Œuvres de P. Corneille, Tome 03

Part 24

Chapter 243,606 wordsPublic domain

Il passe pour constant que le second acte est un des plus pathétiques qui soient sur la scène, et le troisième un des plus artificieux. Il est soutenu de la seule narration de la moitié du combat des trois frères, qui est coupée très-heureusement pour laisser Horace le père dans la colère et le déplaisir, et lui donner ensuite un beau retour à la joie dans le quatrième. Il a été à propos, pour le jeter dans cette erreur, de se servir de l'impatience d'une femme qui suit brusquement sa première idée, et présume le combat achevé, parce qu'elle a vu deux des Horaces par terre, et le troisième en fuite. Un homme, qui doit être plus posé et plus judicieux, n'eût pas été propre à donner cette fausse alarme: il eût dû prendre plus de patience, afin d'avoir plus de certitude de l'événement, et n'eût pas été excusable de se laisser emporter si légèrement par les apparences à présumer le mauvais succès d'un combat dont il n'eût pas vu la fin.

Bien que le Roi n'y paroisse qu'au cinquième, il y est mieux dans sa dignité que dans _le Cid_, parce qu'il a intérêt pour tout son État dans le reste de la pièce; et bien qu'il n'y parle point, il ne laisse pas d'y agir comme roi. Il vient aussi dans ce cinquième comme roi qui veut honorer par cette visite un père dont les fils lui ont conservé sa couronne et acquis celle d'Albe au prix de leur sang. S'il y fait l'office de juge, ce n'est que par accident; et il le fait dans ce logis même d'Horace, par la seule contrainte qu'impose la règle de l'unité de lieu. Tout ce cinquième est encore une des causes du peu de satisfaction que laisse cette tragédie: il est tout en plaidoyers, et ce n'est pas là la place des harangues ni des longs discours; ils peuvent être supportés en un commencement de pièce, où l'action n'est pas encore échauffée; mais le cinquième acte doit plus agir que discourir. L'attention de l'auditeur, déjà lassée, se rebute de ces conclusions qui traînent et tirent la fin en longueur.

Quelques-uns ne veulent pas que Valère y soit un digne accusateur d'Horace[679], parce que dans la pièce il n'a pas fait voir assez de passion pour Camille; à quoi je réponds que ce n'est pas à dire qu'il n'en eût une très-forte, mais qu'un amant mal voulu ne pouvoit se montrer de bonne grâce à sa maîtresse dans le jour qui la rejoignoit à un amant aimé. Il n'y avoit point de place pour lui au premier acte, et encore moins au second; il falloit qu'il tînt son rang à l'armée pendant le troisième; et il se montre au quatrième, sitôt que la mort de son rival fait quelque ouverture à son espérance: il tâche à gagner les bonnes grâces du père par la commission qu'il prend du Roi de lui apporter les glorieuses nouvelles de l'honneur que ce prince lui veut faire; et par occasion il lui apprend la victoire de son fils, qu'il ignoroit. Il ne manque pas d'amour durant les trois premiers actes, mais d'un temps propre à le témoigner; et dès la première scène de la pièce, il paroît bien qu'il rendoit assez de soins à Camille, puisque Sabine s'en alarme pour son frère. S'il ne prend pas le procédé de France, il faut considérer qu'il est Romain, et dans Rome, où il n'auroit pu entreprendre un duel contre un autre Romain sans faire un crime d'État, et que j'en aurois fait un de théâtre, si j'avois habillé un Romain à la françoise.

NOTES:

[663] Et dans les précédentes et les suivantes. Voyez les indications qui accompagnent les noms des personnages à la fin de la scène V du IVe acte, p. 340.

[664] _D'ailleurs_ est omis dans les éditions de 1660 et de 1663.

[665] Voyez la _Poétique_, fin du chapitre XI.

[666] _Ne pueros coram populo Medea trucidet._

(_Art poétique_, vers 185.)

[667] VAR. (édit. de 1660 et de 1663): L'adoucissement que j'ai apporté à rectifier, etc.

[668] Voyez tome I, p. 81.

[669] Corneille répond ici à l'abbé d'Aubignac. Voyez la Notice d'_Horace_, p. 256.

[670] Ce mot _chute_ paraît bien fort et ne s'accorde guère avec ce que nous lisons dans le reste de l'_Examen_. D'Aubignac a dit, plus exactement sans doute: «La mort de Camille.... n'a pas été approuvée au théâtre» (voyez la Notice d'_Horace_, p. 256); et Corneille lui-même, un peu plus loin (p. 279): «Tout ce cinquième est encore une des causes du peu de satisfaction que laisse cette tragédie.»

[671] Voyez tome I, p. 29.

[672] _Art poétique_, vers 126 et 127.

[673] VAR. (édit. de 1660): Pour le lieu, bien que l'unité y soit exacte, j'y ai fait voir quelque contrainte, quand j'ai parlé de la réduction de la tragédie au roman (_voyez tome I_, _p._ 85 _et_ 86). Il est constant, etc.--Corneille fait remarquer dans le _Discours des trois unités_ (tome I, p. 122) qu'il n'a pu réduire que trois pièces à la stricte unité de lieu: _Horace_, _Polyeucte_ et _Pompée_; mais dans son _Discours de la tragédie_ (tome I, p. 85), il dit finement que, même dans _Horace_, l'unité de lieu est bien artificielle, et que dans un roman on procéderait tout autrement. L'abbé d'Aubignac, dans sa _Pratique du théâtre_ (p. 140 et 141), s'était d'abord exprimé ainsi: «Hors _les Horaces_ de M. Corneille, je doute que nous en ayons un seul (_un seul poëme dramatique_) où l'unité du lieu soit rigoureusement gardée; pour le moins est-il certain que je n'en ai point vu.» Lorsqu'il se fut brouillé avec notre poëte, il effaça, sans doute en vue d'une nouvelle édition, la première phrase de ce passage sur un exemplaire que possède la Bibliothèque impériale, et après ces mots: «que je n'en ai point vu,» il écrivit ce qui suit: «Quand l'_Horace_ de Corneille fut vu dans Paris, je crus que la scène étoit dans la salle du palais du père, comme tout se peut assez bien accommoder; mais l'auteur m'assura qu'il n'y avoit pas pensé, et que si l'unité de lieu s'y trouvoit observée, c'étoit par hasard, et ce qu'il en a dit longtemps après n'est qu'un galimatias auquel on ne comprend rien, tant nos poëtes ont peu d'intelligence de leur art et de leurs propres ouvrages.»

[674] Horace, _Art poétique_, vers 242.

[675] Voyez vers 187 et suivants.

[676] Voyez la Ire scène du Ier acte d'_Andromède_, et la IIIe scène du IIe acte d'_OEdipe_.

[677] Voyez vers 215 et suivants.

[678] Voyez la IIIe scène du Ier acte de _Polyeucte_.

[679] Corneille répond encore ici à l'abbé d'Aubignac. Voyez la Notice d'_Horace_, p. 256.

LISTE DES ÉDITIONS QUI ONT ÉTÉ COLLATIONNÉES POUR LES VARIANTES D'_HORACE_.

ÉDITIONS SÉPARÉES.

1641, in-4º; 1641, in-12; 1647, in-12; 1648, in-12; 1655, in-12;

RECUEILS.

1648, in-12; 1652, in-12; 1654, in-8º; 1655, in-12; 1656, in-8º; 1660, in-8º; 1663, in-fol.; 1664, in-8º; 1668, in-8º.

_N.B._--Pour distinguer, quand il y aura lieu, l'édition séparée de 1655 du recueil de la même année, nous désignerons celle-là par la lettre A, celui-ci par la lettre B (1655 A., 1655 B.).

ACTEURS.

TULLE, roi de Rome. LE VIEIL HORACE, chevalier romain. HORACE, son fils. CURIACE, gentilhomme d'Albe, amant de Camille. VALÈRE, chevalier romain, amoureux de Camille. SABINE, femme d'Horace et soeur de Curiace. CAMILLE, amante de Curiace et soeur d'Horace. JULIE, dame romaine, confidente de Sabine et de Camille. FLAVIAN, soldat de l'armée d'Albe. PROCULE, soldat de l'armée de Rome.

La scène est à Rome, dans une salle de la maison d'Horace[680].

HORACE.

TRAGÉDIE.

ACTE I.

SCÈNE PREMIÈRE.

SABINE, JULIE.

SABINE.

Approuvez ma foiblesse, et souffrez ma douleur; Elle n'est que trop juste en un si grand malheur: Si près de voir sur soi fondre de tels orages, L'ébranlement sied bien aux plus fermes courages; Et l'esprit le plus mâle et le moins abattu 5 Ne sauroit sans désordre exercer sa vertu. Quoique le mien s'étonne à ces rudes alarmes, Le trouble de mon coeur ne peut rien sur mes larmes, Et parmi les soupirs qu'il pousse vers les cieux, Ma constance du moins règne encor sur mes yeux: 10 Quand on arrête là les déplaisirs d'une âme, Si l'on fait moins qu'un homme, on fait plus qu'une femme. Commander à ses pleurs en cette extrémité, C'est montrer, pour le sexe, assez de fermeté.

JULIE.

C'en est peut-être assez pour une âme commune[681], 15 Qui du moindre péril se fait une infortune[682]; Mais de cette foiblesse un grand coeur est honteux[683]; Il ose espérer tout dans un succès douteux. Les deux camps sont rangés au pied de nos murailles; Mais Rome ignore encor comme on perd des batailles. 20 Loin de trembler pour elle, il lui faut applaudir: Puisqu'elle va combattre, elle va s'agrandir. Bannissez, bannissez une frayeur si vaine, Et concevez des voeux dignes d'une Romaine.

SABINE.

Je suis Romaine, hélas! puisqu'Horace est Romain[684]; 25 J'en ai reçu le titre en recevant sa main; Mais ce noeud me tiendroit en esclave enchaînée, S'il m'empêchoit de voir en quels lieux je suis née. Albe, où j'ai commencé de respirer le jour, Albe, mon cher pays, et mon premier amour; 30 Lorsqu'entre nous et toi je vois la guerre ouverte[685], Je crains notre victoire autant que notre perte. Rome, si tu te plains que c'est là te trahir, Fais-toi des ennemis que je puisse haïr[686]. Quand je vois de tes murs leur armée et la nôtre, 35 Mes trois frères dans l'une, et mon mari dans l'autre, Puis-je former des voeux, et sans impiété Importuner le ciel pour ta félicité? Je sais que ton État, encore en sa naissance, Ne sauroit, sans la guerre, affermir sa puissance; 40 Je sais qu'il doit s'accroître, et que tes grands destins[687] Ne le borneront pas chez les peuples latins; Que les Dieux t'ont promis l'empire de la terre, Et que tu n'en peux voir l'effet que par la guerre: Bien loin de m'opposer à cette noble ardeur 45 Qui suit l'arrêt des Dieux et court à ta grandeur, Je voudrois déjà voir tes troupes couronnées, D'un pas victorieux franchir les Pyrénées. Va jusqu'en l'Orient pousser tes bataillons; Va sur les bords du Rhin planter tes pavillons; 50 Fais trembler sous tes pas les colonnes d'Hercule; Mais respecte une ville à qui tu dois Romule. Ingrate, souviens-toi que du sang de ses rois Tu tiens ton nom, tes murs, et tes premières lois. Albe est ton origine: arrête, et considère 55 Que tu portes le fer dans le sein de ta mère. Tourne ailleurs les efforts de tes bras triomphants; Sa joie éclatera dans l'heur de ses enfants; Et se laissant ravir à l'amour maternelle, Ses voeux seront pour toi, si tu n'es plus contre elle. 60

JULIE.

Ce discours me surprend, vu que depuis le temps Qu'on a contre son peuple armé nos combattants, Je vous ai vu pour elle autant d'indifférence Que si d'un sang romain vous aviez pris naissance[688]. J'admirois la vertu qui réduisoit en vous 65 Vos plus chers intérêts à ceux de votre époux; Et je vous consolois au milieu de vos plaintes, Comme si notre Rome eût fait toutes vos craintes.

SABINE.

Tant qu'on ne s'est choqué qu'en de légers combats[689], Trop foibles pour jeter un des partis à bas, 70 Tant qu'un espoir de paix a pu flatter ma peine, Oui, j'ai fait vanité d'être toute Romaine. Si j'ai vu Rome heureuse avec quelque regret, Soudain j'ai condamné ce mouvement secret; Et si j'ai ressenti, dans ses destins contraires, 75 Quelque maligne joie en faveur de mes frères, Soudain, pour l'étouffer rappelant ma raison, J'ai pleuré quand la gloire entroit dans leur maison. Mais aujourd'hui qu'il faut que l'une ou l'autre tombe, Qu'Albe devienne esclave, ou que Rome succombe, 80 Et qu'après la bataille il ne demeure plus Ni d'obstacle aux vainqueurs, ni d'espoir aux vaincus, J'aurois pour mon pays une cruelle haine, Si je pouvois encore être toute Romaine, Et si je demandois votre triomphe aux Dieux, 85 Au prix de tant de sang qui m'est si précieux. Je m'attache un peu moins aux intérêts d'un homme: Je ne suis point pour Albe, et ne suis plus pour Rome; Je crains pour l'une et l'autre en ce dernier effort, Et serai du parti qu'affligera le sort. 90 Égale à tous les deux jusques à la victoire, Je prendrai part aux maux sans en prendre à la gloire; Et je garde, au milieu de tant d'âpres rigueurs[690], Mes larmes aux vaincus, et ma haine aux vainqueurs.

JULIE.

Qu'on voit naître souvent de pareilles traverses, 95 En des esprits divers, des passions diverses! Et qu'à nos yeux Camille agit bien autrement[691]! Son frère est votre époux, le vôtre est son amant; Mais elle voit d'un oeil bien différent du vôtre Son sang dans une armée, et son amour dans l'autre. 100 Lorsque vous conserviez un esprit tout romain, Le sien irrésolu, le sien tout incertain[692], De la moindre mêlée appréhendoit l'orage, De tous les deux partis détestoit l'avantage, Au malheur des vaincus donnoit toujours ses pleurs, 105 Et nourrissoit ainsi d'éternelles douleurs. Mais hier, quand elle sut qu'on avoit pris journée, Et qu'enfin la bataille alloit être donnée, Une soudaine joie éclatant sur son front[693]....

SABINE.

Ah! que je crains, Julie, un changement si prompt! 110 Hier dans sa belle humeur elle entretint Valère; Pour ce rival, sans doute, elle quitte mon frère; Son esprit, ébranlé par les objets présents, Ne trouve point d'absent aimable après deux ans. Mais excusez l'ardeur d'une amour fraternelle; 115 Le soin que j'ai de lui me fait craindre tout d'elle; Je forme des soupçons d'un trop léger sujet[694]: Près d'un jour si funeste on change peu d'objet; Les âmes rarement sont de nouveau blessées, Et dans un si grand trouble on a d'autres pensées; 120 Mais on n'a pas aussi de si doux entretiens, Ni de contentements qui soient pareils aux siens.

JULIE.

Les causes, comme à vous, m'en semblent fort obscures; Je ne me satisfais d'aucunes conjectures. C'est assez de constance en un si grand danger 125 Que de le voir, l'attendre, et ne point s'affliger; Mais certes c'en est trop d'aller jusqu'à la joie.

SABINE.

Voyez qu'un bon génie à propos nous l'envoie. Essayez sur ce point à la faire parler: Elle vous aime assez pour ne vous rien celer. 130 Je vous laisse. Ma soeur, entretenez Julie: J'ai honte de montrer tant de mélancolie, Et mon coeur, accablé de mille déplaisirs, Cherche la solitude à cacher ses soupirs.

SCÈNE II

CAMILLE, JULIE.

CAMILLE.

Qu'elle a tort de vouloir que je vous entretienne[695]! 135 Croit-elle ma douleur moins vive que la sienne, Et que plus insensible à de si grands malheurs, A mes tristes discours je mêle moins de pleurs? De pareilles frayeurs mon âme est alarmée; Comme elle[696] je perdrai dans l'une et l'autre armée: 140 Je verrai mon amant, mon plus unique bien, Mourir pour son pays, ou détruire le mien, Et cet objet d'amour devenir, pour ma peine, Digne de mes soupirs, ou digne de ma haine[697]. Hélas!

JULIE.

Elle est pourtant plus à plaindre que vous: 145 On peut changer d'amant, mais non changer d'époux. Oubliez Curiace, et recevez Valère, Vous ne tremblerez plus pour le parti contraire; Vous serez toute nôtre, et votre esprit remis N'aura plus rien à perdre au camp des ennemis. 150

CAMILLE.

Donnez-moi des conseils qui soient plus légitimes, Et plaignez mes malheurs sans m'ordonner des crimes. Quoiqu'à peine à mes maux je puisse résister, J'aime mieux les souffrir que de les mériter.

JULIE.

Quoi! vous appelez crime un change raisonnable? 155

CAMILLE.

Quoi! le manque de foi vous semble pardonnable!

JULIE.

Envers un ennemi qui peut nous obliger[698]?

CAMILLE.

D'un serment solennel qui peut nous dégager?

JULIE.

Vous déguisez en vain une chose trop claire: Je vous vis encore hier entretenir Valère; 160 Et l'accueil gracieux qu'il recevoit de vous Lui permet de nourrir un espoir assez doux[699].

CAMILLE.

Si je l'entretins hier et lui fis bon visage, N'en imaginez rien qu'à son désavantage: De mon contentement un autre étoit l'objet. 165 Mais pour sortir d'erreur sachez-en le sujet; Je garde à Curiace une amitié trop pure Pour souffrir plus longtemps qu'on m'estime parjure. Il vous souvient qu'à peine on voyoit de sa soeur[700] Par un heureux hymen mon frère possesseur, 170 Quand, pour comble de joie, il obtint de mon père Que de ses chastes feux je serois le salaire. Ce jour nous fut propice et funeste à la fois: Unissant nos maisons, il désunit nos rois; Un même instant conclut notre hymen et la guerre[701], 175 Fit naître[702] notre espoir et le jeta par terre, Nous ôta tout, sitôt qu'il nous eut tout promis, Et nous faisant amants, il nous fit ennemis. Combien nos déplaisirs parurent lors extrêmes! Combien contre le ciel il vomit de blasphèmes! 180 Et combien de ruisseaux coulèrent de mes yeux! Je ne vous le dis point, vous vîtes nos adieux; Vous avez vu depuis les troubles de mon âme; Vous savez pour la paix quels voeux a faits ma flamme, Et quels pleurs j'ai versés à chaque événement, 185 Tantôt pour mon pays, tantôt pour mon amant. Enfin mon désespoir, parmi ces longs obstacles, M'a fait avoir recours à la voix des oracles. Écoutez si celui qui me fut hier rendu Eut droit de rassurer mon esprit éperdu. 190 Ce Grec si renommé, qui depuis tant d'années Au pied de l'Aventin prédit nos destinées, Lui qu'Apollon jamais n'a fait parler à faux, Me promit par ces vers la fin de mes travaux: «Albe et Rome demain prendront une autre face; 195 Tes voeux sont exaucés, elles auront la paix, Et tu seras unie avec ton Curiace, Sans qu'aucun mauvais sort t'en sépare jamais.» Je pris sur cet oracle une entière assurance, Et comme le succès passoit mon espérance, 200 J'abandonnai mon âme à des ravissements Qui passoient les transports des plus heureux amants. Jugez de leur excès: je rencontrai Valère, Et contre sa coutume, il ne put me déplaire[703]. Il me parla d'amour sans me donner d'ennui: 205 Je ne m'aperçus pas que je parlois à lui; Je ne lui pus montrer de mépris ni de glace: Tout ce que je voyois me sembloit Curiace; Tout ce qu'on me disoit me parloit de ses feux; Tout ce que je disois l'assuroit de mes voeux. 210 Le combat général aujourd'hui se hasarde; J'en sus hier la nouvelle, et je n'y pris pas garde: Mon esprit rejetoit ces funestes objets, Charmé des doux pensers d'hymen et de la paix. La nuit a dissipé des erreurs si charmantes: 215 Mille songes affreux, mille images sanglantes, Ou plutôt mille amas de carnage et d'horreur, M'ont arraché ma joie et rendu ma terreur. J'ai vu du sang, des morts, et n'ai rien vu de suite; Un spectre en paroissant prenoit soudain la fuite; 220 Ils s'effaçoient l'un l'autre, et chaque illusion Redoubloit mon effroi par sa confusion.

JULIE.

C'est en contraire sens qu'un songe s'interprète.

CAMILLE.

Je le dois croire ainsi, puisque je le souhaite; Mais je me trouve enfin, malgré tous mes souhaits, 225 Au jour d'une bataille, et non pas d'une paix.

JULIE.

Par là finit la guerre, et la paix lui succède.

CAMILLE.

Dure à jamais le mal, s'il y faut ce remède!

Soit que Rome y succombe ou qu'Albe ait le dessous[704], Cher amant, n'attends plus d'être un jour mon époux; Jamais, jamais ce nom ne sera pour un homme[705] Qui soit ou le vainqueur, ou l'esclave de Rome. Mais quel objet nouveau se présente en ces lieux? Est-ce toi, Curiace? en croirai-je mes yeux?

SCÈNE III.

CURIACE, CAMILLE, JULIE.

CURIACE.

N'en doutez point, Camille, et revoyez un homme 235 Qui n'est ni le vainqueur ni l'esclave de Rome; Cessez d'appréhender de voir rougir mes mains Du poids honteux des fers ou du sang des Romains. J'ai cru que vous aimiez assez Rome et la gloire Pour mépriser ma chaîne et haïr ma victoire; 240 Et comme également en cette extrémité Je craignois la victoire et la captivité....

CAMILLE.

Curiace, il suffit, je devine le reste: Tu fuis une bataille à tes voeux si funeste, Et ton coeur, tout à moi, pour ne me perdre pas, 245 Dérobe à ton pays le secours de ton bras. Qu'un autre considère ici ta renommée, Et te blâme, s'il veut, de m'avoir trop aimée; Ce n'est point à Camille à t'en mésestimer: Plus ton amour paroît, plus elle doit t'aimer; 250 Et si tu dois beaucoup aux lieux qui t'ont vu naître, Plus tu quittes pour moi, plus tu le fais paroître. Mais as-tu vu mon père, et peut-il endurer Qu'ainsi dans sa maison tu t'oses retirer[706]? Ne préfère-t-il point l'État à sa famille? 255 Ne regarde-t-il point Rome plus que sa fille? Enfin notre bonheur est-il bien affermi? T'a-t-il vu comme gendre, ou bien comme ennemi?

CURIACE.

Il m'a vu comme gendre, avec une tendresse Qui témoignoit assez une entière allégresse; 260 Mais il ne m'a point vu, par une trahison, Indigne de l'honneur d'entrer dans sa maison. Je n'abandonne point l'intérêt de ma ville, J'aime encor mon honneur en adorant Camille. Tant qu'a duré la guerre, on m'a vu constamment 265 Aussi bon citoyen que véritable amant[707]. D'Albe avec mon amour j'accordois la querelle: Je soupirois pour vous en combattant pour elle; Et s'il falloit encor que l'on en vînt aux coups, Je combattrois pour elle en soupirant pour vous. 270 Oui, malgré les desirs de mon âme charmée, Si la guerre duroit, je serois dans l'armée: C'est la paix qui chez vous me donne un libre accès, La paix à qui nos feux doivent ce beau succès.

CAMILLE.

La paix! Et le moyen de croire un tel miracle? 275

JULIE.

Camille, pour le moins croyez-en votre oracle, Et sachons pleinement par quels heureux effets L'heure d'une bataille a produit cette paix.

CURIACE.