien mis en scène, ne peut-il point, par un retour bien naturel sur son temps, avoir souhaité pour sa ville natale un souverain aussi magnanime qu'Auguste? S'il a eu cette idée, la Rome antique s'est tout à coup animée à ses yeux, et l'émotion que lui avaient causée les troubles dont il venait d'être le témoin fut la source de cette inspiration passionnée avec laquelle il peignit, en contemporain, en spectateur fidèle, les agitations qui accompagnèrent l'établissement de l'empire.
Le public était du reste admirablement préparé à goûter une oeuvre de ce genre: «Les premiers spectateurs, dit Voltaire, furent ceux qui combattirent à la Marfée, et qui firent la guerre de la Fronde. Il y a d'ailleurs dans cette pièce un vrai continuel, un développement de la constitution de l'empire romain qui plaît extrêmement aux hommes d'État, et alors chacun voulait l'être[854].»
La tragédie eut donc un grand succès; mais l'éloquente et indirecte supplique qui, suivant l'hypothèse que nous avons adoptée, s'y trouvait contenue, fut loin d'en avoir autant. Aucun des Rouennais proscrits ne fut rappelé, et les rigueurs ordonnées suivirent leur cours. Le destin de cette pièce, comme de presque tous les chefs-d'oeuvre dramatiques, fut de causer une vive impression, mais sans changer les coeurs, sans fléchir les volontés. D'après une anecdote fort douteuse, Louis XIV, après avoir constamment refusé la grâce du chevalier de Rohan, aurait été si ému en assistant à une représentation de _Cinna_ la veille du jour où le chevalier de Rohan devait être exécuté, que si on lui avait alors parlé de nouveau en faveur du condamné, il n'eût pu, aurait-il dit lui-même, s'empêcher d'accorder en ce moment la grâce qu'il avait jusqu'alors constamment refusée[855]. Quoi qu'il en soit de cette émotion attribuée à Louis XIV, il est certain que l'exemple d'Auguste ne tenta pas un instant Richelieu.
Suivant les frères Parfait[856], _Cinna_ aurait été joué pour la première fois vers la fin de 1639. Mais cette pièce succéda à _Horace_, qui, le 9 mars 1640, ainsi que nous l'avons vu plus haut[857], venait à peine d'être joué; la première représentation de _Cinna_ est donc sans contredit postérieure à cette date.
L'auteur d'une _Lettre sur la vie et les ouvrages de Molière et sur les comédiens de son temps_, publiée au mois de mai 1740[858], s'exprime ainsi en parlant de Pierre Mercier, dit Bellerose: «On croit que c'est lui qui a joué d'original le rôle de Cinna dans la tragédie de ce nom;» et ce qui est avancé ici d'une manière dubitative est établi par un témoignage formel de Chapuzeau, qui dit dans son _Théâtre françois_[859]: «Comme les talents sont divers, l'un n'est propre que pour le sérieux, l'autre que pour le comique; et Jodelet auroit aussi mal réussi dans le rôle de Cinna, que Bellerose dans celui de don Japhet d'Arménie[860].»
Ce renseignement est d'autant plus précieux que Bellerose étant alors chef de la troupe de l'hôtel de Bourgogne, nous apprenons ainsi à quel théâtre _Cinna_ fut représenté.
Nous savons de plus qu'en 1657 Floridor et Beauchâteau alternaient dans ce même rôle[861]. Quant aux autres, nous ignorons par qui ils étaient remplis. M. Aimé Martin affirme, mais sans en apporter de preuves, que Baron père jouait Auguste, et la Beaupré Émilie.
_Cinna_, pendant fort longtemps, a subi à la représentation des mutilations analogues à celles qui ont encore lieu aujourd'hui pour _le Cid_. Plusieurs actrices ne disaient point le monologue qui ouvre la pièce; c'est à Voltaire qu'on en doit le rétablissement[862]. D'autres altérations, encore plus graves, ont subsisté jusqu'à nos jours. En 1746 les frères Parfait nous disent que d'ordinaire on retranche au théâtre le rôle de Livie[863]. Dans son édition de Corneille de 1764, Voltaire fait observer que cette suppression remonte à plus de trente ans.
Corneille cependant avait insisté à bon droit, dans le _Discours du poëme dramatique_, sur l'importance de ce rôle: «La consultation d'Auguste au second de _Cinna_, les remords de cet ingrat, ce qu'il en découvre à Émilie, et l'effort que fait Maxime pour persuader à cet objet de son amour caché de s'enfuir avec lui, ne sont que des épisodes; mais l'avis que fait donner Maxime par Euphorbe à l'Empereur, les irrésolutions de ce prince, et les conseils de Livie, sont de l'action principale[864].»