Œuvres de P. Corneille, Tome 03
Part 2
Ce qui avait si fort séduit la Reine irrita vivement Richelieu. «Quand _le Cid_ parut, dit Fontenelle dans sa _Vie de M. Corneille_[37], le Cardinal en fut aussi alarmé que s'il avoit vu les Espagnols devant Paris.» Il se trouvait également froissé à tous égards, et la vanité du poëte avait autant à souffrir que les susceptibilités de l'homme politique. «Il eut, dit Tallemant des Réaux, une jalousie enragée contre _le Cid_, à cause que les pièces des cinq auteurs n'avoient pas trop bien réussi[38].» Et Pellisson fait entendre la même chose, quoique avec beaucoup de circonspection et de réticences: «Il ne faut pas demander si la gloire de cet auteur donna de la jalousie à ses concurrents; plusieurs ont voulu croire que le Cardinal lui-même n'en avoit pas été exempt, et qu'encore qu'il estimât fort M. Corneille et qu'il lui donnât pension, il vit avec déplaisir le reste des travaux de cette nature, et surtout ceux où il avoit quelque part, entièrement effacés par celui-là[39].»
Si peu délicates que fussent les railleries dirigées contre _le Cid_, elles avaient le privilége de l'amuser. Tallemant, à qui il faut sans cesse revenir pour tous ces petits détails, nous dit dans son _Historiette_ sur Boisrobert: «Pour divertir le Cardinal et contenter en même temps l'envie qu'il avoit contre _le Cid_, il le fit jouer devant lui en ridicule par les laquais et les marmitons. Entre autres choses, en cet endroit où Rodrigue dit à son fils: _Rodrigue, as-tu du coeur?_ Rodrigue répondoit: _Je n'ai que du carreau_[40].»
Tout en blâmant, comme on le doit, un tel acharnement et de si indignes critiques, on est forcé de convenir qu'au moment où il parut, _le Cid_ pouvait exciter de légitimes inquiétudes et augmenter les embarras d'une situation déjà bien difficile. La pièce entière était une apologie exaltée de ces maximes du point d'honneur, qui, malgré les édits sans cesse renouvelés et toujours plus sévères, multipliaient les duels dans une effrayante proportion. Elles étaient résumées dans ces quatre vers, que le comte de Gormas adressait à don Arias, qui le pressait, de la part du Roi, de faire des réparations à don Diègue:
Ces satisfactions n'apaisent point une âme: Qui les reçoit n'a rien, qui les fait se diffame, Et de pareils accords l'effet le plus commun Est de perdre d'honneur deux hommes au lieu d'un[41].
Corneille fut contraint de les retrancher, mais tout le monde les retint, et ils furent publiés pour la première fois, en 1730, par l'abbé d'Allainval dans la _Lettre à Mylord*** sur Baron et la demoiselle le Couvreur, où l'on trouve plusieurs particularitez théâtrales_, par Georges Winck, Paris, in-12, p. 21. Ils furent ensuite reproduits en 1738 dans l'avertissement de l'édition des _OEuvres_ de Corneille donnée par P. Jolly (tome I, p. XX).
Parmi les changements apportés au _Cid_ entre la première représentation et la publication, celui-là est le seul dont nous connaissions la nature; mais Scudéry nous apprend, dans sa _Lettre à l'illustre Academie_, qu'il y en a eu beaucoup d'autres: «Trois ou quatre de cette célèbre compagnie lui ont corrigé tant de fautes qui parurent aux premières représentations de son poëme et qu'il ôta depuis par vos conseils, et sans doute vos divins qui virent toutes celles que j'ai remarquées en cette tragi-comédie qu'il appelle son chef-d'oeuvre, m'auroient ôté en le corrigeant le moyen et la volonté de le reprendre, si vous n'eussiez été forcés d'imiter adroitement ces médecins qui voyant un corps dont toute la masse du sang est corrompue et toute la constitution mauvaise, se contentent d'user de remèdes palliatifs et de faire languir et vivre ce qu'ils ne sauroient guarir[42].»
Que les choses se soient passées ainsi, nous sommes bien éloigné de le croire; mais ne résulte-t-il pas du moins de ce passage, trop peu remarqué, que des changements nombreux, et dont par malheur nous ne pourrons jamais apprécier l'importance, ont été faits avant la publication? Elle suivit d'assez près l'anoblissement du père de Corneille; l'achevé d'imprimer est du 24 mars 1637[43]. La pièce est dédiée à la seule personne dont l'influence pouvait tempérer les rancunes du Cardinal, à Mme de Combalet, sa nièce, et plus encore, si l'on en croit Guy Patin et Tallemant des Réaux, les deux pires langues du siècle[44]. Elle avait vivement défendu l'ouvrage et l'auteur, et Corneille lui dit d'un ton pénétré: «Je ne vous dois pas moins pour moi que pour _le Cid_.»
Par malheur il perdit en partie le fruit de cette utile démarche en faisant paraître son _Excuse à Ariste_[45], qui a servi de prétexte aux nombreuses attaques dont _le Cid_ a été l'objet. Dans cette épître notre poëte refuse à un de ses amis quelques couplets, en lui répondant que cent vers lui coûtent moins que deux mots de chanson, et il ne dissimule ni le légitime orgueil qu'il éprouve, ni le profond dédain que lui inspirent ses rivaux. Les éditeurs et les biographes de Corneille sont loin d'être d'accord sur l'époque où ce petit poëme a paru. Au lieu de faire ici l'énumération de leurs opinions contradictoires, voyons si l'examen des écrits du temps ne peut pas nous fournir une solution à peu près certaine.
«On ne vous a pas sollicité, dit Mairet, de faire imprimer à contre-temps cette mauvaise _Excuse à Ariste...._ A dire vrai, l'on ne vous a pas cru ni meilleur dramatique, ni plus honnête homme pour avoir fait cette scandaleuse lettre, qui doit être appelée votre pierre d'achopement, puisque sans elle ni la satire de l'Espagnol[46], ni la censure de l'observateur[47] n'eussent jamais été conçues[48].»
Ce passage indique bien que l'_Excuse à Ariste_ est postérieure au _Cid_, et de plus il nous fait connaître l'ordre dans lequel les premières pièces qui y ont répondu ont été publiées. L'extrait qui va suivre, emprunté à un autre libelle, confirme et précise ce témoignage:
«On m'a dit que pour la bien défendre (l'_Excuse à Ariste_), il assure qu'elle étoit faite il y a déjà plus de trois ans. Vraiment je n'imputerois qu'à vanité cette ridicule saillie si elle étoit postérieure au _Cid_, puisque le grand bruit qu'il a fait d'abord et par hasard pouvoit étourdir une cervelle comme la sienne; mais d'avoir eu ces sentiments et les avoir exprimés avant le succès de cette plus heureuse que bonne pièce, il me pardonnera s'il lui plaît, je treuve que c'est proprement s'ivrer avec de l'eau froide ou du vinaigre, et se faire un sceptre de sa marotte[49].»
Ces réflexions prouvent de la façon la plus indubitable que l'_Excuse à Ariste_ n'a été imprimée qu'après le succès du _Cid_, et, malgré les allégations des partisans de Corneille, il n'est point permis de croire qu'elle ait été composée auparavant.
Nous trouvons, quant à nous, la plus grande analogie entre cette pièce de vers et la belle épître imprimée en tête de _la Suivante_ en septembre 1637; le sixain qu'elle renferme est tout à fait du même ton que l'_Excuse_, et les deux morceaux nous paraissent également répondre aux clameurs des critiques du _Cid_[50].
La première réponse à l'épître de Corneille fut: «_L'Autheur du vray Cid espagnol à son traducteur français, sur une Lettre en vers qu'il a fait imprimer, intitulée «Excuse à Ariste,» où après cent traicts de vanité il dit de soy-mesme_:
Je ne dois qu'à moy seul toute ma renommée.»
Cette réponse, composée seulement de six stances[51], se termine par les vers suivants:
Ingrat, rends-moi mon _Cid_ jusques au dernier mot: Après tu connoîtras, Corneille déplumée, Que l'esprit le plus vain est souvent le plus sot, Et qu'enfin tu me dois toute ta renommée.
Elle est signée Don Baltazar de la Verdad. Corneille et ses partisans n'hésitèrent pas à l'attribuer à Mairet. «Bien que vous y fissiez parler un auteur espagnol dont vous ne saviez pas le nom, lui dirent-ils plus tard, la foiblesse de votre style vous découvroit assez[52].»
C'est du Mans que Mairet envoyait ces belles choses, et Claveret, qui comme lui s'était montré l'ami de Corneille et qui même avait adressé à ce dernier des vers élogieux que nous avons imprimés en tête de _la Veuve_, se chargea de répandre dans Paris le libelle où notre poëte était traité d'une façon si outrageante. La manière dont il s'en défend n'est guère propre à établir son innocence: «J'ai découvert enfin, écrit-il à Corneille, qu'on vous avoit fait croire que j'avois contribué quelque chose à la distribution des premiers vers qui vous furent adressés sous le nom du _Vrai Cid espagnol_, et qu'y voyant votre vaine gloire si judicieusement combattue, vous n'aviez pu vous empêcher de pester contre moi, parce que vous ne saviez à qui vous en prendre. Je ne crois pas être criminel de lèse-amitié pour en avoir reçu quelques copies comme les autres et leur avoir donné la louange qu'ils méritent[53].»
Corneille répondit à _l'Autheur du vray Cid espagnol_ par le rondeau[54] qui commence ainsi:
Qu'il fasse mieux, ce jeune jouvencel A qui _le Cid_ donne tant de martel, Que d'entasser injure sur injure, Rimer de rage une lourde imposture, Et se cacher ainsi qu'un criminel. Chacun connoît son jaloux naturel, Le montre au doigt comme un fou solennel.
Quelques éditeurs ont cru qu'il s'agissait ici de Scudéry, mais ce dernier n'avait pas encore paru dans la querelle où il devait jouer bientôt un rôle si important; ces vers s'adressaient à Mairet, qui, du reste, ne s'y trompa point.
«Vous répondez à l'Espagnol, dit-il, avec un pitoyable rondeau, dans lequel vous ne pouvez vous empêcher, à cause de la longueur de l'ouvrage, de faire une contradiction toute visible.» Ici Mairet transcrit les vers que nous venons de rapporter, et il ajoute: «Comment voulez-vous qu'il se cache ainsi qu'un criminel, et que chacun le montre au doigt comme un fou solennel? l'épithète est solennellement mauvais[55].»
A quoi les partisans de Corneille répliquent: «Le rondeau qui vous répondit parlait de vous sans se contredire. Que si l'épithète de fou solennel vous y déplaît, vous pouvez changer et mettre en sa place Innocent le Bel, qui est le nom de guerre que vous ont donné les comiques[56].»
Vers la fin du rondeau se trouve un terme qu'on regrette d'y rencontrer, et qu'Arnauld fit plus tard effacer à Boileau dans son _Art poétique_. «Il eût été à souhaiter, dit Voltaire à ce sujet, que Corneille eût trouvé un Arnauld: il lui eût fait supprimer son rondeau tout entier.»
Si nous en croyons Claveret, il tenta d'être cet Arnauld. «Vous êtes le premier qui m'avez fait voir ces beaux vers, dit-il à Corneille, lui parlant des stances intitulées _l'Autheur du vray Cid espagnol_, et si vous eussiez cru l'avis que vous me demandâtes et que je vous donnai sur ce sujet, vous n'auriez pas ensuite fait imprimer ce rondeau que les honnêtes femmes ne sauroient lire sans honte[57].»
C'est à ce malencontreux rondeau de Corneille que succédèrent les _Observations sur le Cid_. Voici comme Pellisson s'exprime à ce sujet: «Entre ceux qui ne purent souffrir l'approbation qu'on donnoit au _Cid_ et qui crurent qu'il ne l'avoit pas méritée, M. de Scudéry parut le premier, en publiant ses observations contre cet ouvrage, ou pour se satisfaire lui-même, ou, comme quelques-uns disent, pour plaire au Cardinal, ou pour tous les deux ensemble[58].»
La dernière hypothèse paraît de beaucoup la plus vraisemblable. Ce volume, auquel Scudéry ne mit point d'abord son nom, est un véritable acte d'accusation littéraire, dont l'auteur établit ainsi lui-même les principaux chefs:
«Je prétends donc prouver contre cette pièce du _Cid_: Que le sujet n'en vaut rien du tout, Qu'il choque les principales règles du poëme dramatique, Qu'il manque de jugement en sa conduite, Qu'il a beaucoup de méchants vers, Que presque tout ce qu'il a de beautés sont dérobées.»
Cette diatribe, vantée comme un chef-d'oeuvre par les envieux de Corneille, qui, à eux seuls, formaient un public, eut trois éditions[59].
En se voyant traiter de la sorte par un homme qu'il considérait comme son ami, Corneille dut se reprocher vivement les pièces de vers qu'il avait écrites en sa faveur[60]. Les partisans de Scudéry cherchaient en vain un motif ou du moins un prétexte à sa colère: ils n'en pouvaient alléguer de plausible. L'un d'eux, un peu surpris de l'ardeur avec laquelle le critique poursuit tout ce qui lui semble pouvoir donner lieu à quelque observation, en vient à former cette conjecture au moins singulière: «Je ne puis croire néanmoins, dit-il, que M. Corneille ne l'aye sollicité à en prendre la peine par quelque mépris qu'il peut avoir fait de sa personne ou de ses oeuvres, à quoi il y a peu à redire. Bien qu'il y ait quantité de gens dénaturés et sans jugement, qui ont aversion pour les beautés, et qui trouvent mauvais que Belleroze sur son théâtre donne nom à _l'Amant libéral_, le chef-d'oeuvre de M. de Scudéry, ce beau poëme ne perd rien de son éclat pour cela, non plus qu'un diamant de son prix pour être chèrement vendu, et cet excellent et agréable trompeur semble faire (au jugement de tous les désintéressés) un acte de justice et de son adresse quand il loue ledit sieur de Scudéry, non pas autant qu'il le doit être, mais autant qu'il en a de pouvoir, témoignant en son discours sa reconnoissance, sans toutefois vouloir toucher ni préjudicier à la réputation de M. Corneille, comme font d'autres tout hautement à celle dudit Sieur de Scudéry, qui possède tout seul les perfections que le ciel, la naissance et le travail pourroient donner à trois excellents hommes[61].»
Il n'est point nécessaire de chercher à Corneille des torts contre Scudéry: _le Cid_, voilà son crime; c'est le seul que celui qui se croyait son rival ne pouvait lui pardonner.
Dans la _Lettre apologétique du Sr Corneille, contenant sa response aux Observations faites par le Sr Scudery sur le Cid_[62], notre poëte replace la question sur son véritable terrain, et signale vivement les causes de l'indignation de son adversaire. Nous n'avons pas à nous étendre ici sur cet écrit, que nous publions _in extenso_ dans les _OEuvres diverses en prose_; nous sommes obligé toutefois de citer dès à présent le passage suivant qui donne lieu à certaines difficultés: «Je n'ai point fait la pièce qui vous pique: je l'ai reçue de Paris avec une lettre qui m'a appris le nom de son auteur; il l'adresse à un de nos amis, qui vous en pourra donner plus de lumière. Pour moi, bien que je n'aye guère de jugement si l'on s'en rapporte à vous, je n'en ai pas si peu que d'offenser une personne de si haute condition dont je n'ai pas l'honneur d'être connu, et de craindre moins ses ressentiments que les vôtres.»
Les historiens du théâtre assurent que cette pièce que Corneille dit avoir reçue de Paris est: _la Défense du Cid_, et cela paraît très-vraisemblable[63].
Quant à la personne de haute condition dont Corneille déclare n'avoir pas l'honneur d'être connu, Voltaire n'hésite pas à dire que c'est le cardinal de Richelieu; mais cela s'accorde assez mal, il faut en convenir, avec cette autre phrase de la _Lettre apologétique_: «J'en ai porté l'original en sa langue à Monseigneur le Cardinal, votre maître[64] et le mien.» On lit d'ailleurs dans l'_Histoire de l'Académie_[65] de Pellisson: «M. Corneille.... a toujours cru que le Cardinal et _une autre personne de grande qualité_ avoient suscité cette persécution contre _le Cid_.»
Aussitôt que Corneille eut démasqué Scudéry, on vit paraître presque simultanément un grand nombre de réponses aux _Observations_.
_La voix publique. A Monsieur de Scudery sur les Observations du Cid_[66], est une petite pièce écrite avec assez de vivacité, mais fort insignifiante, qui se termine par cet avis: «Si vous êtes sage, suivez le conseil de la voix publique, qui vous impose silence.»
_L'incognu et veritable amy de Messieurs Scudery et Corneille_[67] défend _l'Amant libéral_[68] contre le pamphlet précédent. «Il me semble, dit-il, qu'il ne fera jamais de honte au _Cid_ de marcher pair à pair avec lui, non pas même quand il prendroit la droite.» L'auteur cherche, nous l'avons vu, les prétextes les moins vraisemblables pour justifier l'odieuse conduite de Scudéry; enfin il ne se montre l'ami de Corneille que sur le titre: aussi paraît-il impossible, malgré les initiales D. R. dont son écrit est signé, de voir en lui Rotrou, comme le font Niceron dans ses _Mémoires pour servir à l'histoire des hommes illustres_[69], et M. Laya, dans la _Biographie universelle_[70].
_Le Souhait du Cid en faueur de Scuderi. Vne paire de lunettes pour faire mieux ses obseruations_[71] est une assez pauvre apologie de Corneille, que nous avons eu tout à l'heure occasion de citer, en parlant des lettres de noblesse accordées à son père[72]. Elle est signée _Mon ris_, et c'est sans doute là un anagramme qui cache un nom trop obscur pour qu'on puisse le deviner.
Tandis que Corneille rencontrait quelques défenseurs, dont, il faut l'avouer, il n'avait pas lieu de s'enorgueillir, un nouvel adversaire venait prêter un faible renfort à Scudéry et à Mairet. Dans la _Lettre apologétique_, Corneille, irrité de ce qu'un homme honoré pendant quelque temps de son amitié avait contribué à répandre dans Paris la pièce de vers intitulée: _l'Autheur du Cid espagnol à son traducteur françois_, s'était laissé emporter jusqu'à dire: «Il n'a pas tenu à vous que du premier lieu, où beaucoup d'honnêtes gens me placent, je ne sois descendu au-dessous de Claveret.» Bientôt parut, en réponse à cette phrase, la _Lettre du Sr Claueret au Sr Corneille, soy disant Autheur du Cid_[73]. On y trouve quelques détails intéressants à recueillir sur la façon dont fut publiée la _Lettre apologétique_: «J'étois tout prêt, dit Claveret, de vous signer que vous êtes plus grand poëte que moi, sans qu'il fût nécessaire que vous empruntassiez les voix de tous les colporteurs du Pont-Neuf pour le faire éclater par toute la France[74]»--«Songez, ajoute-t-il un peu plus loin, que votre apologie fait autant de bruit dans les rues que la _Gazette_, que les voix éclatantes de ces crieurs devroient être seulement employées à publier les volontés des princes et les actions des grands hommes, et que le beau sexe que vous empêchez de dormir le matin déclamera justement contre votre poésie[75].» Claveret, du reste, se résigne à son tour à ce mode de publication tant blâmé par lui: «Je suis marri..., dit-il, que je sois réduit à cette honteuse nécessité de faire voir ma lettre par les mêmes voies dont vous avez usé pour débiter vos invectives[76].»
Tous ceux qui prirent part à cette polémique agirent sans doute de la même façon, car nous lisons à la fin d'un volume d'une certaine épaisseur qui semblait fait pour figurer aux étalages de la Galerie du Palais: «Ma pauvre muse, après avoir couru le Pont-Neuf et s'être ainsi prostituée aux colporteurs, sera possible reçue aux filles repenties[77].»
La lettre de Claveret renferme quelques passages assez curieux dont nous avons fait usage dans l'occasion[78], mais elle n'est guère de nature à être analysée. Remarquons seulement qu'il en existe une autre, intitulée: _Lettre du sieur Claueret à Monsieur de Corneille_[79], mais entièrement différente de celle dont nous venons de parler. La rareté de cette pièce est telle qu'elle est restée inconnue à la plupart des éditeurs de Corneille et que, malgré le témoignage des frères Parfait, M. Taschereau, qui a fait preuve dans l'_Histoire de la vie et des ouvrages de Corneille_ de connaissances bibliographiques si étendues et si précises, était tenté de douter de son existence[80]. Elle figure à la Bibliothèque impériale dans le recueil qui a pour numéro Y 5665. En comparant avec quelque attention les deux libelles qui portent le nom de Claveret, on s'aperçoit qu'ils ne peuvent avoir été écrits l'un et l'autre par le même auteur. En effet, ils ne se font nullement suite, et chacun d'eux a l'apparence d'une réponse directe et unique à la _Lettre apologétique_. Celle dont nous avons parlé d'abord commence ainsi: «Monsieur, j'avoue que vous m'avez surpris par la lecture de votre _Lettre apologitique_ (sic), et que je n'attendois pas d'un homme qui faisoit avec moi profession d'amitié une si ridicule extravagance....» Le début de la seconde n'est pas moins vif: «J'étois en terme de demeurer sans repartir, et de ne me venger que par le mépris, voyant que les justes risées que l'on fait de vos ouvrages sont pour vous des sujets de vanité....» Évidemment, dans ces deux réponses, il y en a une qui est supposée; il n'est nullement vraisemblable que ce soit la première dont l'authenticité n'a jamais été révoquée en doute, et qui contient un certain nombre de renseignements, tandis que la seconde est une déclamation des plus banales et des plus vides. Remarquons d'ailleurs, sans attacher à ce fait plus d'importance qu'il n'en mérite, que l'auteur du second pamphlet, après s'être adressé, comme nous l'avons vu, directement à Corneille, semble ensuite oublier son rôle ou négliger à dessein de le remplir, à tel point qu'il parle à chaque instant de Claveret à la troisième personne: «Bon Dieu! quelle façon d'écrire est la vôtre, et combien en ce point êtes-vous au-dessous, je ne dis pas de Claveret, mais du moindre secrétaire de Saint-Innocent[81]!» Et plus loin: «Quant à Claveret, vous l'avez vengé vous-même.» Enfin le nom qui se trouve à la fin de la pièce est amené de telle façon qu'il pourrait n'être pas une véritable signature: «Apprenez donc aujourd'hui que quand aux trente ans d'étude que vous avez si mal employés, vous en auriez encore ajouté trente autres, vous ne sauriez faire que vous ne soyez au-dessous de
CLAVERET.»
Ce serait le lieu de parler de _l'Amy du Cid à Claueret_[82]. Certes Niceron se trompe en l'attribuant à Corneille, mais cette brochure pourrait bien du moins avoir été écrite sous son influence et avec sa participation indirecte. Plutôt que de développer sur ce point quelque hypothèse dénuée de preuves, ne vaut-il pas mieux mettre tout simplement sous les yeux du lecteur à la suite de notre notice ce rare libelle qui n'a jamais été réimprimé? C'est le parti que nous avons pris.
C'est sans doute ici qu'il faudrait placer l'analyse de _la Victoire du Sr_ (sic) _Corneille, Scudery et Claueret, avec une remontrance par laquelle on les prie amiablement de n'exposer ainsi leur renommée à la risée publique_[83]. Mais nous n'avons de cet écrit que le titre et la description, qui nous ont été conservés par Van Praet dans le _Catalogue des pièces pour et contre le Cid_ que nous avons déjà cité[84]. Aucun autre bibliographe, aucun éditeur n'a parlé de cette pièce, que nous n'avons pu trouver.