Œuvres de P. Corneille, Tome 03

Part 27

Chapter 273,592 wordsPublic domain

Loin de blâmer les pleurs que je vous vois répandre, Je crois faire beaucoup de m'en pouvoir défendre, Et céderois peut-être à de si rudes coups, Si je prenois ici même intérêt que vous: Non qu'Albe par son choix m'ait fait haïr vos frères, 955 Tous trois me sont encor des personnes bien chères; Mais enfin l'amitié n'est pas du même rang, Et n'a point les effets de l'amour ni du sang; Je ne sens point pour eux la douleur qui tourmente Sabine comme soeur, Camille comme amante: 960 Je puis les regarder comme nos ennemis, Et donne sans regret mes souhaits à mes fils. Ils sont, grâces aux Dieux, dignes de leur patrie; Aucun étonnement n'a leur gloire flétrie; Et j'ai vu leur honneur croître de la moitié, 965 Quand ils ont des deux camps refusé la pitié. Si par quelque foiblesse ils l'avoient mendiée, Si leur haute vertu ne l'eût répudiée, Ma main bientôt sur eux m'eût vengé hautement De l'affront que m'eût fait ce mol consentement. 970 Mais lorsqu'en dépit d'eux on en a voulu d'autres, Je ne le cèle point, j'ai joint mes voeux aux vôtres. Si le ciel pitoyable eût écouté ma voix, Albe seroit réduite à faire un autre choix; Nous pourrions voir tantôt triompher les Horaces 975 Sans voir leurs bras souillés du sang des Curiaces, Et de l'événement d'un combat plus humain Dépendroit maintenant l'honneur du nom romain. La prudence des Dieux autrement en dispose; Sur leur ordre éternel mon esprit se repose: 980 Il s'arme en ce besoin de générosité, Et du bonheur public fait sa félicité. Tâchez d'en faire autant pour soulager vos peines, Et songez toutes deux que vous êtes Romaines: Vous l'êtes devenue, et vous l'êtes encor; 985 Un si glorieux titre est un digne trésor. Un jour, un jour viendra que par toute la terre Rome se fera craindre à l'égal du tonnerre, Et que tout l'univers tremblant dessous ses lois, Ce grand nom deviendra l'ambition des rois: 990 Les Dieux à notre Énée ont promis cette gloire.

SCÈNE VI.

LE VIEIL HORACE, SABINE, CAMILLE, JULIE.

LE VIEIL HORACE.

Nous venez-vous, Julie, apprendre la victoire?

JULIE.

Mais plutôt du combat les funestes effets: Rome est sujette d'Albe, et vos fils sont défaits; Des trois les deux sont morts, son époux seul vous reste.

LE VIEIL HORACE.

O d'un triste combat effet vraiment funeste! Rome est sujette d'Albe, et pour l'en garantir Il n'a pas employé jusqu'au dernier soupir! Non, non, cela n'est point, on vous trompe, Julie; Rome n'est point sujette, ou mon fils est sans vie: 1000 Je connois mieux mon sang, il sait mieux son devoir.

JULIE

Mille, de nos remparts, comme moi l'ont pu voir. Il s'est fait admirer tant qu'ont duré ses frères; Mais comme il s'est vu seul contre trois adversaires, Près d'être enfermé d'eux, sa fuite l'a sauvé. 1005

LE VIEIL HORACE.

Et nos soldats trahis ne l'ont point achevé[775]? Dans leurs rangs à ce lâche ils ont donné retraite?

JULIE.

Je n'ai rien voulu voir après cette défaite.

CAMILLE.

O mes frères!

LE VIEIL HORACE.

Tout beau, ne les pleurez pas tous; Deux jouissent d'un sort dont leur père est jaloux. 1010 Que des plus nobles fleurs leur tombe soit couverte; La gloire de leur mort m'a payé de leur perte: Ce bonheur a suivi leur courage invaincu, Qu'ils ont vu Rome libre autant qu'ils ont vécu, Et ne l'auront point vue obéir qu'à son prince, 1015 Ni d'un État voisin devenir la province. Pleurez l'autre, pleurez l'irréparable affront Que sa fuite honteuse imprime à notre front; Pleurez le déshonneur de toute notre race, Et l'opprobre éternel qu'il laisse au nom d'Horace. 1020

JULIE.

Que vouliez-vous qu'il fît contre trois?

LE VIEIL HORACE.

Qu'il mourût[776], Ou qu'un beau désespoir alors le secourût. N'eût-il que d'un moment reculé sa défaite, Rome eût été du moins un peu plus tard sujette; Il eût avec honneur laissé mes cheveux gris, 1025 Et c'étoit de sa vie un assez digne prix. Il est de tout son sang comptable à sa patrie; Chaque goutte épargnée a sa gloire flétrie; Chaque instant de sa vie, après ce lâche tour, Met d'autant plus ma honte avec la sienne au jour. 1030 J'en romprai bien le cours, et ma juste colère, Contre un indigne fils usant des droits d'un père, Saura bien faire voir dans sa punition L'éclatant désaveu d'une telle action.

SABINE.

Écoutez un peu moins ces ardeurs généreuses, 1035 Et ne nous rendez point tout à fait malheureuses.

LE VIEIL HORACE.

Sabine, votre coeur se console aisément; Nos malheurs jusqu'ici vous touchent foiblement. Vous n'avez point encor de part à nos misères: Le ciel vous a sauvé votre époux et vos frères; 1040 Si nous sommes sujets, c'est de votre pays; Vos frères sont vainqueurs quand nous sommes trahis; Et voyant le haut point où leur gloire se monte, Vous regardez fort peu ce qui nous vient de honte. Mais votre trop d'amour pour cet infâme époux 1045 Vous donnera bientôt à plaindre comme à nous. Vos pleurs en sa faveur sont de foibles défenses: J'atteste des grands Dieux les suprêmes puissances Qu'avant ce jour fini, ces mains, ces propres mains Laveront dans son sang la honte des Romains. 1050

SABINE.

Suivons-le promptement, la colère l'emporte. Dieux! verrons-nous toujours des malheurs de la sorte? Nous faudra-t-il toujours en craindre de plus grands, Et toujours redouter la main de nos parents?

FIN DU TROISIÈME ACTE.

NOTES:

[749] Voltaire fait ici une critique dont nous ne reproduisons les termes que parce qu'ils ont trait à l'histoire de la scène française: «Ce monologue de Sabine est, dit-il, absolument inutile, et fait languir la pièce. Les comédiens voulaient alors des monologues. La déclamation approchait du chant, surtout celle des femmes; les auteurs avaient cette complaisance pour elles....»

[750] _Var._ La nature ou l'amour parlent pour chacun d'eux. (1641 et 55 A.)

[751] _Var._ Et puis voir maintenant le combat sans terreur. (1641-56)

[752] L'édition de 1663 porte _de miens_, pour _des miens_: c'est très-vraisemblablement une erreur.

[753] _Var._ Ou si le triste sort de leurs armes[753-a] impies De tous les combattants a fait autant d'hosties? (1641-56)

[753-a] L'édition de 1656 porte, par erreur, _âmes_, pour _armes_.

[754] _Var._ De tous les combattants fait-il autant d'hosties[754-a]? (1663 et 64)

[754-a] «_Hostie_ ne se dit plus, et c'est dommage; il ne reste plus que le mot de _victime_....» (_Voltaire._) Voyez le _Lexique_.

[755] _Var._ Pour tous tant qu'ils étoient m'a condamnée aux pleurs. (1641-56)

[756] _Var._ Et l'un et l'autre camp s'est mis à murmurer. (1641-56)

[757] _Var._ Et prenant pour affront la pitié[757-a] qu'on a d'eux. (1656)

[757-a] Il y a _piété_, au lieu de _pitié_, dans l'édition de 1656, mais c'est évidemment une erreur.

[758] _Var._ Et mourront par les mains qui les ont séparés, Que quitter les honneurs qui leur sont déférés. (1641-56)

[759] _Var._ Quoi? dans leur dureté ces coeurs de fer s'obstinent! (1641-60)

[760] _Var._ Ils le font, mais d'ailleurs les deux camps se mutinent. (1641-64)

[761] _Var._ Les mêmes Dieux à Tulle ont inspiré ce choix. (1641-48 et 55 A.)

[762] _Var._ Et de qui l'absolue et sainte autorité. (1641-56)

[763] _Var._ Que de chercher leurs lois ailleurs qu'en leurs oracles. (1655 A.)

[764] On lit dans _Psyché_ (acte II, scène III):

Un oracle jamais n'est sans obscurité: On l'entend d'autant moins que mieux on croit l'entendre.

[765] _Var._ Comme vous je l'espère. CAM. Et je n'ose y songer. JUL. L'effet nous fera voir qui sait mieux en juger. (1641-56)

[766] _Var._ Je ne puis approuver tant de trouble en notre âme. (1641 in-4º, 48-54 et 56) _Var._ Je ne puis approuver tant de trouble en mon âme. (1655 A.)

[767] L'édition de 1641 in-12 donne _deux maux_, pour _des maux_: c'est évidemment une erreur.

[768] _Var._ On ne compare point des noeuds si différents. (1641-56)

[769] _Var._ Le peuvent mettre hors de votre fantaisie; Ce qu'elles font souvent, faites-le par raison. (1641-56)

[770] L'édition de 1682 porte: _connoissiez_, pour _connoissez_.

[771] _Var._ Ne nous consolez point: la raison importune. (1641-56)

[772] _Var._ Quand elle ose combattre une telle infortune. (1641-54, 55 B. et 56) _Var._ Quand elle ose combattre une telle fortune. (1655 A.)

[773] _Var._ Qui peut vouloir mourir peut braver les malheurs. (1641-56)

[774] _Var._ La vouloir contrefaire est une lâcheté. (1641-56)

[775] _Var._ Et nos soldats trahis ne l'ont pas achevé? (1641-60)

[776] «Voilà ce fameux _qu'il mourût_, ce trait du plus grand sublime, ce mot auquel il n'en est aucun de comparable dans toute l'antiquité[776-a]; tout l'auditoire fut si transporté, qu'on n'entendit jamais le vers faible qui suit; et le morceau:

N'eût-il que d'un moment retardé (_lisez_: reculé) sa défaite,

étant plein de chaleur, augmente encore la force du _qu'il mourût_....» (_Voltaire._)

[776-a] Cela est vrai, et c'est en vain, nous le croyons, qu'on a cherché un mot semblable dans les auteurs anciens. Le _moriamur_, de Calpurnius (voyez Tite Live, livre XXII, chapitre XCIX), n'a aucun rapport avec la réponse sublime du vieil Horace, et nous ne comprenons pas qu'on l'en ait rapproché. Le _moreretur_, _inquies_, de Cicéron, dans le _Discours pour C. Rubirius Postumus_ (chapitre X, § 29), peut bien se traduire par: «Que vouliez-vous qu'il fît?--Qu'il mourût, direz-vous;» mais la ressemblance est toute superficielle: la pensée, le sentiment, la situation, tout est différent.--Un rapprochement plus opportun, mais bien propre à faire ressortir, quoiqu'au fond l'idée soit semblable, l'originalité de Corneille, ce serait peut-être celui de ces vers de la tragédie des _Juives_ (acte IV, vers 33 et suivants) de notre vieux poëte Garnier:

C'est vergongne à un roi de survivre vaincu: Un bon coeur n'eût jamais son malheur survécu. --Et qu'eussiez-vous pu faire?--Un acte magnanime, Qui malgré le destin m'eût acquis de l'estime. Je fusse mort en roi, fièrement combattant, Maint barbare adversaire à mes pieds abattant.

ACTE IV.

SCÈNE PREMIÈRE.

LE VIEIL HORACE, CAMILLE.

LE VIEIL HORACE.

Ne me parlez jamais en faveur d'un infâme; 1055 Qu'il me fuie à l'égal des frères de sa femme: Pour conserver un sang qu'il tient si précieux, Il n'a rien fait encor s'il n'évite mes yeux. Sabine y peut mettre ordre, ou derechef j'atteste Le souverain pouvoir de la troupe céleste.... 1060

CAMILLE.

Ah! mon père, prenez un plus doux sentiment[777]; Vous verrez Rome même en user autrement; Et de quelque malheur que le ciel l'ait comblée, Excuser la vertu sous le nombre accablée.

LE VIEIL HORACE.

Le jugement de Rome est peu pour mon regard, 1065 Camille; je suis père, et j'ai mes droits à part. Je sais trop comme agit la vertu véritable: C'est sans en triompher que le nombre l'accable; Et sa mâle vigueur, toujours en même point, Succombe sous la force, et ne lui cède point. 1070 Taisez-vous, et sachons ce que nous veut Valère.

SCÈNE II.

LE VIEIL HORACE, VALÈRE, CAMILLE.

VALÈRE.

Envoyé par le Roi pour consoler un père, Et pour lui témoigner....

LE VIEIL HORACE.

N'en prenez aucun soin: C'est un soulagement dont je n'ai pas besoin; Et j'aime mieux voir morts que couverts d'infamie 1075 Ceux que vient de m'ôter une main ennemie. Tous deux pour leur pays sont morts en gens d'honneur; Il me suffit.

VALÈRE.

Mais l'autre est un rare bonheur; De tous les trois chez vous il doit tenir la place.

LE VIEIL HORACE.

Que n'a-t-on vu périr en lui le nom d'Horace[778]! 1080

VALÈRE.

Seul vous le maltraitez après ce qu'il a fait.

LE VIEIL HORACE.

C'est à moi seul aussi de punir son forfait.

VALÈRE.

Quel forfait trouvez-vous en sa bonne conduite?

LE VIEIL HORACE.

Quel éclat de vertu trouvez-vous en sa fuite?

VALÈRE.

La fuite est glorieuse en cette occasion. 1085

LE VIEIL HORACE.

Vous redoublez ma honte et ma confusion[779]. Certes, l'exemple est rare et digne de mémoire, De trouver dans la fuite un chemin à la gloire.

VALÈRE.

Quelle confusion, et quelle honte à vous D'avoir produit un fils qui nous conserve tous, 1090 Qui fait triompher Rome, et lui gagne un empire? A quels plus grands honneurs faut-il qu'un père aspire?

LE VIEIL HORACE.

Quels honneurs, quel triomphe, et quel empire enfin, Lorsqu'Albe sous ses lois range notre destin?

VALÈRE.

Que parlez-vous ici d'Albe et de sa victoire? 1095 Ignorez-vous encor la moitié de l'histoire?

LE VIEIL HORACE.

Je sais que par sa fuite il a trahi l'État[780].

VALÈRE.

Oui, s'il eût en fuyant terminé le combat; Mais on a bientôt vu qu'il ne fuyoit qu'en homme Qui savoit ménager l'avantage de Rome. 1100

LE VIEIL HORACE.

Quoi, Rome donc triomphe!

VALÈRE.

Apprenez, apprenez La valeur de ce fils qu'à tort vous condamnez. Resté seul contre trois, mais en cette aventure Tous trois étant blessés, et lui seul sans blessure, Trop foible pour eux tous, trop fort pour chacun d'eux, Il sait bien se tirer d'un pas si dangereux[781]; Il fuit pour mieux combattre, et cette prompte ruse Divise adroitement trois frères qu'elle abuse. Chacun le suit d'un pas ou plus ou moins pressé, Selon qu'il se rencontre ou plus ou moins blessé; 1110 Leur ardeur est égale à poursuivre sa fuite; Mais leurs coups inégaux séparent leur poursuite. Horace, les voyant l'un de l'autre écartés, Se retourne, et déjà les croit demi-domptés: Il attend le premier, et c'étoit votre gendre. 1115 L'autre, tout indigné qu'il ait osé l'attendre, En vain en l'attaquant fait paroître un grand coeur; Le sang qu'il a perdu ralentit sa vigueur. Albe à son tour commence à craindre un sort contraire; Elle crie au second qu'il secoure son frère: 1120 Il se hâte et s'épuise en efforts superflus; Il trouve en les joignant que son frère n'est plus.

CAMILLE.

Hélas[782]!

VALÈRE.

Tout hors d'haleine il prend pourtant sa place, Et redouble bientôt la victoire d'Horace: Son courage sans force est un débile appui; 1125 Voulant venger son frère, il tombe auprès de lui. L'air résonne des cris qu'au ciel chacun envoie; Albe en jette d'angoisse, et les Romains de joie. Comme notre héros se voit près d'achever, C'est peu pour lui de vaincre, il veut encor braver: 1130 «J'en viens d'immoler deux aux mânes de mes frères; Rome aura le dernier de mes trois adversaires, C'est à ses intérêts que je vais l'immoler,» Dit-il; et tout d'un temps on le voit y voler. La victoire entre eux deux n'étoit pas incertaine; 1135 L'Albain percé de coups ne se traînoit qu'à peine, Et comme une victime aux marches de l'autel, Il sembloit présenter sa gorge au coup mortel: Aussi le reçoit-il, peu s'en faut, sans défense, Et son trépas de Rome établit la puissance[783]. 1140

LE VIEIL HORACE.

O mon fils! ô ma joie! ô l'honneur de nos jours! O d'un État penchant l'inespéré secours! Vertu digne de Rome, et sang digne d'Horace! Appui de ton pays, et gloire de ta race! Quand pourrai-je étouffer dans tes embrassements 1145 L'erreur[784] dont j'ai formé de si faux sentiments? Quand pourra mon amour baigner avec tendresse Ton front victorieux de larmes d'allégresse?

VALÈRE.

Vos caresses bientôt pourront se déployer: Le Roi dans un moment vous le va renvoyer, 1150 Et remet à demain la pompe qu'il prépare[785] D'un sacrifice aux Dieux pour un bonheur si rare; Aujourd'hui seulement on s'acquitte vers eux Par des chants de victoire et par de simples voeux. C'est où le Roi le mène, et tandis il m'envoie 1155 Faire office vers vous de douleur et de joie; Mais cet office encor n'est pas assez pour lui; Il y viendra lui-même, et peut-être aujourd'hui: Il croit mal reconnoître une vertu si pure[786], Si de sa propre bouche il ne vous en assure, 1160 S'il ne vous dit chez vous combien vous doit l'État.

LE VIEIL HORACE.

De tels remercîments ont pour moi trop d'éclat, Et je me tiens déjà trop payé par les vôtres Du service d'un fils, et du sang des deux autres[787].

VALÈRE.

Il ne sait ce que c'est d'honorer à demi; 1165 Et son sceptre arraché des mains de l'ennemi Fait qu'il tient cet honneur qu'il lui plaît de vous faire[788] Au-dessous du mérite et du fils et du père. Je vais lui témoigner quels nobles sentiments La vertu vous inspire en tous vos mouvements, 1170 Et combien vous montrez d'ardeur pour son service.

LE VIEIL HORACE.

Je vous devrai beaucoup pour un si bon office.

SCÈNE III.

LE VIEIL HORACE, CAMILLE.

LE VIEIL HORACE.

Ma fille, il n'est plus temps de répandre des pleurs; Il sied mal d'en verser où l'on voit tant d'honneurs; On pleure injustement des pertes domestiques, 1175 Quand on en voit sortir des victoires publiques. Rome triomphe d'Albe, et c'est assez pour nous; Tous nos maux à ce prix doivent nous être doux[789]. En la mort d'un amant vous ne perdez qu'un homme Dont la perte est aisée à réparer dans Rome[790]; 1180 Après cette victoire, il n'est point de Romain Qui ne soit glorieux de vous donner la main. Il me faut à Sabine en porter la nouvelle[791]; Ce coup sera sans doute assez rude pour elle, Et ses trois frères morts par la main d'un époux 1185 Lui donneront des pleurs bien plus justes qu'à vous; Mais j'espère aisément en dissiper l'orage, Et qu'un peu de prudence aidant son grand courage Fera bientôt régner sur un si noble coeur Le généreux amour qu'elle doit au vainqueur. 1190 Cependant étouffez cette lâche tristesse; Recevez-le, s'il vient, avec moins de foiblesse; Faites-vous voir sa soeur, et qu'en un même flanc Le ciel vous a tous deux formés d'un même sang.

SCÈNE IV.

CAMILLE.

Oui, je lui ferai voir, par d'infaillibles marques, 1195 Qu'un véritable amour brave la main des Parques, Et ne prend point de lois de ces cruels tyrans Qu'un astre injurieux nous donne pour parents. Tu blâmes ma douleur, tu l'oses nommer lâche; Je l'aime d'autant plus que plus elle te fâche, 1200 Impitoyable père, et par un juste effort Je la veux rendre égale aux rigueurs de mon sort. En vit-on jamais un dont les rudes traverses Prissent en moins de rien tant de faces diverses, Qui fût doux tant de fois, et tant de fois cruel, 1205 Et portât tant de coups avant le coup mortel? Vit-on jamais une âme en un jour plus atteinte De joie et de douleur, d'espérance et de crainte, Asservie en esclave à plus d'événements, Et le piteux jouet de plus de changements? 1210 Un oracle m'assure, un songe me travaille[792]; La paix calme l'effroi que me fait la bataille; Mon hymen se prépare, et presque en un moment Pour combattre mon frère on choisit mon amant; Ce choix me désespère, et tous le désavouent[793]; 1215 La partie est rompue, et les Dieux la renouent; Rome semble vaincue, et seul des trois Albains, Curiace en mon sang n'a point trempé ses mains. O Dieux! sentois-je alors des douleurs trop légères[794] Pour le malheur de Rome et la mort de deux frères[795], Et me flattois-je trop quand je croyois pouvoir[796] L'aimer encor sans crime et nourrir quelque espoir? Sa mort m'en punit bien, et la façon cruelle Dont mon âme éperdue en reçoit la nouvelle: Son rival me l'apprend, et faisant à mes yeux 1225 D'un si triste succès le récit odieux, Il porte sur le front une allégresse ouverte, Que le bonheur public fait bien moins que ma perte; Et bâtissant en l'air sur le malheur d'autrui, Aussi bien que mon frère il triomphe de lui. 1230 Mais ce n'est rien encore au prix de ce qui reste[797]: On demande ma joie en un jour si funeste[798]; Il me faut applaudir aux exploits du vainqueur, Et baiser une main qui me perce le coeur. En un sujet de pleurs si grand, si légitime, 1235 Se plaindre est une honte, et soupirer un crime; Leur brutale vertu veut qu'on s'estime heureux, Et si l'on n'est barbare, on n'est point généreux. Dégénérons, mon coeur, d'un si vertueux père; Soyons indigne soeur d'un si généreux frère: 1240 C'est gloire de passer pour un coeur abattu[799], Quand la brutalité fait la haute vertu. Éclatez, mes douleurs: à quoi bon vous contraindre? Quand on a tout perdu, que sauroit-on plus craindre? Pour ce cruel vainqueur n'ayez point de respect; 1245 Loin d'éviter ses yeux, croissez à son aspect; Offensez sa victoire, irritez sa colère, Et prenez, s'il se peut, plaisir à lui déplaire. Il vient: préparons-nous à montrer constamment Ce que doit une amante à la mort d'un amant. 1250

SCÈNE V.

HORACE, CAMILLE, PROCULE.

(Procule porte en sa main les trois épées des Curiaces[800].)

HORACE.

Ma soeur, voici le bras qui venge nos deux frères, Le bras qui rompt le cours de nos destins contraires, Qui nous rend maîtres d'Albe; enfin voici le bras Qui seul fait aujourd'hui le sort de deux États; Vois ces marques d'honneur, ces témoins de ma gloire, Et rends ce que tu dois à l'heur de ma victoire.

CAMILLE.

Recevez donc mes pleurs, c'est ce que je lui dois[801].

HORACE.

Rome n'en veut point voir après de tels exploits, Et nos deux frères morts dans le malheur des armes Sont trop payés de sang pour exiger des larmes: 1260 Quand la perte est vengée, on n'a plus rien perdu.

CAMILLE.

Puisqu'ils sont satisfaits par le sang épandu, Je cesserai pour eux de paroître affligée, Et j'oublierai leur mort que vous avez vengée; Mais qui me vengera de celle d'un amant, 1265 Pour me faire oublier sa perte en un moment?

HORACE.

Que dis-tu, malheureuse?

CAMILLE.

O mon cher Curiace!

HORACE.

O d'une indigne soeur insupportable audace[802]! D'un ennemi public dont je reviens vainqueur Le nom est dans ta bouche et l'amour dans ton coeur! Ton ardeur criminelle à la vengeance aspire! Ta bouche la demande, et ton coeur la respire! Suis moins ta passion, règle mieux tes desirs, Ne me fais plus rougir d'entendre tes soupirs; Tes flammes désormais doivent être étouffées; 1275 Bannis-les de ton âme, et songe à mes trophées: Qu'ils soient dorénavant ton unique entretien.

CAMILLE.