Part 22
Ce remede ne peut à mon mal satisfaire, Puis nature & l’amour me deffend de le faire, En vn choix si douteux s’esgare mon desir, Ils sont tous deux si beaux qu’on n’y peut que choisir, Comment beaux, ha! Nature admirable en ouurages, Ne fist iamais deux yeux, ny deux si beaux visages! Vn doux aspect qui semble aux amours conuier; L’vn n’a rien qu’en beauté l’autre puisse enuier, L’vn est brun, l’autre blond & son poil qui se dore, En filets blondissans, est semblable à l’Aurore, Quand toute écheuelée, à nos yeux sousriant, Elle émaille de fleurs les portes d’Oriant: Ce taint blanc & vermeil où l’amour rit aux graces, Cét œil qui fond des cœurs les rigueurs & les glaces, Qui foudroye en regards, éblouyt la raison, Et tuë en Basilic d’amoureuse poison; Cette bouche si belle & si pleine de charmes, Où l’amour prend le miel dont il trempe ses armes, Ces beaux traits de discours si doux & si puissans, Dont amour par l’oreille assuietit mes sens, A ma foible raison font telle violence, Qu’ils tiennent mes desirs en égale balance: Car si de l’vn des deux ie me veux departir, Le Ciel non plus que moy ne le peut consentir: L’autre pour estre brun aux yeux n’a moins de flammes, Il seme en regardant du soufre dans les ames, Donne aux cœurs aueuglez la lumiere & le iour, Ils semblent deux Soleils en la Sphere d’amour: Car si l’vn est pareil à l’Aurore vermeille, L’autre en son taint plus brun a la grace pareille A l’Astre de Venus qui doucement reluit, Quand le Soleil tombant dans les ondes s’enfuit: Sa taille haute & droite & d’vn iuste corsage, Semble vn pin qui s’esleue au milieu d’vn bocage; Sa bouche est de corail, où lon voit au dedans, Entre vn plaisant sousris les perles de ses dents, Qui respirent vn air embaumé d’vne haleine Plus douce que l’œillet ny que la mariolaine, D’vn brun meslé de sang son visage se paint, Il a le iour aux yeux & la nuit en son taint: Où l’amour flamboyant entre mille estincelles, Semble vn amas brillant des estoiles plus belles, Quand vne nuit seraine avec ses bruns flambeaux, Rend le Soleil ialoux en ses iours les plus beaux, Son poil noir & retors en gros floccons ondoye, Et crespelu ressemble vne toison de soye: C’est en fin comme l’autre vn miracle des Cieux: Mon ame pour les voir vient toute dans mes yeux, Et rauie en l’obiet de leurs beautés extrémes, Se retrouuant en eux, se perd toute en soy-mesmes. Las ainsi ie ne sçay que dire ou que penser, De les aimer tous deux n’est-ce les offencer? Laisser l’vn, prendre l’autre, ô Dieux est-il possible! Ce seroit les aimant vn crime irremissible; Ils sont tous deux égaux de merite, & de foy; Las je n’aime rien qu’eux, ils n’aiment rien que moy; Tous deux pour me sauuer hazarderent la vie, Ils ont mesme dessein, mesme amour, mesme enuie. De quelles passions me sentay-ie émouuoir! L’amour, l’honneur, la foy, la pitié, le deuoir, De diuers sentimens également me troublent, Et me pensant aider mes angoisses redoublent: Car si pour essayer à mes maux quelque paix, Parfois oubliant l’vn, en l’autre ie me plais, L’autre tout en colere à mes yeux se presente, Et me monstrant ses coups, sa chemise sanglante, Son amour, sa douleur, sa foy, son amitié, Mon cœur se fend d’amour & s’ouure à la pitié. Las ainsi combatuë en ceste estrange guerre, Il n’est grace pour moy au Ciel ny sur la terre, Contre ce double effort debile est ma vertu, De deux vents opposez mon cœur est combatu, Et reste ma pauure ame entre deux estouffée, Miserable despouille & funeste trophée.
SATYRE.
N’avoir crainte de rien, & ne rien espérer, Amy, c’est ce qui peut les hommes bien-heurer; I’ayme les gens hardis, dont l’ame non commune, Morgant les accidens, fait teste à la fortune, Et voyant le soleil de flamme reluisant, La nuit au manteau noir les Astres conduisant, La Lune se masquant de formes differentes, Faire naître les mois en ses courses errantes, Et les Cieux se mouvoir par ressorts discordans, Les vns chauds tempérez, & les autres ardens, Qui ne s’emouvant point, de rien n’ont l’ame attainte, Et n’ont en les voyant, esperance ni crainte. Mesme si pesle mesle avec les Elemens, Le Ciel d’airain tomboit iusques aux fondemens, Et que tout se froissast d’vne étrange tempeste, Les esclats sans frayeur leur frapperoyent la teste, Combien moins les assauts de quelque passion Dont le bien & le mal n’est qu’vne opinion? Ni les honneurs perdus, ni la richesse acquise, N’auront sur son esprit, ni puissance, ni prise. Dy moy, qu’est-ce qu’on doit plus cherement aymer De tout ce que nous donne ou la Terre ou la Mer? Ou ces grans Diamans, si brillans à la veuë, Dont la France se voit à mon gré trop pourveuë, Ou ces honneurs cuisans, que la faveur depart Souvent moins par raison, que non pas par hazard, Ou toutes ces grandeurs apres qui l’on abbaye, Qui font qu’vn President dans les procés s’égaye. De quel œil, trouble, ou clair, dy-moy, les doit-on voir, Et de quel appetit au cœur les recevoir? Ie trouue, quant à moy, bien peu de difference Entre la froide peur, & la chaude espérance, D’autant que mesme doute également assaut Nostre esprit qui ne sçait au vray ce qu’il luy faut. Car estant la Fortune en ses fins incertaine, L’accident non prévû nous donne de la peine; Le bien inesperé nous saisit tellement, Qu’il nous gele le sang, l’ame & le jugement, Nous fait fremir le cœur, nous tire de nous-mesmes; Ainsi diversement saisis des deux extremes, Quand le succés du bien au desir n’est égal, Nous nous sentons troublez du bien comme du mal, Et trouvant mesme effet en vn sujet contraire, Le bien fait dedans nous ce que le mal peut faire. Or donc, que gagne-t-on de rire, ou de pleurer? Craindre confusement, bien, ou mal esperer? Puisque mesme le bien excedant notre attente, Nous saisissant le cœur, nous trouble, & nous tourmente, Et nous desobligeant nous mesme en ce bon-heur, La ioie & le plaisir nous tient lieu de douleur. Selon son roolle, on doit iouër son personnage, Le bon sera méchant, insensé l’homme sage, Et le prudent sera de raison devestu, S’il se monstre trop chaud à suivre la vertu; Combien plus celuy-la dont l’ardeur non commune Eléve ses desseins jusqu’au Ciel de la Lune, Et se privant l’esprit de ses plus doux plaisirs, A plus qu’il ne se doit, laisse aller ses desirs? Va donc, & d’vn cœur sain voyant le Pont-au-change, Desire l’or brillant sous mainte pierre étrange; Ces gros lingots d’argent, qu’à grans coups de marteaux, L’art forme en cent façons de plats, & de vaisseaux; Et deuant que le iour aux gardes se découvre, Va, d’vn pas diligent, à l’Arcenac, au Louvre; Talonne vn President, suy-le comme vn valet, Mesme, s’il est besoin, estrille son mulet, Suy jusques au Conseil les Maistres des Requestes, Ne t’enquiers curieux s’ils sont hommes ou bestes, Et les distingues bien, les vns ont le pouvoir De iuger finement vn proces sans le voir; Les autres comme Dieux pres le soleil résident, Et Demons de Plutus, aux finances president, Car leurs seules faveurs peuuent, en moins d’vn an, Te faire devenir Chalange, ou Montauban. Ie veux encore plus, démembrant ta Province, Ie veux, de partisan que tu deviennes Prince. Tu seras des Badauts en passant adoré, Et sera iusqu’au cuir ton carosse doré; Chacun en ta faveur mettra son espérance, Mille valets sous toy desoleront la France, Tes logis tapissés en magnifique arroy, D’éclat aveugleront ceux-la mesmes du Roy. Mais si faut-il, enfin, que tout vienne à son conte, Et soit auec l’honneur, ou soit auec la honte, Il faut, perdant le jour, esprit, sens, & vigueur, Mourir comme Enguerand, ou comme Iacques Cœur, Et descendre la-bas, où, sans choix de personnes, Les escuelles de bois s’égalent aux Couronnes. En courtisant pourquoy perdrois-ie tout mon temps, Si de bien & d’honneur mes esprits sont contens? Pourquoy d’ame & de corps, faut-il que ie me peine, Et qu’estant hors du sens, aussi bien que d’haleine, Ie suiue vn financier, soir, matin, froid, & chaud, Si i’ay du bien pour viure autant comme il m’en faut? Qui n’a point de procés, au Palais n’a que faire, Vn President pour moy n’est non plus qu’vn notaire, Ie fais autant d’état du long comme du court, Et mets en la Vertu ma faveur, & ma Court. Voilà le vray chemin, franc de crainte & d’envie, Qui doucement nous meine à cette heureuse vie, Que parmy les rochers & les bois desertez, Ieusne, veille, oraison, & tant d’austeritez, Les Hermites iadis, ayant l’Esprit pour guide, Chercherent si longtemps dedans la Thebaïde. Adorant la Vertu, de cœur, d’ame, & de foy, Sans la chercher si loin, chacun l’a dedans soy, Et peut, comme il luy plaist, luy donner la teinture, Artisan de sa bonne ou mauvaise aventure.
SATYRE.
Perclus d’vne jambe, & des bras, Tout de mon long entre deux dras, Il ne me reste que la langue Pour vous faire cette harangue. Vous sçavés que i’ay pension, Et que l’on a pretention, Soit par sotise, ou par malice, Embarrassant le Benefice, Me rendre, en me torchant le bec, Le ventre creux comme vn rebec. On m’en baille en discours de belles, Mais de l’argent point de nouvelles; Encore au lieu de payement, On parle d’vn retranchement, Me faisant au nez grise mine, Que l’Abbaye est en ruine, Et ne vaut pas, beaucoup s’en faut, Les deux mille francs qu’il me faut; Si bien que ie juge, à son dire, Malgré le feu Roy nostre Sire, Qu’il desireroit volontiers Lâchement me reduire au tiers. Ie laisse à part ce facheux conte; Au Primtemps que la bile monte Par les veines dans le cerveau, Et que l’on sent au renouveau, Son Esprit fécond en sornettes, Il fait mauvais se prendre aux Poëtes; Toutesfois, ie suis de ces Gens De toutes choses négligens, Qui vivant au iour la iournée, Ne contrôllent leur destinée, Oubliant, pour se mettre en paix, Les injures & les bien-faits, Et s’arment de Philosophie; Il est pourtant fou qui s’y fie; Car la Dame indignation Est vne forte passion. Estant donc en mon lit malade, Les yeux creux, & la bouche fade, Le teint iaune comme vn espy, Et non pas l’esprit assoupy, Qui dans ses caprices s’égaye, Et souvent se donne la baye, Se feignant, pour passer le temps, Avoir cent mille escus contans, Avec cela large campagne; Ie fais des chasteaux en Espagne, I’entreprens partis sur partis, Toutesfois, je vous avertis, Pour le Sel, que ie m’en deporte, Que ie n’en suis en nulle sorte, Non plus que du droit Annuël, Ie n’ayme point le Casuël, I’ay bien vn avis d’autre estoffe, Dont du Luat le Philosophe, Désigne rendre au Consulat Le nez fait comme vn cervelat: Si le Conseil ne s’y oppose, Vous verrez vne belle chose. Mais laissant-là tous ces proiets, Ie ne manque d’autres suiets, Pour entretenir mon caprice En vn fantastique exercice; Ie discours des neiges d’antan, Ie prens au nid le vent d’autan, Ie pete contre le Tonnerre, Aux papillons ie fais la guerre, Ie compose Almanachs nouveaux, De rien ie fais brides à Veaux, A la S. Iean ie tends aux Gruës, Ie plante des pois par les ruës, D’vn baston ie fais vn cheval, Ie voy courir la Seine à val, Et beaucoup de choses, beau sire, Que ie ne veux, & n’ose dire. Apres cela, ie peinds en l’air, I’apprens aux asnes à voler, Du Bordel ie fais la Chronique, Aux chiens j’apprens la Rhetorique; Car, enfin, ou Plutarque ment, Ou bien ils ont du iugement. Ce n’est pas tout, ie dis sornettes, Ie dégoise des Chansonnettes, Et vous dis, qu’auec grand effort, La Nature pâtit tres-fort. Ie suis si plein que ie regorge, Si vne fois ie rens ma gorge, Eclatant ainsi qu’vn petard, On dira, le Diable y ayt part. Voila comme le temps ie passe, Si ie suis las, ie me délasse, I’écris, ie lis, ie mange & boy, Plus heureux cent fois que le Roy, (Ie ne dis pas le Roy de France,) Si ie n’estois court de finance. Or, pour finir, voila comment Ie m’entretiens bisarrement, Et prenez-moy les plus extremes En sagesse, ils vivent de mesmes, N’estant l’humain entendement Qu’vne grotesque seulement. Vuidant des bouteilles cassées, Ie m’embarasse en mes pensées, Et quand i’y suis bien embrouïllé, Ie me couvre d’vn sac mouïllé. Faute de papier, _bona sere_, Qui a de l’argent, si le serre. Votre Serviteur à iamais, Maistre Ianin du Pontalais.
ELEGIE.
L’homme s’oppose en vain contre la destinée, Tel a domté sur mer la tempeste obstinée, Qui deceu dans le port, esprouue en vn instant Des accidens humains le reuers inconstant, Qui le jette au danger, lors que moins il y pense. Ores, à mes depens i’en fais l’experience, Moy, qui tremblant encor du naufrage passé, Du bris de mon navire au rivage amassé, Bâtissois vn autel aux Dieux legers des Ondes, Iurant mesme la mer, & ses vagues profondes, Instruit à mes dépens, & prudent au danger, Que je me garderois de croire de leger, Sçachant qu’injustement il se plaint de l’orage, Qui remontant sur mer fait vn second naufrage. Cependant ay-ie à peine essuyé mes cheveux, Et payé dans le port l’offrande de mes vœux, Que d’vn nouveau desir le courant me transporte, Et n’ay pour l’arrester la raison assez forte. Par vn destin secret mon cœur s’y voit contraint, Et par vn si doux nœud si doucement estreint, Que me trouvant espris d’vne ardeur si parfaite, Trop heureux en mon mal, ie benis ma defaite, Et me sens glorieux, en vn si beau tourment, De voir que ma grandeur serve si dignement; Changement bien étrange en vne amour si belle! Moy, qui rangeois au joug la terre vniuerselle, Dont le nom glorieux aux Astres eslevé, Dans le cœur des mortels par vertu s’est gravé, Qui fis de ma valeur le hazard tributaire, A qui rien, fors l’Amour, ne put estre contraire, Qui commande par tout, indomptable en pouvoir, Qui sçay donner des loix, & non les recevoir; Ie me voy prisonnier aux fers d’vn ieune Maistre, Où ie languis esclave, & fais gloire de l’estre, Et sont à le servir tous mes vœux obligez; Mes palmes, mes lauriers en myrthes sont changez, Qui servant de trophée aux beautez que i’adore, Font en si beau suiet que ma perte m’honnore. Vous, qui dés le berceau de bon œil me voyez, Qui du troisiéme Ciel mes destins envoyez, Belle & sainte planete, Astre de ma naissance, Mon bon-heur plus parfait, mon heureuse influënce, Dont la douceur preside aux douces passions, Venus, prenez pitié de mes affections, Soyez-moy favorable, & faites à cette heure, Plustost que découvrir mon amour, que ie meure: Et que ma fin témoigne, en mon tourment secret, Qu’il ne vescut iamais vn amant si discret, Et qu’amoureux constant, en vn si beau martyre, Mon trépas seulement mon amour puisse dire. Ha! que la passion me fait bien discourir! Non, non, vn mal qui plaist, ne fait jamais mourir. Dieux! que puis-je donc faire au mal qui me tourmente! La patience est foible, & l’amour violente, Et me voulant contraindre en si grande rigueur, Ma plainte se dérobbe, & m’échappe du cœur, Semblable à cet enfant, que la Mere en colere, Apres vn châtiment veut forcer à se taire, Il s’efforce de crainte à ne point soupirer, A grand peine ose-t-il son haleine tirer; Mais nonobstant l’effort, dolent en son courage, Les sanglots, à la fin, debouchent le passage, S’abandonnant aux cris, ses yeux fondent en pleurs, Et faut que son respect défere à ses douleurs. De mesme, ie m’efforce au tourment qui me tuë, En vain de le cacher mon respect s’evertuë, Mon mal, comme vn torrent, pour vn temps retenu, Renversant tout obstacle, est plus fier devenu. Or puis-que ma douleur n’a pouvoir de se taire, Et qu’il n’est ni desert, ni rocher solitaire, A qui de mon secret ie m’osasse fier, Et que jusqu’à ce point ie me dois oublier, Que de dire ma peine en mon cœur si contrainte, A vous seule, en pleurant, j’addresse ma complainte; Aussi puis-que vostre œil m’a tout seul asservy, C’est raison que luy seul voye comme ie vy, Qu’il voye que ma peine est d’autant plus cruelle, Que seule en l’Vnivers, ie vous estime belle; Et si de mes discours vous entrez en courroux, Songez qu’ils sont en moy, mais qu’ils naissent de vous, Et que ce seroit estre ingrate en vos defaites, Que de fermer les yeux aux playes que vous faites. Donc, Beauté plus qu’humaine, objet de mes plaisirs, Delices de mes yeux, & de tous mes desirs, Qui regnez sur les cœurs d’vne contrainte aimable, Pardonnez à mon mal, hélas! trop veritable, Et lisant dans mon cœur que valent vos attraits, Le pouvoir de vos yeux, la force de vos traits, La preuve de ma foy, l’aigreur de mon martyre, Pardonnez à mes cris de l’avoir osé dire, Ne vous offencez point de mes justes clameurs, Et si mourant d’amour, ie vous dis que ie meurs.
VERS SPIRITUELS.
STANCES.
Quand sur moy je jette les yeux, A trente ans me voyant tout vieux, Mon cœur de frayeur diminuë, Estant vieilly dans vn moment, Ie ne puis dire seulement Que ma jeunesse est devenuë.
Du berceau courant au cercueil, Le jour se dérobe à mon œil, Mes sens troublez s’évanouissent, Les hommes sont comme des fleurs, Qui naissent & vivent en pleurs, Et d’heure en heure se fanissent.
Leur âge à l’instant écoulé, Comme vn trait qui s’est envolé, Ne laisse apres soy nulle marque, Et leur nom si fameux icy, Si tost qu’ils sont morts, meurt aussi, Du pauvre autant que du Monarque.
N’agueres verd, sain, & puissant, Comme vn Aubespin florissant, Mon printemps estoit délectable, Les plaisirs logeoient en mon sein, Et lors estoit tout mon dessein Du jeu d’amour, & de la table.
Mais las! mon sort est bien tourné; Mon âge en vn rien s’est borné, Foible languit mon esperance, En vne nuit, à mon malheur, De la joye & de la douleur I’ay bien appris la difference!
La douleur aux traits veneneux, Comme d’vn habit epineux Me ceint d’vne horrible torture, Mes beaux jours sont changés en nuits, Et mon cœur tout flestry d’ennuys, N’attend plus que la sepulture.
Enyvré de cent maux divers, Ie chancelle, & vay de travers, Tant mon ame en regorge pleine, I’en ay l’esprit tout hebêté, Et si peu qui m’en est resté, Encor me fait-il de la peine.
La memoire du temps passé, Que j’ay folement depencé, Espand du fiel en mes vlceres; Si peu que j’ay de jugement, Semble animer mon sentiment, Me rendant plus vif aux miseres.
Ha! pitoyable souvenir! Enfin, que dois-je devenir! Où se reduira ma confiance! Estant ja defailly de cœur, Qui me donra de la vigueur, Pour durer en la penitence?
Qu’est-ce de moy? foible est ma main, Mon courage, hélas! est humain, Ie ne suis de fer ni de pierre; En mes maux monstre-toy plus doux, Seigneur, aux traits de ton courroux, Ie suis plus fragile que verre.
Ie ne suis à tes yeux, sinon Qu’vn festu sans force, & sans nom, Qu’vn hibou qui n’ose paroistre, Qu’vn fantosme icy bas errant, Qu’vne orde escume de torrent, Qui semble fondre avant que naistre.
Où toy, tu peux faire trembler L’Vnivers, & desassembler Du Firmament le riche ouvrage, Tarir les Flots audacieux, Ou, les élevant jusqu’aux Cieux, Faire de la Terre vn naufrage.
Le Soleil fléchit devant toy, De toy les Astres prennent loy, Tout fait joug dessous ta parole: Et cependant, tu vas dardant Dessus moy ton courroux ardent, Qui ne suis qu’vn bourrier qui vole.
Mais quoy! si ie suis imparfait, Pour me defaire m’as-tu fait? Ne sois aux pecheurs si severe; Ie suis homme, & toy Dieu Clement, Sois donc plus doux au châtiment, Et punis les tiens comme Pere.
I’ay l’œil seellé d’vn seau de fer, Et déja les portes d’Enfer Semblent s’entrouvrir pour me prendre; Mais encore, par ta bonté, Si tu m’as osté la santé, O Seigneur? tu me la peux rendre.
Le tronc de branches devestu Par vne secrette vertu Se rendant fertile en sa perte, De rejettons espere vn jour Ombrager les lieux d’alentour, Reprenant sa perruque verte.
Où, l’homme en la fosse couché, Apres que la mort l’a touché, Le cœur est mort comme l’escorce; Encor l’eau reverdit le bois, Mais l’homme estant mort vne fois, Les pleurs pour luy n’ont plus de force.
SVR LA NATIVITÉ
DE NOSTRE SEIGNEVR,
HYMNE.
Par le commandement du Roy Louis XIII. pour sa Musique de la Messe de minuit.
Pour le salut de l’Vnivers, Aujourd’huy les Cieux sont ouvers, Et par vne conduite immense, La grace descend dessus nous, Dieu change en pitié son courroux, Et sa Iustice en sa Clemence.
Le vray Fils de Dieu Tout-puissant, Au fils de l’homme s’vnissant, En vne charité profonde, Encor qu’il ne soit qu’vn Enfant, Victorieux & triomphant, De fers affranchit tout le monde.
Dessous sa divine vertu, Le peché languit abbatu, Et de ses mains à vaincre expertes, Etouffant le serpent trompeur, Il nous assure en nostre peur, Et nous donne gain de nos pertes.
Ses oracles sont accomplis, Et ce que par tant de replis D’âge, promirent les Prophetes, Aujourd’huy se finit en luy, Qui vient consoler nostre ennuy, En ses promesses si parfaites.
Grand Roy, qui daignas en naissant, Sauver le Monde perissant, Comme Pere, & non comme Iuge, De Grace comblant nostre Roy, Fay qu’il soit des meschans l’effroy, Et des bons l’assuré refuge.
Qu’ainsi qu’en Esté le Soleil, Il dissipe, aux rays de son œil, Toute vapeur, & tout nuage, Et qu’au feu de ses actions, Se dissipant les factions, Il n’ayt rien qui luy fasse ombrage.
SONNETS.
I.
O Dieu, si mes pechez irritent ta fureur, Contrit, morne & dolent, i’espere en ta clemence, Si mon duëil ne suffit à purger mon offence, Que ta grace y supplée, & serve à mon erreur.