Œuvres de P. Corneille, Tome 03

Part 15

Chapter 153,563 wordsPublic domain

Sous moi donc cette troupe s'avance, Et porte sur le front une mâle assurance. Nous partîmes cinq cents; mais par un prompt renfort Nous nous vîmes trois mille en arrivant au port, 1260 Tant, à nous voir marcher avec un tel visage[465], Les plus épouvantés reprenoient de courage[466]! J'en cache les deux tiers, aussitôt qu'arrivés, Dans le fond des vaisseaux qui lors furent trouvés; Le reste, dont le nombre augmentoit à toute heure, Brûlant d'impatience autour de moi demeure, Se couche contre terre, et sans faire aucun bruit, Passe une bonne part d'une si belle nuit. Par mon commandement la garde en fait de même, Et se tenant cachée, aide à mon stratagème[467]; 1270 Et je feins hardiment d'avoir reçu de vous L'ordre qu'on me voit suivre et que je donne à tous. Cette obscure clarté qui tombe des étoiles Enfin avec le flux nous fait voir trente voiles[468]; L'onde s'enfle dessous, et d'un commun effort 1275 Les Mores et la mer montent jusques au port. On les laisse passer; tout leur paroît tranquille; Point de soldats au port, point aux murs de la ville. Notre profond silence abusant leurs esprits, Ils n'osent plus douter de nous avoir surpris; 1280 Ils abordent sans peur, ils ancrent, ils descendent, Et courent se livrer aux mains qui les attendent. Nous nous levons alors, et tous en même temps Poussons jusques au ciel mille cris éclatants. Les nôtres, à ces cris, de nos vaisseaux répondent[469]; 1285 Ils paroissent armés, les Mores se confondent, L'épouvante les prend à demi descendus; Avant que de combattre, ils s'estiment perdus. Ils couroient au pillage, et rencontrent la guerre; Nous les pressons sur l'eau, nous les pressons sur terre, Et nous faisons courir des ruisseaux de leur sang, Avant qu'aucun résiste ou reprenne son rang. Mais bientôt, malgré nous, leurs princes les rallient; Leur courage renaît, et leurs terreurs s'oublient: La honte de mourir sans avoir combattu 1295 Arrête leur désordre, et leur rend leur vertu[470]. Contre nous de pied ferme ils tirent leurs alfanges[471], De notre sang au leur font d'horribles mélanges[472]; Et la terre, et le fleuve, et leur flotte, et le port, Sont des champs de carnage où triomphe la mort[473]. 1300 O combien d'actions, combien d'exploits célèbres Sont demeurés sans gloire au milieu des ténèbres[474], Où chacun, seul témoin des grands coups qu'il donnoit, Ne pouvoit discerner où le sort inclinoit! J'allois de tous côtés encourager les nôtres, 1305 Faire avancer les uns, et soutenir les autres, Ranger ceux qui venoient, les pousser à leur tour, Et ne l'ai pu savoir jusques au point du jour[475]. Mais enfin, sa clarté montre notre avantage: Le More voit sa perte, et perd soudain courage; 1310 Et voyant un renfort qui nous vient secourir, L'ardeur de vaincre cède à la peur de mourir. Ils gagnent leurs vaisseaux, ils en coupent les câbles[476], Poussent jusques aux cieux des cris épouvantables[477], Font retraite en tumulte, et sans considérer 1315 Si leurs rois avec eux peuvent se retirer[478]. Pour souffrir ce devoir leur frayeur est trop forte[479]: Le flux les apporta; le reflux les remporte[480], Cependant que leurs rois, engagés parmi nous, Et quelque peu des leurs, tous percés de nos coups[481], 1320 Disputent vaillamment et vendent bien leur vie. A se rendre moi-même en vain je les convie: Le cimeterre au poing ils ne m'écoutent pas; Mais voyant à leurs pieds tomber tous leurs soldats, Et que seuls désormais en vain ils se défendent, 1325 Ils demandent le chef: je me nomme, ils se rendent. Je vous les envoyai tous deux en même temps; Et le combat cessa faute de combattants. C'est de cette façon que, pour votre service....

SCÈNE IV.

DON FERNAND, DON DIÈGUE, DON RODRIGUE, DON ARIAS, DON ALONSE, DON SANCHE.

DON ALONSE.

Sire, Chimène vient vous demander justice. 1330

DON FERNAND.

La fâcheuse nouvelle, et l'importun devoir! Va, je ne la veux pas obliger à te voir. Pour tous remercîments il faut que je te chasse; Mais avant que sortir, viens, que ton roi t'embrasse.

(Don Rodrigue rentre[482].)

DON DIÈGUE.

Chimène le poursuit, et voudroit le sauver. 1335

DON FERNAND.

On m'a dit qu'elle l'aime, et je vais l'éprouver[483]. Montrez un oeil plus triste[484].

SCÈNE V.

DON FERNAND, DON DIÈGUE, DON ARIAS, DON SANCHE, DON ALONSE, CHIMÈNE, ELVIRE.

DON FERNAND.

Enfin soyez contente, Chimène, le succès répond à votre attente: Si de nos ennemis Rodrigue a le dessus, Il est mort à nos yeux des coups qu'il a reçus; 1340 Rendez grâces au ciel, qui vous en a vengée.

(A don Diègue[485].)

Voyez comme déjà sa couleur est changée.

DON DIÈGUE.

Mais voyez qu'elle pâme, et d'un amour parfait, Dans cette pâmoison, Sire, admirez l'effet. Sa douleur a trahi les secrets de son âme, 1345 Et ne vous permet plus de douter de sa flamme.

CHIMÈNE.

Quoi! Rodrigue est donc mort?

DON FERNAND.

Non, non, il voit le jour, Et te conserve encore un immuable amour: Calme cette douleur qui pour lui s'intéresse[486].

CHIMÈNE.

Sire, on pâme de joie, ainsi que de tristesse: 1350 Un excès de plaisir nous rend tous languissants, Et quand il surprend l'âme, il accable les sens.

DON FERNAND.

Tu veux qu'en ta faveur nous croyions[487] l'impossible? Chimène, ta douleur a paru trop visible[488].

CHIMÈNE.

Eh bien! Sire, ajoutez ce comble à mon malheur, 1355 Nommez ma pâmoison l'effet de ma douleur: Un juste déplaisir à ce point m'a réduite. Son trépas déroboit sa tête à ma poursuite; S'il meurt des coups reçus pour le bien du pays, Ma vengeance est perdue et mes desseins trahis: 1360 Une si belle fin m'est trop injurieuse. Je demande sa mort, mais non pas glorieuse, Non pas dans un éclat qui l'élève si haut, Non pas au lit d'honneur, mais sur un échafaud; Qu'il meure pour mon père, et non pour la patrie; 1365 Que son nom soit taché, sa mémoire flétrie. Mourir pour le pays n'est pas un triste sort; C'est s'immortaliser par une belle mort. J'aime donc sa victoire, et je le puis sans crime; Elle assure l'État, et me rend ma victime, 1370 Mais noble, mais fameuse entre tous les guerriers, Le chef, au lieu de fleurs, couronné de lauriers; Et pour dire en un mot ce que j'en considère, Digne d'être immolée aux mânes de mon père.... Hélas! à quel espoir me laissé-je emporter! 1375 Rodrigue de ma part n'a rien à redouter: Que pourroient contre lui des larmes qu'on méprise? Pour lui tout votre empire est un lieu de franchise; Là, sous votre pouvoir, tout lui devient permis; Il triomphe de moi comme des ennemis. 1380 Dans leur sang répandu la justice étouffée[489] Aux crimes du vainqueur sert d'un nouveau trophée: Nous en croissons la pompe, et le mépris des lois Nous fait suivre son char au milieu de deux rois.

DON FERNAND.

Ma fille, ces transports ont trop de violence. 1385 Quand on rend la justice, on met tout en balance: On a tué ton père, il étoit l'agresseur; Et la même équité m'ordonne la douceur. Avant que d'accuser ce que j'en fais paroître, Consulte bien ton coeur: Rodrigue en est le maître, 1390 Et ta flamme en secret rend grâces à ton roi, Dont la faveur conserve un tel amant pour toi.

CHIMÈNE.

Pour moi! mon ennemi! l'objet de ma colère! L'auteur de mes malheurs! l'assassin de mon père! De ma juste poursuite on fait si peu de cas 1395 Qu'on me croit obliger en ne m'écoutant pas! Puisque vous refusez la justice à mes larmes, Sire, permettez-moi de recourir aux armes; C'est par là seulement qu'il a su m'outrager, Et c'est aussi par là que je me dois venger. 1400 A tous vos cavaliers je demande sa tête[490]: Oui, qu'un d'eux me l'apporte, et je suis sa conquête; Qu'ils le combattent, Sire; et le combat fini, J'épouse le vainqueur, si Rodrigue est puni. Sous votre autorité souffrez qu'on le publie. 1405

DON FERNAND.

Cette vieille coutume en ces lieux établie, Sous couleur de punir un injuste attentat, Des meilleurs combattants affoiblit un État; Souvent de cet abus le succès déplorable Opprime l'innocent, et soutient le coupable. 1410 J'en dispense Rodrigue: il m'est trop précieux Pour l'exposer aux coups d'un sort capricieux; Et quoi qu'ait pu commettre un coeur si magnanime, Les Mores en fuyant ont emporté son crime.

DON DIÈGUE.

Quoi! Sire, pour lui seul vous renversez des lois 1415 Qu'a vu toute la cour observer tant de fois! Que croira votre peuple, et que dira l'envie, Si sous votre défense il ménage sa vie, Et s'en fait un prétexte à ne paroître pas[491] Où tous les gens d'honneur cherchent un beau trépas? De pareilles faveurs terniroient trop sa gloire[492]: Qu'il goûte sans rougir les fruits de sa victoire. Le Comte eut de l'audace; il l'en a su punir: Il l'a fait en brave homme, et le doit maintenir[493].

DON FERNAND.

Puisque vous le voulez, j'accorde qu'il le fasse; 1425 Mais d'un guerrier vaincu mille prendroient la place, Et le prix que Chimène au vainqueur a promis De tous mes cavaliers feroit ses ennemis[494]. L'opposer seul à tous seroit trop d'injustice: Il suffit qu'une fois il entre dans la lice. 1430 Choisis qui tu voudras, Chimène, et choisis bien; Mais après ce combat ne demande plus rien.

DON DIÈGUE.

N'excusez point par là ceux que son bras étonne: Laissez un champ ouvert, où n'entrera personne[495]. Après ce que Rodrigue a fait voir aujourd'hui, 1435 Quel courage assez vain s'oseroit prendre à lui? Qui se hasarderoit contre un tel adversaire? Qui seroit ce vaillant, ou bien ce téméraire?

DON SANCHE.

Faites ouvrir le champ: vous voyez l'assaillant[496]; Je suis ce téméraire, ou plutôt ce vaillant. 1440 Accordez cette grâce à l'ardeur qui me presse, Madame: vous savez quelle est votre promesse.

DON FERNAND.

Chimène, remets-tu ta querelle en sa main?

CHIMÈNE.

Sire, je l'ai promis.

DON FERNAND.

Soyez prêt à demain.

DON DIÈGUE.

Non, Sire, il ne faut pas différer davantage: 1445 On est toujours trop prêt quand on a du courage.

DON FERNAND.

Sortir d'une bataille, et combattre à l'instant!

DON DIÈGUE.

Rodrigue a pris haleine en vous la racontant.

DON FERNAND.

Du moins une heure ou deux je veux qu'il se délasse[497]. Mais de peur qu'en exemple un tel combat ne passe, 1450 Pour témoigner à tous qu'à regret je permets Un sanglant procédé qui ne me plut jamais, De moi ni de ma cour il n'aura la présence.

(Il parle à don Arias[498].)

Vous seul des combattants jugerez la vaillance: Ayez soin que tous deux fassent en gens de coeur, 1455 Et le combat fini, m'amenez le vainqueur. Qui qu'il soit, même prix est acquis à sa peine[499]: Je le veux de ma main présenter à Chimène, Et que pour récompense il reçoive sa foi.

CHIMÈNE.

Quoi! Sire, m'imposer une si dure loi[500]! 1460

DON FERNAND.

Tu t'en plains; mais ton feu, loin d'avouer ta plainte, Si Rodrigue est vainqueur, l'accepte sans contrainte. Cesse de murmurer contre un arrêt si doux: Qui que ce soit des deux, j'en ferai ton époux.

FIN DU QUATRIÈME ACTE.

NOTES:

[441] L'édition de 1682 porte, par erreur, _les louanges_, pour _ses louanges_.

[442] _Var._ Qu'il daigne voir la main qui sauve sa province. (1637-56)

[443] _Var._ S'il a vaincu les rois, il a tué mon père. (1637 in-12)

[444] Toutes les éditions portent: _qu'ait produit_, sans accord.

[445] _Var._ Et combien que pour lui tout un peuple s'anime. (1637-56)

[446] _Voile_ est au singulier dans les éditions antérieures à 1664.

[447] _Var._ Pompe où m'ensevelit sa première victoire. (1637-56)

[448] _Var._ Et lorsque mon amour prendra plus de pouvoir. (1637 in-12 et 44 in-4º)

[449] _Var._ Le péril dont Rodrigue a su vous retirer. (1637-56)

[450] _Var._ A moi seule aujourd'hui permet encor les larmes. (1637-56)

[451] _Var._ J'accorde que chacun la vante avec justice. (1637 et 39-56) _Var._ J'accorde que chacun le vante avec justice. (1638 P.)

[452] «Cet _hier_ fait voir que la pièce dure deux jours dans Corneille: l'unité de temps n'était pas encore une règle bien reconnue. Cependant, si la querelle du Comte et sa mort arrivent la veille au soir, et si le lendemain tout est fini à la même heure, l'unité de temps est observée. Les événements ne sont point aussi pressés qu'on l'a reproché à Corneille, et tout est assez vraisemblable.» (_Voltaire._)

[453] _Var._ Ce qui fut bon alors ne l'est plus aujourd'hui. (1637-44)

[454] Voyez ci-dessus, p. 136, note 248.

[455] _Var._ Ses faits nous ont rendu ce qu'ils nous ont ôté, Et ton père en lui seul se voit ressuscité. (1637-56)

[456] _Var._ Ah! Madame, souffrez qu'avecque liberté Je pousse jusqu'au bout ma générosité. Quoique mon coeur pour lui contre moi s'intéresse. (1637-56) _Var._ Ah! ce n'est pas à moi d'avoir cette bonté. (1660)

[457] _Var._ Il peut me refuser, mais je ne me puis taire. (1637-56)

[458] _Var._ Adieu: tu pourras seule y songer à loisir. (1637-60)

[459] _Var._ Mais deux rois, tes captifs, seront ta récompense. (1637 in-12 et 44)

[460] Voyez le _Lexique_.

[461] _Var._ Qu'il devienne l'effroi de Grenade et Tolède. (1637-56)

[462] _Var._ D'un si foible service elle a fait trop de conte. (1637 in-12)

[463] _Var._ Et paroître à la cour eût hasardé ma tête, Qu'à défendre l'État j'aimois bien mieux donner, Qu'aux plaintes de Chimène ainsi l'abandonner. (1637-56)

[464] _Var._ J'excuse ta chaleur à venger une offense. (1638 L.)

[465] _Var._ Tant, à nous voir marcher en si bon équipage. (1637-56)

[466] _Var._ Les plus épouvantés reprenoient le courage! (1638 L., 39 et 44 in-4º) _Var._ Les plus épouvantés reprenoient du courage! (1644 in-12)

[467] _Var._ Et se tenant cachée, aide mon stratagème. (1637 in-12)

[468] _Var._ Enfin avec le flux nous fit voir trente voiles; L'onde s'enfloit dessous, et d'un commun effort Les Mores et la mer entrèrent dans le port. (1637-60)

[469] _Var._ Les nôtres, au signal, de nos vaisseaux répondent. (1637-56)

[470] _Var._ Rétablit leur désordre, et leur rend leur vertu. (1637-56)

[471] Sorte de cimeterres. Voyez le _Lexique_.

[472] _Var._ Contre nous de pied ferme ils tirent les épées; Des plus braves soldats les trames sont coupées(472-a). (1637-63)

[472-a] Jolly fait remarquer, dans l'avertissement de l'édition de 1738 (p. XX), que les comédiens ont ici toujours adopté la variante de préférence au texte, sans doute afin d'éviter le mot _alfange_. Ils font encore de même aujourd'hui.

[473] _Var._ Sont les champs de carnage où triomphe la mort. (1644 in-4º)

[474] _Var._ Furent ensevelis dans l'horreur des ténèbres. (1637-56)

[475] _Var._ Et n'en pus rien savoir jusques au point du jour. Mais enfin sa clarté montra notre avantage: Le More vit sa perte, et perdit le courage, Et voyant un renfort qui nous vint secourir, Changea l'ardeur de vaincre à la peur de mourir[475-a]. (1637-56)

[475-a] Change l'ardeur de vaincre à la peur de mourir. (1637 in-12 et 44 in-4º)

[476] Toutes les éditions portent _chables_, excepté celles de 1644 in-12 et de 1660-64, qui donnent _câbles_.

[477] _Var._ Nous laissent pour adieux des cris épouvantables. (1637-56)

[478] _Var._ Si leurs rois avec eux ont pu se retirer. (1637 et 39-56) _Var._ Si les rois avec eux ont pu se retirer. (1638)

[479] _Var._ Ainsi leur devoir cède à la frayeur plus forte. (1637-56)

[480] _Var._ Le flux les apporta; le reflux les emporte. (1637 in-12 et 44 in-4º)

[481] _Var._ Et quelque peu des leurs, tous chargés de nos coups. (1638)

[482] Ce jeu de scène manque dans les éditions de 1637 in-12 et de 1638 L.--Il se trouve quatre vers plus haut dans les éditions de 1638 P., de 1639 et de 1644 in-4º.

[483] _Var._ On me dit qu'elle l'aime, et je vais l'éprouver. (1637 in-12)

[484] _Var._ Contrefaites le triste. (1637-56)

[485] Ce jeu de scène manque dans les éditions de 1637-56.

[486] _Var._ Tu le posséderas, reprends ton allégresse. (1637-56)

[487] On lit _croyons_, pour _croyions_, dans les éditions de 1637-44 et de 1652-56.

[488] _Var._ Ta tristesse, Chimène, a paru trop visible. CHIM. Eh bien! Sire, ajoutez ce comble à mes malheurs, Nommez ma pâmoison l'effet de mes douleurs. (1637-56)

[489] _Var._ Dans leur sang épandu la justice étouffée. (1637, 39 et 48-56)

[490] _Var._ A tous vos chevaliers je demande sa tête. (1637 in-4º, 38 P., 39 et 44)

[491] _Var._ Et s'en sert d'un prétexte à ne paroître pas. (1637-60)

[492] _Var._ Sire, ôtez ces faveurs, qui terniroient sa gloire. (1637-56)

[493] _Var._ Il l'a fait en brave homme, et le doit soutenir. (1637 in-4º, 38-44 in-4º et 48-56) _Var._ Il a fait en brave homme, et le doit soutenir. (1637 in-12 et 44 in-12)

[494] _Var._ De tous mes chevaliers feroit ses ennemis. (1637 in-4º, 38 P., 39 et 44)

[495] _Var._ Laissez un camp ouvert, où n'entrera personne. (1637-56)

[496] _Var._ Faites ouvrir le camp: vous voyez l'assaillant. (1637-56)

[497] «Je me suis toujours repenti d'avoir fait dire au Roi, dans _le Cid_, qu'il vouloit que Rodrigue se délassât une heure ou deux après la défaite des Maures avant que de combattre don Sanche: je l'avois fait pour montrer que la pièce étoit dans les vingt-quatre heures; et cela n'a servi qu'à avertir les spectateurs de la contrainte avec laquelle je l'y ai réduite.» (_Discours de la tragédie_, tome I, p. 96.)

[498] Ce jeu de scène manque dans les éditions de 1637 in-12, de 1638 et de 1644 in-12.

[499] _Var._ Quel qu'il soit, même prix est acquis à sa peine. (1637-64)

[500] _Var._ Sire, c'est me donner une trop dure loi. (1637-44)

ACTE V.

SCÈNE PREMIÈRE.

DON RODRIGUE, CHIMÈNE[501].

CHIMÈNE.

Quoi! Rodrigue, en plein jour! d'où te vient cette audace? Va, tu me perds d'honneur; retire-toi, de grâce.

DON RODRIGUE.

Je vais mourir, Madame, et vous viens en ce lieu, Avant le coup mortel, dire un dernier adieu[502]: Cet immuable amour qui sous vos lois m'engage[503] N'ose accepter ma mort sans vous en faire hommage. 1470

CHIMÈNE.

Tu vas mourir!

DON RODRIGUE.

Je cours à ces heureux moments Qui vont livrer ma vie à vos ressentiments.

CHIMÈNE.

Tu vas mourir! Don Sanche est-il si redoutable Qu'il donne l'épouvante à ce coeur indomptable? Qui t'a rendu si foible, ou qui le rend si fort? 1475 Rodrigue va combattre, et se croit déjà mort! Celui qui n'a pas craint les Mores, ni mon père, Va combattre don Sanche, et déjà désespère! Ainsi donc au besoin ton courage s'abat!

DON RODRIGUE.

Je cours à mon supplice, et non pas au combat; 1480 Et ma fidèle ardeur sait bien m'ôter l'envie, Quand vous cherchez ma mort, de défendre ma vie. J'ai toujours même coeur; mais je n'ai point de bras Quand il faut conserver ce qui ne vous plaît pas; Et déjà cette nuit m'auroit été mortelle, 1485 Si j'eusse combattu pour ma seule querelle; Mais défendant mon roi, son peuple et mon pays[504], A me défendre mal je les aurois trahis. Mon esprit généreux ne hait pas tant la vie, Qu'il en veuille sortir par une perfidie. 1490 Maintenant qu'il s'agit de mon seul intérêt, Vous demandez ma mort, j'en accepte l'arrêt. Votre ressentiment choisit la main d'un autre (Je ne méritois pas de mourir de la vôtre): On ne me verra point en repousser les coups; 1495 Je dois plus de respect à qui combat pour vous; Et ravi de penser que c'est de vous qu'ils viennent, Puisque c'est votre honneur que ses armes soutiennent, Je vais lui présenter mon estomac ouvert[505], Adorant en sa main la vôtre qui me perd. 1500

CHIMÈNE.

Si d'un triste devoir la juste violence, Qui me fait malgré moi poursuivre ta vaillance, Prescrit à ton amour une si forte loi Qu'il te rend sans défense à qui combat pour moi, En cet aveuglement ne perds pas la mémoire 1505 Qu'ainsi que de ta vie il y va de ta gloire, Et que dans quelque éclat que Rodrigue ait vécu, Quand on le saura mort, on le croira vaincu. Ton honneur t'est plus cher que je ne te suis chère[506], Puisqu'il trempe tes mains dans le sang de mon père[507], 1510 Et te fait renoncer, malgré ta passion, A l'espoir le plus doux de ma possession: Je t'en vois cependant faire si peu de conte, Que sans rendre combat tu veux qu'on te surmonte. Quelle inégalité ravale ta vertu? 1515 Pourquoi ne l'as-tu plus, ou pourquoi l'avois-tu? Quoi? n'es-tu généreux que pour me faire outrage? S'il ne faut m'offenser, n'as-tu point de courage? Et traites-tu mon père avec tant de rigueur, Qu'après l'avoir vaincu tu souffres un vainqueur? 1520 Va, sans vouloir mourir, laisse-moi te poursuivre[508], Et défends ton honneur, si tu ne veux plus vivre.

DON RODRIGUE.

Après la mort du Comte, et les Mores défaits, Faudroit-il à ma gloire encor d'autres effets[509]? Elle peut dédaigner le soin de me défendre: 1525 On sait que mon courage ose tout entreprendre, Que ma valeur peut tout, et que dessous les cieux, Auprès de mon honneur, rien ne m'est précieux[510]. Non, non, en ce combat, quoi que vous veuilliez[511] croire, Rodrigue peut mourir sans hasarder sa gloire, 1530 Sans qu'on l'ose accuser d'avoir manqué de coeur, Sans passer pour vaincu, sans souffrir un vainqueur. On dira seulement: «Il adoroit Chimène; Il n'a pas voulu vivre et mériter sa haine; Il a cédé lui-même à la rigueur du sort 1535 Qui forçoit sa maîtresse à poursuivre sa mort: Elle vouloit sa tête; et son coeur magnanime, S'il l'en eût refusée, eût pensé faire un crime. Pour venger son honneur il perdit son amour, Pour venger sa maîtresse il a quitté le jour, 1540 Préférant, quelque espoir qu'eût son âme asservie[512], Son honneur à Chimène, et Chimène à sa vie.» Ainsi donc vous verrez ma mort en ce combat, Loin d'obscurcir ma gloire, en rehausser l'éclat; Et cet honneur suivra mon trépas volontaire, 1545 Que tout autre que moi n'eût pu vous satisfaire.

CHIMÈNE.