Œuvres de P. Corneille, Tome 03
Part 12
[308] _Var._ Qui venge cet affront irrite sa colère, Et qui peut le souffrir ne la mérite pas[308-a]. Prévenons la douleur d'avoir failli contre elle, Qui nous seroit mortelle. Tout m'est fatal, rien ne me peut guérir, Ni soulager ma peine. (1637-56)
[308-a] Et qui peut la souffrir ne la mérite pas. (1637 in-12 et 38)--L'édition de 1644 in-12 porte: «ne le mérite pas,» au lieu de: «ne la mérite pas.»
[309] _Var._ Allons, mon bras, du moins sauvons l'honneur, Puisqu'aussi bien il faut perdre Chimène. (1637-56)
[310] L'édition de 1637 in-12 porte par erreur: «Oui, mon esprit est déçu.»
[311] _Var._ Dois-je pas à mon père avant qu'à ma maîtresse? (1637-48) _Var._ Dois-je pas à mon père autant qu'à ma maîtresse? (1652-56)
[312] _Var._ Et tous honteux d'avoir tant balancé. (1637, 38 L. et 39)
ACTE II.
SCÈNE PREMIÈRE.
DON ARIAS, LE COMTE[313].
LE COMTE.
Je l'avoue entre nous, mon sang un peu trop chaud[314] S'est trop ému d'un mot, et l'a porté trop haut; Mais puisque c'en est fait, le coup est sans remède.
DON ARIAS.
Qu'aux volontés du Roi ce grand courage cède: Il y prend grande part, et son coeur irrité 355 Agira contre vous de pleine autorité. Aussi vous n'avez point de valable défense: Le rang de l'offensé, la grandeur de l'offense, Demandent des devoirs et des submissions Qui passent le commun des satisfactions. 360
LE COMTE.
Le Roi peut à son gré disposer de ma vie[315].
DON ARIAS.
De trop d'emportement votre faute est suivie. Le Roi vous aime encore; apaisez son courroux. Il a dit: «Je le veux;» désobéirez-vous?
LE COMTE.
Monsieur, pour conserver tout ce que j'ai d'estime[316], 365 Désobéir un peu n'est pas un si grand crime; Et quelque grand qu'il soit, mes services présents[317] Pour le faire abolir sont plus que suffisants[318].
DON ARIAS.
Quoi qu'on fasse d'illustre et de considérable, Jamais à son sujet un roi n'est redevable. 370 Vous vous flattez beaucoup, et vous devez savoir Que qui sert bien son roi ne fait que son devoir. Vous vous perdrez, Monsieur, sur cette confiance.
LE COMTE.
Je ne vous en croirai qu'après l'expérience.
DON ARIAS.
Vous devez redouter la puissance d'un roi. 375
LE COMTE.
Un jour seul ne perd pas un homme tel que moi. Que toute sa grandeur s'arme pour mon supplice, Tout l'État périra, s'il faut que je périsse[319].
DON ARIAS.
Quoi! vous craignez si peu le pouvoir souverain....
LE COMTE.
D'un sceptre qui sans moi tomberoit de sa main[320]. 380 Il a trop d'intérêt lui-même en ma personne, Et ma tête en tombant feroit choir sa couronne.
DON ARIAS.
Souffrez que la raison remette vos esprits. Prenez un bon conseil.
LE COMTE.
Le conseil en est pris.
DON ARIAS.
Que lui dirai-je enfin? je lui dois rendre conte[321]. 385
LE COMTE.
Que je ne puis du tout consentir à ma honte.
DON ARIAS.
Mais songez que les rois veulent être absolus.
LE COMTE.
Le sort en est jeté, Monsieur, n'en parlons plus.
DON ARIAS.
Adieu donc, puisqu'en vain je tâche à vous résoudre: Avec tous vos lauriers, craignez encor le foudre[322]. 390
LE COMTE.
Je l'attendrai sans peur.
DON ARIAS.
Mais non pas sans effet.
LE COMTE.
Nous verrons donc par là don Diègue satisfait.
(Il est seul[323].)
Qui ne craint point la mort ne craint point les menaces[324]. J'ai le coeur au-dessus des plus fières disgrâces; Et l'on peut me réduire à vivre sans bonheur, 395 Mais non pas me résoudre à vivre sans honneur.
SCÈNE II.
LE COMTE, DON RODRIGUE[325].
DON RODRIGUE.
A moi, Comte, deux mots.
LE COMTE.
Parle.
DON RODRIGUE.
Ote-moi d'un doute. Connois-tu bien don Diègue?
LE COMTE.
Oui.
DON RODRIGUE.
Parlons bas; écoute. Sais-tu que ce vieillard fut la même vertu, La vaillance et l'honneur de son temps? le sais-tu? 400
LE COMTE.
Peut-être.
DON RODRIGUE.
Cette ardeur que dans les yeux je porte, Sais-tu que c'est son sang? le sais-tu?
LE COMTE.
Que m'importe?
DON RODRIGUE.
A quatre pas d'ici je te le fais savoir.
LE COMTE.
Jeune présomptueux!
DON RODRIGUE.
Parle sans t'émouvoir. Je suis jeune, il est vrai; mais aux âmes bien nées 405 La valeur n'attend point le nombre des années[326].
LE COMTE.
Te mesurer à moi! qui t'a rendu si vain[327], Toi qu'on n'a jamais vu les armes à la main?
DON RODRIGUE.
Mes pareils à deux fois ne se font point connoître, Et pour leurs coups d'essai veulent des coups de maître. 410
LE COMTE.
Sais-tu bien qui je suis?
DON RODRIGUE.
Oui; tout autre que moi Au seul bruit de ton nom pourroit trembler d'effroi. Les palmes dont je vois ta tête si couverte[328] Semblent porter écrit le destin de ma perte. J'attaque en téméraire un bras toujours vainqueur; 415 Mais j'aurai trop de force, ayant assez de coeur. A qui venge son père il n'est rien impossible. Ton bras est invaincu, mais non pas invincible.
LE COMTE.
Ce grand coeur qui paroît aux discours que tu tiens, Par tes yeux, chaque jour, se découvroit aux miens; 420 Et croyant voir en toi l'honneur de la Castille, Mon âme avec plaisir te destinoit ma fille. Je sais ta passion, et suis ravi de voir Que tous ses mouvements cèdent à ton devoir; Qu'ils n'ont point affoibli cette ardeur magnanime; 425 Que ta haute vertu répond à mon estime; Et que voulant pour gendre un cavalier parfait[329], Je ne me trompois point au choix que j'avois fait; Mais je sens que pour toi ma pitié s'intéresse; J'admire ton courage, et je plains ta jeunesse. 430 Ne cherche point à faire un coup d'essai fatal; Dispense ma valeur d'un combat inégal; Trop peu d'honneur pour moi suivroit cette victoire: A vaincre sans péril, on triomphe sans gloire[330]. On te croiroit toujours abattu sans effort; 435 Et j'aurois seulement le regret de ta mort.
DON RODRIGUE.
D'une indigne pitié ton audace est suivie: Qui m'ose ôter l'honneur craint de m'ôter la vie?
LE COMTE.
Retire-toi d'ici.
DON RODRIGUE.
Marchons sans discourir.
LE COMTE.
Es-tu si las de vivre?
DON RODRIGUE.
As-tu peur de mourir? 440
LE COMTE.
Viens, tu fais ton devoir, et le fils dégénère Qui survit un moment à l'honneur de son père.
SCÈNE III.
L'INFANTE, CHIMÈNE, LÉONOR.
L'INFANTE.
Apaise, ma Chimène, apaise ta douleur: Fais agir ta constance en ce coup de malheur. Tu reverras le calme après ce foible orage; 445 Ton bonheur n'est couvert que d'un peu de nuage[331], Et tu n'as rien perdu pour le voir différer.
CHIMÈNE
Mon coeur outré d'ennuis n'ose rien espérer. Un orage si prompt qui trouble une bonace D'un naufrage certain nous porte la menace: 450 Je n'en saurois douter, je péris dans le port. J'aimois, j'étois aimée, et nos pères d'accord; Et je vous en contois la charmante nouvelle[332], Au malheureux moment que naissoit leur querelle, Dont le récit fatal, sitôt qu'on vous l'a fait, 455 D'une si douce attente a ruiné l'effet. Maudite ambition, détestable manie, Dont les plus généreux souffrent la tyrannie! Honneur impitoyable à mes plus chers desirs[333], Que tu me vas coûter de pleurs et de soupirs! 460
L'INFANTE.
Tu n'as dans leur querelle aucun sujet de craindre: Un moment l'a fait naître, un moment va l'éteindre. Elle a fait trop de bruit pour ne pas s'accorder, Puisque déjà le Roi les veut accommoder; Et tu sais que mon âme, à tes ennuis sensible[334], 465 Pour en tarir la source y fera l'impossible.
CHIMÈNE.
Les accommodements ne font rien en ce point[335]: De si mortels affronts ne se réparent point[336]. En vain on fait agir la force ou la prudence[337]: Si l'on guérit le mal, ce n'est qu'en apparence. 470 La haine que les coeurs conservent au dedans Nourrit des feux cachés, mais d'autant plus ardents.
L'INFANTE.
Le saint noeud qui joindra don Rodrigue et Chimène Des pères ennemis dissipera la haine; Et nous verrons bientôt votre amour le plus fort 475 Par un heureux hymen étouffer ce discord.
CHIMÈNE.
Je le souhaite ainsi plus que je ne l'espère: Don Diègue est trop altier, et je connois mon père. Je sens couler des pleurs que je veux retenir; Le passé me tourmente, et je crains l'avenir. 480
L'INFANTE.
Que crains-tu? d'un vieillard l'impuissante foiblesse[338]?
CHIMÈNE.
Rodrigue a du courage.
L'INFANTE.
Il a trop de jeunesse.
CHIMÈNE.
Les hommes valeureux le sont du premier coup.
L'INFANTE.
Tu ne dois pas pourtant le redouter beaucoup: Il est trop amoureux pour te vouloir déplaire, 485 Et deux mots de ta bouche arrêtent sa colère.
CHIMÈNE.
S'il ne m'obéit point, quel comble à mon ennui! Et s'il peut m'obéir, que dira-t-on de lui? Étant né ce qu'il est, souffrir un tel outrage[339]! Soit qu'il cède ou résiste au feu qui me l'engage, 490 Mon esprit ne peut qu'être ou honteux ou confus, De son trop de respect, ou d'un juste refus.
L'INFANTE.
Chimène a l'âme haute, et quoiqu'intéressée[340], Elle ne peut souffrir une basse pensée; Mais si jusques au jour de l'accommodement 495 Je fais mon prisonnier de ce parfait amant, Et que j'empêche ainsi l'effet de son courage, Ton esprit amoureux n'aura-t-il point d'ombrage?
CHIMÈNE.
Ah! Madame, en ce cas je n'ai plus de souci[341].
SCÈNE IV.
L'INFANTE, CHIMÈNE, LÉONOR, LE PAGE[342].
L'INFANTE.
Page, cherchez Rodrigue, et l'amenez ici. 500
LE PAGE.
Le comte de Gormas et lui....
CHIMÈNE.
Bon Dieu! je tremble.
L'INFANTE.
Parlez.
LE PAGE.
De ce palais ils sont sortis ensemble[343].
CHIMÈNE.
Seuls?
LE PAGE.
Seuls, et qui sembloient tout bas se quereller.
CHIMÈNE.
Sans doute ils sont aux mains, il n'en faut plus parler. Madame, pardonnez à cette promptitude. 505
SCÈNE V.
L'INFANTE, LÉONOR.
L'INFANTE.
Hélas! que dans l'esprit je sens d'inquiétude! Je pleure ses malheurs, son amant me ravit; Mon repos m'abandonne, et ma flamme revit. Ce qui va séparer Rodrigue de Chimène Fait renaître à la fois mon espoir et ma peine[344]; 510 Et leur division, que je vois à regret, Dans mon esprit charmé jette un plaisir secret.
LÉONOR.
Cette haute vertu qui règne dans votre âme Se rend-elle sitôt à cette lâche flamme?
L'INFANTE.
Ne la nomme point lâche, à présent que chez moi 515 Pompeuse et triomphante elle me fait la loi: Porte-lui du respect, puisqu'elle m'est si chère. Ma vertu la combat, mais malgré moi j'espère; Et d'un si fol espoir mon coeur mal défendu Vole après un amant que Chimène a perdu. 520
LÉONOR.
Vous laissez choir ainsi ce glorieux courage, Et la raison chez vous perd ainsi son usage?
L'INFANTE.
Ah! qu'avec peu d'effet on entend la raison, Quand le coeur est atteint d'un si charmant poison! Et lorsque le malade aime sa maladie[345], 525 Qu'il a peine à souffrir que l'on y remédie[346]!
LÉONOR.
Votre espoir vous séduit, votre mal vous est doux; Mais enfin ce Rodrigue est indigne de vous[347].
L'INFANTE.
Je ne le sais que trop: mais si ma vertu cède, Apprends comme l'amour flatte un coeur qu'il possède. 530 Si Rodrigue une fois sort vainqueur du combat, Si dessous sa valeur ce grand guerrier s'abat, Je puis en faire cas, je puis l'aimer sans honte. Que ne fera-t-il point, s'il peut vaincre le Comte? J'ose m'imaginer qu'à ses moindres exploits 535 Les royaumes entiers tomberont sous ses lois; Et mon amour flatteur déjà me persuade Que je le vois assis au trône de Grenade, Les Mores[348] subjugués trembler en l'adorant, L'Aragon recevoir ce nouveau conquérant, 540 Le Portugal se rendre, et ses nobles journées Porter delà les mers ses hautes destinées, Du sang des Africains arroser ses lauriers[349]: Enfin tout ce qu'on dit des plus fameux guerriers[350], Je l'attends de Rodrigue après cette victoire, 545 Et fais de son amour un sujet de ma gloire.
LÉONOR.
Mais, Madame, voyez où vous portez son bras, Ensuite d'un combat qui peut-être n'est pas.
L'INFANTE.
Rodrigue est offensé; le Comte a fait l'outrage; Ils sont sortis ensemble: en faut-il davantage? 550
LÉONOR.
Eh bien! ils se battront, puisque vous le voulez[351]; Mais Rodrigue ira-t-il si loin que vous allez?
L'INFANTE.
Que veux-tu? je suis folle, et mon esprit s'égare: Tu vois par là quels maux cet amour me prépare[352]. Viens dans mon cabinet consoler mes ennuis, 555 Et ne me quitte point dans le trouble où je suis.
SCÈNE VI.
DON FERNAND, DON ARIAS, DON SANCHE[353].
DON FERNAND.
Le Comte est donc si vain et si peu raisonnable! Ose-t-il croire encor son crime pardonnable?
DON ARIAS.
Je l'ai de votre part longtemps entretenu; J'ai fait mon pouvoir, Sire, et n'ai rien obtenu. 560
DON FERNAND.
Justes cieux! ainsi donc un sujet téméraire A si peu de respect et de soin de me plaire! Il offense don Diègue, et méprise son roi! Au milieu de ma cour il me donne la loi! Qu'il soit brave guerrier, qu'il soit grand capitaine, 565 Je saurai bien rabattre une humeur si hautaine[354]. Fût-il la valeur même, et le dieu des combats, Il verra ce que c'est que de n'obéir pas. Quoi qu'ait pu mériter une telle insolence[355], Je l'ai voulu d'abord traiter sans violence; 570 Mais puisqu'il en abuse, allez dès aujourd'hui, Soit qu'il résiste ou non, vous assurer de lui[356].
DON SANCHE.
Peut-être un peu de temps le rendroit moins rebelle: On l'a pris tout bouillant encor de sa querelle; Sire, dans la chaleur d'un premier mouvement, 575 Un coeur si généreux se rend malaisément. Il voit bien qu'il a tort, mais une âme si haute[357] N'est pas sitôt réduite à confesser sa faute.
DON FERNAND.
Don Sanche, taisez-vous, et soyez averti Qu'on se rend criminel à prendre son parti. 580
DON SANCHE.
J'obéis, et me tais; mais de grâce encor, Sire, Deux mots en sa défense.
DON FERNAND.
Et que pouvez-vous dire[358]?
DON SANCHE.
Qu'une âme accoutumée aux grandes actions Ne se peut abaisser à des submissions: Elle n'en conçoit point qui s'expliquent[359] sans honte; 585 Et c'est à ce mot seul qu'a résisté le Comte[360]. Il trouve en son devoir un peu trop de rigueur, Et vous obéiroit, s'il avait moins de coeur. Commandez que son bras, nourri dans les alarmes, Répare cette injure à la pointe des armes; 590 Il satisfera, Sire; et vienne qui voudra, Attendant qu'il l'ait su, voici qui répondra.
DON FERNAND.
Vous perdez le respect; mais je pardonne à l'âge, Et j'excuse l'ardeur en un jeune courage[361]. Un roi dont la prudence a de meilleurs objets 595 Est meilleur ménager du sang de ses sujets: Je veille pour les miens, mes soucis les conservent, Comme le chef a soin des membres qui le servent. Ainsi votre raison n'est pas raison pour moi: Vous parlez en soldat; je dois agir en roi[362]; 600 Et quoi qu'on veuille dire, et quoi qu'il ose croire[363], Le Comte à m'obéir ne peut perdre sa gloire, D'ailleurs l'affront me touche: il a perdu d'honneur Celui que de mon fils j'ai fait le gouverneur; S'attaquer à mon choix, c'est se prendre à moi-même[364], Et faire un attentat sur le pouvoir suprême. N'en parlons plus. Au reste, on a vu dix vaisseaux De nos vieux ennemis arborer les drapeaux; Vers la bouche du fleuve ils ont osé paroître.
DON ARIAS.
Les Mores ont appris par force à vous connoître, 610 Et tant de fois vaincus, ils ont perdu le coeur De se plus hasarder contre un si grand vainqueur.
DON FERNAND.
Ils ne verront jamais sans quelque jalousie Mon sceptre, en dépit d'eux, régir l'Andalousie; Et ce pays si beau, qu'ils ont trop possédé, 615 Avec un oeil d'envie est toujours regardé. C'est l'unique raison qui m'a fait dans Séville Placer depuis dix ans le trône de Castille[365], Pour les voir de plus près, et d'un ordre plus prompt Renverser aussitôt ce qu'ils entreprendront. 620
DON ARIAS.
Ils savent aux dépens de leurs plus dignes têtes[366] Combien votre présence assure vos conquêtes: Vous n'avez rien à craindre.
DON FERNAND.
Et rien à négliger: Le trop de confiance attire le danger; Et vous n'ignorez pas qu'avec fort peu de peine[367] 625 Un flux de pleine mer jusqu'ici les amène[368]. Toutefois j'aurois tort de jeter dans les coeurs, L'avis étant mal sûr, de paniques terreurs. L'effroi que produiroit cette alarme inutile, Dans la nuit qui survient troubleroit trop la ville: 630 Faites doubler la garde aux murs et sur le port[369]. C'est assez pour ce soir[370].
SCÈNE VII.
DON FERNAND, DON SANCHE, DON ALONSE.
DON ALONSE.
Sire, le Comte est mort: Don Diègue, par son fils, a vengé son offense.
DON FERNAND.
Dès que j'ai su l'affront, j'ai prévu la vengeance[371]; Et j'ai voulu dès lors prévenir ce malheur. 635
DON ALONSE.
Chimène à vos genoux apporte sa douleur; Elle vient toute[372] en pleurs vous demander justice.
DON FERNAND.
Bien qu'à ses déplaisirs mon âme compatisse[373], Ce que le Comte a fait semble avoir mérité Ce digne châtiment de sa témérité[374]. 640 Quelque juste pourtant que puisse être sa peine, Je ne puis sans regret perdre un tel capitaine. Après un long service à mon État rendu, Après son sang pour moi mille fois répandu, A quelques sentiments que son orgueil m'oblige, 645 Sa perte m'affoiblit, et son trépas m'afflige.
SCÈNE VIII.
DON FERNAND, DON DIÈGUE, CHIMÈNE, DON SANCHE, DON ARIAS, DON ALONSE.
CHIMÈNE.
Sire, Sire, justice!
DON DIÈGUE.
Ah! Sire, écoutez-nous.
CHIMÈNE.
Je me jette à vos pieds.
DON DIÈGUE.
J'embrasse vos genoux.
CHIMÈNE.
Je demande justice.
DON DIÈGUE.
Entendez ma défense[375].
CHIMÈNE.
D'un jeune audacieux punissez l'insolence: 650 Il a de votre sceptre abattu le soutien, Il a tué mon père.
DON DIÈGUE.
Il a vengé le sien.
CHIMÈNE.
Au sang de ses sujets un roi doit la justice.
DON DIÈGUE.
Pour la juste vengeance il n'est point de supplice[376].
DON FERNAND.
Levez-vous l'un et l'autre, et parlez à loisir. 655 Chimène, je prends part à votre déplaisir; D'une égale douleur je sens mon âme atteinte[377]. Vous parlerez après; ne troublez pas sa plainte.
CHIMÈNE.
Sire, mon père est mort; mes yeux[378] ont vu son sang Couler à gros bouillons de son généreux flanc; 660 Ce sang qui tant de fois garantit vos murailles, Ce sang qui tant de fois vous gagna des batailles, Ce sang qui tout sorti fume encor de courroux De se voir répandu pour d'autres que pour vous, Qu'au milieu des hasards n'osoit verser la guerre, 665 Rodrigue en votre cour vient d'en couvrir la terre[379]. J'ai couru sur le lieu, sans force et sans couleur: Je l'ai trouvé sans vie. Excusez ma douleur, Sire, la voix me manque à ce récit funeste; Mes pleurs et mes soupirs vous diront mieux le reste. 670
DON FERNAND.
Prends courage, ma fille, et sache qu'aujourd'hui Ton roi te veut servir de père au lieu de lui.
CHIMÈNE.
Sire, de trop d'honneur ma misère est suivie. Je vous l'ai déjà dit, je l'ai trouvé sans vie[380]; Son flanc étoit ouvert; et pour mieux m'émouvoir[381], 675 Son sang sur la poussière écrivoit mon devoir; Ou plutôt sa valeur en cet état réduite Me parloit par sa plaie, et hâtoit ma poursuite; Et pour se faire entendre au plus juste des rois, Par cette triste bouche elle empruntoit ma voix. 680 Sire, ne souffrez pas que sous votre puissance Règne devant vos yeux une telle licence; Que les plus valeureux, avec impunité, Soient exposés aux coups de la témérité; Qu'un jeune audacieux triomphe de leur gloire, 685 Se baigne dans leur sang, et brave leur mémoire. Un si vaillant guerrier qu'on vient de vous ravir[382] Éteint, s'il n'est vengé, l'ardeur de vous servir. Enfin mon père est mort, j'en demande vengeance, Plus pour votre intérêt que pour mon allégeance. 690 Vous perdez en la mort d'un homme de son rang: Vengez-la par une autre, et le sang par le sang[383]. Immolez, non à moi, mais à votre couronne[384], Mais à votre grandeur, mais à votre personne; Immolez, dis-je, Sire, au bien de tout l'État 695 Tout ce qu'enorgueillit un si haut attentat.
DON FERNAND.
Don Diègue, répondez.
DON DIÈGUE.
Qu'on est digne d'envie Lorsqu'on perdant la force on perd aussi la vie[385], Et qu'un long âge apprête aux hommes généreux, Au bout de leur carrière, un destin malheureux! 700 Moi, dont les longs travaux ont acquis tant de gloire, Moi, que jadis partout a suivi la victoire, Je me vois aujourd'hui, pour avoir trop vécu, Recevoir un affront et demeurer vaincu. Ce que n'a pu jamais combat, siége, embuscade, 705 Ce que n'a pu jamais Aragon ni Grenade, Ni tous vos ennemis, ni tous mes envieux[386], Le Comte en votre cour l'a fait presque à vos yeux[387], Jaloux de votre choix, et fier de l'avantage Que lui donnoit sur moi l'impuissance de l'âge. 710 Sire, ainsi ces cheveux blanchis sous le harnois, Ce sang pour vous servir prodigué tant de fois, Ce bras, jadis l'effroi d'une armée ennemie, Descendoient au tombeau tous chargés d'infamie, Si je n'eusse produit un fils digne de moi, 715 Digne de son pays et digne de son roi. Il m'a prêté sa main, il a tué le Comte; Il m'a rendu l'honneur, il a lavé ma honte. Si montrer du courage et du ressentiment, Si venger un soufflet mérite un châtiment, 720 Sur moi seul doit tomber l'éclat de la tempête: Quand le bras a failli, l'on en punit la tête. Qu'on nomme crime, ou non, ce qui fait nos débats[388], Sire, j'en suis la tête, il n'en est que le bras. Si Chimène se plaint qu'il a tué son père, 725 Il ne l'eût jamais fait si je l'eusse pu faire. Immolez donc ce chef que les ans vont ravir, Et conservez pour vous le bras qui peut servir. Aux dépens de mon sang satisfaites Chimène: Je n'y résiste point, je consens à ma peine; 730 Et loin de murmurer d'un rigoureux décret[389], Mourant sans déshonneur, je mourrai sans regret.
DON FERNAND.
L'affaire est d'importance, et, bien considérée, Mérite en plein conseil d'être délibérée. Don Sanche, remettez Chimène en sa maison. 735 Don Diègue aura ma cour et sa foi pour prison. Qu'on me cherche son fils. Je vous ferai justice.
CHIMÈNE.
Il est juste, grand Roi, qu'un meurtrier périsse.
DON FERNAND.
Prends du repos, ma fille, et calme tes douleurs.
CHIMÈNE.