Œuvres de P. Corneille, Tome 03
Part 28
Donne-moi donc, barbare, un coeur comme le tien; Et si tu veux enfin que je t'ouvre mon âme, Rends-moi mon Curiace, ou laisse agir ma flamme: 1280 Ma joie et mes douleurs dépendoient de son sort; Je l'adorois vivant, et je le pleure mort. Ne cherche plus ta soeur où tu l'avois laissée; Tu ne revois en moi qu'une amante offensée, Qui comme une furie attachée à tes pas, 1285 Te veut incessamment reprocher son trépas. Tigre altéré de sang, qui me défends les larmes[803], Qui veux que dans sa mort je trouve encor des charmes, Et que jusques au ciel élevant tes exploits, Moi-même je le tue une seconde fois! 1290 Puissent tant de malheurs accompagner ta vie[804], Que tu tombes au point de me porter envie; Et toi, bientôt souiller par quelque lâcheté Cette gloire si chère à ta brutalité!
HORACE.
O ciel! qui vit jamais une pareille rage! 1295 Crois-tu donc que je sois insensible à l'outrage, Que je souffre en mon sang ce mortel déshonneur? Aime, aime cette mort qui fait notre bonheur, Et préfère du moins au souvenir d'un homme Ce que doit ta naissance aux intérêts de Rome. 1300
CAMILLE.
Rome, l'unique objet de mon ressentiment[805]! Rome, à qui vient ton bras d'immoler mon amant! Rome qui t'a vu naître, et que ton coeur adore! Rome enfin que je hais parce qu'elle t'honore! Puissent tous ses voisins ensemble conjurés 1305 Saper ses fondements encor mal assurés! Et si ce n'est assez de toute l'Italie, Que l'Orient contre elle à l'Occident s'allie; Que cent peuples unis des bouts de l'univers Passent pour la détruire et les monts et les mers! 1310 Qu'elle-même sur soi renverse ses murailles, Et de ses propres mains déchire ses entrailles! Que le courroux du ciel allumé par mes voeux[806] Fasse pleuvoir sur elle un déluge de feux! Puissé-je de mes yeux y voir tomber ce foudre[807], 1315 Voir ses maisons en cendre, et tes lauriers en poudre, Voir le dernier Romain à son dernier soupir, Moi seule en être cause, et mourir de plaisir!
HORACE, mettant la main à l'épée[808], et poursuivant sa soeur qui s'enfuit.
C'est trop, ma patience à la raison fait place; Va dedans les enfers plaindre ton Curiace[809]. 1320
CAMILLE, blessée derrière le théâtre[810].
Ah! traître!
HORACE, revenant sur le théâtre.
Ainsi reçoive un châtiment soudain Quiconque ose pleurer un ennemi romain[811]!
SCÈNE VI.
HORACE, PROCULE.
PROCULE.
Que venez-vous de faire?
HORACE.
Un acte de justice: Un semblable forfait veut un pareil supplice.
PROCULE.
Vous deviez la traiter avec moins de rigueur. 1325
HORACE.
Ne me dis point qu'elle est et mon sang et ma soeur. Mon père ne peut plus l'avouer pour sa fille: Qui maudit son pays renonce à sa famille; Des noms si pleins d'amour ne lui sont plus permis; De ses plus chers parents il fait ses ennemis: 1330 Le sang même les arme en haine de son crime. La plus prompte vengeance en est plus légitime[812]; Et ce souhait impie, encore qu'impuissant, Est un monstre qu'il faut étouffer en naissant.
SCÈNE VII.
HORACE, SABINE, PROCULE.
SABINE.
A quoi s'arrête ici ton illustre colère? 1335 Viens voir mourir ta soeur dans les bras de ton père; Viens repaître tes yeux d'un spectacle si doux: Ou si tu n'es point las de ces généreux coups[813], Immole au cher pays des vertueux Horaces Ce reste malheureux du sang des Curiaces. 1340 Si prodigue du tien, n'épargne pas le leur; Joins Sabine à Camille, et ta femme à ta soeur; Nos crimes sont pareils, ainsi que nos misères; Je soupire comme elle, et déplore mes frères: Plus coupable en ce point contre tes dures lois, 1345 Qu'elle n'en pleuroit qu'un, et que j'en pleure trois, Qu'après son châtiment ma faute continue.
HORACE.
Sèche tes pleurs, Sabine, ou les cache à ma vue: Rends-toi digne du nom de ma chaste moitié, Et ne m'accable point d'une indigne pitié. 1350 Si l'absolu pouvoir d'une pudique flamme Ne nous laisse à tous deux qu'un penser et qu'une âme, C'est à toi d'élever tes sentiments aux miens, Non à moi de descendre à la honte des tiens. Je t'aime, et je connois la douleur qui te presse; 1355 Embrasse ma vertu pour vaincre ta foiblesse, Participe à ma gloire au lieu de la souiller. Tâche à t'en revêtir, non à m'en dépouiller. Es-tu de mon honneur si mortelle ennemie, Que je te plaise mieux couvert d'une infamie[814]? 1360 Sois plus femme que soeur, et te réglant sur moi, Fais-toi de mon exemple une immuable loi.
SABINE.
Cherche pour t'imiter des âmes plus parfaites. Je ne t'impute point les pertes que j'ai faites, J'en ai les sentiments que je dois en avoir, 1365 Et je m'en prends au sort plutôt qu'à ton devoir; Mais enfin je renonce à la vertu romaine[815], Si pour la posséder je dois être inhumaine; Et ne puis voir en moi la femme du vainqueur Sans y voir des vaincus la déplorable soeur. 1370 Prenons part en public aux victoires publiques; Pleurons dans la maison nos malheurs domestiques, Et ne regardons point des biens communs à tous, Quand nous voyons des maux qui ne sont que pour nous. Pourquoi veux-tu, cruel, agir d'une autre sorte? 1375 Laisse en entrant ici tes lauriers à la porte; Mêle tes pleurs aux miens. Quoi? ces lâches discours N'arment point ta vertu contre mes tristes jours? Mon crime redoublé n'émeut point ta colère? Que Camille est heureuse! elle a pu te déplaire; 1380 Elle a reçu de toi ce qu'elle a prétendu, Et recouvre là-bas tout ce qu'elle a perdu. Cher époux, cher auteur du tourment qui me presse, Écoute la pitié, si ta colère cesse; Exerce l'une ou l'autre, après de tels malheurs, 1385 A punir ma foiblesse, ou finir mes douleurs: Je demande la mort pour grâce, ou pour supplice; Qu'elle soit un effet d'amour ou de justice, N'importe: tous ses traits n'auront rien que de doux[816], Si je les vois partir de la main d'un époux. 1390
HORACE.
Quelle injustice aux Dieux d'abandonner aux femmes Un empire si grand sur les plus belles âmes, Et de se plaire à voir de si foibles vainqueurs Régner si puissamment sur les plus nobles coeurs! A quel point ma vertu devient-elle réduite! 1395 Rien ne la sauroit plus garantir que la fuite. Adieu: ne me suis point, ou retiens tes soupirs.
SABINE, seule.
O colère, ô pitié, sourdes à mes desirs, Vous négligez mon crime, et ma douleur vous lasse, Et je n'obtiens de vous ni supplice ni grâce! 1400 Allons-y par nos pleurs faire encore un effort, Et n'employons après que nous à notre mort.
FIN DU QUATRIÈME ACTE.
NOTES:
[777] _Var._ Eh! mon père, prenez un plus doux sentiment. (1641-48 et 55 A.)
[778] _Var._ Eût-il fait avec lui périr le nom d'Horace! (1641-56)
[779] Voltaire rapproche cet endroit d'_Horace_ de la scène V du Ve acte du _Cid_: «Je ne sais s'il n'y a pas dans cette scène un artifice trop visible, une méprise trop longtemps soutenue. Il semble que l'auteur ait eu plus d'égards au jeu de théâtre qu'à la vraisemblance. C'est le même défaut que dans la scène de Chimène avec don Sanche dans _le Cid_....»
[780] _Var._ Le combat par sa fuite est-il pas terminé? VAL. Albe ainsi quelque temps se l'est imaginé; Mais elle a bientôt vu que c'étoit fuir[780-a] en homme. (1641-56)
[780-a] L'édition de 1655 A. porte _fait_, au lieu de _fuir_, et au premier vers de la variante _la fuite_, pour _sa fuite_.
[781] _Var._ Il sait bien se tirer d'un pas si hasardeux[781-a]. (1641-63)
[781-a] Voltaire a donné dans son édition l'ancienne leçon _hasardeux_, au lieu de _dangereux_.
[782] Depuis ce cri jusqu'à la scène IV il y a, suivant la remarque que Voltaire fait sur le commencement de cette dernière scène, «un long silence de Camille dont on ne s'est pas seulement aperçu, parce que l'âme était toute remplie du destin des Horaces et des Curiaces et de celui de Rome.» Mlle Rachel le faisait bien apercevoir. «Elle a souvent créé des effets nouveaux, dit à cette occasion M. Véron dans les _Mémoires d'un bourgeois de Paris_ (tome IV, p. 165). Je citerai surtout la scène du fauteuil dans le quatrième acte d'_Horace_. Sa pantomime, alors qu'elle apprend la mort de son amant, est d'un grand effet scénique; mais elle excite plutôt encore dans cette situation la terreur que les larmes. Je tiens d'ailleurs de Mlle Rachel elle-même que ce fut à un état de malaise physique qu'elle emprunta l'idée et les moyens d'exécution de cette pantomime: elle venait d'être saignée; elle ne fit que reproduire sur le théâtre l'abattement profond et les menaces douloureuses de syncope qu'elle éprouva.»
[783] Voyez plus haut, p. 266 et suivantes, le récit de Tite Live.
[784] Dans l'édition de 1656, on lit _l'horreur_, pour _l'erreur_.
[785] _Var._ Et remet à demain le pompeux sacrifice Que nous devons aux Dieux pour un tel bénéfice. (1641-56)
[786] _Var._ Cette belle action si puissamment le touche, Qu'il vous veut rendre grâce, et de sa propre bouche, D'avoir donné vos fils au bien de son État. (1641-56)
[787] _Var._ Du service de l'un, et du sang des deux autres. VAL. Le Roi ne sait que c'est d'honorer à demi. (1641-56)
[788] _Var._ Fait qu'il estime encor l'honneur qu'il vous veut faire. (1641-60)
[789] _Var._ Tous nos maux à ce prix nous doivent être doux. (1641-56)
[790] Voyez ci-dessus, p. 162, vers 1058 et note 432.
[791] _Var._ Je m'en vais à Sabine en porter la nouvelle. (1641-56)
[792] _Var._ Un oracle m'assure, un songe m'épouvante; La bataille m'effraie, et la paix me contente. (1641-56)
[793] _Var._ Les deux camps mutinés un tel choix désavouent; Ils rompent la partie, et les Dieux la renouent. (1641-56)
[794] _Var._ Dieux! sentois-je point lors des douleurs trop légères. (1641-56) _Var._ Ne sentois-je point lors des douleurs trop légères. (1660)
[795] _Var._ Pour le malheur de Rome et la mort des deux frères? (1641 in-12)
[796] _Var._ Me flattois-je point trop quand je croyois pouvoir. (1641-56) _Var._ Ne me flattois-je point quand je croyois pouvoir. (1660)
[797] _Var._ Mais ce n'est encor rien au prix de ce qui reste. (1641-48 et 55 A.)
[798] _Var._ On demande ma joie en un coup si funeste. (1641-56)
[799] _Var._ C'est gloire de passer pour des coeurs abattus, Quand la brutalité fait les hautes vertus. (1641-56)
[800] _Var. Procule et deux autres soldats_[800-a] _portant chacun une épée des Curiaces_. (1641-60)
[800-a] _Et les deux autres soldats._ (1641 in-12 et 47)
[801] Voyez la Notice d'_Horace_, p. 248 et note 627.
[802] _Var._ O d'une indigne soeur l'insupportable audace! (1641-60)
[803] _Var._ Tigre affamé de sang, qui me défends les larmes. (1641-48 et 55 A.)
[804] _Var._ Puissent de tels malheurs accompagner ta vie. (1641-56)
[805] «Ces imprécations de Camille, dit Voltaire, ont toujours été un beau morceau de déclamation, et ont fait valoir toutes les actrices qui ont joué ce rôle.» Voyez la Notice d'_Horace_, p. 253 et note 641.
[806] _Var._ Que le courroux du ciel allumé par mes yeux. (1656)
[807] _Var._ Puissé-je de mes yeux voir tomber cette foudre. (1641-56)
[808] _Var. Mettant l'épée à la main._ (1641-48 et 55 A.)
[809] _Var._ Va dedans les enfers joindre ton Curiace. (1641-56)
[810] _Var._ CAMILLE, _derrière le théâtre_. (1663)
[811] Voyez la Notice d'_Horace_, p. 252 et 253.
[812] _Var._ La plus prompte vengeance est la plus légitime. (1647)
[813] Racine a dit dans _Andromaque_ (acte IV, scène V)
Que peut-on refuser à ces généreux coups?
[814] _Var._ Que je te plaise mieux tombé dans l'infamie? (1641-56)
[815] _Var._ Mais aussi je renonce à la vertu romaine. (1641-48 et 55 A.)
[816] _Var._ N'importe: tous ses traits me sembleront fort doux. (1641-56)
ACTE V.
SCÈNE PREMIÈRE.
LE VIEIL HORACE, HORACE.
LE VIEIL HORACE.
Retirons nos regards de cet objet funeste, Pour admirer ici le jugement céleste: Quand la gloire nous enfle, il sait bien comme il faut Confondre notre orgueil qui s'élève trop haut. Nos plaisirs les plus doux ne vont point sans tristesse; Il mêle à nos vertus des marques de foiblesse, Et rarement accorde à notre ambition L'entier et pur honneur d'une bonne action. 1410 Je ne plains point Camille: elle étoit criminelle; Je me tiens plus à plaindre, et je te plains plus qu'elle: Moi, d'avoir mis au jour un coeur si peu romain; Toi, d'avoir par sa mort déshonoré ta main. Je ne la trouve point injuste ni trop prompte; 1415 Mais tu pouvois, mon fils, t'en épargner la honte: Son crime, quoique énorme et digne du trépas, Étoit mieux impuni que puni par ton bras.
HORACE.
Disposez de mon sang, les lois vous en font maître[817]; J'ai cru devoir le sien aux lieux qui m'ont vu naître. Si dans vos sentiments mon zèle est criminel, S'il m'en faut recevoir un reproche éternel, Si ma main en devient honteuse et profanée, Vous pouvez d'un seul mot trancher ma destinée: Reprenez tout ce sang de qui ma lâcheté[818] 1425 A si brutalement souillé la pureté. Ma main n'a pu souffrir de crime en votre race; Ne souffrez point de tache en la maison d'Horace. C'est en ces actions dont l'honneur est blessé Qu'un père tel que vous se montre intéressé: 1430 Son amour doit se taire où toute excuse est nulle; Lui-même il y prend part lorsqu'il les dissimule; Et de sa propre gloire il fait trop peu de cas, Quand il ne punit point ce qu'il n'approuve pas.
LE VIEIL HORACE.
Il n'use pas toujours d'une rigueur extrême; 1435 Il épargne ses fils bien souvent pour soi-même; Sa vieillesse sur eux aime à se soutenir, Et ne les punit point, de peur de se punir[819]. Je te vois d'un autre oeil que tu ne te regardes; Je sais.... Mais le Roi vient, je vois entrer ses gardes. 1440
SCÈNE II.
TULLE, VALÈRE, LE VIEIL HORACE, HORACE, TROUPE DE GARDES[820].
LE VIEIL HORACE.
Ah! Sire, un tel honneur a trop d'excès pour moi; Ce n'est point en ce lieu que je dois voir mon roi: Permettez qu'à genoux....
TULLE.
Non, levez-vous, mon père: Je fais ce qu'en ma place un bon prince doit faire. Un si rare service et si fort important 1445 Veut l'honneur le plus rare et le plus éclatant[821]. Vous en aviez déjà sa parole pour gage; Je ne l'ai pas voulu différer davantage. J'ai su par son rapport, et je n'en doutois pas, Comme de vos deux fils vous portez le trépas, 1450 Et que déjà votre âme étant trop résolue, Ma consolation vous seroit superflue; Mais je viens de savoir quel étrange malheur D'un fils victorieux a suivi la valeur, Et que son trop d'amour pour la cause publique 1455 Par ses mains à son père ôte une fille unique. Ce coup est un peu rude à l'esprit le plus fort[822]; Et je doute comment vous portez cette mort.
LE VIEIL HORACE.
Sire, avec déplaisir, mais avec patience.
TULLE.
C'est l'effet vertueux de votre expérience. 1460 Beaucoup par un long âge ont appris comme vous Que le malheur succède au bonheur le plus doux: Peu savent comme vous s'appliquer ce remède, Et dans leur intérêt toute leur vertu cède. Si vous pouvez trouver dans ma compassion 1465 Quelque soulagement pour votre affliction[823], Ainsi que votre mal sachez qu'elle est extrême, Et que je vous en plains autant que je vous aime[824].
VALÈRE.
Sire, puisque le ciel entre les mains des rois Dépose sa justice et la force des lois, 1470 Et que l'État demande aux princes légitimes Des prix pour les vertus, des peines pour les crimes, Souffrez qu'un bon sujet vous fasse souvenir Que vous plaignez beaucoup ce qu'il vous faut punir; Souffrez....
LE VIEIL HORACE.
Quoi? qu'on envoie un vainqueur au supplice?
TULLE.
Permettez qu'il achève, et je ferai justice: J'aime à la rendre à tous, à toute heure, en tout lieu. C'est par elle qu'un roi se fait un demi-dieu; Et c'est dont je vous plains, qu'après un tel service On puisse contre lui me demander justice. 1480
VALÈRE.
Souffrez donc, ô grand Roi, le plus juste des rois, Que tous les gens de bien vous parlent par ma voix. Non que nos coeurs jaloux de ses honneurs s'irritent; S'il en reçoit beaucoup, ses hauts faits[825] le méritent[826]; Ajoutez-y plutôt que d'en diminuer: 1485 Nous sommes tous encor prêts d'y contribuer; Mais puisque d'un tel crime il s'est montré capable, Qu'il triomphe en vainqueur, et périsse en coupable. Arrêtez sa fureur, et sauvez de ses mains, Si vous voulez régner, le reste des Romains: 1490 Il y va de la perte ou du salut du reste. La guerre avoit un cours si sanglant, si funeste[827], Et les noeuds de l'hymen, durant nos bons destins, Ont tant de fois uni des peuples si voisins, Qu'il est peu de Romains que le parti contraire 1495 N'intéresse en la mort d'un gendre ou d'un beau-frère, Et qui ne soient forcés de donner quelques pleurs, Dans le bonheur[828] public, à leurs propres malheurs. Si c'est offenser Rome, et que l'heur de ses armes L'autorise à punir ce crime de nos larmes, 1500 Quel sang épargnera ce barbare vainqueur, Qui ne pardonne pas à celui de sa soeur, Et ne peut excuser cette douleur pressante[829] Que la mort d'un amant jette au coeur d'une amante, Quand près d'être éclairés du nuptial flambeau, 1505 Elle voit avec lui son espoir au tombeau? Faisant triompher Rome, il se l'est asservie; Il a sur nous un droit et de mort et de vie; Et nos jours criminels ne pourront plus durer Qu'autant qu'à sa clémence il plaira l'endurer. 1510 Je pourrois ajouter aux intérêts de Rome Combien un pareil coup est indigne d'un homme; Je pourrois demander qu'on mît devant vos yeux Ce grand et rare exploit d'un bras victorieux: Vous verriez un beau sang, pour accuser sa rage, 1515 D'un frère si cruel rejaillir[830] au visage: Vous verriez des horreurs qu'on ne peut concevoir; Son âge et sa beauté vous pourroient émouvoir; Mais je hais ces moyens qui sentent l'artifice. Vous avez à demain remis le sacrifice: 1520 Pensez-vous que les Dieux, vengeurs des innocents, D'une main parricide acceptent de l'encens? Sur vous ce sacrilége attireroit sa peine; Ne le considérez qu'en objet de leur haine, Et croyez avec nous qu'en tous ses trois combats[831] 1525 Le bon destin de Rome a plus fait que son bras, Puisque ces mêmes Dieux, auteurs de sa victoire, Ont permis qu'aussitôt il en souillât la gloire, Et qu'un si grand courage, après ce noble effort, Fût digne en même jour de triomphe et de mort. 1530 Sire, c'est ce qu'il faut que votre arrêt décide. En ce lieu Rome a vu le premier parricide; La suite en est à craindre, et la haine des cieux: Sauvez-nous de sa main, et redoutez les Dieux.
TULLE.
Défendez-vous, Horace.
HORACE.
A quoi bon me défendre? 1535 Vous savez l'action, vous la venez d'entendre[832]; Ce que vous en croyez me doit être une loi. Sire, on se défend mal contre l'avis d'un roi, Et le plus innocent devient soudain coupable[833], Quand aux yeux de son prince il paroît condamnable. C'est crime qu'envers lui se vouloir excuser: Notre sang est son bien, il en peut disposer; Et c'est à nous de croire, alors qu'il en dispose, Qu'il ne s'en prive point sans une juste cause. Sire, prononcez donc, je suis prêt d'obéir; 1545 D'autres aiment la vie, et je la dois haïr. Je ne reproche point à l'ardeur de Valère Qu'en amant de la soeur il accuse le frère[834]: Mes voeux avec les siens conspirent aujourd'hui; Il demande ma mort, je la veux comme lui. 1550 Un seul point entre nous met cette différence, Que mon honneur par là cherche son assurance, Et qu'à ce même but nous voulons arriver, Lui pour flétrir ma gloire, et moi pour la sauver. Sire, c'est rarement qu'il s'offre une matière 1555 A montrer d'un grand coeur la vertu toute entière. Suivant l'occasion elle agit plus ou moins, Et paroît forte ou foible aux yeux de ses témoins. Le peuple, qui voit tout seulement par l'écorce, S'attache à son effet pour juger de sa force[835]; 1560 Il veut que ses dehors gardent un même cours, Qu'ayant fait un miracle, elle en fasse toujours: Après une action pleine, haute, éclatante, Tout ce qui brille moins remplit mal son attente; Il veut qu'on soit égal en tout temps, en tous lieux; 1565 Il n'examine point si lors on pouvoit mieux, Ni que, s'il ne voit pas sans cesse une merveille, L'occasion est moindre, et la vertu pareille: Son injustice accable et détruit les grands noms; L'honneur des premiers faits se perd par les seconds; Et quand la renommée a passé l'ordinaire, Si l'on n'en veut déchoir, il faut ne plus rien faire[836]. Je ne vanterai point les exploits de mon bras; Votre Majesté, Sire, a vu mes trois combats: Il est bien malaisé qu'un pareil les seconde, 1575 Qu'une autre occasion à celle-ci réponde, Et que tout mon courage, après de si grands coups, Parvienne à des succès qui n'aillent au-dessous; Si bien que pour laisser une illustre mémoire, La mort seule aujourd'hui peut conserver ma gloire: 1580 Encor la falloit-il sitôt que j'eus vaincu, Puisque pour mon honneur j'ai déjà trop vécu. Un homme tel que moi voit sa gloire ternie, Quand il tombe en péril de quelque ignominie; Et ma main auroit su déjà m'en garantir; 1585 Mais sans votre congé mon sang n'ose sortir: Comme il vous appartient, votre aveu doit se prendre; C'est vous le dérober qu'autrement le répandre. Rome ne manque point de généreux guerriers; Assez d'autres sans moi soutiendront vos lauriers; 1590 Que Votre Majesté désormais m'en dispense; Et si ce que j'ai fait vaut quelque récompense, Permettez, ô grand Roi, que de ce bras vainqueur Je m'immole à ma gloire, et non pas à ma soeur.
SCÈNE III.
TULLE, VALÈRE, LE VIEIL HORACE, HORACE, SABINE[837].
SABINE.