Part 21
Depuis que ie vous ay quitté Ie m’en suis allé depité, Voire aussi remply de colere Qu’vn voleur qu’on meine en gallere, Dans vn lieu de mauuais renom Où iamais femme n’a dit non, Et là ie ne vis que l’hostesse, Ce qui redoubla ma tristesse, Mon amy, car i’auois pour lors Beaucoup de graine dans le corps. Ceste vieille branslant la teste, Me dit excusez, c’est la feste Qui fait que l’on ne trouue rien, Car tout le monde est Ian de bien, Et si i’ay promis en mon ame Qu’à ce iour pour euiter blasme, Ce peché ne seroit commis. Mais vous estes de nos amis, Parmanenda ie vous le iure, Il faut pour ne vous faire iniure, Apres mesme auoir eu le soing De venir chez nous de si loing, Que ma chambriere i’enuoye Iusques à l’escu de Sauoye: Là mon amy tout d’vn plain saut On trouuera ce qu’il vous faut. Que i’ayme les hommes de plume, Quand ie les voy mon cœur s’allume, Autresfois i’ay parlé Latin, Discourons vn peu du destin, Peut-il forcer les professies, Les pourceaux ont-ils des vessies, Dites nous quel autheur escrit La naissance de l’Antechrist. O le grand homme que Virgille, Il me souuient de l’Euangile Que le prestre a dit auiourd’huy: Mais vous prenez beaucoup d’ennuy: Ma seruante est vn peu tardiue, Si faut-il vrayment qu’elle arriue Dans vn bon quart d’heure d’icy, Elle m’en fait tousiours ainsi. En attendant prenez vn siege Vos escarpins n’ont point de liege, Vostre collet fait vn beau tour. A la guerre de Montcontour On ne portoit point de rotonde: Vous ne voulez pas qu’on vous tonde, Les choses grands sont de saison, Ie fus autresfois de maison Docte, bien parlante, & habille Autant que fille de la ville, Ie me faisois bien decroter, Et nul ne m’entendoit peter Que ce ne fust dedans ma chambre. I’auoy tousiours vn collier d’ambre, Des gands neufs, mes soulliers noircis, I’eusse peu captiuer Narcis, Mais hélas! estant ainsi belle Ie ne fus pas long temps pucelle, Vn cheualier d’authorité Achepta ma virginité, Et depuis auec vne drogue, Ma mere qui faisoit la rogue Quand on me parloit de cela En trois iours me repucela. I’estois faicte à son badinage: Apres pour seruir au mesnage, Vn prelat me voulant auoir, Son argent me mist en deuoir De le seruir, & de luy plaire, Toute chose requiert sallaire: Puis apres voyant en effect Mon pucelage tout refait, Ma mere en son mestier sçauante, Me mit vne autresfois en vente, Si bien qu’vn ieune tresorier, Fust le troisiesme aduenturier Qui fit boüillir nostre marmite: I’apris autresfois d’vn Hermite Tenu pour vn sçauant parleur, Qu’on peut desrober vn voleur, Sans se charger la conscience, Dieu m’a donné ceste science. Cest homme aussi riche que lait, Me fist espouser son valet, Vn homme qui se nommoit Blaise. Ie ne fus onc tant à mon aise Qu’à l’heure que ce gros manant Alloit les restes butinant, Non pas seullement de son maistre, Mais du cheualier & du prestre. De ce costé i’eus mille frans, Et i’auois ià depuis deux ans Auec ma petite pratique, Gaigné de quoy leuer boutique De tauernier à Mont-lhery Où naquist mon pauure mary, Helas! que c’estoit vn bon homme, Il auoit esté iusqu’à Rome, Il chantoit comme vn rossignol, Il sçauoit parler Espagnol Il ne receuoit point d’escornes Car il ne porta pas les cornes, Depuis qu’auecques luy ie fus. Il auoit les membres touffus, Le poil est vn signe de force, Et ce signe a beaucoup d’amorce, Parmy les femmes du mestier. Il estoit bon arbalestrier, Sa cuisse estoit de belle marge, Il auoit l’espaule bien large, Il estoit ferme de roignons, Non comme ces petits mignons, Qui font de la saincte nitouche, Aussi tost que leur doigt vous touche, Ils n’osent pousser qu’à demy, Celuy-là poussoit en amy, Et n’auoit ny muscle ny veine Qu’il ne poussast sans perdre haleine: Mais tant & tant il a poussé, Qu’en poussant il est trespassé. Soudain que son corps fust en terre, L’enfant amour me fist la guerre, De façon que pour mon amant, Ie prins vn bateleur Normant, Lequel me donna la verolle, Puis luy pretay sur sa parole, Auant que ie cogneusse rien A son mal, presque tout mon bien. Maintenant nul de moy n’a cure, Ie fleschy aux loix de nature, Ie suis aussi seiche qu’vn os, Ie ferois peur aux huguenos En me voyant ainsi ridee, Sans dents & la gorge bridee, S’ils ne mettoient nos visions Au rang de leurs derisions. Ie suis vendeuse de chandelle Il ne s’en voit point de fidelle, En leur estat, comme ie suis, Ie cognois bien ce que ie puis, Ie ne puis aimer la ieunesse Qui veut auoir trop de finesse, Car les plus fines de la Cour Ne me cachent point leur amour. Telle va souuant à l’Eglise De qui ie cognois la feintise, Telle qui veut son fait nier Dit que c’est pour communier, Mais la chose m’est indiquee, C’est pour estre communiquee A ses amys par mon moyen, Comme Heleine fust au Troyen. Quand la vieille sans nulle honte, M’eust acheué son petit conte, Vn Commissaire illec passa, Vn sergent la porte poussa, Sans attendre la chambriere Ie sortis par l’huis de derriere, Et m’en allay chez le voisin Moitié figue & moitié raisin, N’ayant ny tristesse ny ioye De n’auoir point trouué la proye.
EPITAPHE DE REGNIER.
I’ay vescu sans nul pensement, Me laissant aller doucement A la bonne loy naturelle, Et ne sçaurois dire pourquoy La mort daigna penser à moy, Qui n’ay daigné penser en elle.
ŒVVRES POSTHVMES
DIALOGUE.
Cloris & Phylis.
CLORIS.
Phylis œil de mon cœur & moitié de moy mesme, Mon amour, qui te rend le visage si blesme? Quels sanglots, quels souspirs, quelles nouuelles pleurs, Noyent de tes beautez les graces & les fleurs?
PHYLIS.
Ma douleur est si grande & si grand mon martyre Qu’il ne se peut Cloris, ny comprendre ny dire.
CLORIS.
Ces maintiens égarez, ces pensers esperdus, Ces regrets & ces cris par ces bois espandus: Ces regards languissans en leurs flammes discrettes, Me sont de ton Amour les parolles secrettes.
PHYLIS.
Hà Dieu qu’vn diuers mal diuersement me point! I’ayme! hélas non, Cloris, non non, ie n’ayme point.
CLORIS.
La honte ainsi dément ce que l’Amour decelle, La flamme de ton cœur par tes yeux étincelle: Et ton silence mesme en ce profond malheur, N’est que trop eloquent à dire ta douleur: Tout parle en ton visage, & te voulant contraindre, L’Amour vient malgré toy sur ta léure à se plaindre: Pourquoy veux-tu Phylis, aymant comme tu fais, Que l’Amour se demente en ses propres effets? Ne sçay-tu que ces pleurs, que ces douces œillades, Ces yeux qui se mourant font les autres malades, Sont theatres du cœur où l’Amour vient iouër Les pensers que la bouche a honte d’auouër? N’en fay doncq’ point la fine & vainement ne cache Ce qu’il faut malgré toy que tout le monde sçache, Puis que le feu d’Amour dont tu veux triompher, Se monstre d’autant plus qu’on le pense estouffer. L’Amour est vn enfant nud, sans fard & sans crainte, Qui se plaist qu’on le voye & qui fuit la contrainte: Force doncq tout respect, & ma fillete croy Qu’vn chacun est suiet à l’Amour comme toy. En ieunesse i’aymé, ta mere fit de mesme: Lycandre aima Lisis, & Felisque Philesme: Et si l’aage esteignit leur vie & leurs souspirs, Par ces plaines encor’ on en sent les Zephirs; Ces fleuues sont encor’ tout enflez de leurs larmes, Et ces prez tout rauis de tant d’amoureux charmes, Encor voit-on l’Echo redire leurs chansons, Et leurs noms sur ces bois grauez en cent façons. Mesmes que penses-tu Hermione la belle Qui semble contre Amour si fiere & si cruelle, Me dit tout franchement en plorant l’autre iour, Qu’elle estoit sans amant mais non pas sans Amour: Telle encor qu’on me voit i’aime de telle sorte, Que l’effet en est vif si la cause en est morte, Es cendres d’Amyante Amour nourrit ce feu Que iamais par mes pleurs estaindre ie n’ay peu: Mais comme d’vn seul trait fut nostre ame entamée, Par sa mort mon amour n’en est moins enflammée.
PHYLIS.
Hà n’en dy dauantage & de grace ne rends Mes maux plus douloureux ny mes ennuys plus grands.
CLORIS.
D’où te vient le regret dont ton ame est saisie, Est ce infidélité, mépris ou ialousie?
PHYLIS.
Ce n’est ny l’vn ny l’autre, & mon mal rigoureux Excede doublement le tourment amoureux.
CLORIS.
Mais ne peut-on sçauoir le mal qui te possede?
PHYLIS.
A quoy seruiroit-il puis qu’il est sans remede?
CLORIS.
Volontiers les ennuis s’alegent aux discours.
PHYLIS.
Las! ie ne veux aux miens ny pitié ny secours.
CLORIS.
La douleur que lon cache est la plus inhumaine.
PHYLIS.
Qui meurt en se taisant semble mourir sans peine.
CLORIS.
Peut-estre la disant te pourray-ie guarir.
PHYLIS.
Tout remede est fascheux alors qu’on veut mourir.
CLORIS.
Au moins auant ta mort dy où le mal te touche.
PHYLIS.
Le secret de mon cœur ne va point en ma bouche.
CLORIS.
Avec toy mourront donc tes ennuis rigoureux.
PHYLIS.
Mon cœur est vn sepulchre honorable pour eux.
CLORIS.
Ie voy bien en tes yeux quelle est ta maladie.
PHYLIS.
Si tu la voy, pourquoy veux-tu que ie la die?
CLORIS.
Si ie ne me deçoy ce mal te vient d’aimer.
PHYLIS.
Cloris, d’vn double feu ie me sens consommer.
CLORIS.
La douleur malgré-toy la langue te desnouë.
PHYLIS.
Mais faut-il à ma honte helas que ie l’aduouë? Et que ie die vn mal pour qui iusques icy, I’eus la bouche fermée & le cœur si transi, Qu’estouffant mes souspirs, aux bois, aux prez, aux pleines, Ie ne peux, & n’osé discourir de mes peines? Auray-ie assez d’audace à dire ma langueur? Ha perdons le respect où i’ay perdu le cœur. I’aime, i’aime, Cloris, & cét enfant d’Eryce Qui croit que c’est pour moy trop peu que d’vn suplice, De deux traits qu’il tira des yeux de deux amans, Cause en moy ces douleurs & ces gemissemens: Chose encore inouye & toutesfois non fainte, Et dont iamais Bergere à ces bois ne s’est plainte.
CLORIS.
Seroit-il bien possible?
PHYLIS.
A mon dam tu le vois.
CLORIS.
Comment qu’on puisse aimer deux hommes à la fois?
PHYLIS.
Mon malheur en cecy n’est que trop veritable: Mais las! il est bien grand puis qu’il n’est pas croyable.
CLORIS.
Qui sont ces deux Bergers dont ton cœur est époint?
PHYLIS
Aminte, & Philemon, ne les cognoy-tu point?
CLORIS.
Ceux qui furent blessez lors que tu fus rauie.
PHYLIS
Ouy ces deux, dont ie tiens & l’honneur & la vie.
CLORIS.
I’en sçay tout le discours, mais dy moy seulement Comme amour par leurs yeux charma ton iugement.
PHYLIS
Amour tout despité de n’auoir point de flesche Assez forte pour faire en mon cœur vne bresche, Voulant qu’il ne fust rien dont il ne fust vainqueur, Fit par les coups d’autruy cette plaie en mon cœur, Quand ces Bergers naurés, sans vigueur & sans armes, Tout moites de leur sang, comme moy de mes larmes, Prés du Satyre mort & de moy que l’ennuy Rendoit en apparence aussi morte que luy, Firent voir à mes yeux d’vne piteuse sorte Qu’autant que leur amour leur valeur estoit forte. Ce traistre tout couuert de sang & de pitié, Entra dedans mon cœur, sous couleur d’amitié, Et n’y fut pas plustost que morte, froide, & blesme, Ie cessé tout en pleurs d’estre plus à moy-mesme, I’oublié pere & mere, & troupeaux, & maison, Mille nouueaux desirs saisirent ma raison: I’erré deçà delà, furieuse insensee, De pensers, en pensers, s’esgara ma pensee, Et comme la fureur estoit plus douce en moy, Reformant mes façons, ie leur donnois la loy, I’accommodois ma grace, agençois mon visage, Vn ialoux soin de plaire excitoit mon courage: I’allois plus retenuë & composois mes pas, I’apprenois à mes yeux à former des appas, Ie voulois sembler belle, & m’efforçois à faire Vn visage qui peust également leur plaire, Et lors qu’ils me voyoient par hasard tant soit peu, Ie frissonnois de peur, craignant qu’ils eussent veu Tant i’estois en amour innocemment coupable, Quelque façon en moy qui ne fust agreable. Ainsi tousiours en trance en ce nouueau soucy Ie disois à par-moy, las mon Dieu qu’est-cecy! Quel soin qui de mon cœur s’estant rendu le maistre, Fait que ie ne suis plus ce que ie soulois estre: D’où vient que iour & nuict ie n’ay point de repos? Que mes souspirs ardens trauersent mes propos, Que loin de la raison tout conseil ie reiette, Que ie sois sans suiet aux larmes si suiette! Ha! sotte respondoy-ie apres en me tançant, Non ce n’est que pitié que ton ame ressant De ces Bergers blessez, te fasche-tu cruelle, Aux doux ressentimens d’vn acte si fidelle? Serois-tu pas ingrate en faisant autrement? Ainsi ie me flattois en ce faux iugement, Estimant en ma peine aueugle & langoureuse, Estre bien pitoyable, & non pas amoureuse. Mais las! en peu de temps ie cogneu mon erreur, Tardiue cognoissance à si prompte fureur! I’apperceu, mais trop tard, mon amour vehemente, Les cognoissant amans, ie me cogneus amante, Aux rayons de leur feu qui luit si clairement, Helas! ie vy leur flame & mon embrasement, Qui croissant par le temps s’augmenta d’heure en heure, Et croistra, s’ay-ie peur iusqu’à tant que ie meure. Depuis de mes deux yeux le sommeil se bannit, La douleur de mon cœur mon visage fannit, Du Soleil à regret la lumiere m’esclaire, Et rien que ces Bergers au cœur ne me peut plaire. Mes flesches & mon arc me viennent à mespris, Vn choc continuël fait guerre à mes esprits, Ie suis du tout en proye à ma peine enragee, Et pour moy comme moy toute chose est changee: Nos champs ne sont plus beaux, ces prés ne sont plus verts, Ces arbres ne sont plus de feuillages couuerts, Ces ruisseaux sont troublez des larmes que ie verse, Ces fleurs n’ont plus d’émail en leur couleur diuerse, Leurs attraits si plaisans sont changez en horreur, Et tous ces lieux maudits n’inspirent que fureur. Icy comme autresfois, ces pâtiz ne fleurissent, Comme moy de mon mal mes troupeaux s’amaigrissent, Et mon chien m’abayant semble me reprocher, Que i’aye ore à mespris ce qui me fut si cher: Tout m’est à contre-cœur horsmis leur souuenance: Hélas! ie ne vy point sinon lors que i’y pense, Ou lors que ie les vois, & que viuante en eux, Ie puize dans leurs yeux vn venin amoureux. Amour qui pour mon mal me rend ingenieuse, Donnant tréue à ma peine ingrate & furieuse, Les voyant me permet l’vsage de raison, Afin que ie m’efforce apres leur guarison, Me fait penser leurs maux, mais las! en vain i’essaye Par vn mesme appareil pouuoir guarir ma playe: Ie sonde de leurs coups l’estrange profondeur, Et ne m’estonne point pour en voir la grandeur: I’estuue de mes pleurs leurs blesseures sanglantes, Helas à mon malheur blesseures trop blessantes! Puisque vous me tuez, & que mourant par vous, Ie souffre en vos douleurs, & languis en vos coups.
CLORIS.
Bruslent ils comme toy d’amour demesuree?
PHYLIS
Ie ne sçay, toutesfois, i’en pense estre asseuree.
CLORIS.
L’amour se persuade assez legerement.
PHYLIS
Mais ce que lon desire on le croit aisément.
CLORIS.
Le bon amour pourtant n’est point sans desfiance.
PHYLIS
Ie te diray sur quoy i’ay fondé ma croyance: Vn iour comme il aduint qu’Aminte estant blecé, Et qu’estant de sa playe & d’amour oppressé, Ne pouvant clorre l’œil esueillé du martyre, Se plaignoit en plorant d’vn mal qu’il n’osoit dire: Mon cœur qui du passé le voyant, se souuint, A ce piteux obiect toute pitié deuint, Et ne pouuant souffrir de si dures alarmes, S’ouurit à la douleur, & mes deux yeux aux larmes. En fin comme ma voix ondoyante à grans flots, Eust trouué le passage entre mille sanglots, Me forçant en l’accez du tourment qui me gréue, I’obtins de mes douleurs à mes pleurs quelque tréue, Ie me mis à chanter, & le voyant gemir, En chantant i’inuitois ses beaux yeux à dormir: Quand luy tout languissant tournant vers moy sa teste, Qui sembloit vn beau lys battu de la tempeste, Me lançant vn regard qui le cœur me fendit, D’vne voix rauque & casse ainsi me respondit: Phylis comment veux-tu qu’absent de toy ie viue, Ou bien qu’en te voyant, mon ame ta captiue, Trouue pour endormir son tourment furieux, Vne nuit de repos au iour de tes beaux yeux? Alors toute surprise en si prompte nouuelle, Ie m’enfuy de vergongne où Filemon m’appelle, Qui nauré comme luy de pareils accidens, Languissoit en ces maux trop vifs & trop ardans. Moy qu’vn deuoir esgal à mesme soing inuite, Ie m’approche de luy, ses playes ie visite, Mais las en m’apprestant à ce piteux dessein, Son beau sang qui s’esmeut iallit dessus mon sein; Tombant esuanouy toutes ses playes s’ouurent, Et ses yeux comme morts de nuages se couurent. Comme auecque mes pleurs ie l’eus fait reuenir, Et me voyant sanglante en mes bras le tenir, Me dit, Belle Phylis, si l’amour n’est vn crime, Ne mesprisez le sang qu’espand cette victime. On dit qu’estant touché de mortelle langueur Tout le sang se resserre & se retire au cœur, Las! vous estes mon cœur, où pendant que i’expire, Mon sang bruslé d’amour, s’vnit & se retire. Ainsi de leurs desseins ie ne puis plus douter, Et lors moy que l’amour oncques ne sceut dompter, Ie me sentis vaincuë, & glisser en mon ame, De ces propos si chauds & si bruslans de flame, Vn rayon amoureux qui m’enflamma si bien, Que tous mes froids dédains n’y seruirent de rien. Lors ie m’en cours de honte où la fureur m’emporte, N’ayant que la pensée & l’amour pour escorte, Et suis comme la Biche à qui l’on a percé Le flanc mortellement d’vn garrot trauersé, Qui fuit dans les forests, & tousiours auec elle Porte sans nul espoir sa blesseure mortelle: Las! ie vais tout de mesme, & ne m’apperçoy pas, O malheur! qu’auec moy, ie porte mon trespas, Ie porte le tyran qui de poison m’enyure, Et qui sans me tuer en ma mort me fait viure, Heureuse sans languir si long temps aux abois, I’en pouuois eschaper pour mourir vne fois.
CLORIS.
Si d’vne mesme ardeur leur ame est enflammée, Te plains-tu d’aimer bien & d’estre bien aimée? Tu les peux voir tous deux, & les fauoriser.
PHYLIS
Vn cœur se pourroit-il en deux parts diuiser?
CLORIS.
Pourquoy non! c’est erreur de la simplesse humaine. La foy n’est plus aux cœurs qu’vne Chimere vaine, Tu dois sans t’arrester à la fidelité, Te seruir des amans comme des fleurs d’Esté, Qui ne plaisent aux yeux qu’estant toutes nouuelles: Nous auons de nature au sein doubles mammelles, Deux oreilles, deux yeux, & diuers sentimens, Pourquoy ne pourrions-nous auoir diuers amans? Combien en cognoissai-ie à qui tout est de mise? Qui changent plus souuent d’amans que de chemise; La grace, la beauté, la ieunesse & l’amour, Pour les femmes ne sont qu’vn empire d’vn iour: Encor que d’vn matin (car à qui bien y pense) Le midy n’est que soin, le soir que repentance; Puis donc qu’amour te fait d’amans prouision, Vses de ta ieunesse, & de l’occasion, Toutes deux comme vn trait de qui lon perd la trace, S’enuolent, ne laissant qu’vn regret en leur place: Mais si ce proceder encore t’est nouueau, Choisi lequel des deux te semble le plus beau.
PHYLIS