Œuvres de P. Corneille, Tome 03

Part 26

Chapter 263,509 wordsPublic domain

Non, non, mon frère, non; je ne viens en ce lieu Que pour vous embrasser et pour vous dire adieu. Votre sang est trop bon, n'en craignez rien de lâche, Rien dont la fermeté de ces grands coeurs se fâche: Si ce malheur illustre ébranloit l'un de vous, Je le désavouerois pour frère ou pour époux. Pourrois-je toutefois vous faire une prière Digne d'un tel époux et digne d'un tel frère? 620 Je veux d'un coup si noble ôter l'impiété, A l'honneur qui l'attend rendre sa pureté, La mettre en son éclat sans mélange de crimes[741]; Enfin je vous veux faire ennemis légitimes. Du saint noeud qui vous joint je suis le seul lien: 625 Quand je ne serai plus, vous ne vous serez rien. Brisez votre alliance, et rompez-en la chaîne; Et puisque votre honneur veut des effets de haine, Achetez par ma mort le droit de vous haïr: Albe le veut, et Rome; il faut leur obéir. 630 Qu'un de vous deux me tue, et que l'autre me venge: Alors votre combat n'aura plus rien d'étrange; Et du moins l'un des deux sera juste agresseur, Ou pour venger sa femme, ou pour venger sa soeur. Mais quoi? vous souilleriez une gloire si belle, 635 Si vous vous animiez par quelque autre querelle: Le zèle du pays vous défend de tels soins[742]; Vous feriez peu pour lui si vous vous étiez moins: Il lui faut, et sans haine, immoler un beau-frère. Ne différez donc plus ce que vous devez faire: 640 Commencez par sa soeur à répandre son sang, Commencez par sa femme à lui percer le flanc, Commencez par Sabine à faire de vos vies Un digne sacrifice à vos chères patries: Vous êtes ennemis en ce combat fameux, 645 Vous d'Albe, vous de Rome, et moi de toutes deux. Quoi? me réservez-vous à voir une victoire Où pour haut appareil d'une pompeuse gloire, Je verrai les lauriers d'un frère ou d'un mari Fumer encor d'un sang que j'aurai tant chéri? 650 Pourrai-je entre vous deux régler alors mon âme, Satisfaire aux devoirs et de soeur et de femme, Embrasser le vainqueur en pleurant le vaincu? Non, non, avant ce coup Sabine aura vécu: Ma mort le préviendra, de qui que je l'obtienne; 655 Le refus de vos mains y condamne la mienne. Sus donc, qui vous retient? Allez, coeurs inhumains, J'aurai trop de moyens pour y forcer vos mains. Vous ne les aurez point au combat occupées, Que ce corps au milieu n'arrête vos épées; 660 Et malgré vos refus, il faudra que leurs coups Se fassent jour ici pour aller jusqu'à vous.

HORACE.

O ma femme!

CURIACE.

O ma soeur!

CAMILLE.

Courage! ils s'amollissent.

SABINE.

Vous poussez des soupirs; vos visages pâlissent! Quelle peur vous saisit? Sont-ce là ces grands coeurs, 665 Ces héros qu'Albe et Rome ont pris pour défenseurs?

HORACE.

Que t'ai-je fait, Sabine, et quelle est mon offense[743] Qui t'oblige à chercher une telle vengeance? Que t'a fait mon honneur, et par quel droit viens-tu[744] Avec toute ta force attaquer ma vertu? 670 Du moins contente-toi de l'avoir étonnée[745], Et me laisse achever cette grande journée. Tu me viens de réduire en un étrange point; Aime assez ton mari pour n'en triompher point. Va-t'en, et ne rends plus la victoire douteuse; 675 La dispute déjà m'en est assez honteuse: Souffre qu'avec honneur je termine mes jours.

SABINE.

Va, cesse de me craindre: on vient à ton secours.

SCÈNE VII.

LE VIEIL HORACE, HORACE, CURIACE, SABINE, CAMILLE.

LE VIEIL HORACE.

Qu'est-ce-ci, mes enfants? écoutez-vous vos flammes, Et perdez-vous encor le temps avec des femmes? 680 Prêts à verser du sang, regardez-vous des pleurs? Fuyez, et laissez-les déplorer leurs malheurs. Leurs plaintes ont pour vous trop d'art et de tendresse: Elles vous feroient part enfin de leur foiblesse, Et ce n'est qu'en fuyant qu'on pare de tels coups. 685

SABINE.

N'appréhendez rien d'eux, ils sont dignes de vous. Malgré tous nos efforts, vous en devez attendre Ce que vous souhaitez et d'un fils et d'un gendre; Et si notre foiblesse ébranloit leur honneur[746], Nous vous laissons ici pour leur rendre du coeur. 690 Allons, ma soeur, allons, ne perdons plus de larmes[747]: Contre tant de vertus ce sont de foibles armes[748]. Ce n'est qu'au désespoir qu'il nous faut recourir. Tigres, allez combattre, et nous, allons mourir.

SCÈNE VIII.

LE VIEIL HORACE, HORACE, CURIACE.

HORACE.

Mon père, retenez des femmes qui s'emportent, 695 Et de grâce empêchez surtout qu'elles ne sortent. Leur amour importun viendroit avec éclat Par des cris et des pleurs troubler notre combat; Et ce qu'elles nous sont feroit qu'avec justice On nous imputeroit ce mauvais artifice. 700 L'honneur d'un si beau choix seroit trop acheté, Si l'on nous soupçonnoit de quelque lâcheté.

LE VIEIL HORACE.

J'en aurai soin. Allez, vos frères vous attendent; Ne pensez qu'aux devoirs que vos pays demandent.

CURIACE.

Quel adieu vous dirai-je? et par quels compliments....

LE VIEIL HORACE.

Ah! n'attendrissez point ici mes sentiments; Pour vous encourager ma voix manque de termes; Mon coeur ne forme point de pensers assez fermes; Moi-même en cet adieu j'ai les larmes aux yeux. Faites votre devoir, et laissez faire aux Dieux. 710

FIN DU SECOND ACTE.

NOTES:

[714] _Var._ Et ne nous opposant d'autres bras que les vôtres. (1641-56)

[715] _Var._ Nous croirons, la voyant tout entière en vos mains. (1641-56)

[716] _Var._ Ce que je vous dois être et ce que je vous suis. (1641-60)

[717] _Var._ Vu ceux qu'elle rejette, et les trois qu'elle nomme. (1641-56)

[718] _Var._ Si Rome et tout l'État perdoient moins à ma mort. (1641-56)

[719] La scène commence à ce vers dans les éditions de 1641-56, où le vers précédent termine la scène I.

[720] _Var._ Dirai-je au dictateur, qui devers vous m'envoie. (1641-56)

[721] _Var._ Comme il ne nous prend pas pour des âmes communes. (1641-56)

[722] L'édition de 1682 porte, par erreur, _comme_, pour _contre_.

[723] _Var._ Je vois que votre honneur gît à verser mon sang. (1641-56)

[724] _Var._ Sur ceux dont notre guerre a consommé la vie. (1641-48 et 55 A.)

[725] «Cette tirade fit un effet surprenant sur tout le public, et les deux derniers vers sont devenus un proverbe ou plutôt une maxime admirable.» (_Voltaire._)

[726] «A ces mots: «Je ne vous connois plus.--Je vous connois encore,» on se récria d'admiration....» (_Voltaire._)

[727] _Var._ A se ressouvenir qu'elle est toujours ma femme. (1641-60)

[728] _Var._ Consommez avec lui toute cette foiblesse. (1641-48 et 55 A.)

[729] Cette indication manque dans les éditions de 1641-48 et de 1655 A.

[730] _Var._ Iras-tu, ma chère âme[730-a], et ce funeste honneur. (1641-56)

[730-a] «_Chère âme_ ne révoltait point en 1639, et ces expressions tendres rendaient encore la situation plus haute. Depuis peu même une grande actrice a rétabli cette expression _ma chère âme_.» (_Voltaire._)--Voyez la _Notice_, p. 252.

[731] _Var._ Elle se prend aux Dieux, qu'elle ose quereller. (1641-56)

[732] _Var._ Autre de plus de morts n'a couvert cette terre. (1641-56)

[733] _Var._ Et que par mon amour ma valeur endormie. (1641-56)

[734] Voyez tome I, p. 150, note 479-a.

[735] _Var._ Et vivrai sans reproche, ou finirai sans honte. (1641-56)

[736] _Var._ Viendras-tu point encor me présenter sa tête. (1641-56)

[737] Voyez _Cinna_, acte III, scène V, vers 1070.--On a aussi rapproché de ce passage des mouvements tout semblables, ou très-voisins, qui se trouvent chez Racine et chez Voltaire: par exemple dans _Bajazet_, acte III, scène I, et acte IV, scène V; _Iphigénie_, acte IV, scène I; _Britannicus_, acte V, scène I; _Zaïre_, acte II, scène III, et acte IV, scène II.

[738] _Var._ Vous pleurez, ma chère âme? (1641-56)

[739] _Var._ Et lorsque notre hymen allume son flambeau. (1641-60)

[740] _Var._ N'attaquez plus ma gloire avecque vos douleurs. (1641-56)

[741] On lit, dans l'édition de 1682, _des crimes_, pour _de crimes_.

[742] _Var._ Votre zèle au pays vous défend de tels soins. (1641-60)

[743] _Var._ Femme[743-a], que t'ai-je fait, et quelle est mon offense. (1641-56)

[743-a] Voltaire fait ici, au sujet du mot _femme_, une remarque qu'on ne songerait plus, ce nous semble, à faire aujourd'hui: «La naïveté, dit-il, qui régnait encore en ce temps-là dans les écrits permettait ce mot. La rudesse romaine y paraît même tout entière.»

[744] _Var._ Que t'a fait mon honneur, femme, et pourquoi viens-tu. (1641-56)

[745] _Var._ Du moins contente-toi de l'avoir offensée. (1641)

[746] _Var._ Et si notre foiblesse avoit pu les changer, Nous vous laissons ici pour les encourager. (1641-64)

[747] _Var._ Allons, ma soeur, allons, ne perdons point de larmes. (1641-48 et 55 A.)

[748] _Var._ Contre tant de vertu ce sont de foibles armes. (1641, 48, 55 et 60)

ACTE III.

SCÈNE PREMIÈRE.

SABINE[749].

Prenons parti, mon âme, en de telles disgrâces: Soyons femme d'Horace, ou soeur des Curiaces; Cessons de partager nos inutiles soins; Souhaitons quelque chose, et craignons un peu moins. Mais, las! quel parti prendre en un sort si contraire? Quel ennemi choisir, d'un époux ou d'un frère? La nature ou l'amour parle pour chacun d'eux[750], Et la loi du devoir m'attache à tous les deux. Sur leurs hauts sentiments réglons plutôt les nôtres; Soyons femme de l'un ensemble et soeur des autres: 720 Regardons leur honneur comme un souverain bien; Imitons leur constance, et ne craignons plus rien. La mort qui les menace est une mort si belle, Qu'il en faut sans frayeur attendre la nouvelle. N'appelons point alors les destins inhumains; 725 Songeons pour quelle cause, et non par quelles mains; Revoyons les vainqueurs, sans penser qu'à la gloire Que toute leur maison reçoit de leur victoire; Et sans considérer aux dépens de quel sang Leur vertu les élève en cet illustre rang, 730 Faisons nos intérêts de ceux de leur famille: En l'une je suis femme, en l'autre je suis fille, Et tiens à toutes deux par de si forts liens, Qu'on ne peut triompher que par les bras des miens. Fortune, quelque maux que ta rigueur m'envoie, 735 J'ai trouvé les moyens d'en tirer de la joie, Et puis voir aujourd'hui le combat sans terreur[751], Les morts sans désespoir, les vainqueurs sans horreur. Flatteuse illusion, erreur douce et grossière, Vain effort de mon âme, impuissante lumière, 740 De qui le faux brillant prend droit de m'éblouir, Que tu sais peu durer, et tôt t'évanouir! Pareille à ces éclairs qui dans le fort des ombres Poussent un jour qui fuit et rend les nuits plus sombres, Tu n'as frappé mes yeux d'un moment de clarté 745 Que pour les abîmer dans plus d'obscurité. Tu charmois trop ma peine, et le ciel, qui s'en fâche, Me vend déjà bien cher ce moment de relâche. Je sens mon triste coeur percé de tous les coups Qui m'ôtent maintenant un frère ou mon époux. 750 Quand je songe à leur mort, quoi que je me propose, Je songe par quels bras, et non pour quelle cause, Et ne vois les vainqueurs en leur illustre rang Que pour considérer aux dépens de quel sang. La maison des vaincus touche seule mon âme: 755 En l'une je suis fille, en l'autre je suis femme, Et tiens à toutes deux par de si forts liens, Qu'on ne peut triompher que par la mort des miens[752]. C'est là donc cette paix que j'ai tant souhaitée! Trop favorables Dieux, vous m'avez écoutée! 760 Quels foudres lancez-vous quand vous vous irritez, Si même vos faveurs ont tant de cruautés? Et de quelle façon punissez-vous l'offense, Si vous traitez ainsi les voeux de l'innocence?

SCÈNE II.

SABINE, JULIE.

SABINE.

En est-ce fait, Julie, et que m'apportez-vous? 765 Est-ce la mort d'un frère, ou celle d'un époux? Le funeste succès de leurs armes impies[753] De tous les combattants a-t-il fait des hosties[754], Et m'enviant l'horreur que j'aurois des vainqueurs, Pour tous tant qu'ils étoient demande-t-il mes pleurs[755]? 770

JULIE.

Quoi? ce qui s'est passé, vous l'ignorez encore?

SABINE.

Vous faut-il étonner de ce que je l'ignore, Et ne savez-vous point que de cette maison Pour Camille et pour moi l'on fait une prison? Julie, on nous renferme, on a peur de nos larmes; 775 Sans cela nous serions au milieu de leurs armes, Et par les désespoirs d'une chaste amitié, Nous aurions des deux camps tiré quelque pitié.

JULIE.

Il n'étoit pas besoin d'un si tendre spectacle: Leur vue à leur combat apporte assez d'obstacle. 780 Sitôt qu'ils ont paru prêts à se mesurer, On a dans les deux camps entendu murmurer[756]: A voir de tels amis, des personnes si proches, Venir pour leur patrie aux mortelles approches, L'un s'émeut de pitié, l'autre est saisi d'horreur, 785 L'autre d'un si grand zèle admire la fureur; Tel porte jusqu'aux cieux leur vertu sans égale, Et tel l'ose nommer sacrilége et brutale. Ces divers sentiments n'ont pourtant qu'une voix; Tous accusent leurs chefs, tous détestent leur choix; 790 Et ne pouvant souffrir un combat si barbare, On s'écrie, on s'avance, enfin on les sépare.

SABINE.

Que je vous dois d'encens, grands Dieux, qui m'exaucez!

JULIE.

Vous n'êtes pas, Sabine, encore où vous pensez: Vous pouvez espérer, vous avez moins à craindre; 795 Mais il vous reste encore assez de quoi vous plaindre. En vain d'un sort si triste on les veut garantir; Ces cruels généreux n'y peuvent consentir: La gloire de ce choix leur est si précieuse, Et charme tellement leur âme ambitieuse, 800 Qu'alors qu'on les déplore ils s'estiment heureux, Et prennent pour affront la pitié qu'on a d'eux[757]. Le trouble des deux camps souille leur renommée; Ils combattront plutôt et l'une et l'autre armée, Et mourront par les mains qui leur font d'autres lois[758], Que pas un d'eux renonce aux honneurs d'un tel choix.

SABINE.

Quoi? dans leur dureté ces coeurs d'acier s'obstinent[759]!

JULIE.

Oui, mais d'autre côté les deux camps se mutinent[760], Et leurs cris, des deux parts poussés en même temps, Demandent la bataille, ou d'autres combattants. 810 La présence des chefs à peine est respectée, Leur pouvoir est douteux, leur voix mal écoutée; Le Roi même s'étonne; et pour dernier effort: «Puisque chacun, dit-il, s'échauffe en ce discord, Consultons des grands Dieux la majesté sacrée, 815 Et voyons si ce change à leurs bontés agrée. Quel impie osera se prendre à leur vouloir, Lorsqu'en un sacrifice ils nous l'auront fait voir?» Il se tait, et ces mots semblent être des charmes; Même aux six combattants ils arrachent les armes; 820 Et ce desir d'honneur qui leur ferme les yeux, Tout aveugle qu'il est, respecte encor les Dieux. Leur plus bouillante ardeur cède à l'avis de Tulle; Et soit par déférence, ou par un prompt scrupule, Dans l'une et l'autre armée on s'en fait une loi, 825 Comme si toutes deux le connoissoient pour roi. Le reste s'apprendra par la mort des victimes.

SABINE.

Les Dieux n'avoueront point un combat plein de crimes; J'en espère beaucoup, puisqu'il est différé, Et je commence à voir ce que j'ai desiré. 830

SCÈNE III.

SABINE, CAMILLE, JULIE.

SABINE.

Ma soeur, que je vous die une bonne nouvelle.

CAMILLE.

Je pense la savoir, s'il faut la nommer telle. On l'a dite à mon père, et j'étois avec lui; Mais je n'en conçois rien qui flatte mon ennui. Ce délai de nos maux rendra leurs coups plus rudes; 835 Ce n'est qu'un plus long terme à nos inquiétudes; Et tout l'allégement qu'il en faut espérer, C'est de pleurer plus tard ceux qu'il faudra pleurer.

SABINE.

Les Dieux n'ont pas en vain inspiré ce tumulte.

CAMILLE.

Disons plutôt, ma soeur, qu'en vain on les consulte. 840 Ces mêmes Dieux à Tulle ont inspiré ce choix[761]; Et la voix du public n'est pas toujours leur voix; Ils descendent bien moins dans de si bas étages Que dans l'âme des rois, leurs vivantes images, De qui l'indépendante et sainte autorité[762] 845 Est un rayon secret de leur divinité.

JULIE.

C'est vouloir sans raison vous former des obstacles Que de chercher leur voix ailleurs qu'en leurs oracles[763]; Et vous ne vous pouvez figurer tout perdu, Sans démentir celui qui vous fut hier rendu. 850

CAMILLE.

Un oracle jamais ne se laisse comprendre: On l'entend d'autant moins que plus on croit l'entendre[764]; Et loin de s'assurer sur un pareil arrêt, Qui n'y voit rien d'obscur doit croire que tout l'est.

SABINE.

Sur ce qui fait pour nous prenons plus d'assurance, 855 Et souffrons les douceurs d'une juste espérance. Quand la faveur du ciel ouvre à demi ses bras, Qui ne s'en promet rien ne la mérite pas; Il empêche souvent qu'elle ne se déploie, Et lorsqu'elle descend, son refus la renvoie. 860

CAMILLE.

Le ciel agit sans nous en ces événements, Et ne les règle point dessus nos sentiments.

JULIE.

Il ne vous a fait peur que pour vous faire grâce. Adieu: je vais savoir comme enfin tout se passe. Modérez vos frayeurs; j'espère à mon retour 865 Ne vous entretenir que de propos d'amour, Et que nous n'emploierons la fin de la journée Qu'aux doux préparatifs d'un heureux hyménée.

SABINE.

J'ose encor l'espérer[765].

CAMILLE.

Moi, je n'espère rien.

JULIE.

L'effet vous fera voir que nous en jugeons bien. 870

SCÈNE IV.

SABINE, CAMILLE.

SABINE.

Parmi nos déplaisirs souffrez que je vous blâme: Je ne puis approuver tant de trouble en votre âme[766]; Que feriez-vous, ma soeur, au point où je me vois, Si vous aviez à craindre autant que je le dois, Et si vous attendiez de leurs armes fatales 875 Des maux[767] pareils aux miens, et des pertes égales?

CAMILLE.

Parlez plus sainement de vos maux et des miens: Chacun voit ceux d'autrui d'un autre oeil que les siens; Mais à bien regarder ceux où le ciel me plonge, Les vôtres auprès d'eux vous sembleront un songe. 880 La seule mort d'Horace est à craindre pour vous. Des frères ne sont rien à l'égal d'un époux; L'hymen qui nous attache en une autre famille Nous détache de celle où l'on a vécu fille; On voit d'un oeil divers des noeuds si différents[768], 885 Et pour suivre un mari l'on quitte ses parents; Mais si près d'un hymen, l'amant que donne un père Nous est moins qu'un époux, et non pas moins qu'un frère; Nos sentiments entre eux demeurent suspendus, Notre choix impossible, et nos voeux confondus. 890 Ainsi, ma soeur, du moins vous avez dans vos plaintes Où porter vos souhaits et terminer vos craintes; Mais si le ciel s'obstine à nous persécuter, Pour moi, j'ai tout à craindre, et rien à souhaiter.

SABINE.

Quand il faut que l'un meure et par les mains de l'autre, C'est un raisonnement bien mauvais que le vôtre. Quoique ce soient, ma soeur, des noeuds bien différents, C'est sans les oublier qu'on quitte ses parents: L'hymen n'efface point ces profonds caractères; Pour aimer un mari, l'on ne hait pas ses frères: 900 La nature en tout temps garde ses premiers droits; Aux dépens de leur vie on ne fait point de choix: Aussi bien qu'un époux ils sont d'autres nous-mêmes; Et tous maux sont pareils alors qu'ils sont extrêmes. Mais l'amant qui vous charme et pour qui vous brûlez 905 Ne vous est, après tout, que ce que vous voulez; Une mauvaise humeur, un peu de jalousie, En fait assez souvent passer la fantaisie[769]; Ce que peut le caprice, osez-le par raison, Et laissez votre sang hors de comparaison: 910 C'est crime qu'opposer des liens volontaires A ceux que la naissance a rendus nécessaires. Si donc le ciel s'obstine à nous persécuter, Seule j'ai tout à craindre, et rien à souhaiter; Mais pour vous, le devoir vous donne, dans vos plaintes, Où porter vos souhaits et terminer vos craintes.

CAMILLE.

Je le vois bien, ma soeur, vous n'aimâtes jamais; Vous ne connoissez[770] point ni l'amour ni ses traits: On peut lui résister quand il commence à naître, Mais non pas le bannir quand il s'est rendu maître, 920 Et que l'aveu d'un père, engageant notre foi, A fait de ce tyran un légitime roi: Il entre avec douceur, mais il règne par force; Et quand l'âme une fois a goûté son amorce, Vouloir ne plus aimer, c'est ce qu'elle ne peut, 925 Puisqu'elle ne peut plus vouloir que ce qu'il veut: Ses chaînes sont pour nous aussi fortes que belles.

SCÈNE V.

LE VIEIL HORACE, SABINE, CAMILLE.

LE VIEIL HORACE.

Je viens vous apporter de fâcheuses nouvelles, Mes filles; mais en vain je voudrois vous celer Ce qu'on ne vous sauroit longtemps dissimuler: 930 Vos frères sont aux mains, les Dieux ainsi l'ordonnent.

SABINE.

Je veux bien l'avouer, ces nouvelles m'étonnent; Et je m'imaginois dans la divinité Beaucoup moins d'injustice, et bien plus de bonté. Ne nous consolez point: contre tant d'infortune[771] 935 La pitié parle en vain, la raison importune[772]. Nous avons en nos mains la fin de nos douleurs, Et qui veut bien mourir peut braver les malheurs[773]. Nous pourrions aisément faire en votre présence De notre désespoir une fausse constance; 940 Mais quand on peut sans honte être sans fermeté, L'affecter au dehors, c'est une lâcheté[774]; L'usage d'un tel art, nous le laissons aux hommes, Et ne voulons passer que pour ce que nous sommes. Nous ne demandons point qu'un courage si fort 945 S'abaisse à notre exemple à se plaindre du sort. Recevez sans frémir ces mortelles alarmes; Voyez couler nos pleurs sans y mêler vos larmes; Enfin, pour toute grâce, en de tels déplaisirs, Gardez votre constance, et souffrez nos soupirs. 950

LE VIEIL HORACE.