Œuvres de P. Corneille, Tome 03

Part 19

Chapter 193,808 wordsPublic domain

Chimène rentre chez elle sous la protection de son oncle Peranzules, plus convenable que celle du jeune cavalier don Sanche. Elle demande et obtient plus tôt de rester seule, sans avoir à éluder l'offre intéressée de l'épée de don Sanche pour la venger.

Mais rien ne nous paraît plus délicat que la comparaison des deux scènes suivantes chez les deux poëtes. Comment faire bien voir dans le texte étranger la légèreté un peu molle des touches lorsqu'elles sont justes, opposée à la vigueur des tons qui les reproduisent, et le tour un peu frivole de ces subtilités de sentiment qui, dans Corneille, s'élèvent jusqu'à une sorte de vérité passionnée en harmonie avec l'excès de la douleur et les perplexités d'une situation si étrange? Le poëte méridional et son auditeur cherchent avant tout dans cette étrange situation et dans ces antithèses un amusement auquel se mêle sans doute un peu de sympathie: le poëte normand et son spectateur veulent trouver en un tout autre tempérament d'esprit l'admiration et les larmes. Celui-ci soutient la grande déclamation tragique et la prolonge avec force, là où l'autre s'est borné à une élégante série de madrigaux, qui ont le malheur de rester jolis, même quand ils sont assez touchants.

Dans cette confidence éplorée que fait à Elvire la Chimène du _Cid_ françois, il y a bien treize vers espagnols rapportés comme traduits; on peut y retrouver même une certaine littéralité, et c'est là pourtant que la différence se fait le mieux sentir. Contentons-nous d'une juste observation de la Beaumelle, en réponse à la plus fausse remarque de Voltaire, à cet endroit:

ELVIRE.

«.... Après tout, que pensez-vous donc faire?

CHIMÈNE.

Pour conserver ma gloire et finir mon ennui, Le poursuivre, le perdre, et mourir après lui[589].»

Les vers espagnols, cités en partie par Corneille, mais intervertis par lui à tort, sont ainsi disposés dans le texte:

ELVIRE.

Pues como harás, no lo entiendo, estimando el matador y el muerto?--XIM. Tengo valor, _y habré de matar muriendo_[590]. _Seguiréle hasta vengarme_....

RODRIGO.

Mejor es que mi amor firme, con rendirme, te dé el gusto de matarme sin la pena del seguirme.

Voltaire, dans son commentaire, cite l'espagnol uniquement d'après Corneille; en admirant le vers: _Le poursuivre_, etc., il fait l'étrange remarque que voici: «Ce vers excellent, dit-il, renferme toute la pièce, et répond à toutes les critiques qu'on a faites sur le caractère de Chimène. _Puisque_ ce vers _est_ dans l'espagnol, l'original contenait les vraies beautés qui firent la fortune du _Cid_ français.» Voltaire n'a jamais vu l'original, et c'est ce qu'il avoue ici implicitement; mais la Beaumelle lui objecte fort sensément que ce vers:

«_Le poursuivre, le perdre, et mourir après lui,_»

«a un sens bien autrement énergique, et une idée _qui n'est pas_ dans l'ouvrage espagnol. _Morir matando_, et _matar muriendo_, sont des phrases faites qu'on rencontre à chaque page dans les poëtes castillans, et qui ne veulent dire autre chose que combattre en désespéré, combattre jusqu'à la mort. Le vers qui précède [_il fallait dire_ qui suit]: _Je le poursuivrai jusqu'à ce que je sois vengée_, l'explique assez, et il y a loin de là au sublime _Mourir après lui_.»

Le Rodrigue espagnol vient donc inopinément se jeter aux pieds de Chimène; il ne songe pas, non plus que son imitateur français, à ces aveux de tendresse passionnée qu'il vient d'entendre et dont il pourrait encore se montrer heureux et transporté. Chimène n'aura pas non plus un moment de confusion de tout ce qu'il a entendu ainsi par surprise; même oubli dans le français, où elle a dit en termes plus énergiques qu'elle l'_adore_[591].

Le jeune homme ne porte plus vraisemblablement le grand espadon de Mudarra; aussi l'offre de _sa dague_ qu'il va faire à Chimène ne saurait produire l'effet dramatique que l'on trouve dans Corneille, ni amener l'exclamation si émouvante:

«_Quoi? du sang de mon père encor toute trempée_[592]!»

et les subtilités qui s'accumulent durant quinze vers sur cette épée à la mode de la cour de Louis XIII, vers originaux sans contredit: admirons les suggestions diverses du _costume_! Voici la scène.

«_Rodrigue, se jetant à ses pieds_: Non, il vaut mieux que je me rende à toi, et que mon amour invariable te donne la satisfaction de m'immoler, en t'épargnant la peine de me poursuivre.--_Chimène_: Qu'as-tu osé? qu'as-tu fait? Est-ce une ombre, une vision?--Perce ce coeur: j'y renonce pour celui qui bat dans ton sein[593].--Ciel! Rodrigue, Rodrigue en ma maison!--Écoute-moi.--Je me meurs.--Je veux seulement que tu entendes ce que j'ai à te dire, et que tu me répondes ensuite avec ce fer. (_Il lui donne sa dague._) Ton père le comte Glorieux, comme on l'appelait dignement, porta sur les cheveux blancs[594] de mon père une main téméraire et coupable; et moi, j'avais beau me voir par là déshonoré, mon tendre espoir ainsi renversé se débattait avec tant de force que ton amour put faire hésiter ma vengeance. En un si cruel malheur, mon injure et tes charmes se livraient dans mon coeur une lutte obstinée:

Et vous l'emportiez, Madame, Dans mon âme, S'il ne m'était souvenu Que vous haïriez infâme Qui noble vous avait plu[595].

C'est avec cette pensée, sans doute digne de toi, que je plongeai mon fer sanglant dans le sein de ton père. Ainsi j'ai recouvré mon honneur; mais aussitôt, amant soumis, je suis venu vers toi, pour que tu n'appelles pas cruauté ce qui pour moi fut devoir impérieux, pour que ma peine justifie à tes yeux ma conduite si nouvelle envers toi, pour que tu prennes ta vengeance dès que tu la desires. Saisis ce fer, et si nous ne devons avoir à nous deux qu'un même courage, une même conscience, accomplis avec résolution la vengeance de ton père, comme j'ai fait pour le mien.

--Rodrigue, Rodrigue! ah, malheureuse! Je l'avoue malgré ma douleur, en te chargeant de la vengeance de ton père, tu t'es conduit en chevalier. A toi je ne fais point reproche, si je suis malheureuse, si telle est ma destinée qu'il me faudra subir moi-même le trépas que je ne t'aurai pas donné. Mais une offense dont je t'accuse, c'est de te voir paraître à mes yeux quand ta main et ton épée sont encore chaudes de mon sang. Et ce n'est pas en amant soumis, c'est pour m'offenser que tu viens ici, trop assuré de n'être point haï de celle qui t'a tant aimé. Eh bien! va-t'en, va-t'en, Rodrigue.... pour ceux qui pensent que je t'adore, mon honneur sera justifié quand ils sauront que je te poursuis. J'aurais pu justement sans t'entendre te faire donner la mort; mais je ne suis ta partie que pour te poursuivre, et non pour te tuer. Va-t'en, et fais en sorte de te retirer sans qu'on te voie. C'est bien assez de m'avoir ôté ma vie sans m'ôter encore ma renommée.

--Satisfais mon juste desir: frappe.--Laisse-moi.--Écoute: songe que me laisser ainsi est une dure vengeance; me tuer ne le serait pas.--Eh bien, cela même est ce que je veux.--Tu me désespères, cruelle! ainsi tu m'abhorres?--Je ne le puis: mon destin m'a trop enchaînée.--Dis-moi donc ce que ton ressentiment veut faire.--Quoique femme, pour ma gloire, je vais faire contre toi tout ce que je pourrai.... souhaitant de ne rien pouvoir.--Ah! qui eût dit, Chimène?...--Ah! Rodrigue, qui l'eût pensé?...--Que c'en était fait de ma félicité?...--Que mon bonheur allait périr?... Mais, ô ciel! je tremble qu'on ne te voie sortir.... (_Elle pleure_[596].)--Que vois-je?...--Pars, et laisse-moi à mes peines.--Adieu donc, je m'en vais mourant.»

On peut donc, et ce n'est que justice, reconnaître une rectitude de développement, une précision de dessin beaucoup plus marquées ici que dans Corneille.

«_Rodrigue en ma maison!_ Rodrigue devant moi[597]!»

C'est le premier hémistiche qui seul est traduit: et remarquez en effet quelle plus grande place occupe dans la scène espagnole plus courte, cette préoccupation si convenable, cet effroi de la jeune fille, et même cette colère, d'être forcée de s'entretenir en un tel moment, dans sa maison, avec Rodrigue. Quand il lui dit:

«Quatre mots seulement: Après, ne me réponds qu'avecque cette épée[598],»

le sens, le motif de ces quatre mots, fort net dans l'espagnol, c'est qu'il veut d'abord se faire absoudre par sa maîtresse, et puis recevoir la mort de sa main. L'incident de _l'épée_ dont nous avons parlé, et plusieurs autres détours, suspendent ou dénaturent un peu cette inspiration tendre et naïve. Cet incident s'achève sur les justes instances de Chimène, soit que l'odieuse épée rentre dans le fourreau, soit que l'acteur la jette au loin. (A défaut d'une note de l'auteur, la tradition est insuffisante.) Mais comment revenir à ces _quatre mots_ qui ont été annonces plus haut, à ce motif qui a amené Rodrigue et que Castro a si directement exprimé?

«Je fais ce que tu veux, mais sans quitter l'envie De finir par tes mains ma déplorable vie; Car enfin n'attends pas de mon affection Un lâche repentir d'une bonne action. De la main de ton père un coup irréparable Déshonoroit du mien la vieillesse honorable[599].»

Le développement donné à la phrase rend l'unité de trait plus difficile ici et partout ailleurs, mais le spectateur charmé ne remarque pas des sutures adroites, ou des soudures un peu plus forcées, comme ce: _Car enfin n'attends pas_...; plus loin: _Ce n'est pas qu'en effet_[600]...; et ces minutieuses observations n'empêchent pas le lecteur attentif d'être enlevé par une merveilleuse éloquence, après avoir goûté la beauté simple et plus réduite du motif original.

La réponse de Chimène présente les mêmes qualités, les mêmes défauts si l'on veut. On peut voir à quel point y est amplifié le _Como caballero hiciste_, et la haute obligation de le _poursuivre_ pour l'acquit de son honneur, exprimée dans l'espagnol en une forme plus féminine. Continuons:

«Hélas! _ton intérêt ici me désespère_: Si quelque autre malheur m'avoit ravi mon père, etc.[601].»

C'est là une idée touchante, exclusivement propre à Corneille, et exprimée en vers admirables, sauf encore la transition: _ton intérêt_.... très-hasardée logiquement, car il ne s'agit guère dans cette plainte que de _son_ intérêt à elle-même:

«.... j'aurois senti des charmes, Quand une main si chère eût essuyé mes larmes[602].»

Puis, pour rentrer dans l'idée dominante d'une vengeance de mort à obtenir, c'est encore, comme transition, le vers:

«Car enfin n'attends pas de mon affection[603],»

répété littéralement du discours précédent de Rodrigue.

L'inconvénient de l'argumentation oratoire, par laquelle Corneille ressemble souvent à Euripide, sans l'imiter, paraît mieux encore dans la discussion suivante, où Rodrigue veut prouver que Chimène doit le tuer, tandis que son amante veut éluder cette preuve. L'espagnol n'avait fait que glisser sur ce conflit; mais quiconque a lu et relu de telles scènes, sait quel est le privilége de notre Corneille, d'être réellement grand, émouvant et sublime, à travers toutes ses exagérations d'emphase et de dialectique[604].

Désormais nous ne trouverons plus les deux poëtes aussi près l'un de l'autre, si ce n'est dans une seule scène, qui suit immédiatement celle-ci dans la _deuxième journée_, et qui terminera notre _troisième acte_. Aussi, au delà, nous contenterons-nous de parcourir la fable, ou, si l'on veut, l'histoire de Castro, en observant que Corneille n'y emprunte plus que quelques circonstances, et qu'il en omet et dénature un bien plus grand nombre.

_Scène IIIe. Un lieu désert, la nuit_ (_près de Burgos_). Cet endroit écarté devait être absolument indiqué aux spectateurs de Corneille, quoiqu'il ne veuille en aucune manière violer ouvertement _la règle_, ou que du moins il suppose ce lieu dans l'enceinte même de Séville. Tout cela est mieux motivé dans l'espagnol. Il est naturel que Rodrigue ait à se cacher après une telle affaire, que son père soit convenu avec lui d'un lieu de rendez-vous pour aviser aux conséquences. Une louable intention de variété a fait composer ce monologue et le bel entretien qui suit en grands vers hendécasyllabes à triples rimes croisées, comme le _capitolo_ de Dante par exemple. Ce mode, traité avec aisance et fermeté, se rapproche sensiblement de la grandeur du mode cornélien.

Corneille imite de près le ton inquiet du vieux père qui attend son fils. Il aurait même pu citer, en regard de ces vers:

«A toute heure, en tous lieux, dans une nuit si sombre, Je pense l'embrasser, et n'embrasse qu'une ombre[605],»

les vers de Castro:

Voy abrazando sombras descompuesto entre la obscura noche que ha cerrado;

et en regard de celui-ci:

«Rodrigue ne vit plus, ou respire en prison[606],»

Si es muerto, herido, ó preso? Ay, cielo santo!

Enfin il entend le galop d'un cheval, voit le cavalier mettre pied à terre, et Rodrigue paraît.

Ici nous devons une justice au poëte espagnol. Chacun sait combien sont véhéments et nobles dans Corneille les transports de don Diègue embrassant son vengeur. Castro est cité sans doute au bas de la page (voyez ci-dessus, p. 205 et 206); mais l'ensemble de sa tirade est d'une vigueur et d'une éloquence qui méritent qu'elle soit transcrite autrement que par fragments numérotés:

Hijo!--Padre!--Es posible que me hallo entre tus brazos?... Hijo!... Aliento tomo para en tus alabanzas empleallo.

Como tardaste tanto?... pues de plomo te puso mi deseo.... y pues veniste no he de cansarte preguntando el como.

Bravamente probaste! Bien lo hiciste! bien mis pasados brios imitaste, bien me pagaste el ser que me debiste!

Toca las blancas canas que me honraste; llega la tierna boca á la mexilla donde la mancha de mi honor quitaste!

Soberbia el alma á tu valor se humilla, come conservador de la nobleza que ha honrado tantos Reyes en Castilla.

RODRIGO.

Dame la mano, y alza la cabeza, á quien como la causa se atribuya si hay en mí algun valor y fortaleza.

DON DIEGO.

Con mas razon besára yo la tuya, pues si yo te dí el ser naturalmente tú me le has vuelto á pura fuerza suya[607].

On peut parler de l'éloquence espagnole, surtout quand c'est un élan vif et direct qui l'entraîne; mais en pareil cas sa diction, qui n'est pas étudiée, dégénère facilement en négligences et en tours vulgaires. C'est ce qu'on pourrait observer dans le reste de cette scène, d'un très-bel effet d'ailleurs.

Don Diègue veut que Rodrigue emploie sa valeur au service du Roi:

No dirán que la mano te ha servido Para vengar agravios solamente: Sirve en la guerra al Rey, que siempre ha sido Digna satisfaccion de un caballero Servir al Rey á quien dexó ofendido;

ce que Corneille eût pu citer en partie, quand il dit:

«Ne borne pas ta gloire à venger un affront; Porte-la plus avant: force par ta vaillance Ce monarque au pardon[608]....»

Don Diègue a amené non loin du lieu où il s'entretient avec Rodrigue cinq cents gentilshommes de sa famille (_deudos_), montés et armés en guerre, réunis par lui-même pour honorer la disgrâce de son fils exilé (Corneille, placé dans d'autres conditions et au milieu de moeurs différentes, a dû altérer un peu ces données). Tous veulent que Rodrigue les commande:

Que cada qual tu gusto solicita, «C'est toi que veut pour chef leur généreuse bande[609].»

L'ennemi, les Mores de la frontière, vient d'envahir la vieille Castille, les montagnes d'Oca, de Naxera; c'est l'histoire même. Chacun sait déjà combien il en coûte de frais d'invention et d'anachronisme à Corneille pour sauver ses _unités_ de temps et de lieu en portant la scène à Séville, afin que le reflux du Guadalquivir puisse amener dans les limites voulues une bataille, une campagne de quelques heures.

Rodrigue, pressé d'aller rejoindre sa troupe, demande et reçoit à genoux la bénédiction de son père. L'omission par Corneille de cette noble circonstance résulte bien moins d'une différence de moeurs nationales, que d'une différence entre les deux théâtres: l'espagnol sans cesse sanctifié par des détails sacramentels, le français obligé de s'interdire rigoureusement tout acte, toute parole, qu'on pourrait regarder comme une profanation.

Mais à d'autres égards une invention propre à Corneille lui fournit dans cette scène un motif d'intérêt fort attachant, fort bien placé, qui manque et fait faute chez son devancier. Corneille, on le sait, a supposé l'amour pour Chimène, connu dès longtemps du père de Rodrigue. Le rude vieillard a pu n'en pas tenir compte pour exiger le duel; mais ici il est beau et dramatique que le jeune homme tout rempli de son amour sacrifié, que le fils respectueux, quitte envers un devoir si cruel, repousse, écarte avec une amertume contenue la pétulante allégresse de son père.

_Scène IVe._ C'est d'abord la mélancolique Infante qui, rêvant et admirant la campagne, aperçoit du balcon d'un château la troupe de Rodrigue: lui-même s'avance seul pour lui rendre hommage; Urraque, sans oser lui dire qu'elle voudrait être la dame de ses pensées, bénit son entreprise et ses exploits futurs. Un tour délicat, galant et chevaleresque, fait le mérite de cet épisode de mode castillane. Un signe de deuil, la couleur jaune des plumes et de l'armure du jeune chevalier, est presque la seule allusion qui soit faite à sa tragique situation. Il détourne adroitement le sens trop tendre des compliments de cette royale amante dédaignée, que l'histoire lui attribue, et que Corneille a introduite un peu péniblement sur la scène, comme on le voit encore dans ses deux derniers actes.

_Scène Ve._ Rapide tableau de guerre dans les montagnes. Un roi more, traînant après lui ses captifs et son butin, est arrêté, vaincu, fait prisonnier par Rodrigue, qui reçoit son hommage, et se met à la poursuite de quatre autres rois. Tout se passe sous les yeux du spectateur, moins la mêlée, que décrit un berger poltron monté sur un arbre. C'est ici le seul endroit, très-court, où Castro ait fait usage d'un personnage bouffon ou _gracioso_. L'intelligent poëte abrége volontiers ces tumultueuses bagarres. Il suppose souvent ses personnages à cheval, mais il use de tous ses artifices pour les faire descendre à pied sur la scène. On conçoit la tentation offerte à Corneille de traduire tout ce fracas en un grand récit d'épopée comme celui du quatrième acte.

La _scène VIe_ nous ramène au palais du Roi à Burgos, mais non pas d'abord au véritable fond de l'action. Castro tient à traiter l'histoire plus au large, à nous faire connaître les dispositions irascibles du prince don Sanche, et dont le Cid verra plus tard l'avénement et la catastrophe. Ce jeune furieux, agité par des pressentiments et des horoscopes, est difficilement contenu par don Diègue, son gouverneur, quand excité par le cliquetis des épées il veut tuer son maître d'armes, et qu'ensuite il menace l'Infante sa soeur à cause d'un épieu sanglant qu'elle rapporte de la chasse.

Enfin entre le Roi, avec sa cour, joyeux des succès de Rodrigue: il en entend d'abord le récit de la bouche du prince more; puis arrive le vainqueur lui-même, admis à recevoir les félicitations du Roi, de son père, du Prince et de l'Infante.

Corneille n'a que légèrement modifié cette situation, mais il en a relevé le caractère d'apparat par sa grande narration, dont les beautés ne comportent ici aucun parallèle.

Il suit encore Castro dans les combinaisons qui surviennent, mais en les modifiant beaucoup.

Chimène vient en grand deuil, accompagnée de ses écuyers, demander justice au Roi. C'est déjà la seconde démarche qu'elle fait, et elle la renouvelle encore dans la troisième journée. C'est trop sans doute au point de vue de l'art; mais il ne s'agit que de réciter de vieux romances de forme assez rude. L'art est suspendu; ce qui ailleurs semblerait un expédient grossier et troublerait toute illusion, est sans doute en Espagne ce qui charme le mieux les réminiscences du spectateur. C'est ainsi que don Diègue décrit cette entrée de Chimène dans les termes du narrateur populaire; Chimène récite de même sa plainte; de même encore le Roi récite en partie sa clémente réponse; et enfin, contrairement à tous les romances, Rodrigue assiste à tout cela sans avoir rien à dire, ou peu s'en faut. Seulement il relève la fin des plaintes traditionnelles de Chimène: elle dit que son ennemi est content tandis qu'elle est affligée, qu'_il rit_ tandis qu'elle pleure.... Il s'écrie: «Ah! pour vos larmes, beaux yeux, je vous donnerois le sang de mes entrailles!» Le Roi conclut (ici l'auteur reparaît), en exilant Rodrigue à la tête de ses troupes, et en l'embrassant devant la plaintive orpheline, qui ne peut empêcher ses yeux de se tourner vers son héros. Urraque est un peu jalouse de cet échange de regards; le jeune prince veut que don Diègue l'emmène à l'armée à la suite de Rodrigue. C'est la fin de la _seconde journée_.--Toutes ces enluminures faciles et naïves, prodiguées pour glorifier le héros national, ne pouvaient convenir à l'art de Corneille. C'est assez pour lui d'avoir à renouveler (de trop près, comme il en convient) une démarche déjà faite _la veille_ par Chimène, tandis qu'en espagnol, il y a plus d'un an d'intervalle.

Il suppose donc que la venue de Chimène est annoncée au Roi, mais un peu avant son entrée; le Roi a ainsi le temps de congédier Rodrigue honorablement en lui donnant l'accolade; puis, comme il a entendu dire que Chimène aime Rodrigue, il se propose de l'éprouver, d'intelligence avec don Diègue. Or cet artifice et la scène qui s'ensuit, Corneille l'a été prendre dans la _troisième journée_, au moment d'une nouvelle plainte de Chimène, la troisième, chez Castro, que le poëte français a confondue avec la seconde, sentant bien que c'est déjà beaucoup de deux en vingt-quatre heures.

NOTES:

[581] Acte II, scène VIII, vers 668-670.

[582] Acte II, scène VIII, vers 676.

[583] _Ibidem_, vers 693-696.

[584] Ici un faux sens est donné par l'intelligent traducteur la Beaumelle, d'après une édition fautive, qui devait être aussi celle de Corneille: «Et dût l'_État_ perdre _ses plus précieux appuis_....» Il lisait probablement, ainsi que Corneille: «y aunque el _Reyno_....»

[585] Acte II, scène VIII, vers 697.

[586] Acte II, scène VIII, vers 732.

[587] _Ibidem_, vers 736.

[588] Acte III, scène I.

[589] Acte III, scène III, vers 846-848.

[590] Ceci est la fin du couplet de _quatre_ vers, qui est suivi périodiquement dans ce système d'un couplet de _cinq_ vers, dont l'un est de trois ou quatre syllabes; le couplet de cinq vers commence ici à _Seguiréle_. La réponse de Chimène est interrompue par Rodrigue, qui vient s'agenouiller devant elle, et lui demander la mort.

[591] Acte III, scène IV, vers 972.

[592] _Ibidem_, vers 858.

[593] Texte difficile:

Pasa el mismo corazon, que pienso que está en tu pecho

[594] Le mot _canas_, «cheveux blancs,» était noblement rendu par _vieillesse honorable_, dans cette leçon des premières éditions: _De la main de ton père_[594-a], etc., que Corneille a changée, à regret sans doute, à partir de 1660.

[594-a] Voyez ci-dessus, p. 154, la variante des vers 873 et 874.

[595] Qu'on veuille bien nous pardonner ces rimes, qui seraient un essai fort puéril, si elles n'étaient destinées à donner quelque idée du mètre employé dans cette scène, alternativement avec les quatrains rimés.

[596] C'est ce dont le texte n'avertit point. Cette parenthèse est duc à la Beaumelle; le cri: «Que vois-je?» n'a sans elle aucun sens. Corneille n'a pas trouvé cette indication de scène, ce mouvement de Rodrigue revenant sans doute sur ses pas; mais il a aussi mis beaucoup de larmes dans cette séparation, qui _alors_ en faisait tant couler, en cette première jeunesse de nos émotions théâtrales. Les deux phrases entrecoupées qui précèdent n'ont tout leur sens qu'accompagnées de sanglots.

[597] Acte III, scène IV, vers 852.

[598] _Ibidem_, vers 856 et 857.