Œuvres de P. Corneille, Tome 03

Part 14

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Rigoureux point d'honneur! hélas! quoi que je fasse, Ne pourrai-je à la fin obtenir cette grâce? Au nom d'un père mort, ou de notre amitié, Punis-moi par vengeance, ou du moins par pitié. 960 Ton malheureux amant aura bien moins de peine A mourir par ta main qu'à vivre avec ta haine.

CHIMÈNE.

Va, je ne te hais point.

DON RODRIGUE.

Tu le dois.

CHIMÈNE.

Je ne puis.

DON RODRIGUE.

Crains-tu si peu le blâme, et si peu les faux bruits? Quand on saura mon crime, et que ta flamme dure, 965 Que ne publieront point l'envie et l'imposture! Force-les au silence, et sans plus discourir, Sauve ta renommée en me faisant mourir.

CHIMÈNE.

Elle éclate bien mieux en te laissant la vie[417]; Et je veux que la voix de la plus noire envie 970 Élève au ciel ma gloire et plaigne mes ennuis, Sachant que je t'adore et que je te poursuis. Va-t'en, ne montre plus à ma douleur extrême Ce qu'il faut que je perde, encore que je l'aime. Dans l'ombre de la nuit cache bien ton départ: 975 Si l'on te voit sortir, mon honneur court hasard. La seule occasion qu'aura la médisance, C'est de savoir qu'ici j'ai souffert ta présence: Ne lui donne point lieu d'attaquer ma vertu.

DON RODRIGUE.

Que je meure!

CHIMÈNE.

Va-t'en.

DON RODRIGUE.

A quoi te résous-tu? 980

CHIMÈNE.

Malgré des feux si beaux, qui troublent ma colère[418], Je ferai mon possible à bien venger mon père; Mais malgré la rigueur d'un si cruel devoir, Mon unique souhait est de ne rien pouvoir.

DON RODRIGUE.

O miracle d'amour!

CHIMÈNE.

O comble de misères[419]! 985

DON RODRIGUE.

Que de maux et de pleurs nous coûteront nos pères!

CHIMÈNE.

Rodrigue, qui l'eût cru?

DON RODRIGUE.

Chimène, qui l'eût dit?

CHIMÈNE.

Que notre heur fût si proche et sitôt se perdît?

DON RODRIGUE.

Et que si près du port, contre toute apparence[420], Un orage si prompt brisât notre espérance? 990

CHIMÈNE.

Ah! mortelles douleurs!

DON RODRIGUE.

Ah! regrets superflus!

CHIMÈNE.

Va-t'en, encore un coup, je ne t'écoute plus.

DON RODRIGUE.

Adieu: je vais traîner une mourante vie, Tant que par ta poursuite elle me soit ravie.

CHIMÈNE.

Si j'en obtiens l'effet, je t'engage ma foi[421] 995 De ne respirer pas un moment après toi. Adieu: sors, et surtout garde bien qu'on te voie.

ELVIRE.

Madame, quelques maux que le ciel nous envoie....

CHIMÈNE.

Ne m'importune plus, laisse-moi soupirer, Je cherche le silence et la nuit pour pleurer. 1000

SCÈNE V.

DON DIÈGUE[422].

Jamais nous ne goûtons de parfaite allégresse: Nos plus heureux succès sont mêlés de tristesse; Toujours quelques soucis en ces événements Troublent la pureté de nos contentements. Au milieu du bonheur mon âme en sent l'atteinte: 1005 Je nage dans la joie, et je tremble de crainte. J'ai vu mort l'ennemi qui m'avoit outragé; Et je ne saurois voir la main qui m'a vengé. En vain je m'y travaille, et d'un soin inutile, Tout cassé que je suis, je cours toute la ville: 1010 Ce peu que mes vieux ans m'ont laissé de vigueur[423] Se consume sans fruit à chercher ce vainqueur[424]. A toute heure, en tous lieux, dans une nuit si sombre, Je pense l'embrasser, et n'embrasse qu'une ombre; Et mon amour, déçu par cet objet trompeur, 1015 Se forme des soupçons qui redoublent ma peur. Je ne découvre point de marques de sa fuite; Je crains du Comte mort les amis et la suite; Leur nombre[425] m'épouvante, et confond ma raison. Rodrigue ne vit plus, ou respire en prison. 1020 Justes cieux! me trompé-je encore à l'apparence, Ou si je vois enfin mon unique espérance? C'est lui, n'en doutons plus; mes voeux sont exaucés, Ma crainte est dissipée, et mes ennuis cessés.

SCÈNE VI.

DON DIÈGUE, DON RODRIGUE.

DON DIÈGUE.

Rodrigue, enfin le ciel permet que je te voie[426]! 1025

DON RODRIGUE.

Hélas!

DON DIÈGUE.

Ne mêle point de soupirs à ma joie[427]; Laisse-moi prendre haleine afin de te louer. Ma valeur n'a point lieu de te désavouer: Tu l'as bien imitée, et ton illustre audace Fait bien revivre en toi les héros de ma race: 1030 C'est d'eux que tu descends, c'est de moi que tu viens: Ton premier coup d'épée égale tous les miens; Et d'une belle ardeur ta jeunesse animée Par cette grande épreuve atteint ma renommée. Appui de ma vieillesse, et comble de mon heur, 1035 Touche ces cheveux blancs à qui tu rends l'honneur, Viens baiser cette joue, et reconnois la place Où fut empreint l'affront que ton courage efface[428].

DON RODRIGUE.

L'honneur vous en est dû: je ne pouvois pas moins, Étant sorti de vous et nourri par vos soins. 1040 Je m'en tiens trop heureux, et mon âme est ravie Que mon coup d'essai plaise à qui je dois la vie; Mais parmi vos plaisirs ne soyez point jaloux Si je m'ose à mon tour satisfaire après vous[429]. Souffrez qu'en liberté mon désespoir éclate; 1045 Assez et trop longtemps votre discours le flatte. Je ne me repens point de vous avoir servi; Mais rendez-moi le bien que ce coup m'a ravi. Mon bras, pour vous venger, armé contre ma flamme, Par ce coup glorieux m'a privé de mon âme; 1050 Ne me dites plus rien; pour vous j'ai tout perdu: Ce que je vous devois, je vous l'ai bien rendu.

DON DIÈGUE.

Porte, porte plus haut le fruit de ta victoire[430]: Je t'ai donné la vie, et tu me rends ma gloire; Et d'autant que l'honneur m'est plus cher que le jour, D'autant plus maintenant je te dois de retour. Mais d'un coeur magnanime éloigne ces foiblesses[431]; Nous n'avons qu'un honneur, il est tant de maîtresses[432]! L'amour n'est qu'un plaisir, l'honneur est un devoir[433].

DON RODRIGUE.

Ah! que me dites-vous?

DON DIÈGUE.

Ce que tu dois savoir. 1060

DON RODRIGUE.

Mon honneur offensé sur moi-même se venge; Et vous m'osez pousser à la honte du change! L'infamie est pareille, et suit également Le guerrier sans courage et le perfide amant. A ma fidélité ne faites point d'injure; 1065 Souffrez-moi généreux sans me rendre parjure: Mes liens sont trop forts pour être ainsi rompus; Ma foi m'engage encor si je n'espère plus; Et ne pouvant quitter ni posséder Chimène, Le trépas que je cherche est ma plus douce peine. 1070

DON DIÈGUE.

Il n'est pas temps encor de chercher le trépas: Ton prince et ton pays ont besoin de ton bras. La flotte qu'on craignoit, dans ce grand fleuve entrée, Croit surprendre la ville et piller la contrée[434]. Les Mores vont descendre, et le flux et la nuit 1075 Dans une heure à nos murs les amène[435] sans bruit. La cour est en désordre, et le peuple en alarmes: On n'entend que des cris, on ne voit que des larmes. Dans ce malheur public mon bonheur a permis Que j'ai trouvé chez moi cinq cents de mes amis, 1080 Qui sachant mon affront, poussés d'un même zèle[436], Se venoient tous offrir à venger ma querelle[437]. Tu les a prévenus; mais leurs vaillantes mains Se tremperont bien mieux au sang des Africains. Va marcher à leur tête où l'honneur te demande: 1085 C'est toi que veut pour chef leur généreuse bande. De ces vieux ennemis va soutenir l'abord: Là, si tu veux mourir, trouve une belle mort; Prends-en l'occasion, puisqu'elle t'est offerte; Fais devoir à ton roi son salut à ta perte; 1090 Mais reviens-en plutôt les palmes sur le front. Ne borne pas ta gloire à venger un affront; Porte-la plus avant: force par ta vaillance[438] Ce monarque au pardon, et Chimène au silence[439]; Si tu l'aimes, apprends que revenir vainqueur[440], 1095 C'est l'unique moyen de regagner son coeur. Mais le temps est trop cher pour le perdre en paroles; Je t'arrête en discours, et je veux que tu voles. Viens, suis-moi, va combattre, et montrer à ton roi Que ce qu'il perd au Comte il le recouvre en toi. 1100

FIN DU TROISIÈME ACTE.

NOTES:

[390] ELVIRE, DON RODRIGUE. (1638 P.)

[391] _Var._ Jamais un meurtrier s'offrit-il à son juge? (1637-56)

[392] _Var._ Et d'un heur sans pareil je me verrai combler, Si pour mourir plus tôt je la puis redoubler. (1637-56)

[393] _Var._ Veux-tu qu'un médisant l'accuse en sa misère D'avoir reçu chez soi l'assassin de son père? (1637-56)

[394] Dans les éditions de 1637 in-4º et de 1639-56: _Il se cache_.

[395] _Var._ Madame, acceptez mon service. (1637-60)

[396] _Var._ Que bien souvent le crime échappe à sa longueur. (1637-56)

[397] _Var._ Souffrez qu'un chevalier vous venge par les armes. (1637 in-4º, 38 P., 39 et 44)

[398] _Var._ Ton avis importun m'ordonne du repos! (1637-60)

[399] _Var._ Par où sera jamais mon âme satisfaite, Si je pleure ma perte et la main qui l'a faite? Et que puis-je espérer qu'un tourment éternel. (1637-56)

[400] Les éditions de 1637 in-12, de 1638 P., de 1644 et de 1682 portent _du pouvoir_, pour _de pouvoir_: c'est sans doute une faute.

[401] _Var._ Mon coeur prend son parti; mais contre leur effort, Je sais que je suis fille, et que mon père est mort. (1637-56) _Var._ Mon coeur prend son parti; mais malgré leur effort. (1660)

[402] _Var._ Quoi! j'aurai vu mourir mon père entre mes bras. (1637-56)

[403] _Var._ Son sang criera vengeance, et je ne l'aurai pas[403-a]! (1637-in-12, 38 et 44 in-4º)

[403-a] Une confusion analogue entre _aura_ et _orra_ a eu lieu dans un passage de Malherbe. Voyez l'édition de M. Lalanne, tome I, p. 72.

[404] _Var._ Dans un lâche silence étouffe mon honneur! (1637-56)

[405] _Var._ De conserver pour vous un homme incomparable, Un amant si chéri: vous avez assez fait. (1637-56)

[406] _Var._ Soûlez-vous du plaisir de m'empêcher de vivre. (1637-44 in-4º et 48-56) _Var._ Soûlez-vous du desir de m'empêcher de vivre. (1644 in-12)

[407] _Var._ De la main de ton père un coup irréparable Déshonoroit du mien la vieillesse honorable. (1637-56)

[408] _Var._ J'ai pu douter encor si j'en prendrois vengeance. (1637-60)

[409] _Var._ J'ai retenu ma main, j'ai cru mon bras trop prompt. (1637-56)

[410] _Var._ Si je n'eusse opposé contre tous tes appas. (1637-56)

[411] _Var._ Qu'après m'avoir chéri quand je vivois sans blâme. (1637-56)

[412] _Var._ Je te le dis encore, et veux, tant que j'expire, Sans cesse le penser et sans cesse le dire. (1637-56)

[413] On lit dans l'édition de 1660: «J'y fais ce que j'ai dû,» ce qui est sans doute une faute d'impression.

[414] _Var._ Je ne te puis blâmer d'avoir fui l'infamie. (1637-44 in-4º et 48-56)

[415] _Var._ Et pour mieux tourmenter mon esprit éperdu, Avec tant de rigueur mon astre me domine, Qu'il me faut travailler moi-même à ta ruine. (1637-56)

[416] _Var._ Je la dois attaquer, mais tu la dois défendre. (1648-56)

[417] _Var._ Elle éclate bien mieux en te laissant en vie. (1637-52 et 55)

[418] _Var._ Malgré des feux si beaux, qui rompent ma colère. (1637-56)

[419] _Var._ Mais comble de misères! (1637-44)

[420] L'édition de 1639 porte, par erreur, _espérance_, pour _apparence_.

[421] _Var._ Si j'en obtiens l'effet, je te donne ma foi. (1637-56)

[422] DON DIÈGUE, _seul._ (1637-60)

[423] _Var._ Si peu que mes vieux ans m'ont laissé de vigueur. (1637-56)

[424] _Var._ Se consomme sans fruit à chercher ce vainqueur. (1637-44)

[425] On lit _leur ombre_, pour _leur nombre_, dans l'édition de 1644 in-4º.

[426] Par une erreur singulière, les éditions de 1660-64 portent:

Rodrigue, enfin le ciel promet que je te voie!

[427] _Var._ DON RODR. Hélas! c'est triomphant, mais avec peu de joie. (1638)

[428] _Var._ Où fut jadis l'affront que ton courage efface[428-a]. DON RODR. L'honneur vous en est dû: les cieux me sont témoins Qu'étant sorti de vous je ne pouvois pas moins. Je me tiens trop heureux, et mon âme est ravie[428-b]. (1637-56)

[428-a] Où fut l'indigne affront que ton courage efface. (1637 in-4º I.)

[428-b] L'édition de 1644 in-4º porte: «et mon âme ravie.»

[429] _Var._ Si j'ose satisfaire à moi-même après vous. (1637-60)

[430] _Var._ Porte encore plus haut le fruit de ta victoire. (1637-56)

[431] _Var._ Mais d'un si brave coeur éloigne ces foiblesses. (1637-56)

[432] Les maximes de ce genre sur la facilité avec laquelle on remplace un amant ou une maîtresse sont fréquentes dans le théâtre de Corneille:

En la mort d'un amant vous ne perdez qu'un homme, Dont la perte est facile à réparer dans Rome.

(_Horace_, acte IV, scène III.)

Vous trouverez dans Rome assez d'autres maîtresses.

(_Polyeucte_, acte II, scène I.)

[433] _Var._ L'amour n'est qu'un plaisir, et l'honneur un devoir. (1637-56)

[434] _Var._ Vient surprendre la ville et piller la contrée. (1637-56)

[435] Il y a _amène_ au singulier dans toutes les éditions publiées du vivant de Corneille. Celle de 1692 donne _amènent_.

[436] _Var._ Qui sachant mon affront, touchés d'un même zèle. (1660)

[437] _Var._ Venoient m'offrir leur vie à venger ma querelle. (1637-44 in-4º et 48-56) _Var._ Venoient m'offrir leur sang à venger ma querelle. (1644 in-12)

[438] _Var._ Pousse-la plus avant: force par ta vaillance. (1637-60)

[439] _Var._ La justice au pardon, et Chimène au silence. (1637-56)

[440] _Var._ Si tu l'aimes, apprends que retourner vainqueur. (1637-60)

ACTE IV.

SCÈNE PREMIÈRE.

CHIMÈNE, ELVIRE.

CHIMÈNE.

N'est-ce point un faux bruit? le sais-tu bien, Elvire?

ELVIRE.

Vous ne croiriez jamais comme chacun l'admire, Et porte jusqu'au ciel, d'une commune voix, De ce jeune héros les glorieux exploits. Les Mores devant lui n'ont paru qu'à leur honte; 1105 Leur abord fut bien prompt, leur fuite encor plus prompte. Trois heures de combat laissent à nos guerriers Une victoire entière et deux rois prisonniers. La valeur de leur chef ne trouvoit point d'obstacles.

CHIMÈNE.

Et la main de Rodrigue a fait tous ces miracles? 1110

ELVIRE.

De ses nobles efforts ces deux rois sont le prix: Sa main les a vaincus, et sa main les a pris.

CHIMÈNE.

De qui peux-tu savoir ces nouvelles étranges?

ELVIRE.

Du peuple, qui partout fait sonner ses louanges[441], Le nomme de sa joie et l'objet et l'auteur, 1115 Son ange tutélaire, et son libérateur.

CHIMÈNE.

Et le Roi, de quel oeil voit-il tant de vaillance?

ELVIRE.

Rodrigue n'ose encor paroître en sa présence; Mais don Diègue ravi lui présente enchaînés, Au nom de ce vainqueur, ces captifs couronnés, 1120 Et demande pour grâce à ce généreux prince Qu'il daigne voir la main qui sauve la province[442].

CHIMÈNE.

Mais n'est-il point blessé?

ELVIRE.

Je n'en ai rien appris. Vous changez de couleur! reprenez vos esprits.

CHIMÈNE.

Reprenons donc aussi ma colère affoiblie: 1125 Pour avoir soin de lui faut-il que je m'oublie? On le vante, on le loue, et mon coeur y consent! Mon honneur est muet, mon devoir impuissant! Silence, mon amour, laisse agir ma colère: S'il a vaincu deux rois, il a tué mon père[443]; 1130 Ces tristes vêtements, où je lis mon malheur, Sont les premiers effets qu'ait produits[444] sa valeur; Et quoi qu'on die ailleurs d'un coeur si magnanime[445], Ici tous les objets me parlent de son crime. Vous qui rendez la force à mes ressentiments, 1135 Voiles[446], crêpes, habits, lugubres ornements, Pompe que me prescrit sa première victoire[447], Contre ma passion soutenez bien ma gloire; Et lorsque mon amour prendra trop de pouvoir[448], Parlez à mon esprit de mon triste devoir, 1140 Attaquez sans rien craindre une main triomphante.

ELVIRE.

Modérez ces transports, voici venir l'Infante.

SCÈNE II.

L'INFANTE, CHIMÈNE, LÉONOR, ELVIRE.

L'INFANTE.

Je ne viens pas ici consoler tes douleurs; Je viens plutôt mêler mes soupirs à tes pleurs.

CHIMÈNE.

Prenez bien plutôt part à la commune joie, 1145 Et goûtez le bonheur que le ciel vous envoie, Madame: autre que moi n'a droit de soupirer. Le péril dont Rodrigue a su nous retirer[449], Et le salut public que vous rendent ses armes, A moi seule aujourd'hui souffrent encor les larmes[450]: 1150 Il a sauvé la ville, il a servi son roi; Et son bras valeureux n'est funeste qu'à moi.

L'INFANTE.

Ma Chimène, il est vrai qu'il a fait des merveilles.

CHIMÈNE.

Déjà ce bruit fâcheux a frappé mes oreilles; Et je l'entends partout publier hautement 1155 Aussi brave guerrier que malheureux amant.

L'INFANTE.

Qu'a de fâcheux pour toi ce discours populaire? Ce jeune Mars qu'il loue a su jadis te plaire: Il possédoit ton âme, il vivoit sous tes lois; Et vanter sa valeur, c'est honorer ton choix. 1160

CHIMÈNE.

Chacun peut la vanter avec quelque justice[451]; Mais pour moi sa louange est un nouveau supplice. On aigrit ma douleur en l'élevant si haut: Je vois ce que je perds quand je vois ce qu'il vaut. Ah! cruels déplaisirs à l'esprit d'une amante! 1165 Plus j'apprends son mérite, et plus mon feu s'augmente: Cependant mon devoir est toujours le plus fort, Et malgré mon amour, va poursuivre sa mort.

L'INFANTE.

Hier[452] ce devoir te mit en une haute estime; L'effort que tu te fis parut si magnanime, 1170 Si digne d'un grand coeur, que chacun à la cour Admiroit ton courage et plaignoit ton amour. Mais croirois-tu l'avis d'une amitié fidèle?

CHIMÈNE.

Ne vous obéir pas me rendroit criminelle.

L'INFANTE.

Ce qui fut juste alors ne l'est plus aujourd'hui[453]. 1175 Rodrigue maintenant est notre unique appui, L'espérance et l'amour d'un peuple qui l'adore, Le soutien de Castille, et la terreur du More[454]. Le Roi même est d'accord de cette vérité[455], Que ton père en lui seul se voit ressuscité; 1180 Et si tu veux enfin qu'en deux mots je m'explique, Tu poursuis en sa mort la ruine publique. Quoi! pour venger un père est-il jamais permis De livrer sa patrie aux mains des ennemis? Contre nous ta poursuite est-elle légitime, 1185 Et pour être punis avons-nous part au crime? Ce n'est pas qu'après tout tu doives épouser Celui qu'un père mort t'obligeoit d'accuser: Je te voudrois moi-même en arracher l'envie; Ote-lui ton amour, mais laisse-nous sa vie. 1190

CHIMÈNE.

Ah! ce n'est pas à moi d'avoir tant de bonté[456]; Le devoir qui m'aigrit n'a rien de limité. Quoique pour ce vainqueur mon amour s'intéresse, Quoiqu'un peuple l'adore et qu'un roi le caresse, Qu'il soit environné des plus vaillants guerriers, 1195 J'irai sous mes cyprès accabler ses lauriers.

L'INFANTE.

C'est générosité quand pour venger un père Notre devoir attaque une tête si chère; Mais c'en est une encor d'un plus illustre rang, Quand on donne au public les intérêts du sang. 1200 Non, crois-moi, c'est assez que d'éteindre ta flamme; Il sera trop puni s'il n'est plus dans ton âme. Que le bien du pays t'impose cette loi: Aussi bien, que crois-tu que t'accorde le Roi?

CHIMÈNE.

Il peut me refuser, mais je ne puis me taire[457]. 1205

L'INFANTE.

Pense bien, ma Chimène, à ce que tu veux faire. Adieu: tu pourras seule y penser à loisir[458].

CHIMÈNE.

Après mon père mort, je n'ai point à choisir.

SCÈNE III.

DON FERNAND, DON DIÈGUE, DON ARIAS, DON RODRIGUE, DON SANCHE.

DON FERNAND.

Généreux héritier d'une illustre famille, Qui fut toujours la gloire et l'appui de Castille, 1210 Race de tant d'aïeux en valeur signalés, Que l'essai de la tienne a sitôt égalés, Pour te récompenser ma force est trop petite; Et j'ai moins de pouvoir que tu n'as de mérite. Le pays délivré d'un si rude ennemi, 1215 Mon sceptre dans ma main par la tienne affermi, Et les Mores défaits avant qu'en ces alarmes J'eusse peu donner ordre à repousser leurs armes, Ne sont point des exploits qui laissent à ton roi Le moyen ni l'espoir de s'acquitter vers toi. 1220 Mais deux rois tes captifs feront ta récompense[459]. Ils t'ont nommé tous deux leur Cid en ma présence: Puisque Cid en leur langue est autant que seigneur[460], Je ne t'envierai pas ce beau titre d'honneur. Sois désormais le Cid: qu'à ce grand nom tout cède; Qu'il comble d'épouvante et Grenade et Tolède[461], Et qu'il marque à tous ceux qui vivent sous mes lois Et ce que tu me vaux, et ce que je te dois.

DON RODRIGUE.

Que Votre Majesté, Sire, épargne ma honte. D'un si foible service elle fait trop de conte[462], 1230 Et me force à rougir devant un si grand roi De mériter si peu l'honneur que j'en reçoi. Je sais trop que je dois au bien de votre empire, Et le sang qui m'anime, et l'air que je respire; Et quand je les perdrai pour un si digne objet, 1235 Je ferai seulement le devoir d'un sujet.

DON FERNAND.

Tous ceux que ce devoir à mon service engage Ne s'en acquittent pas avec même courage; Et lorsque la valeur ne va point dans l'excès, Elle ne produit point de si rares succès. 1240 Souffre donc qu'on te loue, et de cette victoire Apprends-moi plus au long la véritable histoire.

DON RODRIGUE.

Sire, vous avez su qu'en ce danger pressant, Qui jeta dans la ville un effroi si puissant, Une troupe d'amis chez mon père assemblée 1245 Sollicita mon âme encor toute troublée.... Mais, Sire, pardonnez à ma témérité, Si j'osai l'employer sans votre autorité: Le péril approchoit; leur brigade étoit prête; Me montrant à la cour, je hasardois ma tête[463]; 1250 Et s'il falloit la perdre, il m'étoit bien plus doux De sortir de la vie en combattant pour vous.

DON FERNAND.

J'excuse ta chaleur à venger ton offense[464]; Et l'État défendu me parle en ta défense: Crois que dorénavant Chimène a beau parler, 1255 Je ne l'écoute plus que pour la consoler. Mais poursuis.

DON RODRIGUE.