Œuvres de P. Corneille, Tome 03
Part 10
Cette arrivée des Maures ne laisse pas d'avoir ce défaut que j'ai marqué ailleurs[229], qu'ils se présentent d'eux-mêmes, sans être appelés dans la pièce, directement ni indirectement, par aucun acteur du premier acte. Ils ont plus de justesse dans l'irrégularité de l'auteur espagnol: Rodrigue, n'osant plus se montrer à la cour, les va combattre sur la frontière[230]; et ainsi le premier acteur les va chercher, et leur donne place dans le poëme, au contraire de ce qui arrive ici, où ils semblent se venir faire de fête exprès pour en être battus, et lui donner moyen de rendre à son roi un service d'importance[231], qui lui fasse obtenir sa grâce. C'est une seconde incommodité de la règle dans cette tragédie.
Tout s'y passe donc dans Séville, et garde ainsi quelque espèce d'unité de lieu en général; mais le lieu particulier change de scène en scène, et tantôt c'est le palais du Roi, tantôt l'appartement de l'Infante, tantôt la maison de Chimène, et tantôt une rue ou place publique. On le détermine aisément pour les scènes détachées; mais pour celles qui ont leur liaison ensemble, comme les quatre dernières du premier acte, il est malaisé d'en choisir un qui convienne à toutes[232]. Le Comte et don Diègue se querellent au sortir du palais; cela se peut passer dans une rue; mais après le soufflet reçu, don Diègue ne peut pas demeurer en cette rue à faire ses plaintes, attendant que son fils survienne, qu'il ne soit tout aussitôt environné de peuple, et ne reçoive l'offre de quelques amis. Ainsi il seroit plus à propos qu'il se plaignît dans sa maison, où le met l'Espagnol[233], pour laisser aller ses sentiments en liberté; mais en ce cas il faudroit délier les scènes comme il a fait. En l'état où elles sont ici, on peut dire qu'il faut quelquefois aider au théâtre, et suppléer favorablement ce qui ne s'y peut représenter. Deux personnes s'y arrêtent pour parler, et quelquefois il faut présumer qu'ils marchent, ce qu'on ne peut exposer sensiblement à la vue, parce qu'ils échapperoient aux yeux avant que d'avoir pu dire ce qu'il est nécessaire qu'ils fassent savoir à l'auditeur. Ainsi, par une fiction de théâtre, on peut s'imaginer que don Diègue et le Comte, sortant du palais du Roi, avancent toujours en se querellant, et sont arrivés devant la maison de ce premier lorsqu'il reçoit le soufflet qui l'oblige à y entrer pour y chercher du secours. Si cette fiction poétique ne vous satisfait point, laissons-le dans la place publique, et disons que le concours du peuple autour de lui après cette offense, et les offres de service que lui font les premiers amis qui s'y rencontrent, sont des circonstances que le roman ne doit pas oublier; mais que ces menues actions ne servant de rien à la principale, il n'est pas besoin que le poëte s'en embarrasse sur la scène. Horace l'en dispense par ces vers:
_Hoc amet, hoc spernat promissi carminis auctor; Pleraque negligat_[234].
Et ailleurs:
_Semper ad eventum festinet_[235].
C'est ce qui m'a fait négliger, au troisième acte, de donner à don Diègue, pour aide à chercher son fils, aucun des cinq cents amis qu'il avoit chez lui. Il y a grande apparence que quelques-uns d'eux l'y accompagnoient, et même que quelques autres le cherchoient pour lui d'un autre côté; mais ces accompagnements inutiles de personnes qui n'ont rien à dire, puisque celui qu'ils accompagnent a seul tout l'intérêt à l'action, ces sortes d'accompagnements, dis-je, ont toujours mauvaise grâce au théâtre, et d'autant plus que les comédiens n'emploient à ces personnages muets que leurs moucheurs de chandelles et leurs valets, qui ne savent quelle posture tenir.
Les funérailles du Comte étoient encore une chose fort embarrassante, soit qu'elles se soient faites avant la fin de la pièce, soit que le corps aye demeuré en présence dans son hôtel, attendant qu'on y donnât ordre[236]. Le moindre mot que j'en eusse laissé dire, pour en prendre soin, eût rompu toute la chaleur de l'attention, et rempli l'auditeur d'une fâcheuse idée. J'ai cru plus à propos de les dérober à son imagination par mon silence, aussi bien que le lieu précis de ces quatre scènes du premier acte dont je viens de parler; et je m'assure que cet artifice m'a si bien réussi, que peu de personnes ont pris garde à l'un ni à l'autre, et que la plupart des spectateurs, laissant emporter leurs esprits à ce qu'ils ont vu et entendu de pathétique en ce poëme, ne se sont point avisés de réfléchir sur ces deux considérations.
J'achève par une remarque sur ce que dit Horace, que ce qu'on expose à la vue touche bien plus que ce qu'on n'apprend que par un récit[237].
C'est sur quoi je me suis fondé pour faire voir le soufflet que reçoit don Diègue, et cacher aux yeux la mort du Comte, afin d'acquérir et conserver à mon premier acteur l'amitié des auditeurs, si nécessaire pour réussir au théâtre. L'indignité d'un affront fait à un vieillard, chargé d'années et de victoires, les jette aisément dans le parti de l'offensé; et cette mort, qu'on vient dire au Roi tout simplement sans aucune narration touchante, n'excite point en eux la commisération qu'y eût fait naître le spectacle de son sang, et ne leur donne aucune aversion pour ce malheureux amant, qu'ils ont vu forcé par ce qu'il devoit à son honneur d'en venir à cette extrémité, malgré l'intérêt et la tendresse de son amour.
NOTES:
[213] VAR. (édit. de 1660-1663): et depuis vingt-trois ans;--(édit. de 1664) et depuis vingt-huit ans;--(édit. de 1668) et depuis trente-cinq ans.--Ces dates sont peu précises: en 1682 il y avait, non pas cinquante ans, mais seulement quarante-six, que _le Cid_ avait été représenté. Il y a d'autres inexactitudes de ce genre dans les écrits de Corneille. Nous avons vu Claveret lui reprocher de s'être vanté en 1637, dans la _Lettre apologétique_, de ses «trente années d'études.» Voyez tome I, p. 129 et 130.
[214] VAR. (édit. de 1660-1668): chez les anciens et les modernes.
[215] VAR. (édit. de 1660-1664): entre un mari et une femme, une mère et un fils, un frère et une soeur.--Voyez tome I, p. 65.
[216] Toutes les éditions, jusqu'à celle de 1692, qui, la première, met les deux verbes au pluriel, donnent _s'accommodast.... et fortifiast_.
[217] VAR. (édit. de 1660): par la douleur où il l'abîme; et si la présence, etc.
[218] Vers 1556.
[219] Vers 1667.
[220] Voyez la scène IV de l'acte III, et la scène I de l'acte V.
[221] Voyez la _Poétique_, fin du chapitre XXIV.
[222] Voyez _las Mocedades del Cid_, au premier tiers de la seconde journée; la pièce n'est pas divisée en scènes distinguées par des chiffres.
[223] Corneille a remarqué dans le _Discours du Poëme dramatique_ (tome I, p. 48) que l'amour de l'Infante est un épisode détaché, et dans l'_Examen_ de _Clitandre_ (tome I, p. 272), que don Fernand agit seulement en qualité de juge et que ce roi «remplit assez mal la dignité d'un si grand titre.» Il revient encore sur ces deux personnages dans l'_Examen_ d'_Horace_.
[224] Voyez _las Mocedades del Cid_, au premier tiers de la première journée.
[225] VAR. (édit. de 1660-1663): Je ne pense pas non plus qu'il manque beaucoup à ne jeter point, etc.
[226] VAR. (édit. de 1660): que la règle des vingt-quatre heures.
[227] VAR. (édit. de 1660): mais les vingt-quatre heures ne l'ont pas permis.
[228] Corneille aurait pu l'assurer. Madoz dit que le flux se fait sentir jusqu'à dix ou douze lieues au-dessus de Séville. (_Diccionario geografico-estadistico-historico de España._ Madrid, 1847, gr. in-8º, tome IX, p. 22.)
[229] Voyez tome I, p. 43.
[230] Voyez _las Mocedades del Cid_, deuxième journée.
[231] VAR. (édit. de 1660 et de 1663); de rendre un service d'importance à son roi.
[232] Ailleurs Corneille a déjà dit la même chose, mais en précisant un peu plus: «_Le Cid_ multiple encore davantage les lieux particuliers sans quitter Séville; et comme la liaison de scènes n'y est pas gardée, le théâtre, dès le premier acte, est la maison de Chimène, l'appartement de l'Infante dans le palais du Roi, et la place publique; le second y ajoute la chambre du Roi; et sans doute il y a quelque excès dans cette licence.» (_Discours des trois unités_, tome I, p. 120.) On doit bien penser que Scudéry ne manqua pas d'insister sur cette irrégularité: «Le théâtre, dit-il, en est si mal entendu, qu'un même lieu représentant l'appartement du Roi, celui de l'Infante, la maison de Chimène et la rue, presque sans changer de face, le spectateur ne sait le plus souvent où en sont les acteurs.» (_Fautes remarquées dans la tragi-comédie du Cid_, p. 29.)--Actuellement on change les décorations. Voyez la _Notice_, p. 52.
[233] Voyez _las Mocedades del Cid_, au deuxième tiers de la première journée.
[234] Voici le vrai texte de ce passage (_Art poétique_, vers 44 et 45):
_Pleraque differat, et præsens in tempus omittat; Hoc amet, hoc spernat promissi carminis auctor._
[235] Ici Corneille a changé le mode du verbe pour faire mieux concorder les deux citations. Il y a dans l'_Art poétique_ (vers 148):
_Semper ad eventum festinat._
[236] Scudéry revient à deux reprises sur ce point: «Rodrigue y paroît d'abord (_dans le troisième acte_) chez Chimène, avec une épée qui fume encore du sang tout chaud qu'il vient de faire répandre à son père; et par cette extravagance si peu attendue, il donne de l'horreur à tous les judicieux qui le voient, et qui savent que ce corps est encore dans la maison.» (_Fautes remarquées_, p. 22.)--«Rodrigue vient en plein jour revoir Chimène.... Si je ne craignois de faire le plaisant mal à propos, je lui demanderois volontiers s'il a donné de l'eau bénite en passant à ce pauvre mort qui vraisemblablement est dans la salle.» (P. 27.)
[237] _Segnius irritant animos demissa per aurem, Quam quæ sunt oculis subjecta fidelibus...._
(_Art poétique_, vers 180 et 181.)
LISTE DES ÉDITIONS QUI ONT ÉTÉ COLLATIONNÉES POUR LES VARIANTES DU _CID_.
ÉDITIONS SÉPARÉES.
1637 in-4º, Paris, F. Targa (Bibliothèque impériale, Y, 5664 + A);
1637 in-4º, Paris, A. Courbé (Bibliothèque impériale, Y, 5664 ++[**] A);
1637 in-4º, Paris, F. Targa (Bibliothèque de l'Institut et Bibliothèque de Versailles[238]);
1637 in-12 (deux exemplaires identiques);
1638 in-12, Paris;
1638 in-12, Leyden, édition précédée d'un avis _Aux amateurs du langage françois_, signé J. P.[239];
1639 in-4º;
1644 in-4º;
1644 in-12;
NOTES:
[238] Nous avons confronté plusieurs exemplaires de l'édition originale, parce qu'ils ne sont pas tous identiques: en les comparant, nous avons constaté, comme on pourra le voir aux variantes, plusieurs différences, dont une est très-notable: voyez vers 312-314, p. 122.
[239] Nous avons fait réimprimer cet avis à la fin de notre _Appendice du Cid_.
RECUEILS.
1648 in-12; 1652 in-12; 1654 in-12; 1655 in-12; 1656 in-12; 1660 in-8º; 1663 in-fol.; 1664 in-8º; 1668 in-12; 1682 in-12.
_N.B._--Quand il sera besoin de distinguer les uns des autres les divers exemplaires de l'édition de 1637, in-4º, nous désignerons ceux de la Bibliothèque impériale de Paris par la lettre P., ceux des Bibliothèques de l'Institut et de Versailles par un I. (Les deux exemplaires de la Bibliothèque impériale sont constamment identiques; l'exemplaire de Versailles est partout semblable à celui de l'Institut.)--Nous distinguerons de même par les lettres P. et L. nos deux éditions in-12 de 1638, de Paris et de Leyde.
ACTEURS.
DON FERNAND[240], premier roi de Castille. DONA URRAQUE, infante de Castille. DON DIÈGUE, père de don Rodrigue. DON GOMÈS, comte de Gormas, père de Chimène. DON RODRIGUE, amant de Chimène[241]. DON SANCHE, amoureux de Chimène. DON ARIAS, } DON ALONSE, } gentilshommes castillans. CHIMÈNE, fille de don Gomès[242]. LÉONOR, gouvernante de l'Infante. ELVIRE, gouvernante de Chimène[243]. UN PAGE de l'Infante.
La scène est à Séville.
LE CID,
TRAGÉDIE[244].
ACTE I.
SCÈNE PREMIÈRE[245].
CHIMÈNE, ELVIRE[246].
CHIMÈNE.
Elvire, m'as-tu fait un rapport bien sincère? Ne déguises-tu rien de ce qu'a dit mon père?
ELVIRE.
Tous mes sens à moi-même en sont encor charmés: Il estime Rodrigue autant que vous l'aimez, Et si je ne m'abuse à lire dans son âme, 5 Il vous commandera de répondre à sa flamme.
CHIMÈNE.
Dis-moi donc, je te prie, une seconde fois Ce qui te fait juger qu'il approuve mon choix: Apprends-moi de nouveau quel espoir j'en dois prendre; Un si charmant discours ne se peut trop entendre; 10 Tu ne peux trop promettre aux feux de notre amour La douce liberté de se montrer au jour. Que t'a-t-il répondu sur la secrète brigue Que font auprès de toi don Sanche et don Rodrigue? N'as-tu point trop fait voir quelle inégalité 15 Entre ces deux amants me penche d'un côté?
ELVIRE.
Non; j'ai peint votre coeur dans une indifférence Qui n'enfle d'aucun d'eux ni détruit l'espérance[247], Et sans les voir d'un oeil trop sévère ou trop doux, Attend l'ordre d'un père à choisir un époux. 20 Ce respect l'a ravi, sa bouche et son visage M'en ont donné sur l'heure un digne témoignage[248], Et puisqu'il vous en faut encor faire un récit, Voici d'eux et de vous ce qu'en hâte il m'a dit: «Elle est dans le devoir; tous deux sont dignes d'elle, 25 Tous deux formés d'un sang noble, vaillant, fidèle, Jeunes, mais qui font lire aisément dans leurs yeux L'éclatante vertu de leurs braves aïeux. Don Rodrigue surtout n'a trait en son visage[249] Qui d'un homme de coeur ne soit la haute image, 30 Et sort d'une maison si féconde en guerriers, Qu'ils y prennent naissance au milieu des lauriers. La valeur de son père, en son temps sans pareille, Tant qu'a duré sa force, a passé pour merveille; Ses rides sur son front ont gravé ses exploits[250], 35 Et nous disent encor ce qu'il fut autrefois. Je me promets du fils ce que j'ai vu du père; Et ma fille, en un mot, peut l'aimer et me plaire[251].» Il alloit au conseil, dont l'heure qui pressoit[252] A tranché ce discours qu'à peine il commençoit; 40 Mais à ce peu de mots je crois que sa pensée Entre vos deux amants n'est pas fort balancée. Le Roi doit à son fils élire un gouverneur, Et c'est lui que regarde un tel degré d'honneur: Ce choix n'est pas douteux, et sa rare vaillance 45 Ne peut souffrir qu'on craigne aucune concurrence. Comme ses hauts exploits le rendent sans égal, Dans un espoir si juste il sera sans rival; Et puisque don Rodrigue a résolu son père Au sortir du conseil à proposer l'affaire, 50 Je vous laisse à juger s'il prendra bien son temps, Et si tous vos desirs seront bientôt contents.
CHIMÈNE.
Il semble toutefois que mon âme troublée Refuse cette joie, et s'en trouve accablée: Un moment donne au sort des visages divers, 55 Et dans ce grand bonheur je crains un grand revers.
ELVIRE.
Vous verrez cette crainte heureusement déçue[253].
CHIMÈNE.
Allons, quoi qu'il en soit, en attendre l'issue.
SCÈNE II.
L'INFANTE, LÉONOR, PAGE[254].
L'INFANTE[255].
Page, allez avertir Chimène de ma part[256] Qu'aujourd'hui pour me voir elle attend un peu tard, 60 Et que mon amitié se plaint de sa paresse.
(Le Page rentre[257].)
LÉONOR.
Madame, chaque jour même desir vous presse; Et dans son entretien, je vous vois chaque jour[258] Demander en quel point se trouve son amour[259].
L'INFANTE.
Ce n'est pas sans sujet: je l'ai presque forcée[260] 65 A recevoir les traits dont son âme est blessée. Elle aime don Rodrigue, et le tient de ma main, Et par moi don Rodrigue a vaincu son dédain: Ainsi de ces amants ayant formé les chaînes, Je dois prendre intérêt à voir finir leurs peines[261]. 70
LÉONOR.
Madame, toutefois parmi leurs bons succès Vous montrez un chagrin qui va jusqu'à l'excès[262]. Cet amour, qui tous deux les comble d'allégresse, Fait-il de ce grand coeur la profonde tristesse, Et ce grand intérêt que vous prenez pour eux 75 Vous rend-il malheureuse alors qu'ils sont heureux? Mais je vais trop avant, et deviens indiscrète.
L'INFANTE.
Ma tristesse redouble à la tenir secrète. Écoute, écoute enfin comme j'ai combattu, Écoute quels assauts brave encor ma vertu[263]. 80 L'amour est un tyran qui n'épargne personne: Ce jeune cavalier[264], cet amant que je donne[265], Je l'aime[266].
LÉONOR.
Vous l'aimez!
L'INFANTE.
Mets la main sur mon coeur, Et vois comme il se trouble au nom de son vainqueur, Comme il le reconnoît.
LÉONOR.
Pardonnez-moi, Madame, 85 Si je sors du respect pour blâmer cette flamme[267]. Une grande princesse à ce point s'oublier Que d'admettre en son coeur un simple cavalier[268]! Et que diroit le Roi? que diroit la Castille[269]? Vous souvient-il encor de qui vous êtes fille? 90
L'INFANTE.
Il m'en souvient si bien que j'épandrai mon sang Avant que je m'abaisse à démentir mon rang. Je te répondrois bien que dans les belles âmes Le seul mérite a droit de produire des flammes; Et si ma passion cherchoit à s'excuser, 95 Mille exemples fameux pourraient l'autoriser; Mais je n'en veux point suivre où ma gloire s'engage; La surprise des sens n'abat point mon courage[270]; Et je me dis toujours qu'étant fille de roi[271], Tout autre qu'un monarque est indigne de moi. 100 Quand je vis que mon coeur ne se pouvoit défendre, Moi-même je donnai ce que je n'osois prendre. Je mis, au lieu de moi, Chimène en ses liens, Et j'allumai leurs feux pour éteindre les miens. Ne t'étonne donc plus si mon âme gênée 105 Avec impatience attend leur hyménée: Tu vois que mon repos en dépend aujourd'hui. Si l'amour vit d'espoir, il périt avec lui[272]: C'est un feu qui s'éteint, faute de nourriture; Et malgré la rigueur de ma triste aventure, 110 Si Chimène a jamais Rodrigue pour mari, Mon espérance est morte, et mon esprit guéri[273]. Je souffre cependant un tourment incroyable: Jusques à cet hymen Rodrigue m'est aimable; Je travaille à le perdre, et le perds à regret; 115 Et de là prend son cours mon déplaisir secret. Je vois avec chagrin que l'amour me contraigne[274] A pousser des soupirs pour ce que je dédaigne; Je sens en deux partis mon esprit divisé: Si mon courage est haut, mon coeur est embrasé; 120 Cet hymen m'est fatal, je le crains, et souhaite: Je n'ose en espérer qu'une joie imparfaite[275]. Ma gloire et mon amour ont pour moi tant d'appas, Que je meurs s'il s'achève ou ne s'achève pas.
LÉONOR.
Madame, après cela je n'ai rien à vous dire, 125 Sinon que de vos maux avec vous je soupire: Je vous blâmois tantôt, je vous plains à présent; Mais puisque dans un mal si doux et si cuisant Votre vertu combat et son charme et sa force, En repousse l'assaut, en rejette l'amorce, 130 Elle rendra le calme à vos esprits flottants. Espérez donc tout d'elle, et du secours du temps; Espérez tout du ciel: il a trop de justice Pour laisser la vertu dans un si long supplice[276].
L'INFANTE.
Ma plus douce espérance est de perdre l'espoir. 135
LE PAGE.
Par vos commandements Chimène vous vient voir.
L'INFANTE, à Léonor[277].
Allez l'entretenir en cette galerie.
LÉONOR.
Voulez-vous demeurer dedans la rêverie?
L'INFANTE.
Non, je veux seulement, malgré mon déplaisir, Remettre mon visage un peu plus à loisir. 140 Je vous suis. Juste ciel, d'où j'attends mon remède, Mets enfin quelque borne au mal qui me possède: Assure mon repos, assure mon honneur. Dans le bonheur d'autrui je cherche mon bonheur: Cet hyménée à trois également importe; 145 Rends son effet plus prompt, ou mon âme plus forte. D'un lien conjugal joindre ces deux amants, C'est briser tous mes fers, et finir mes tourments. Mais je tarde un peu trop: allons trouver Chimène, Et par son entretien soulager notre peine. 150
SCÈNE III. LE COMTE, DON DIÈGUE.
LE COMTE.
Enfin vous l'emportez, et la faveur du Roi Vous élève en un rang qui n'étoit dû qu'à moi: Il vous fait gouverneur du prince de Castille.
DON DIÈGUE.
Cette marque d'honneur qu'il met dans ma famille Montre à tous qu'il est juste, et fait connoître assez 155 Qu'il sait récompenser les services passés.
LE COMTE.
Pour grands que soient les rois, ils sont ce que nous sommes: Ils peuvent se tromper comme les autres hommes; Et ce choix sert de preuve à tous les courtisans Qu'ils savent mal payer les services présents. 160
DON DIÈGUE.
Ne parlons plus d'un choix dont votre esprit s'irrite: La faveur l'a pu faire autant que[278] le mérite; Mais on doit ce respect au pouvoir absolu[279], De n'examiner rien quand un roi l'a voulu. A l'honneur qu'il m'a fait ajoutez-en un autre[280]; 165 Joignons d'un sacré noeud ma maison à la vôtre: Vous n'avez qu'une fille, et moi je n'ai qu'un fils[281]; Leur hymen nous peut rendre à jamais plus qu'amis: Faites-nous cette grâce, et l'acceptez pour gendre.
LE COMTE.
A des partis plus hauts ce beau fils doit prétendre; 170 Et le nouvel éclat de votre dignité Lui doit enfler le coeur d'une autre vanité[282]. Exercez-la, Monsieur, et gouvernez le Prince: Montrez-lui comme il faut régir une province, Faire trembler partout les peuples sous sa loi[283], 175 Remplir les bons d'amour, et les méchants d'effroi. Joignez à ces vertus celles d'un capitaine: Montrez-lui comme il faut s'endurcir à la peine, Dans le métier de Mars se rendre sans égal, Passer les jours entiers et les nuits à cheval, 180 Reposer tout armé, forcer une muraille, Et ne devoir qu'à soi le gain d'une bataille. Instruisez-le d'exemple, et rendez-le parfait[284], Expliquant à ses yeux vos leçons par l'effet.
DON DIÈGUE.
Pour s'instruire d'exemple, en dépit de l'envie, 185 Il lira seulement l'histoire de ma vie. Là, dans un long tissu de belles actions[285], Il verra comme il faut dompter des nations, Attaquer une place, ordonner une armée[286], Et sur de grands exploits bâtir sa renommée. 190
LE COMTE.
Les exemples vivants sont d'un autre pouvoir[287]; Un prince dans un livre apprend mal son devoir. Et qu'a fait après tout ce grand nombre d'années, Que ne puisse égaler une de mes journées? Si vous fûtes vaillant, je le suis aujourd'hui, 195 Et ce bras du royaume est le plus ferme appui. Grenade et l'Aragon tremblent quand ce fer brille; Mon nom sert de rempart à toute la Castille: Sans moi, vous passeriez bientôt sous d'autres lois, Et vous auriez bientôt vos ennemis pour rois[288]. 200 Chaque jour, chaque instant, pour rehausser ma gloire, Met lauriers sur lauriers, victoire sur victoire. Le Prince à mes côtés feroit dans les combats L'essai de son courage à l'ombre de mon bras; Il apprendroit à vaincre en me regardant faire; 205 Et pour répondre en hâte à son grand caractère, Il verroit....
DON DIÈGUE.