Œuvres complètes de Guy de Maupassant - volume 17

Part 9

Chapter 93,872 wordsPublic domain

En approchant de la source des Oriol, ils aperçurent, pareil à un énorme champignon, le chapeau du père Clovis, qui sommeillait sous le soleil, dans l'eau chaude, au fond de son trou. Il y passait maintenant ses matinées entières, accoutumé à ce bain brûlant qui le rendait, disait-il, plus gaillard qu'un nouveau marié.

Andermatt le réveilla:

--Eh bien, mon brave, ça va-t-il mieux?

Quand il eut reconnu son bourgeois, le vieux fit une grimace de satisfaction:

--Oui, oui, cha va, cha va à lo voulounta.

--Est-ce que vous commencez à marcher?

--Comme un lapin, môchieu, comme un lapin. Je dancherai une bourrée avec ma bonne amie au premier dimanche du mois.

Andermatt sentit battre son cœur; il répéta:

--Vrai, vous marchez?

Le père Clovis cessa de plaisanter:

--Oh! pas fort, pas fort. N'importe, cha va.

Alors le banquier voulut voir tout de suite comment marchait le vagabond. Il tournait autour du trou, s'agitait, donnait des ordres comme pour renflouer un navire coulé.

--Tenez, Gontran, prenez le bras droit.--Vous, Brétigny, le bras gauche. Moi je vais lui soutenir les reins. Allons, ensemble--une--deux--trois.--Mon cher beau-père, tirez à vous la jambe,--non, l'autre, celle qui reste dans l'eau.--Vite, je vous prie, je n'en puis plus!--Nous y sommes,--une,--deux,--voilà,--ouf!

Ils avaient assis par terre le bonhomme qui les regardait d'un air goguenard, sans aider en rien leurs efforts.

Puis on le souleva de nouveau et on le dressa sur ses jambes en lui donnant ses béquilles, dont il se servit comme de cannes; et il se mit à marcher, courbé en deux, traînant ses pieds, geignant, souffrant. Il avançait à la façon d'une limace, et laissait derrière lui une longue traînée d'eau sur la poussière blanche de la route.

Andermatt, enthousiasmé, battit des mains, en criant, comme on fait au théâtre pour acclamer les acteurs:

--Bravo, bravo, admirable, bravo!!!

Puis, comme le vieux semblait exténué, il s'élança pour le soutenir, le saisir dans ses bras, bien que ses hardes fussent ruisselantes, et il répétait:

--Assez, ne vous fatiguez pas. Nous allons vous remettre dans le bain.

Et le père Clovis fut replongé dans son trou, par les quatre hommes qui l'avaient pris par ses quatre membres et le portaient avec précaution, comme un objet fragile et précieux.

Alors le paralytique déclara, d'une voix convaincue:

--Ch'est de la bonne eau tout d' même, d' la bonne eau qui n'a point cha pareille. Cha vaut un tréjor, de l'eau comme cha!

Andermatt, tout à coup, se retourna vers son beau-père:

--Ne m'attendez point pour déjeuner. Je vais chez les Oriol et je ne sais quand je serai libre. Il ne faut pas laisser traîner ces choses-là!

Et il partit, pressé, courant presque, et faisant avec sa badine un moulinet d'homme enchanté.

Les autres s'assirent sous les saules, au bord de la route, en face du trou du père Clovis.

Christiane, à côté de Paul, regardait devant elle la haute butte d'où elle avait vu sauter le morne! Elle était là-haut, ce jour-là, voici un mois à peine! Elle était assise sur cette herbe rousse! Un mois! Rien qu'un mois! Elle se rappelait les plus légers détails, les ombrelles tricolores, les marmitons, les moindres paroles de chacun! Et le chien, le pauvre chien broyé par l'explosion! Et ce grand garçon inconnu qui s'était élancé sur un mot d'elle pour sauver la bête! Aujourd'hui il était son amant! son amant! Donc elle avait un amant! Elle était sa maîtresse!--sa maîtresse! Elle se répétait ce mot dans le secret de sa conscience--sa maîtresse! Quel mot bizarre! Cet homme, assis à côté d'elle, dont elle voyait une main arracher un à un des brins d'herbe auprès de sa robe qu'il cherchait à toucher, cet homme était maintenant lié à sa chair et à son cœur, par cette chaîne mystérieuse, inavouable, honteuse, que la nature a tendue entre la femme et l'homme.

Avec cette voix de la pensée, cette voix muette qui semble parler si haut dans le silence des âmes troublées, elle se répétait sans cesse: «Je suis sa maîtresse! sa maîtresse! sa maîtresse!» Comme cela était étrange, imprévu!

«Est-ce que je l'aime?» Elle jeta sur lui un coup d'œil rapide. Leurs yeux se rencontrèrent et elle se sentit tellement caressée par le regard passionné dont il l'avait couverte, qu'elle frémit de la tête aux pieds. Elle avait envie, maintenant, une envie folle, irrésistible, de prendre cette main qui jouait dans l'herbe, et de la serrer bien fort pour lui exprimer tout ce qu'on peut dire dans une étreinte. Elle fit glisser la sienne le long de sa robe jusqu'au gazon, puis elle l'y laissa, immobile, les doigts ouverts. Alors elle vit l'autre s'en venir, tout doucement, comme une bête amoureuse qui cherche sa compagne. Elle s'en vint, tout près, tout près, et leurs petits doigts se touchèrent! Ils se frôlèrent par le bout, doucement, à peine, se perdirent et se retrouvèrent, ainsi que des lèvres qui s'embrassent. Mais cette caresse imperceptible, cet effleurement léger, entrait en elle et si violemment qu'elle se sentait défaillir comme s'il l'avait de nouveau écrasée en ses bras.

Et elle comprit soudain comment on appartient à quelqu'un, comment on n'est plus rien sous l'amour qui vous possède, comment un être vous prend, corps et âme, chair, pensée, volonté, sang, nerfs, tout, tout, tout ce qui est en vous, ainsi que fait un grand oiseau de proie aux larges ailes en s'abattant sur un roitelet.

Le marquis et Gontran parlaient de la station future, gagnés eux-mêmes par l'enthousiasme de Will. Et ils disaient les mérites du banquier, la netteté de son esprit, la sûreté de son jugement, la certitude de sa méthode spéculative, la hardiesse de ses procédés et la régularité de son caractère. Beau-père et beau-frère, devant le succès probable, dont ils se croyaient certains, étaient d'accord et se félicitaient de cette alliance.

Christiane et Paul ne semblaient pas entendre, tout occupés l'un de l'autre.

Le marquis dit à sa fille:

--Hé! mignonne, tu pourrais bien devenir un jour une des femmes les plus riches de France, et on te nommera comme on nomme les Rothschild. Will est vraiment un homme remarquable, très remarquable, une grande intelligence.

Mais une jalousie brusque et bizarre entra soudain dans le cœur de Paul.

--Laissez donc, dit-il, je la connais, leur intelligence, à tous ces brasseurs d'affaires. Ils n'ont qu'une chose en tête: l'argent! Toutes les pensées que nous donnons aux belles choses, tous les actes que nous perdons pour nos caprices, toutes les heures que nous jetons à nos distractions, toute la force que nous gaspillons pour nos plaisirs, toute l'ardeur et toute la puissance que nous prend l'amour, l'amour divin, ils les emploient à chercher de l'or, à songer à l'or, à amasser de l'or! L'homme, l'homme intelligent, vit pour toutes les grandes tendresses désintéressées, les arts, l'amour, la science, les voyages, les livres; et s'il cherche l'argent, c'est parce que cela facilite les joies réelles de l'esprit et même le bonheur du cœur! Mais eux, ils n'ont rien dans l'esprit et dans le cœur que ce goût ignoble du trafic! Ils ressemblent aux hommes de valeur, ces écumeurs de la vie, comme le marchand de tableaux ressemble au peintre, comme l'éditeur ressemble à l'écrivain, comme le directeur de théâtre ressemble au poète.

Il se tut soudain, comprenant qu'il se laissait emporter, et il reprit d'une voix plus calme:

--Je ne dis point cela pour Andermatt, que je trouve un charmant homme. Je l'aime beaucoup parce qu'il est cent fois supérieur à tous les autres...

Christiane avait retiré sa main. Paul de nouveau cessa de parler.

Gontran se mit à rire, et de sa voix méchante, dont il osait tout dire, en ses heures de gouaillerie sincère:

--En tout cas, mon cher, ces hommes-là ont un rare mérite: c'est d'épouser nos sœurs et d'avoir des filles riches qui deviennent nos femmes.

Le marquis, blessé, se leva:

--Oh! Gontran! Tu es parfois révoltant.

Paul alors, se tournant vers Christiane, murmura:

--Sauraient-ils mourir pour une femme ou même lui donner toute leur fortune--toute--sans rien garder?

Cela disait si clairement: «Tout ce que j'ai est à vous, jusqu'à ma vie», qu'elle fut émue, et elle eut cette ruse pour lui prendre les mains:

--Levez-vous et relevez-moi; je suis engourdie à ne plus remuer.

Il se dressa, la saisit par les poignets, et l'attirant la mit debout, sur le bord de la route, tout contre lui. Elle vit sa bouche balbutier: «Je vous aime» et elle se détourna vite pour ne pas lui répondre aussi ces trois mots qui lui montaient aux lèvres malgré elle dans un élan qui la jetait vers lui.

Ils retournèrent vers l'hôtel.

L'heure du bain était passée. On attendit celle du déjeuner. Elle sonna, mais Andermatt ne revenait point. Après un nouveau tour dans le parc on résolut donc de se mettre à table. Le repas, bien que long, se termina sans que le banquier parût. On redescendit pour s'asseoir sous les arbres. Et les heures, l'une après l'autre s'en allaient, le soleil glissait sur les feuillages, s'inclinant vers les monts, le jour s'écoulait, Will ne se montrait point.

Tout à coup on l'aperçut. Il marchait vite, le chapeau à la main en s'épongeant le front, la cravate de côté, le gilet entr'ouvert, comme après un voyage, après une lutte, après un effort terrible et prolongé.

Dès qu'il vit son beau-père il s'écria:

--Victoire! c'est fait! mais quelle journée, mes amis! Ah! le vieux renard, m'en a-t-il donné du mal!

Et tout de suite il expliqua ses démarches et ses peines.

Le père Oriol s'était d'abord montré tellement déraisonnable qu'Andermatt, rompant les négociations, était parti. Puis on l'avait rappelé. Le paysan prétendait ne pas vendre ses terres, mais les apporter à la Société, avec le droit de les reprendre en cas d'insuccès. Il exigeait, en cas de succès, la moitié des bénéfices.

Le banquier avait dû démontrer avec des chiffres sur du papier, et des dessins pour simuler les pièces de terre, que l'ensemble des champs ne valait pas plus de quatre-vingt mille francs à l'heure actuelle, tandis que les dépenses de la Société s'élèveraient, d'un seul coup, à un million.

Mais l'Auvergnat avait répliqué qu'il entendait bénéficier de la plus-value énorme donnée à ses biens par la création même de l'établissement et des hôtels, et toucher les intérêts sur le pied de la valeur acquise et non de la valeur passée.

Andermatt avait dû lui représenter alors que les risques doivent être proportionnels aux gains possibles, et le terroriser par la peur de la perte.

On s'était donc arrêté à ceci. Le père Oriol apportait à la Société tous les terrains s'étendant aux bords du ruisseau, c'est-à-dire tous ceux où il paraissait possible de trouver de l'eau minérale, plus le sommet de la butte pour y créer un casino et un hôtel, et quelques vignes en pente qui devaient être divisées par lots et offertes aux principaux médecins de Paris.

Le paysan, pour cet apport, évalué à deux cent cinquante mille francs, c'est-à-dire à quatre fois sa valeur environ, participerait pour un quart aux bénéfices de la Société. Comme il gardait dix fois plus de terrain qu'il n'en donnait, autour du futur établissement, il était sûr, en cas de succès, de réaliser une fortune en vendant avec discernement ces terres, qui constitueraient, disait-il, la dot de ses filles.

Aussitôt ces conditions arrêtées, Will avait dû traîner le père et le fils chez le notaire pour rédiger une promesse de vente annulable dans le cas où on ne trouverait pas l'eau nécessaire.

Et la rédaction des articles, la discussion de chaque point, la répétition indéfinie des mêmes arguments, l'éternel recommencement des mêmes raisonnements, avaient duré tout l'après-midi.

Enfin c'était fini. Le banquier tenait sa station. Mais il répétait, rongé par un regret:

--Il faudra me borner à l'eau sans songer aux affaires de terrain. Il a été fin, le vieux singe.

Puis il ajouta:

--Bah, je rachèterai l'ancienne Société, et c'est là-dessus que je pourrai spéculer!... N'importe, il faut que je reparte ce soir pour Paris.

Le marquis, stupéfait, s'écria:

--Comment, ce soir?

--Mais oui, mon cher beau-père, pour préparer l'acte définitif, pendant que M. Aubry-Pasteur fera des fouilles. Il faut aussi que je m'arrange pour commencer les travaux dans quinze jours. Je n'ai pas une heure à perdre. A ce propos, je vous préviens que vous faites partie de mon conseil d'administration, où j'ai besoin d'une forte majorité. Je vous donne dix actions. A vous aussi, Gontran, je donne dix actions.

Gontran se mit à rire:

--Merci bien, mon cher. Je vous les revends. Cela fait cinq mille francs que vous me devez.

Mais Andermatt ne plaisantait plus devant des affaires aussi graves. Il reprit sèchement:

--Si vous n'êtes pas sérieux, je m'adresserai à un autre.

Gontran cessa de rire:

--Non, non, mon bon, vous savez que je vous suis tout acquis.

Le banquier se tourna vers Paul:

--Mon cher monsieur, voulez-vous me rendre un service d'ami, c'est d'accepter aussi une dizaine d'actions avec le titre d'administrateur?

Paul, s'inclinant, répondit:

--Vous me permettrez, monsieur, de ne pas accepter cette offre si gracieuse, mais de mettre cent mille francs dans l'affaire que je considère comme superbe. C'est donc moi qui vous demande une faveur.

William, ravi, lui saisit les mains, cette confiance l'avait conquis. Il éprouvait toujours, d'ailleurs, une envie irrésistible d'embrasser les gens qui lui apportaient de l'argent pour ses entreprises.

Mais Christiane rougissait jusqu'aux tempes, émue, froissée. Il lui semblait qu'on venait de la vendre et de l'acheter. S'il ne l'avait pas aimée, Paul aurait-il offert ces cent mille francs à son mari? Non, sans doute! Il n'aurait pas dû, au moins, traiter cette affaire devant elle.

Le dîner sonnait. Ils remontèrent à l'hôtel. Dès qu'on fut à table, Mme Paille, la mère, demanda à Andermatt:

--Vous allez donc fonder un autre établissement?

La nouvelle avait déjà couru par le pays entier, était connue de tout le monde, elle agitait tous les baigneurs.

William répondit:

--Mon Dieu oui, celui qui existe est trop insuffisant.

Et, se tournant vers M. Aubry-Pasteur:

--Vous m'excuserez, cher monsieur, de vous parler à table d'une démarche que je voulais faire auprès de vous, mais je repars ce soir pour Paris; et le temps me presse énormément. Consentiriez-vous à diriger les travaux de fouille pour trouver un volume d'eau supérieur?

L'ingénieur, flatté, accepta; et, au milieu du silence général, ils réglèrent tous les points essentiels des recherches, qui devaient commencer immédiatement. Tout fut discuté et fixé en quelques minutes avec la netteté et la précision qu'Andermatt apportait toujours dans les affaires. Puis on parla du paralytique. On l'avait vu traverser le parc, dans l'après-midi, avec une seule canne, alors que, le matin même, il en employait encore deux. Le banquier répétait: «C'est un miracle, un vrai miracle! Sa guérison marche à pas de géant».

Paul, pour plaire au mari, reprit:

--C'est le père Clovis lui-même qui marche à pas de géant.

Un rire approbateur fit le tour de la table. Tous les yeux regardaient Will, toutes les bouches le complimentaient. Les garçons du restaurant s'étaient mis à le servir le premier avec une déférence respectueuse qui disparaissait de leurs visages et de leurs gestes dès qu'ils passaient les plats aux voisins.

Un d'eux lui présenta une carte sur une assiette.

Il la prit et lut, à mi-voix. «Le docteur Latonne, de Paris, serait heureux si M. Andermatt voulait bien lui accorder quelques secondes d'entretien avant son départ.»

--Répondez que je n'ai pas le temps, mais que je reviendrai dans huit ou dix jours.

Au même moment on apportait à Christiane une botte de fleurs de la part du docteur Honorat.

Gontran riait:

--Le père Bonnefille est mauvais troisième, dit-il.

Le dîner allait finir. On prévint Andermatt que son landau l'attendait. Il monta pour chercher son petit sac; et quand il redescendit il vit la moitié du village amassée devant la porte. Petrus Martel vint lui serrer la main avec une familiarité de cabotin et lui murmura dans l'oreille:

--J'aurai une proposition à vous faire, quelque chose d'épatant pour votre affaire.

Soudain le docteur Bonnefille parut, pressé selon sa coutume. Il passa tout près de Will, et le saluant très bas comme il faisait pour le marquis, il dit:

--Bon voyage, monsieur le baron.

--Touché, murmura Gontran.

Andermatt, triomphant, gonflé de joie et d'orgueil, serrait les mains, remerciait, répétait: «Au revoir!» Mais il faillit oublier d'embrasser sa femme, tant il pensait à autre chose. Cette indifférence fut pour elle un soulagement, et quand elle vit le landau s'éloigner sur la route obscurcie, au grand trot des deux chevaux, il lui sembla qu'elle n'avait plus rien à redouter de personne pour le reste de sa vie.

Elle passa toute la soirée assise devant l'hôtel, entre son père et Paul Brétigny, Gontran étant parti au Casino, comme il faisait chaque jour.

Elle ne voulait ni marcher, ni parler, et restait immobile, les mains croisées sur son genou, les yeux perdus dans l'obscurité, alanguie et faible, un peu inquiète et heureuse pourtant, pensant à peine, ne rêvant même pas, luttant par moments contre de vagues remords qu'elle repoussait en se répétant toujours: «Je l'aime, je l'aime, je l'aime!»

Elle monta de bonne heure dans sa chambre, pour être seule et songer. Assise au fond d'un fauteuil et enveloppée d'un peignoir flottant, elle regardait les étoiles par sa fenêtre restée ouverte; et dans le cadre de cette fenêtre, elle évoquait à toute minute l'image de celui qui venait de la conquérir. Elle le voyait, bon, doux et violent, si fort et si soumis devant elle. Cet homme l'avait prise, elle le sentait, prise pour toujours. Elle n'était plus seule, ils étaient deux dont les deux cœurs ne formeraient plus qu'un cœur, dont les deux âmes ne formeraient plus qu'une âme. Où était-il, elle ne le savait pas; mais elle savait bien qu'il rêvait d'elle comme elle pensait à lui. A chaque battement de son cœur, elle croyait entendre un autre battement qui répondait quelque part. Elle sentait, autour d'elle, rôder un désir qui l'effleurait comme une aile d'oiseau; elle le sentait entrer par cette fenêtre ouverte, ce désir venu de lui, ce désir ardent, qui la cherchait, qui l'implorait dans le silence de la nuit. Comme c'était bon, doux, nouveau d'être aimée! Quelle joie de penser à quelqu'un avec une envie de pleurer dans les yeux, de pleurer d'attendrissement, et une envie aussi d'ouvrir les bras, même sans le voir, pour l'appeler, d'ouvrir les bras vers son image apparue, vers ce baiser qu'il lui jetait sans cesse, de loin ou de près, dans la fièvre de son attente.

Et elle tendait vers les étoiles ses deux bras blancs dans les manches du peignoir. Soudain elle poussa un cri. Une grande ombre noire, enjambant son balcon, avait surgi dans sa fenêtre.

Éperdue, elle se dressa! C'était lui! Et, sans songer même qu'on pouvait les voir, elle se jeta sur sa poitrine.

VIII

L'ABSENCE d'Andermatt se prolongeait. M. Aubry-Pasteur faisait des fouilles. Il trouva de nouveau quatre sources qui donnaient à la nouvelle Société deux fois plus d'eau qu'il n'en fallait. Le pays entier, affolé par ces recherches, par ces découvertes, par les grandes nouvelles qui couraient, par les perspectives d'un avenir éclatant, s'agitait et s'enthousiasmait, ne parlait plus d'autre chose, ne pensait plus à autre chose. Le marquis et Gontran eux-mêmes passaient leurs jours autour des ouvriers qui sondaient les veines du granit, et ils écoutaient avec un intérêt grandissant les explications et les leçons de l'ingénieur sur la nature géologique de l'Auvergne. Et Paul et Christiane s'aimaient librement, tranquillement, dans une sécurité absolue, sans que personne s'occupât d'eux, sans que personne devinât rien, sans que personne songeât même à les épier, car toute l'attention, toute la curiosité, toute la passion de tout le monde étaient absorbées par la station future.

Christiane avait fait comme un adolescent qui s'enivre une première fois. Le premier verre, le premier baiser, l'avait brûlée, étourdie. Elle avait bu le second bien vite, et l'avait trouvé meilleur, et maintenant elle se grisait à pleine bouche.

Depuis le soir où Paul était entré dans sa chambre, elle ne savait plus du tout ce qui se passait dans le monde. Le temps, les choses, les êtres n'existaient plus pour elle; rien n'existait plus qu'un homme. Il n'y avait plus, sur la terre ou dans le ciel, qu'un homme, un seul homme, celui qu'elle aimait. Ses yeux ne voyaient plus que lui, son esprit ne pensait plus qu'à lui, son espoir ne s'attachait plus que sur lui. Elle vivait, changeait de place, mangeait, s'habillait, semblait écouter et répondait, sans comprendre et sans savoir ce qu'elle faisait. Aucune inquiétude ne la hantait, car aucun malheur n'aurait pu la frapper! Elle était devenue insensible à tout. Aucune douleur physique n'aurait eu de prise sur sa chair que l'amour seul pouvait faire frémir. Aucune douleur morale n'aurait eu de prise sur son âme paralysée par le bonheur.

Lui d'ailleurs, l'aimant avec l'emportement qu'il apportait en toutes ses passions, surexcitait jusqu'à la folie la tendresse de la jeune femme. Souvent, vers la fin du jour, quand il savait le marquis et Gontran partis aux sources:

--Allons voir notre ciel, disait-il.

Il appelait leur ciel un bouquet de sapins poussé sur la côte, au-dessus même des gorges. Ils y montaient à travers un petit bois, par un sentier rapide, qui faisait souffler Christiane. Comme ils avaient peu de temps ils allaient vite; et, pour qu'elle se fatiguât moins, il la soulevait par la taille. Ayant mis une main sur son épaule elle se laissait enlever, et parfois lui sautant au cou posait sa bouche sur ses lèvres. A mesure qu'ils montaient l'air devenait plus vif; et quand ils atteignaient le bouquet de sapins, l'odeur de la résine les rafraîchissait comme un souffle de la mer.

Ils s'asseyaient sous les arbres sombres, elle sur une butte d'herbe, lui plus bas, à ses pieds. Le vent dans les tiges chantait ce doux chant des pins qui ressemble un peu à une plainte; et la Limagne immense, aux lointains invisibles, noyée dans les brumes, leur donnait tout à fait la sensation de l'Océan. Oui, la mer était là, devant eux, là-bas! Ils n'en pouvaient douter, car ils recevaient son haleine sur la face!

Il avait pour elle des câlineries enfantines:

--Donnez vos doigts que je les mange, ce sont mes bonbons, à moi.

Il les prenait, l'un après l'autre, dans sa bouche, et semblait les goûter avec des frissons gourmands:

--Oh! qu'ils sont bons! Le petit surtout. Je n'ai jamais rien mangé de meilleur que le petit.

Puis il se mettait à genoux, posant ses coudes sur les genoux de Christiane et il murmurait:

--Liane, regardez-moi?

Il l'appelait Liane parce qu'elle s'enlaçait à lui, pour l'embrasser, comme une plante étreint un arbre.

--Regardez-moi. Je vais entrer dans votre âme.

Et ils se regardaient de ce regard immobile, obstiné, qui semble vraiment mêler deux êtres l'un à l'autre!

--On ne s'aime bien qu'en se possédant ainsi, disait-il, toutes les autres choses de l'amour sont des jeux de polissons.

Et face à face, confondant leurs haleines, ils se cherchaient éperdument dans la transparence des yeux.

Il murmurait:

--Je vous vois, Liane. Je vois votre cœur adoré!

Elle répondait:

--Moi aussi, Paul, je vois votre cœur!

Et ils se voyaient, en effet, l'un et l'autre, jusqu'au fond de l'âme et du cœur, car ils n'avaient plus dans l'âme et dans le cœur qu'un furieux élan d'amour l'un vers l'autre.

Il disait:

--Liane, votre œil est comme le ciel! il est bleu, avec tant de reflets, avec tant de clarté! Il me semble que j'y vois passer des hirondelles! ce sont vos pensées, sans doute?