Œuvres complètes de Guy de Maupassant - volume 17
Part 8
Et elle lui tendit la main, avec une crainte qu'il ne la gardât trop. Mais il ne la serra qu'à peine; et ils se mirent à causer tranquillement comme s'ils avaient oublié l'un et l'autre.
Et la journée se passa sans qu'il fît rien pour rappeler son ardent aveu de la veille. Il demeura, les jours suivants, aussi discret et aussi calme; et elle prit confiance en lui. Il avait deviné, croyait-elle, qu'il la blesserait en devenant plus hardi; et elle espéra, elle crut fermement qu'ils s'étaient arrêtés à cette étape charmante de la tendresse où l'on peut s'aimer en se regardant au fond des yeux, sans remords, étant sans souillures.
Elle avait soin, cependant, de ne jamais s'écarter avec lui.
Or, un soir, le samedi de la même semaine où ils avaient été au gourd de Tazenat, comme ils remontaient à l'hôtel, vers dix heures, le marquis, Christiane et Paul, car ils avaient laissé Gontran jouant à l'écarté avec MM. Aubry-Pasteur, Riquier et le docteur Honorat, dans la grande salle du Casino, Brétigny s'écria, en apercevant la lune qui apparaissait à travers les branches:
--Comme ce serait joli d'aller voir les ruines de Tournoël par une nuit comme celle-ci!
A cette seule pensée, Christiane fut émue, la lune et les ruines ayant sur elle la même influence que sur presque toutes les âmes de femmes.
Elle pressa la main du marquis:
--Oh, petit père, si tu voulais?
Il hésitait, ayant grande envie de se coucher.
Elle insista:
--Songe donc, c'est déjà si beau de jour, Tournoël! Tu disais toi-même que tu n'avais jamais vu une ruine aussi pittoresque, avec cette grande tour au-dessus du château! Qu'est-ce que ça doit être la nuit?
Il consentit enfin:
--Eh bien, allons; mais nous regarderons cinq minutes et nous reviendrons tout de suite. Je veux être couché à onze heures, moi.
--Oui, nous reviendrons tout de suite. Il ne faut pas plus de vingt minutes pour y aller.
Ils partirent tous les trois, Christiane appuyée au bras de son père et Paul marchant à côté d'elle.
Il parlait de voyages qu'il avait faits, de la Suisse, de l'Italie, de la Sicile. Il racontait ses impressions devant certaines choses, son enthousiasme au faîte du mont Rose, alors que le soleil, surgissant à l'horizon de ce peuple de sommets glacés, de ce monde figé de neiges éternelles, jeta sur chacune des cimes géantes une clarté éclatante et blanche, les alluma comme les phares pâles qui doivent éclairer les royaumes des morts. Puis il dit son émotion au bord du cratère monstrueux de l'Etna, quand il s'était senti, bête imperceptible, à trois mille mètres dans les nuages, n'ayant plus que la mer et le ciel autour de lui, la mer bleue au-dessous, le ciel bleu au-dessus, et penché sur cette bouche effroyable de la terre, dont l'haleine le suffoquait.
Il élargissait les images pour émouvoir la jeune femme; et elle palpitait en l'écoutant, apercevant elle-même, dans un élan de sa pensée, ces grandes choses qu'il avait vues.
Tout à coup, au détour de la route, ils découvrirent Tournoël. L'antique château, debout sur son pic, dominé par sa tour haute et mince, percée à jour et démantelée par le temps et par les guerres anciennes, dessinait, sur un ciel d'apparitions, sa grande silhouette de manoir fantastique.
Ils s'arrêtèrent, surpris tous trois. Le marquis dit enfin:
--En effet, c'est très joli; on dirait un rêve de Gustave Doré réalisé. Asseyons-nous cinq minutes.
Et il s'assit sur l'herbe du fossé.
Mais Christiane, affolée d'enthousiasme, s'écria:
--Oh, père, allons plus loin! C'est si beau! si beau! Allons jusqu'au pied, je t'en supplie!
Le marquis, cette fois, refusa:
--Non, ma chérie, j'ai assez marché; je n'en puis plus. Si tu veux le voir de plus près, vas-y avec M. Brétigny. Moi, je vous attends ici.
Paul demanda:
--Voulez-vous, madame?
Elle hésitait, saisie par deux craintes: celle de se trouver seule avec lui, et celle de blesser un honnête homme, en ayant l'air de le redouter.
Le marquis reprit:
--Allez, allez! Moi, je vous attends.
Alors, elle songea que son père resterait à portée de leurs voix, et elle dit résolument:
--Allons, monsieur.
Ils partirent côte à côte.
Mais à peine eut-elle marché pendant quelques minutes qu'elle se sentit envahie par une émotion poignante, par une peur vague, mystérieuse, peur de la ruine, peur de la nuit, peur de cet homme. Ses jambes devenues molles tout à coup, comme l'autre soir au lac de Tazenat, refusaient de la porter plus loin, ployaient sous elle, lui paraissaient s'enfoncer dans la route, où ses pieds demeuraient tenus quand elle voulait les soulever.
Un grand arbre, un châtaignier, planté contre le chemin, abritait le bord d'une prairie. Christiane, essoufflée comme si elle eût couru, se laissa tomber contre le tronc. Et elle balbutia:
--Je m'arrête ici... On voit très bien.
Paul s'assit à côté d'elle. Elle entendait battre son cœur à grands coups précipités. Il dit après un court silence:
--Croyez-vous que nous ayons déjà vécu?
Elle murmura, sans avoir bien compris ce qu'il lui demandait, tant elle était émue:
--Je ne sais pas. Je n'y ai jamais songé!
Il reprit:
--Moi je le crois... par moments... ou plutôt je le sens... L'être étant composé d'un esprit et d'un corps, qui semblent distincts, mais ne sont sans doute qu'un tout de même nature, doit reparaître lorsque les éléments qui l'ont formé une première fois se trouvent combinés ensemble une seconde fois. Ce n'est pas le même individu assurément, mais c'est bien le même homme qui revient quand un corps pareil à une forme précédente se trouve habité par une âme semblable à celle qui l'animait autrefois. Eh bien, moi, ce soir, je suis sûr, madame, que j'ai vécu dans ce château, que je l'ai possédé, que je m'y suis battu, que je l'ai défendu. Je le reconnais, il fut à moi, j'en suis certain! Et je suis certain aussi que j'y ai aimé une femme qui vous ressemblait et qui s'appelait comme vous Christiane! J'en suis tellement certain, qu'il me semble vous voir encore, m'appelant du haut de cette tour. Cherchez, souvenez-vous! Il y a un bois, derrière, qui descend dans une profonde vallée. Nous nous y sommes souvent promenés. Vous aviez des robes légères, les soirs d'été; et je portais de lourdes armes qui sonnaient sous les feuillages.
Vous ne vous rappelez pas? Cherchez donc, Christiane! Mais votre nom m'est familier comme ceux qu'on entend dès l'enfance! On regarderait avec soin toutes les pierres de cette forteresse, on l'y retrouverait gravé par ma main, jadis! Je vous affirme que je reconnais ma demeure, mon pays, comme je vous ai reconnue, vous, la première fois que je vous ai vue!
Il parlait avec une conviction exaltée, grisé poétiquement par le contact de cette femme, et par la nuit, et par la lune, et par la ruine.
Brusquement il se mit à genoux devant Christiane, et, d'une voix tremblante:
--Laissez-moi vous adorer encore, puisque je vous ai retrouvée. Voilà si longtemps que je vous cherche!
Elle voulait se lever, partir, rejoindre son père; mais elle n'en avait pas la force, elle n'en avait pas le courage, retenue, paralysée par une envie ardente de l'écouter encore, d'entendre entrer dans son cœur ces paroles qui la ravissaient. Elle se sentait emportée dans un songe, dans le songe toujours espéré, si doux, si poétique, plein de rayons de lune et de ballades.
Il lui avait saisi les mains et lui baisait le bout des ongles en balbutiant:
--Christiane... Christiane... prenez-moi... tuez-moi... je vous aime... Christiane...!
Elle le sentait trembler, frissonner à ses pieds. Il lui baisait les genoux maintenant, avec des sanglots profonds dans la poitrine. Elle eut peur qu'il ne devînt fou et se leva pour se sauver. Mais il s'était dressé plus vite qu'elle et l'avait saisie dans ses bras en se jetant sur sa bouche.
Alors, sans un cri, sans révolte, sans résistance, elle se laissa retomber sur l'herbe, comme si cette caresse lui eût cassé les reins en brisant sa volonté. Et il la prit aussi facilement que s'il cueillait un fruit mûr.
Mais à peine eut-il desserré son étreinte, elle se releva et se sauva, éperdue, frissonnante et glacée soudain comme un être qui vient de tomber à l'eau. Il la rejoignit en quelques enjambées et la saisit par le bras en murmurant: «Christiane, Christiane!... prenez garde à votre père.»
Elle se remit à marcher, sans répondre, sans se retourner, allant droit devant elle d'un pas roide et saccadé. Il la suivait maintenant sans oser lui parler.
Dès que le marquis les aperçut, il se leva:
--Allons vite, dit-il, je commençais à avoir froid. C'est très beau, ces choses-là, mais mauvais pour le traitement.
Christiane se serrait contre son père, comme pour lui demander protection et se réfugier dans sa tendresse.
Aussitôt rentrée dans sa chambre elle se dévêtit en quelques secondes et s'enfonça dans son lit, en cachant sa tête sous les draps, puis elle pleura. Elle pleura, la figure dans l'oreiller, longtemps, longtemps, inerte, anéantie. Elle ne songeait plus, elle ne souffrait point, elle ne regrettait pas. Elle pleurait sans songer, sans réfléchir, sans savoir pourquoi. Elle pleurait, par instinct, comme on chante quand on est gai. Puis quand elle fut épuisée de larmes, accablée, courbaturée à force d'avoir sangloté, elle s'endormit de fatigue et de lassitude.
Elle fut réveillée par des coups légers frappés à la porte de sa chambre qui donnait sur le salon. Il faisait grand jour, il était neuf heures. Elle cria: «Entrez!» Et son mari parut joyeux, animé, coiffé d'une casquette de route, et portant au flanc son petit sac à argent qu'il ne quittait jamais en voyage.
Il s'écria:
--Comment, tu dormais encore, ma chère! Et c'est moi qui te réveille. Voilà! j'arrive sans m'annoncer. J'espère que tu vas bien. Il fait un temps superbe à Paris.
Et, s'étant décoiffé, il s'avança pour l'embrasser.
Elle s'éloignait vers le mur, saisie d'une peur folle, d'une peur nerveuse de ce petit homme rose et content qui tendait ses lèvres vers elle.
Puis, brusquement, elle lui offrit son front en fermant les yeux. Il y posa un baiser calme, et demanda:
--Tu permets que je me lave un peu dans ton cabinet de toilette? Comme on ne m'attendait pas aujourd'hui, on n'a point préparé ma chambre.
Elle balbutia:
--Mais certainement.
Et il disparut par une porte, au pied du lit.
Elle l'entendait remuer, clapoter, siffloter; puis il cria:
--Quoi de neuf ici? Moi j'ai des nouvelles excellentes. L'analyse de l'eau a donné des résultats inespérés. Nous pourrons guérir au moins trois maladies de plus qu'à Royat. C'est superbe!
Elle s'était assise dans son lit, suffoquant, la tête égarée par ce retour imprévu qui la frappait comme une douleur et l'étreignait comme un remords. Il reparut, content, répandant autour de lui une forte odeur de verveine. Alors il s'assit familièrement sur le pied du lit et demanda:
--Et le paralytique? Comment va-t-il? Est-ce qu'il recommence à marcher? Il n'est pas possible qu'il ne guérisse point avec ce que nous avons trouvé dans l'eau!
Elle l'avait oublié depuis plusieurs jours, et elle balbutia:
--Mais... je... je crois qu'il commence à aller mieux... je ne l'ai pas vu d'ailleurs cette semaine... je... je suis un peu souffrante...
Il la regarda avec intérêt et reprit:
--C'est vrai, tu es un peu pâle... Ça te va fort bien, d'ailleurs... Tu es charmante ainsi... tout à fait charmante...
Il se rapprocha et, se penchant vers elle, voulut passer un bras dans le lit, sous sa taille.
Mais elle fit en arrière un tel mouvement de terreur qu'il demeura stupéfait, les mains tendues et la bouche en avant. Puis il demanda:
--Qu'as-tu donc? On ne peut plus te toucher! Je t'assure que je ne veux pas te faire de mal...
Et il se rapprochait, pressant, l'œil allumé d'un désir subit.
Alors elle balbutia:
--Non... laisse-moi... laisse-moi... C'est que... c'est que... je crois... je crois que je suis enceinte!...
Elle avait dit cela, affolée d'angoisse, sans y songer, pour éviter son contact, comme elle aurait dit: «J'ai la lèpre ou la peste.»
Il pâlit à son tour, ému d'une joie profonde; et il murmura seulement: «Déjà!» Il avait envie de l'embrasser maintenant, longtemps, doucement, tendrement en père heureux et reconnaissant. Puis une inquiétude lui vint:
--Est-ce possible?... Comment?... Tu crois?... Si tôt?...
Elle répondit:
--Oui... c'est possible!...
Alors il sauta dans la chambre et s'écria en se frottant les mains:
--Cristi, cristi, quelle bonne journée!
On frappait de nouveau à la porte. Andermatt l'ouvrit, et une femme de chambre lui dit:
--C'est M. le docteur Latonne qui voudrait parler tout de suite à monsieur.
--C'est bien. Faites-le entrer dans notre salon, j'y vais.
Il retourna dans la pièce voisine. Le docteur parut aussitôt. Il avait un visage solennel, une allure compassée et froide. Il salua, toucha la main que lui tendait le banquier un peu surpris, s'assit et s'expliqua, avec le ton d'un témoin dans une affaire d'honneur.
--Il m'arrive, mon cher monsieur, une aventure fort désagréable, dont je dois vous rendre compte pour vous expliquer ma conduite. Quand vous m'avez fait l'honneur de m'appeler auprès de Madame votre femme, je suis accouru à l'heure même; or, il paraît que, quelques minutes avant moi, mon confrère, M. le médecin-inspecteur, qui inspire sans doute plus de confiance à Mme Andermatt, avait été mandé par les soins de M. le marquis de Ravenel. Il en est résulté que, venu le second, j'ai l'air d'avoir enlevé par ruse à M. le docteur Bonnefille une cliente qui lui appartenait déjà, j'ai l'air d'avoir commis un acte indélicat, malséant, inqualifiable de confrère à confrère. Or, il nous faut apporter, monsieur, dans l'exercice de notre art, des précautions et un tact excessifs pour éviter tous les froissements, qui peuvent avoir de graves conséquences. M. le docteur Bonnefille, instruit de ma visite ici, me croyant coupable de cette indélicatesse, les apparences étant, en effet, contre moi, en a parlé en termes tels que, n'était son âge, je me serais vu forcé de lui demander raison. Il ne me reste qu'une chose à faire, pour m'innocenter à ses yeux et aux yeux de tout le corps médical de la contrée, c'est de cesser, à mon grand chagrin, de donner mes soins à votre femme, et de faire connaître toute la vérité sur cette affaire, en vous priant d'agréer mes excuses.
Andermatt répondit avec embarras:
--Je comprends fort bien, docteur, la situation difficile où vous vous trouvez. La faute en est, non pas à moi ou à ma femme, mais à mon beau-père, qui avait appelé M. Bonnefille sans nous prévenir. Ne pourrais-je aller trouver votre confrère et lui dire...
Le docteur Latonne l'interrompit:
--C'est inutile, mon cher monsieur, il y a là une question de dignité et d'honorabilité professionnelles que je dois avant tout respecter, et, malgré mes vifs regrets...
Andermatt, à son tour, lui coupa la parole. L'homme riche, l'homme qui paye, qui achète une ordonnance de cinq, dix, vingt ou quarante francs comme une boîte d'allumettes de trois sous, à qui tout doit appartenir par la puissance de sa bourse, et qui n'apprécie les êtres et les objets qu'en vertu d'une assimilation de leur valeur avec celle de l'argent, d'un rapport rapide et direct établi entre les métaux monnayés et toutes les autres choses du monde, s'irritait de l'outrecuidance de ce marchand de remèdes sur papier. Il déclara d'un ton roide:
--Soit, docteur. Restons-en là. Mais je souhaite pour vous que cette démarche n'ait pas sur votre carrière une fâcheuse influence. Nous verrons, en effet, lequel de nous deux aura le plus à souffrir de votre résolution.
Le médecin, froissé, se leva, et saluant avec une grande politesse:
--Ce sera moi, monsieur, je n'en doute pas. Dès aujourd'hui, ce que je viens de faire m'est fort pénible sous tous les rapports. Mais je n'hésite jamais entre mon intérêt et ma conscience.
Et il sortit. Comme il franchissait la porte, il heurta le marquis qui entrait, une lettre à la main. Et M. de Ravenel s'écria, dès qu'il fut seul avec son gendre:
--Tenez, mon cher, voici une chose très ennuyeuse qui m'arrive par votre faute. Le docteur Bonnefille, blessé de ce que vous ayez fait venir son confrère auprès de Christiane, m'envoie sa note avec un mot très sec pour me prévenir que je n'aie plus à compter sur son expérience.
Alors Andermatt se fâcha tout à fait. Il marchait, s'animait en parlant, gesticulait, plein d'une colère inoffensive et factice, de ces colères qu'on ne prend jamais au sérieux. Il criait ses arguments.--A qui la faute, après tout? Au marquis seul qui avait appelé cet âne bâté de Bonnefille sans même prévenir Andermatt, renseigné, grâce à son médecin de Paris, sur la valeur relative des trois charlatans d'Enval!
Et puis, de quoi s'était mêlé le marquis en consultant derrière le dos du mari, du mari seul juge, seul responsable de la santé de sa femme? Enfin, c'était tous les jours la même chose pour tout! On ne faisait que des bêtises autour de lui, que des bêtises! Il le répétait sans cesse; mais il criait dans le désert, personne ne comprenait, personne n'ajoutait foi à son expérience que lorsqu'il était trop tard.
Et il disait: «Mon médecin», «mon expérience», avec une autorité d'homme qui détient des choses uniques. Les adjectifs possessifs prenaient dans sa bouche des sonorités de métal. Et quand il prononçait: «Ma femme», on sentait d'une façon bien évidente que le marquis n'avait plus aucun droit sur sa fille, puisque Andermatt l'avait épousée, épouser et acheter ayant le même sens dans son esprit.
Gontran entra au plus vif de la discussion, et il s'assit dans un fauteuil, avec un sourire de gaieté sur les lèvres. Il ne disait rien, il écoutait, s'amusant énormément.
Lorsque le banquier se tut à bout de souffle, son beau-frère leva la main en criant:
--Je demande la parole. Vous voici tous les deux sans médecins, n'est-ce pas? Eh bien je propose mon candidat, le docteur Honorat, le seul qui ait sur l'eau d'Enval une opinion précise et inébranlable. Il en fait boire, mais n'en boirait pour rien au monde. Voulez-vous que j'aille le chercher? Je me charge des négociations.
C'était le seul parti à prendre et on pria Gontran de le faire venir immédiatement. Le marquis, saisi d'inquiétude à l'idée d'un changement de régime et de soins, voulait savoir tout de suite l'avis de ce nouveau médecin; et Andermatt désira non moins vivement le consulter pour Christiane.
A travers la porte, elle les entendait sans les écouter et sans comprendre de quoi ils parlaient. Dès que son mari l'avait quittée, elle s'était sauvée de son lit comme d'un endroit redoutable et elle s'habillait en hâte, sans femme de chambre, la tête secouée par tous ces événements.
Le monde lui paraissait changé autour d'elle, la vie autre que la veille, les gens eux-mêmes tout différents.
La voix d'Andermatt s'éleva de nouveau:
--Tiens, mon cher Brétigny, comment allez-vous?
Il ne disait déjà plus «Monsieur».
Une autre voix répondit:
--Mais fort bien, mon cher Andermatt, vous êtes donc arrivé ce matin?
Christiane, qui relevait ses cheveux sur ses tempes, s'arrêta, suffoquée, les bras en l'air. A travers la cloison elle crut les voir se serrant la main. Elle s'assit, ne pouvant plus se tenir debout; et ses cheveux déroulés retombèrent sur ses épaules.
C'était Paul qui parlait maintenant, et elle frissonnait de la tête aux pieds à chaque parole sortie de sa bouche. Chaque mot, dont elle ne saisissait pas le sens, tombait et sonnait sur son cœur comme un marteau qui frappe une cloche.
Tout à coup, elle prononça presque tout haut: «Mais je l'aime... je l'aime!» comme si elle eût constaté une chose nouvelle et surprenante qui la sauvait, qui la consolait, qui l'innocentait devant sa conscience. Une énergie subite la redressa; en une seconde son parti fut pris. Et elle se remit à se coiffer en murmurant: «J'ai un amant, voilà tout. J'ai un amant.» Alors, pour s'affermir encore, pour se dégager de toute angoisse elle se résolut soudain, avec une conviction ardente, à l'aimer frénétiquement, à lui donner sa vie, son bonheur, à lui sacrifier tout, selon la morale exaltée des cœurs vaincus, mais scrupuleux, qui se jugent purifiés par le dévouement et la sincérité.
Et, derrière le mur qui les séparait, elle lui jeta des baisers. C'était fini, elle s'abandonnait à lui, sans réserve, comme on s'offre à un Dieu. L'enfant déjà coquette et rusée, mais encore timide, encore tremblante, venait de mourir brusquement en elle; et la femme était née, prête pour la passion, la femme résolue, tenace, seulement annoncée jusqu'ici par l'énergie cachée en son œil bleu, qui donnait un air de courage et presque de bravade à sa mignonne figure blonde.
Elle entendit ouvrir la porte, et ne se retourna pas, devinant son mari sans le voir, comme si un sens nouveau, presque un instinct, venait aussi d'éclore en elle.
Il demanda:
--Seras-tu bientôt prête? Nous irons tout à l'heure au bain du paralytique, pour voir s'il va vraiment mieux.
Elle répondit avec calme:
--Oui, mon cher Will, dans cinq minutes.
Mais Gontran, rentrant dans le salon, rappelait Andermatt.
--Figurez-vous, disait-il, que j'ai rencontré dans le parc cet imbécile d'Honorat qui refuse aussi de vous soigner, par crainte des autres. Il parle de procédés, d'égards, d'usages... On croirait que... il aurait l'air de... Bref, c'est une bête, comme ses deux confrères. Vrai, je l'aurais cru moins singe que cela.
Le marquis demeurait atterré. L'idée de prendre les eaux sans médecin, de se baigner cinq minutes de trop, de boire un verre de moins qu'il n'aurait fallu le torturait de peur, car il croyait toutes les doses, les heures et les phases du traitement exactement réglées par une loi de la nature, qui avait pensé aux malades en faisant couler les eaux minérales, et dont les docteurs connaissaient tous les secrets mystérieux, comme des prêtres inspirés et savants.
Il s'écria:
--Alors on peut mourir ici... On y peut crever comme un chien sans qu'aucun de ces messieurs se dérange!
Et une colère l'envahit, une colère égoïste et furieuse d'homme menacé dans sa santé.
--Est-ce qu'ils ont le droit de faire cela, puisqu'ils payent patente comme des épiciers ces gredins-là? On doit pouvoir les forcer à soigner les gens, comme on force les trains à prendre tous les voyageurs. Je vais écrire aux journaux pour signaler le fait.
Il marchait avec agitation, et il reprit, en se tournant vers son fils:
--Écoute, il va falloir en faire venir un de Royat ou de Clermont! Nous ne pouvons pas rester ainsi!...
Gontran répondit en riant:
--Mais ceux de Clermont et de Royat ne connaissent pas bien le liquide d'Enval, qui n'a pas la même action spéciale que leur eau sur le tube digestif et sur l'appareil circulatoire. Et puis, sois certain qu'ils ne viendront pas non plus, ceux de là-bas, pour ne point avoir l'air de couper les chardons sous la dent de leurs confrères.
Le marquis, effaré, balbutia:
--Mais alors, que deviendrons-nous?
Andermatt saisit son chapeau:
--Laissez-moi faire, et je vous réponds que nous les aurons ce soir tous les trois, vous entendez bien--tous--les--trois--à nos genoux. Allons voir le paralytique, maintenant.
Il cria:
--Es-tu prête, Christiane?
Elle parut sur la porte, très pâle, avec un air déterminé. Ayant embrassé son père et son frère, elle se tourna vers Paul et lui tendit la main. Il la prit, les yeux baissés, tremblant d'angoisse. Comme le marquis, Andermatt et Gontran s'en allaient en causant et sans s'occuper d'eux, elle dit, d'une voix ferme, en fixant sur le jeune homme un regard tendre et décidé:
--Je vous appartiens corps et âme. Faites de moi désormais ce qu'il vous plaira.
Puis elle sortit, sans le laisser répondre.