Œuvres de P. Corneille, Tome 03
Part 18
«Mais, ô ciel! je m'abusais.... à chaque coup de taille ou de revers, l'arme m'entraîne après elle.... ma main la tient bien ferme, mais par mes pieds elle est mal assurée.... Et voilà qu'elle me paraît de plomb.... et que ma force défaille[565].... et je tombe, et il me semble que le pommeau soit à la pointe.»
Si loin que nous soyons ici de Corneille, nous rencontrons toutefois des exclamations douloureuses dont il s'est souvenu:
_O caduca edad cansada!_ Estoy por pasarme el pecho.... _Ah, tiempo ingrato, qué has hecho?_
Il faut donc qu'il s'adresse à l'un de ses fils pour avoir un vengeur. Il les appelle successivement, les plus jeunes d'abord, pour les mettre à l'épreuve. Ce qu'il cherche en eux c'est l'énergie vindicative qu'il ne trouvera à son gré que chez Rodrigue. L'épreuve, pour Hernan Diaz, puis pour Bermudo, consiste à leur serrer les os de la main: les jeunes gens ne manifestent qu'une douleur plaintive, tandis que Rodrigue à qui son père mord le doigt, s'écrie: «Lâchez-moi, mon père, lâchez-moi à la malheure! Lâchez; si vous n'étiez pas mon père, je vous donnerais un soufflet.--_D. Diègue_: Et ce ne serait pas le premier!--_Rodrigue_: Comment?--_D. Diègue_: Fils de mon âme, voilà le ressentiment que j'adore, voilà la colère qui me plaît, la vaillance que je bénis....» Cette tirade, qui se prolonge, est une des plus belles de Castro, et Corneille a reconnu son obligation[566], malgré le noble détour par lequel il a su épargner à son public français le naïf récit des romances. L'autorité en était si absolue pour les Espagnols, que Castro, ici et ailleurs, semble se plaire à en copier le texte littéralement; et que même, chose assez bizarre, le traducteur espagnol du _Cid_ français, quarante ans environ après Castro, Diamante, qui destinait sa traduction à la scène, n'a pas cru pouvoir se dispenser d'ajouter au dialogue de Corneille l'épreuve de la main serrée. Il traduit d'abord assez fidèlement le _Rodrigue, as-tu du coeur_?
DIEGO.
.... Tendrás valor?
RODRIGO.
Qualquiera otro que no fuera mi padre, y tal preguntara, bien presto hallára la prueba;
mais ensuite il imagine un long aparté de don Diègue pour motiver la nécessité de l'expérience corporelle; le vieillard demande pour _faire amitié_ la main de son fils, qui s'agenouille; mais sentant sa main cruellement pressée, Rodrigue mord jusqu'au sang celle de son père. La traduction de Diamante se rattache ensuite à Corneille comme elle peut, mais en ayant bien soin de recommander l'épée de _Mudarra_. C'est ainsi qu'à cette époque on entendait le devoir des traducteurs; mais il faut s'en prendre aussi à l'exigence d'un public espagnol en un sujet consacré comme _le Cid_.
Revenons à l'oeuvre intéressante de Castro[567].
Le petit vers: _Aquí ofensa y allí espada_, cité par Corneille comme emprunté par lui:
«Enfin _tu sais_ l'affront, et _tu tiens_ la vengeance[568],»
est un assez frappant exemple de la distance de l'action aux paroles qui sépare les deux poëtes. La vraie traduction de l'espagnol est dans le double geste du père, montrant d'abord sa joue visiblement meurtrie depuis le soufflet reçu, puis remettant aux mains de son fils l'épée de _Mudarra_. Nous ne pouvons plus savoir si pour réaliser le: _Tu tiens la vengeance_, Corneille conseillait à l'acteur de placer son épée dans la main de Rodrigue, comme un jeu de scène indiqué plus haut par ce vers:
«_Passe_, pour me venger, _en de meilleures mains_[569].»
Quand le vieillard épuisé par sa véhémence quitte Rodrigue, dont _il ignore_ l'amour pour la fille du Comte, il semble moins précipiter sa retraite que le don Diègue français, qui n'attend pas un mot de réplique à sa fatale révélation: _le père de Chimène_[570]. Tout cela est à considérer comme matière d'étude et non dans un injuste esprit de censure.
Le monologue en stances, _Percé jusques au fond du coeur_[571], réclamerait un attentif parallèle avec l'espagnol. Là nous lisons aussi trois stances d'une coupe soignée, d'un mouvement et d'un refrain semblables, avec des rimes croisées d'une manière analogue et un peu plus artificielle encore, par le privilége de la poésie lyrique méridionale. Corneille eût pu citer au bas de la page:
Suspenso de afligido estoy....
représenté par:
«Je demeure immobile, et mon âme abattue Cède au coup qui me tue.»
En écrivant le vers:
«Et malheureux objet _d'une injuste rigueur_,»
notre poëte reste obscur ou inintelligible, là où l'espagnol est très-clair, puisqu'il entend parler de la rigueur injuste _de la Fortune_, dont il n'est rien dit dans le français.
.... Fortuna.... Tan en mi daño ha sido tu mudanza.... _et plus loin_.... tu inclemencia....
Rodrigue, après ce morceau lyrique, emprunte encore une trentaine de vers de romance, où il n'est plus question de son amour, mais où l'on aperçoit le germe du vers si connu:
«La valeur n'attend point le nombre des années[572];»
......pues que tengo mas valor que pocos años.
_Scène IVe._ Le Comte, suivi de serviteurs armés, se promène avec son cousin Peranzules. Il convient, comme chez Corneille il _avoue_ à don Arias[573], qu'il a eu le sang un peu chaud dans la querelle; mais il n'entend pas s'humilier en satisfactions.
Ici se place un emprunt que Corneille n'a pas dû signaler. Dans un temps où l'on punissait les duels, il ne pouvait conserver ces vers remarquables:
«Ces satisfactions n'apaisent point une âme: Qui les reçoit n'a rien, qui les fait se diffame, Et de pareils accords l'effet le plus commun Est de perdre d'honneur deux hommes au lieu d'un[574];»
et en effet il les supprima avant l'impression. Dans la pièce de Castro cette superbe doctrine est développée par don Gormas avec moins de précision, mais avec vigueur:
PERANZULES.
.... Y no es razon el dar tú....
CONDE.
.... Satisfaccion? Ni darla, ni recibirla!
PERANZULES.
Por qué no? No digas tal. Qué düelo en su ley lo escribe?
CONDE.
El que la da y la recibe es muy cierto quedar mal: porque el uno pierde honor, y el otro no cobra nada. El remitir á la espada los agravios es mejor.
Suivent d'autres propos de raffiné duelliste: don Gormas compare toute excuse à une pièce de couleur douteuse, qui, recousue à l'honneur d'un homme, laisserait un trou à l'honneur d'un autre.
En somme, cette petite scène est toute d'emprunt dans Corneille. L'ami officieux agit, comme dans l'original, par commission du Roi, bien qu'ici le Roi n'ait pas été témoin de la querelle. Il reste à signaler certaines nuances qui caractérisent l'époque de Richelieu, soit dans ce vers de l'orgueilleux Gormas:
«Et _ma tête en tombant_ feroit choir sa couronne[575],»
soit dans l'utile correctif des maximes de don Arias sur l'obéissance due au pouvoir absolu des rois.
Vient immédiatement le défi de Rodrigue, imité par Corneille, mais avec choix, et avec autant de vigueur que d'élévation. Tout ce qu'il élimine d'incidents accessoires, de mouvements scéniques compliqués, est presque inimaginable dans nos habitudes théâtrales, soit que le théâtre espagnol, ennemi de l'austère simplicité tragique, fût plus exercé à la mise en scène, soit que son public docile se contentât, à peu de frais, de moyens assez grossiers d'illusion.
Il faut supposer complaisamment la place assez grande pour qu'on s'y promène et qu'on y agisse séparément de divers côtés. Le défi et le combat, solitaires dans Corneille, vont avoir le plus de témoins possible. Les dames sont toujours à la fenêtre du palais; Chimène s'inquiète de l'air irrité de son père, puis s'alarme de la figure pâle de Rodrigue, qui survient en tenue de combat et armé de sa grande épée. Ignorant ce dont il s'agit, l'aimable Infante appelle l'amant de son amie, et l'engage en quelques propos de délicate galanterie qu'il interrompt par des aparté douloureux. C'est bien pis quand le Comte reparaît d'autre part, se promenant avec Peranzules et ses officiers (car il ne se soumet pas à l'ordre du Roi, qui lui a fait signifier de garder les arrêts dans sa maison). Déjà les regards courroucés se croisent _de loin_: nouvelles alarmes de Chimène; le trouble de Rodrigue augmente, dans une hésitation qu'il se reproche, et bientôt, sur le seuil de sa demeure, apparaît morne et sombre le vieux don Diègue, tournant vers son fils chancelant ses yeux pleins de fureur et sa joue meurtrie. Son ami don Arias l'interroge en vain; en vain de son côté Peranzules veut détourner le Comte de passer fièrement devant ses ennemis.... A ce moment Rodrigue se décide:
«(Pardonne, objet divin, si je vais, mourant, donner la mort!) Comte!--Qui es-tu?--Par ici; je veux te dire qui je suis. (_Chimène, à part_; Qu'est-ce donc? Ah, je meurs.)--Que me veux-tu?--Je veux te parler. Ce vieillard _qui est là_[576], quel est-il, le sais-tu?--Oui-da, je le sais. Pourquoi cette question?--Pourquoi? _Parle bas_[577]; écoute.--Dis.--Ne sais-tu pas qu'il fut un exemplaire d'honneur et de vaillance?--Soit.--Et que _ce sang dont mes yeux sont rougis_[578], c'est le sien comme le mien, le sais-tu?--Et que je le sache (abrége ton propos), _qu'en résultera-t-il_[579]?--Passons seulement en un autre lieu, tu sauras tout ce qu'il en doit résulter.--Allons, jeune garçon, est-ce possible? Va, va, chevalier novice; va donc, et apprends d'abord à combattre et à vaincre: tu pourras ensuite te faire honneur de te voir vaincu par moi, _sans me laisser au regret et de te vaincre_ et de te tuer. Pour à présent laisse là ton ressentiment; car ce n'est pas aux vengeances sanglantes que peut réussir l'enfant dont les lèvres sont encore abreuvées de lait.--Non, c'est par toi que je veux commencer à combattre et à m'instruire. Tu verras si je sais vaincre, je verrai si tu sais tuer; mon épée conduite sans art te prouvera par l'effort de mon bras que le coeur est un maître en cette science non encore étudiée; et il suffira bien à mon ressentiment de mêler ce lait de mes lèvres et ce sang de ta poitrine.» Vives exclamations de Peranzules, d'Arias, de Chimène, de don Diègue brûlant d'impatience; car il paraît que Rodrigue a porté la main sur le Comte, soit en lui touchant la poitrine, soit en voulant l'empêcher d'avancer dans la direction qu'il a prise. «_Rodrigue_: L'ombre de cette demeure est inviolable et fermée pour toi.... (_Chimène_: Quoi, Monsieur, contre mon père!)--_Rodrigue_: Et c'est pourquoi je ne te tue point présentement.--(_Chimène_: Écoute-moi!)--_Rodrigue_: (Pardonnez, Madame; je suis le fils de mon père!) Suis-moi, Comte!--_Le Comte_: Adolescent, avec ton orgueil de géant, je te tuerai si tu te places devant moi. Va-t'en en paix: va-t'en, va, si tu ne veux que, comme en certaine occasion j'ai donné à ton père un soufflet, je te donne _mille coups de pied_.--_Rodrigue_: Ah, c'en est trop de ton insolence!» Interruptions rapides des divers témoins. «_D. Diègue_: Les longs discours émoussent l'épée.» Quand le combat commence, il s'écrie encore: «Mon fils, mon fils, en t'appelant ainsi, c'est mon affront et ma fureur que je t'envoie[580]!»
On passe en se battant dans la coulisse, d'où le Comte s'écrie: «Je suis mort!» Chimène a couru éperdue après son père. Mais une mêlée remplit de nouveau le théâtre; ce sont les gens du Comte réunis pour le venger contre Rodrigue seul, mais terrible. L'Infante, de son balcon, fait entendre sa voix, et arrête les assaillants. Rodrigue s'arrête aussi en lui adressant des paroles de respect, poétiques et chevaleresques, qu'elle accueille gracieusement. Les spadassins intimidés refusent de suivre Rodrigue pour renouveler plus loin le combat, et se dispersent. «O valiente Castellano!» s'écrie Urraque; et ainsi finit la _première journée_.
NOTES:
[555] La seconde partie est un autre drame historique, tout à fait distinct, qui n'appartient plus précisément à la _jeunesse_ du Cid; _Mocedades_ serait tout aussi bien traduit par _les Prouesses_ du Cid. Le théâtre espagnol possède des _Mocedades de Roldan_ (Roland), _de Bernardo del Carpio_, etc.
[556] On sait que les trois _Journées_ de ces drames sont de longs actes, non partagés en scènes à notre manière.
[557] Acte II, scène VIII, vers 706-708. Dans les premières éditions (1637-56), au lieu de _le Comte_, on lit au dernier vers: _l'Orgueil_, souvenir du surnom de _Lozano_ qu'avait le comte de Gormas.
[558] Acte I, scène III, vers 177 et suivants.
[559] Acte I, scène III, vers 225.
[560] Plusieurs des plus anciennes éditions n'ont pas même cette indication trop courte: DON DIÈGUE, _mettant l'épée à la main_ ou _Ils mettent l'épée à la main_ (voyez ci-dessus, p. 117 et la note 293); le lecteur n'est mis sur la voie que par ces mots: _Ton épée est à moi_.... et plus loin, à la fin de la scène, par ce vers (supprimé à partir de 1660, voyez la note 295 de la p. 118):
«Et mes yeux à ma main reprochent _ta défaite_.»
On peut remarquer du reste que ce _duel_, qui n'est pas dans Castro, eût été une impossibilité de plus pour Corneille, s'il eût dû avoir lieu _devant le Roi_.
[561] Acte I, scène IV, vers 251 et suivants.
[562] Acte I, scène III, vers 227 et 228.
[563] Dans Corneille, Rodrigue est fils unique:
«Vous n'avez qu'une fille, et moi _je n'ai qu'un fils_.»
(Acte I, scène III, vers 167.)
[564] Acte I, scène IV.
[565] «Et _ce fer que mon bras ne peut plus soutenir_, Je le remets au tien pour venger et punir.»
(Acte I, scène V, vers 271 et 272.)
[566] Voyez dans la première section de l'_Appendice_, p. 200, la citation relative aux vers 262 et suivants.
[567] Nous n'examinons ce poëte que comparativement à Corneille, et nous craindrions de faire une digression en remarquant que la tradition, à laquelle il obéit tout en choisissant, a dû lui causer aussi quelque embarras. Il y a dans ces légendes, tant de fois remaniées, bien des tons divers, selon le caractère plus ou moins rude des siècles qui les ont traitées successivement. Les détails de chevalerie et de cour, et d'autres encore, risquaient de faire dissonance et anachronisme avec des données plus anciennes et toujours accréditées. Un censeur _espagnol_ qui aurait critiqué à ce point de vue Guillem de Castro aurait eu gain de cause. Il est curieux de remarquer que deux traditions contraires font de Rodrigue l'_aîné_ ou le _plus jeune_ des trois frères. Si le poëte Castro a eu de bonnes raisons pour faire de Rodrigue l'aîné, il faut convenir qu'il a rendu par là peu naturelle la conduite de don Diègue qui s'adresse d'abord à deux adolescents pour savoir s'il en fera ses champions contre Gormas. Un examen attentif ferait voir qu'en se résignant à cette faute, le poëte l'a fort bien sentie.
[568] Acte I, scène V, vers 286.
[569] Acte I, scène IV, vers 260.
[570] Acte I, scène V, vers 282.
[571] Acte I, scène VI, vers 291.
[572] Acte II, scène II, vers 406.
[573] Ceci est moins juste. Arias est parent de don Diègue, et de son parti; mais Corneille préfère le nom le plus sonore, et un moindre nombre de personnages.
[574] Voyez la Notice du _Cid_, p. 17 et 18.
[575] Acte II, scène I, vers 382.
[576] _Que está allí_, mots qui, dans la citation de Corneille (voyez ci-dessus, p. 201, vers 398), ne laissent pas d'être un peu embarrassants pour le lecteur.
[577] Plus motivé par la situation que dans Corneille.
[578] Par la colère:
Y que es sangre suya y mia la que yo tengo en los ojos, sabes?
--Voir l'interprétation détournée volontairement sans doute par Corneille, vers 401 et 402, le sang porté aux yeux par la colère tenant à une locution tout espagnole.
[579] C'est le vrai sens, plutôt que la réplique: _Que m'importe_ (vers 402)?
Y el saberlo (acorta--razones) qué ha de importar?
[580] Donnons cet exemple, entre tant d'autres, de la singulière rapidité d'expression si goûtée des Espagnols, qui resterait obscure si elle n'était un peu paraphrasée dans la traduction:
Hijo, hijo, con mi voz te envio ardiendo mi afrenta.
SOMMAIRE DE LA DEUXIÈME JOURNÉE.
1º LE PALAIS DU ROI. _Chimène demande le châtiment de Rodrigue; don Diègue prend la défense de son fils_.
2º L'APPARTEMENT DE CHIMÈNE, _où Rodrigue ose pénétrer et se montrer à Chimène, revenue du palais_.
3º UN LIEU DÉSERT, _près de Burgos, où don Diègue revoit secrètement son fils, et lui confie une troupe des siens armée contre les Maures_.
4º UNE CAMPAGNE ET LE CHÂTEAU DE PLAISANCE _où l'Infante, le soir, au balcon, voit passer Rodrigue allant en guerre, et lui adresse de tendres encouragements, reçus avec une courtoisie délicate par l'amant de Chimène_.
5º LES MONTAGNES D'OCA, _au nord de Burgos, où la victoire du Cid sur les Maures est mise autant qu'il est possible en action_.
6º LE PALAIS DU ROI, _à Burgos, où d'abord le jeune prince don Sanche offre des traits singuliers de caractère, qui font prévoir son histoire future; puis arrive Rodrigue amenant le chef qu'il a fait prisonnier; Chimène alors reparaît en deuil, demandant encore sa vengeance dans les termes mêmes de l'ancienne ballade. Le Roi la congédie avec égards, et bannit Rodrigue en l'embrassant_.
REMARQUES.
C'est ainsi que s'étend d'une manière illimitée le champ et le mouvement de l'action, que Corneille s'applique surtout à resserrer. C'est la lutte du poëme dramatique contre l'épopée. Corneille veut se conformer à des règles qu'il croit être celles de la raison et de l'antiquité, mais qui en réalité, comme on l'a compris seulement de nos jours, dérivent purement et simplement de la présence continuelle du choeur sur la scène grecque.
_Scène Ière._ Des six tableaux de la deuxième journée, le 1er termine le second acte de Corneille, le 2e et le 3e suffiront pour tout le troisième acte. Il faut bien convenir que notre poëte, en se refusant la grande représentation où tant de personnages sont en jeu, s'est condamné à relier son action par un certain nombre de petites scènes en quelque sorte de transition et un peu languissantes. Ainsi la nouvelle de la dispute des deux pères et celle du combat n'arrivent que successivement à Chimène et au Roi. Dans l'intervalle, Chimène, alarmée de la dispute, est faiblement consolée par l'Infante, trop intéressée, malgré son grand coeur, à la ruine des espérances de son amie. Le Roi dissimule à peine en un beau langage l'embarras de son autorité compromise. Un artifice manifeste fait intervenir dès lors le personnage de don Sanche, pour qu'il ne paraisse pas trop brusquement plus tard quand on en aura besoin. Même précaution pour faire annoncer par le Roi l'attaque probable des Maures, et de trop faibles dispositions de défense. Les deux poëtes vont se rejoindre au commencement de la _seconde journée_. Là, le Roi dans son palais vient à peine d'apprendre la catastrophe, qu'il voit entrer par deux portes différentes Chimène et don Diègue, l'une tenant à la main un mouchoir trempé du sang de son père, l'autre décoré des traces du même sang dont il a frotté sa joue pour en laver l'affront. Ce sont deux traits des anciennes coutumes. Les deux personnages ont pu se rencontrer auprès de la victime: c'est à l'orpheline de réclamer vengeance aux pieds du Roi, au père vengé de défendre son fils. Voilà une situation, un très-bel antagonisme dramatique et oratoire; le triomphe appartient incontestablement à l'éloquence de Corneille; mais il est juste de rapporter l'invention à Castro, car les romances n'offraient à celui-ci que des démarches isolées, réitérées de la part de Chimène auprès du Roi, avec les naïves doléances propres à l'épopée du moyen âge. Castro reproduira plus loin ces souvenirs disparates: ici il invente en une poésie âpre, sans ampleur quoique assez ampoulée, la dispute entre la vengeance invoquée et la vengeance satisfaite. Ce que Corneille a cité d'espagnol suffisait à sa loyauté; mais nous cherchons dans le texte des _Mocedades_ ce qui peut s'ajouter à ses citations, comme l'ayant inspiré, comme motif saisi par lui, et librement traité, corrigé hardiment.
«Je l'ai trouvé sans vie. Excusez ma douleur, Sire, la voix me manque à ce récit funeste; Mes pleurs et mes soupirs vous diront mieux le reste[581].»
Cette douleur filiale manque chez Castro, où on la trouve absorbée tout entière dans l'esprit de vengeance, point d'honneur de la jeune fille espagnole. Chimène a pourtant des larmes, que le poëte français a épurées, comme on va voir. Elle présente le mouchoir sanglant: c'est d'abord ce qu'il faut noter pour entendre la citation _y escribió en este papel_, texte d'un heureux contre-sens: son sang _sur la poussière_[582].... Ce mouchoir est le testament écrit de son père, et elle dit au Roi en s'agenouillant: «Ces lettres qui sont empreintes dans mon âme, je veux les exposer à tes yeux: elles attirent dans les miens, comme un aimant, des _larmes_ vengeresses, _des larmes d'acier_:»
A tus ojos poner quiero letras que en mi alma están, y en los mios como iman sacan lágrimas de acero.
La phrase suivante de Castro eût assez bien comporté une citation textuelle de Corneille, car il n'a corrigé que tard, en 1660, l'imitation qu'il en avait faite.
«Immolez, non à moi, mais à votre couronne ........................................... _Tout ce qu'enorgueillit_ un si haut attentat[583].»
Sa première leçon, longtemps conservée, disait:
«Sacrifiez don Diègue et _toute sa famille_, A vous, à votre peuple, à toute la Castille.»
C'était bien l'entraînement du texte espagnol:
«Et dût, en sa poitrine, la forteresse (_de son coeur_) s'épuiser à force de saigner, chaque goutte de ce sang doit coûter une tête[584].»
Y aunque el pecho se desangre en su misma fortaleza, costar tiene una cabeza cada gota de esta sangre.
Rien de plus beau que la réplique de _notre_ don Diègue, notamment le début: _Qu'on est digne d'envie_, etc...[585]. Et n'est-ce pas là aussi de l'invention?... Le don Diègue espagnol est tout à la joie d'avoir vu tuer son ennemi, et tout fier de sa joue frottée de sang. Il nous fournit un beau mouvement quand il invoque son droit d'offrir sa tête à la justice, en place de son fils; mais l'allure roide et sautillante de son rhythme étroit ne sera jamais comparable à l'ampleur des formes de Corneille. Si le poëte valencien se plaignait que son imitateur ne l'a cité que par petits lambeaux de phrase, il faut convenir qu'il ne gagnerait pas souvent à être cité d'une manière plus complète. Cette fin est belle pourtant:
Con mi cabeza cortada quede Ximena contenta, que mi sangre sin mi afrenta saldrá limpia, y saldrá honrada.
Corneille, qui s'est inspiré de ce discours un peu au delà des citations données, termine plus éloquemment par
«Mourant sans déshonneur, je mourrai sans regret[586].»
Après ce grand effort, la scène et l'acte sont naturellement terminés par le Roi, qui ajourne sa délibération, confie à don Sanche le soin de reconduire Chimène, et veut s'assurer de don Diègue ainsi que de son fils.
«Don Diègue aura _ma cour et sa foi pour prison_[587].»
Ce vers est le résumé de toute une scène qui, dans le texte espagnol, est la continuation de celle-ci, scène assez bien traitée, mais dont le caractère épisodique et familier n'entrait pas dans le plan de Corneille. La bonne Infante amène au secours de don Diègue son nouvel élève, le prince don Sanche, d'un caractère pétulant et volontaire, qui ne laisse pas arrêter son gouverneur, et qui obtient du Roi d'en être lui-même _le gardien_ (_el alcayde_). Ainsi l'on se sépare, Chimène exprimant en aparté son tendre ressentiment contre Rodrigue, et l'Infante s'apprêtant à se rendre avec la Reine à une maison de plaisance où nous devons la retrouver.
_Scène IIe._ La scène où Rodrigue se présente à la suivante Elvire[588] est, dans l'espagnol, d'un ton plus familier, mais aussi plus naturel, comme préparation de ce qui va suivre. Seulement la suivante n'avait pas besoin de dire au public, après qu'elle a fait cacher Rodrigue:
Peregrino fin promete ocasion tan peregrina.