Œuvres de P. Corneille, Tome 03

Part 20

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[599] Acte III, scène IV, vers 869-874. La fin, depuis: «De la main de ton père,» se lit dans les éditions de 1637 à 1656. L'avant-dernier vers, meilleur que celui qui l'a remplacé à partir de 1660, se rattache enfin au texte cité par Corneille: malheureusement le vers suivant aura paru faible par l'antithèse des mots _déshonoroit_ et _honorable_: c'est la remarque d'un habile critique (M. Géruzez, _Théâtre choisi de Corneille_, p. 59).

[600] Acte III, scène IV, vers 879.

[601] _Ibidem_, vers 917 et suivants.

[602] _Ibidem_, vers 921 et 922.

[603] _Ibidem_, vers 927 et 871.

[604] Corneille, dans l'_Examen_ du _Cid_ (voyez ci-dessus, p. 94 et 95), fait sur cette scène et sur la première du cinquième acte, qui en est comme une variation, des réflexions candides et sages dont nous recommandons la lecture.

[605] Acte III, scène V, vers 1013 et 1014.

[606] _Ibidem_, vers 1020.

[607] «Je t'ai donné la vie par l'entremise de la nature: toi, tu me l'as rendue par sa seule vaillance (de ta main).» Cela est beau, mais quel éclat incomparable dans ces mots:

«Porte, porte plus haut le fruit de ta victoire: Je t'ai donné la vie, et tu me rends ma gloire[607-a]!»

[607-a] Acte III, scène VI, vers 1053 et 1054.

[608] Acte III, scène VI, vers 1092-1094.

[609] _Ibidem_, vers 1086.

SOMMAIRE DE LA TROISIÈME JOURNÉE.

1º LE PALAIS, À BURGOS. _L'Infante, qui a perdu sa mère depuis un an, fait confidence à don Arias du désir qu'elle aurait d'épouser le Cid; mais elle reconnaît en même temps quel obstacle lui oppose la passion toujours plus vive de son amie, et elle se résigne à oublier la sienne._

_Le Roi apprend à don Diègue le rappel de Rodrigue, qui en ce moment fait un pèlerinage en Galice. On annonce Chimène demandant justice pour la troisième fois, démarche bien peu motivée, puisque Rodrigue subit encore l'exil prononcé devant elle par le Roi dans la précédente journée. Là-dessus, Arias découvre au Roi l'amour secret de Chimène, et va préparer une ruse pour l'éprouver._

_Chimène, introduite, récite au Roi un second texte de romance d'un effet plus bizarre encore que le précédent, sur ses griefs contre Rodrigue[610]; alors un domestique, chargé de ce rôle par Arias, vient annoncer que le Cid a péri dans une embuscade: douleur que Chimène laisse voir, mais qu'elle désavoue aussitôt qu'elle est détrompée. Elle obtient du Roi de faire appeler Rodrigue à un combat singulier, promettant d'épouser celui qui le tuera._

2º FORÊT, ROUTE DE GALICE. _Halte du Cid; ses belles maximes sur la piété du soldat. Un lépreux demande assistance du fond d'un fossé. Rodrigue seul n'hésite pas à lui donner humblement des soins, et le fait manger avec lui. Tombant ensuite dans un sommeil mystique, il voit le lépreux transfiguré: c'est saint Lazare qui le bénit, lui présage ses succès, et remonte au ciel._

3º PALAIS. _Il s'agit d'un différend entre la Castille et l'Aragon pour la possession de Calahorra. Il pourrait être décidé par un combat singulier à livrer sur la frontière des deux États contre le terrible Aragonais don Martin Gonsalez; mais nul n'ose se présenter. Le Cid, de retour, paraît devant le Roi en même temps que l'Aragonais, dont il accepte le défi, et don Martin annonce qu'il profitera de ce duel pour obtenir Chimène._

4º MAISON DE CHIMÈNE. _Elle explique à Elvire la violence qu'elle s'est faite en demandant le combat contre Rodrigue. Une lettre où don Martin lui fait part de ses arrogantes prétentions la met au désespoir._

5º PALAIS. _Le Roi est préoccupé de son testament qu'il veut faire. Il a des enfants puînés et des filles à pourvoir; le jeune infant don Sanche manifeste encore ses dispositions violentes. Ce sont autant d'emprunts à l'histoire, de souvenirs de faits réels très-répandus dans la tradition, et rattachés plus tard à l'histoire du Cid_ (dans la seconde partie des _Mocedades_).

_Chimène paraît en habits de fête, avec une lettre venue d'Aragon, dont elle affecte de se réjouir, et qui semble promettre que Rodrigue succombera dans le combat; mais ce qui l'amène en réalité, c'est son inquiétude même, dont elle convient à part pour le spectateur._

_Tandis qu'elle alarme le Roi et don Diègue par sa feinte assurance, un dernier artifice assez puéril va terminer ce jeu de magnanimité et dompter enfin sa constance. «Voici venir, dit un messager, un chevalier qui arrive d'Aragon, qui_ porte la tête _de Rodrigue, et qui vient l'offrir à Chimène.» Consternation générale. Chimène désespérée confesse sans ménagement l'amour que sa vertu lui a fait dissimuler. Elle implore du Roi la permission de se retirer dans un couvent pour échapper à un hymen odieux, quand soudain Rodrigue paraît, vainqueur, et offrant sa propre tête.... Lui-même il explique l'équivoque qu'il a cru pouvoir employer. Le Roi et les grands pressent Chimène de subir la_ condition _du combat ainsi retournée, et le mariage sera célébré le soir même par l'évêque de Palencia, environ trois ans après le début de l'action._

REMARQUES.

Revenons à Corneille, fin du IVe acte. S'il modifie considérablement son auteur, on voit qu'il l'a très-bien compris. Il lui emprunte le noble congé donné par le Roi à Rodrigue; il improvise en quelques mots l'idée moins noble de l'épreuve que le Roi va faire lui-même. La fausse nouvelle qu'il donne est fort courte:

«Il est mort à nos yeux des coups qu'il a reçus[611],»

en place du récit que fait le domestique dans l'espagnol. Il est vrai toutefois que le récit plus étendu d'un combat et d'une embuscade donne le temps aux personnages présents d'observer l'émotion croissante de Chimène. Le don Diègue espagnol consent à jouer l'affliction plus qu'il ne fait chez Corneille, et convient à part qu'une telle fiction l'émeut encore de douleur. Chimène, dans son saisissement, prête à tomber en faiblesse, ne dit, en français, que ces mots: _Quoi! Rodrigue est donc mort_[612]? L'espagnol est presque aussi bref, et eût pu être cité:

Muerto es Rodrigo? Rodrigo es muerto?... No puedo mas.... Jesus mil veces!

Le Roi s'effrayant de son trouble, elle avoue qu'elle se sent la gorge serrée et le coeur oppressé.

Dès qu'elle est rassurée, nous voyons l'évolution soudaine et le hardi mensonge de la pudeur se produire de même chez les deux poëtes, mais à dire vrai, dans l'espagnol, avec une naïveté plus appropriée à cette étrange inconséquence. C'est plus naturellement une jeune fille qui s'effraye et s'irrite d'avoir été ainsi jouée et surprise. On voit qu'elle ne veut pas rester sous le coup de cet affront, et tout d'une haleine elle demande qu'on publie le ban d'un combat contre Rodrigue: pour prix de cette tête, elle donnera sa main et tous ses biens, ou si le champion n'est pas assez noble, la moitié de ses biens et sa protection. Le Roi hésite un peu à consentir, et don Diègue le décide en acceptant pour son fils le défi proposé[613].

Il est assez curieux d'observer les circonstances du temps qui rendent ce pas plus difficile à Corneille, et qui imposent à Chimène successivement deux requêtes sanglantes au lieu d'une. C'est d'abord l'_échafaud_ que sollicite sa vengeance. C'est l'édit de Richelieu, la sévère histoire du jour, dont il faut ici tenir compte avant la fable espagnole. Après la réponse équitable et modérée du Roi, qui rend peu probable l'application de l'_Édit_, Chimène peut invoquer le droit du moyen âge, le duel; et il faut voir avec quel soin Corneille proteste par la bouche du Roi contre _cette vieille coutume_ si funeste à l'État, et si nécessaire à son drame. Il semble faire parler Louis XIII lui-même:

«Mais de peur qu'en exemple un tel combat ne passe, Pour témoigner à tous qu'à regret je permets Un sanglant procédé qui ne me plut jamais, De moi ni de ma cour il n'aura la présence[614].»

S'il ménage beaucoup les convenances du gouvernement, Corneille ménage ici beaucoup moins que Castro la convenance morale et la délicatesse de Chimène. C'est plus qu'une hardiesse de la part du roi Ferdinand de tant insister sur la _flamme_ secrète de Chimène, et de dénaturer jusqu'à ce point la loi du combat qu'elle vient d'obtenir:

«_Qui qu'il soit_ (le vainqueur), même prix est acquis à sa peine: Je le veux de ma main présenter à Chimène, Et que pour récompense il reçoive sa foi. --Quoi? Sire, m'imposer une si dure loi! --Tu t'en plains; mais ton feu, loin d'avouer ta plainte, Si Rodrigue est vainqueur, _l'accepte sans contrainte_. Cesse de murmurer contre _un arrêt si doux_: Qui que ce soit des deux, j'en ferai ton époux[615].»

Ainsi l'acte se termine, sans réplique de la part de la fière Chimène. Ce qu'elle ne semble pas avoir voulu entendre, l'admirable scène qui ouvre l'acte suivant fera bien voir qu'elle l'a entendu.

Mais que ne fait-on pas pour un dénoûment! C'est le moment pour le poëte français de se soustraire à la fable absurde du dénoûment espagnol; le temps presse, et il faudra absolument conclure par le mariage. C'est à l'autorité royale à faire les frais d'un moyen de force majeure. Corneille semble s'autoriser, comme d'un exemple, de deux vers espagnols qu'il cite; il les prend à la fin d'un passage de romance qui fournit la réponse du Roi aux plaintes de la deuxième journée. Mais il n'y a point de parité réelle entre ces deux passages:

«Et ta flamme en secret rend grâces à ton roi, Dont la faveur conserve un tel amant pour toi[616].»

No haya mas, Ximena; baste; levantaos, no lloreis tanto: que ablandarán vuestras quejas antrañas de acero y marmol. Que podrá ser que algun dia troqueis en placer el llanto, _y si he guardado á Rodrigo quizá para vos le guardo_.

Ce dernier langage n'est qu'en un rapport discret et d'allusion avec les traditions dont toutes les mémoires sont remplies, à savoir un mariage _historique_, très-postérieur à la querelle, et obtenu, selon les variantes des divers âges, soit, en vertu du droit barbare, sur la demande même de la plaignante, soit par l'entremise bénévole du Roi, par une lettre de sa main adressée à l'indifférent guerrier.

N'est-il pas remarquable que la troisième journée de Castro se passe tout entière sans ramener Rodrigue en présence de Chimène, avant l'expédient frivole et hasardé de son dénoûment? Ainsi disparaît et se dissipe le fond tragique et passionné que Corneille ne veut pas perdre de vue. Il a senti que la grande scène des deux jeunes gens au troisième acte est le vrai triomphe de son oeuvre, et il se prévaut d'un léger changement survenu dans la situation pour renouveler une si touchante rencontre au commencement du cinquième. Nous laissons donc, comme en dehors de notre parallèle, cette grande scène remplie de beautés entièrement neuves, terminée par ce cri d'éternelle mémoire: _Paraissez, Navarrois_[617]!...

Après une telle émotion, le théâtre, au temps de Corneille, devait être plein d'indulgence, de patience, peut-être même de sympathie pour les scènes d'attente qui doivent fournir à Rodrigue le temps strictement nécessaire à désarmer don Sanche en champ clos. Il nous faut voir expirer le malheureux amour de la Princesse, d'abord dans un monologue lyrique, ensuite dans un entretien avec sa confidente. Nous n'insisterons pas sur ce qu'on peut dire du désavantage de ces personnages secondaires auxquels la dignité trop uniforme du ton retire ce qu'ils pourraient avoir d'agréable, dans leur air naturel, au second plan. Dans cette mesure, doña Urraca paraît intéressante chez Castro quand elle confie ses peines au vieil Arias Gonzalo avec une résignation qui n'est pas sans grâce.

A son tour Chimène, assistée aussi de sa confidente, nous demande un nouveau délai nécessaire à la durée du combat, et il faut bien le remplir par l'antithèse déjà trop prolongée de sentiments et d'alternatives contraires. Il est permis de croire qu'au lieu de cette dialectique traînante et forcée, l'étude directe du coeur humain aurait pu mieux occuper ces instants de pénible attente.

Voici enfin l'équivoque don Sanche avec son épée. Chimène, transportée de colère, lui ferme la bouche, le croyant vainqueur; puis sans se faire attendre, le Roi, entouré de sa cour, survient au milieu de son illusion. C'est ce qu'il fallait pour faire éclater en vers immortels l'aveu désormais irrécusable de son amour. Don Sanche peut alors expliquer qu'on lui a coupé la parole[618]. A ce moment il est temps de nous ramener le noble Rodrigue pour offrir sa tête une dernière fois, mais de quel style incomparable! Voilà ce que doit être l'achèvement des émotions tragiques, voilà ce qui détermine l'état de l'âme dans lequel Corneille renvoie chez eux ses spectateurs. Nous ne voulons pas prendre congé de don Guillem de Castro d'une façon peu courtoise, mais il est utile, pour apprécier la différence générique des deux systèmes de poésie, de reproduire ici le dernier discours de ce Rodrigue devenu un peu trop vulgaire et facétieux:

REY.

De tan mentirosas nuevas donde está quien fué el autor?

RODRIGO.

Antes fueron verdaderas: que si bien lo adviertes, yo no mandé decir en ellas sino solo que venia a presentarle á Ximena la cabeza de Rodrigo, en tu estado, en tu presencia, de Aragon un caballero; y esto es, señor, cosa cierta, pues yo vengo de Aragon, y no vengo sin cabeza, y la de Martin Gonzalez está en mi lanza allí fuera: y esta le presenta ahora en sus manos á Ximena. Y pues ella en sus pregones no dijo _viva_, ni _muerta_, ni _cortada_; pues le doy de Rodrigo la cabeza, ya me debe el ser mi esposa; mas si su rigor me niega este premio, con mi espada puede cortarla ella mesma.

REY.

Rodrigo tiene razon. Yo pronuncio la sentencia en su favor.

XIMENA.

Ay de mí! Impídeme la vergüenza, etc.

«_Le Roi_: Quel est l'auteur de ces fausses nouvelles? où est-il?--_Rodrigue_: Ces nouvelles étaient très-vraies, au contraire. Remarquez-le bien: tout ce que j'ai fait annoncer, c'est que d'Aragon un chevalier venait pour offrir en hommage à Chimène la tête de Rodrigue devant vous et en présence de votre cour. Or ce sont là toutes choses bien vraies, car je viens d'Aragon, et je ne viens pas sans ma tête. Pour celle de Martin Gonzalez, elle est là dehors au bout de ma lance; mais celle-ci, je la présente en ce moment à Chimène. Elle n'a point dit dans ses proclamations si elle la voulait ou vivante, ou morte, ou coupée. Puisque je lui porte la tête de Rodrigue, il est juste qu'elle soit mon épouse. Mais si sa rigueur me refuse cette récompense, avec mon épée elle peut la trancher elle-même.--_Le Roi_: Rodrigue a raison: je prononce le jugement en sa faveur.--_Chimène_: Ah Dieu! je suis interdite de honte, etc.»

V.

NOTES:

[610] Il faut se souvenir que ces premiers romances supposent qu'elle était enfant quand Rodrigue, dont elle n'est pas connue, l'a rendue orpheline. Elle a depuis attendu dans sa maison l'âge convenable pour faire cette démarche devant le Roi.

[611] Acte IV, scène V, vers 1340.

[612] _Ibidem_, vers 1347.

[613] Cette intervention de don Diègue, s'empressant d'accepter au nom de son fils, est un détail noble et fort bien adapté, qui s'offrait naturellement à l'imitation de Corneille. S'il l'a omis, on peut en entrevoir la raison dans la gêne où le tenaient les considérations dont il va être parlé.

[614] Acte IV, scène V, vers 1450-1453.

[615] Acte IV, scène V, vers 1457-1464.

[616] _Ibidem_, vers 1391 et 1392.

[617] Acte V, scène _I_, vers 1559 et suivants.

[618] Un examen trop minutieux relèverait dans les deux vers suivants une petite combinaison de circonstances que l'on ne comprend guère, mais qui est indispensable à cette adroite conduite de la scène:

«Mais _puisque mon devoir m'appelle auprès du Roi_, Va de notre combat l'entretenir (_Chimène_) pour moi[618-a].»

[618-a] Acte V, scène VI, vers 1751 et 1752.

NOTE SUR LE _CID_ DE DIAMANTE.

Il n'est pas hors de propos d'ajouter ici quelques renseignements sur la traduction espagnole de notre _Cid_, à laquelle Voltaire a donné plus de réputation qu'elle ne mérite, en se vantant de l'avoir découverte comme un premier original _antérieur_ à celui de Castro.

J. B. Diamante, l'un des poëtes attachés à la chapelle et au théâtre sous la direction de Calderon et du roi Philippe IV lui-même, est l'auteur de cette oeuvre insignifiante. Elle a pour titre: _El honrador de su padre_, le fils qui honore ou qui venge[619] son père. On la trouve en tête d'un volume in-4º, le onzième d'un recueil mal fait et très-mal imprimé sous la seule garantie des libraires et des censeurs, intitulé: «Choix de Comédies nouvelles.... _Comedias nuevas escogidas de los mejores ingenios de España._» Cette _onzième partie_ renferme, selon l'usage, douze comédies ayant pour auteurs, célèbres ou ignorés, outre l'obscur Diamante, Calderon, Moreto, Baeza, Coello, etc. Au milieu du frontispice, on lit: _Año_ 1658, et au bas: _En Madrid_. Une réimpression, avec mêmes approbations et privilége, porte: _Año_ 1659. Il est douteux que la pièce de Diamante ait jamais été publiée autrement en Espagne au dix-septième siècle. M. Eug. Ochoa l'a comprise dans le tome V du _Tesoro del Teatro español_ (Paris, Baudry, 1839, in-8º), où elle peut se lire plus nettement imprimée.

Le traducteur ne fait aucune mention du poëte français qui lui fournit son texte. Ce n'est point _plagiat_ dans la rigueur du mot: c'est plutôt parfaite indifférence, suivant l'esprit de l'époque et du pays. Mais pour concevoir quelles licences ce traducteur prend avec un auteur dont il semble ignorer l'existence, il suffit de dire que cette pièce est accommodée pour la scène espagnole. Tantôt, et le plus ordinairement, jusqu'au IVe acte, scène Ve de Corneille, il traduit d'assez près, suivant les pensées, le dialogue et la distribution du maître; tantôt il s'écarte et divague, subtilise et paraphrase, d'une manière fort puérile. Dans sa troisième journée, il semble, plus scrupuleux que Corneille, s'arrêter devant l'invention du duel avec don Sanche, quoiqu'il ait reproduit jusque-là ce vague personnage. Quel sera donc le nouveau dénoûment? Une comédie que le Roi concerte avec don Diègue et Rodrigue. On fait croire à Chimène que sa demande est accordée, que le Cid est condamné à mort. Cachée dans sa prison, elle entend ses plaintes simulées, et quand les gardes viennent comme pour l'emmener au supplice, elle arrache une épée et se charge de défendre son époux. Là-dessus arrivent le Roi et toute la cour.

Jusqu'à ce bel artifice, Diamante n'a fait aucuns frais d'invention, si ce n'est pour intercaler çà et là le caquet d'un valet _gracioso_ très-froidement bouffon. Il mêle aussi au début de l'action les démarches que fait Rodrigue pour se procurer un portrait de Chimène, qui, dans une première entrevue à laquelle Corneille n'avait point songé, lui refuse de se laisser peindre.

La mode du jour avait, ce semble, mis dans l'ombre le drame du Valencien G. de Castro, qui est pourtant resté populaire en Espagne jusqu'à présent. Ce qui est certain, c'est que Diamante paraît n'avoir pas pris la peine de le lire, et que pas un seul mot n'en réveille le souvenir, si ce n'est au travers du texte de Corneille, autant que celui-ci traduit ou imite son devancier. Plus d'une fois il eût été tout simple de reprendre à sa source l'expression originelle: c'est ce qui n'a jamais lieu, et il semble que ce soit un parti pris.

Diamante supprime les sentiments, mais non le personnage de l'Infante, par un ménagement de cour peut-être, plus que de goût. La scène est naturellement rétablie à Burgos, et par suite le grand exploit de Rodrigue contre les Mores a lieu dans les contrées historiques, seule et tacite dérogation aux unités de Corneille. Mais quand le Cid raconte au Roi sa campagne, il lui faut, ayant lui-même rompu une lance avec le chef ennemi Sélim, plus de quarante vers d'une étonnante recherche pour décrire la fringante jument que montait ce prince arabe. A défaut d'autre indice de provenance, on peut reconnaître dans cet extravagant hors-d'oeuvre en _estilo culto_ l'influence directe de Philippe IV, si ce n'est même la royale main, dont tant de mauvais vers sont restés confondus avec ceux de ses _ingenios_, ainsi qu'il était arrivé plus d'une fois au grand Richelieu.

Il est permis aussi de conjecturer, d'après les disparates heurtées du fond et des accessoires, que l'origine de l'ouvrage dut être d'abord quelque cahier de traduction commandé par une volonté imposante, et qu'ensuite le conseil suprême jugea indispensable d'égayer et d'enjoliver à la mode castillane cette pauvre muse française dont on faisait tant de bruit à Paris et dans les Pays-Bas espagnols.

C'était quelque chose d'étrange sans doute que le point de vue _critique_ de ces arrangeurs et de leur public; mais il en est toujours à peu près de même quand on a la prétention de transporter une littérature hors de son sol ou de son temps[620].

V.

NOTES:

[619] C'est exactement le double sens du grec homérique [Grec: timôros], analogie demeurée constante et bonne à noter dans l'histoire des idées humaines.

[620] On voit que l'étude consciencieuse qui précède conduit à des résultats fort différents, sur plus d'un point, de ceux que d'autres sources nous ont fournis (voyez p. 5 et suivantes). Elle nous apprend, par exemple, qu'il y a une édition du _Cid_ de Diamante antérieure à celle de 1659. En outre, nous nous fions volontiers à l'autorité d'un examen attentif qui n'a trouvé dans cette pièce ni _beautés du premier ordre_, sauf la part de Corneille dans ce qui est faiblement traduit d'après lui, ni emprunt direct fait à Castro. Enfin nous sommes tout disposé à croire qu'il ne faut pas dire de Diamante qu'il a été «un _des plus féconds_ et des plus _renommés_ poëtes dramatiques qu'ait produits l'Espagne dans la seconde moitié du dix-septième siècle.» (_Note de l'éditeur._)

III

AUX AMATEURS DE LA LANGUE FRANÇOISE[621].

MESSIEURS,