Œuvres complètes de Guy de Maupassant - volume 17
Part 19
Elle se sentait souffrante, très souffrante, inquiète. Elle avait peur, sans savoir de quoi. Et puis une idée lui était venue et grandissait depuis quelques jours dans son cerveau de femme enceinte. Elle voulait consulter le docteur Black. A force d'entendre autour d'elle des plaisanteries sur le docteur Latonne elle avait perdu toute confiance en lui et elle désirait un autre avis, celui du docteur Black, dont le succès grandissait toujours. Des craintes, toutes les craintes, toutes les hantises dont sont assiégées les femmes vers la fin des grossesses, la tenaillaient maintenant du matin au soir. Depuis la veille, à la suite d'un rêve, elle se figurait l'enfant mal tourné, placé de telle sorte que l'accouchement serait impossible et qu'il faudrait avoir recours à l'opération césarienne. Et elle assistait en pensée à cette opération faite sur elle-même. Elle se voyait sur le dos, le ventre ouvert, dans un lit plein de sang, tandis qu'on emportait quelque chose de rouge, qui ne remuait pas, qui ne criait pas, qui était mort. Et toutes les dix minutes elle fermait les yeux pour revoir cela, pour assister de nouveau à son horrible et douloureux supplice. Alors elle s'était imaginé que le docteur Black, seul, pourrait lui dire la vérité, et elle le réclamait immédiatement, elle exigeait qu'il l'examinât tout de suite, tout de suite, tout de suite!
Andermatt, fort troublé, ne savait plus que répondre:
--Mais, ma chère enfant, c'est bien difficile, étant données mes relations avec Latonne... c'est... même impossible. Écoute, j'ai une idée, je vais chercher le professeur Mas-Roussel qui est cent fois plus fort que Black. Il ne me refusera pas de venir.
Mais elle s'obstina. Elle voulait Black, rien que lui! Elle avait besoin de le voir, de voir sa grosse tête de dogue à côté d'elle. C'était une envie, un désir fou et superstitieux; il le lui fallait.
Alors William essaya de changer le cours de ses idées:
--Tu ne sais pas que cet intrigant de Mazelli a enlevé cette nuit la fille du professeur Cloche. Ils sont partis; ils ont filé on ne sait où. En voilà une histoire!
Elle s'était soulevée sur son oreiller, les yeux agrandis par le chagrin, et elle balbutiait:
--Oh! la pauvre duchesse... la pauvre femme, comme je la plains.
Son cœur, depuis longtemps, avait compris ce cœur meurtri et passionné! Elle souffrait du même mal et pleurait les mêmes larmes.
Mais elle reprit:
--Écoute, Will, va me chercher M. Black. Je sens que je vais mourir s'il ne vient pas!
Andermatt lui saisit la main, la baisa tendrement:
--Voyons, ma petite Christiane, sois raisonnable... comprends...
Il vit des larmes dans ses yeux, et, se tournant vers le marquis:
--C'est vous qui devriez faire ça, mon cher beau-père. Moi je ne peux pas. Black vient ici tous les jours vers une heure pour voir la princesse de Maldebourg. Arrêtez-le au passage et faites-le entrer chez votre fille. Tu peux bien attendre une heure, n'est-ce pas, Christiane?
Elle consentit à attendre une heure, mais refusa de se lever pour déjeuner avec les hommes qui passèrent seuls dans la salle à manger.
Paul y était déjà. Andermatt, en l'apercevant, s'écria:
--Ah! dites donc, qu'est-ce qu'on m'a conté tout à l'heure? Vous épousez Charlotte Oriol? Ça n'est pas vrai, n'est-ce pas?
Le jeune homme répondit à mi-voix, en jetant un regard inquiet sur la porte fermée:
--Mon Dieu oui!
Personne ne le sachant encore, tous les trois demeurèrent ébahis devant lui.
William demanda:
--Qu'est-ce qui vous a pris? Avec votre fortune, vous marier? vous embarrasser d'une femme quand vous les avez toutes? Et puis enfin la famille laisse à désirer comme élégance. C'est bon pour Gontran qui n'a pas le sou!
Brétigny se mit à rire:
--Mon père a fait fortune dans les farines, il était donc meunier... en gros. Si vous l'aviez connu vous auriez pu dire aussi qu'il manquait d'élégance. Quant à la jeune fille...
Andermatt l'interrompit:
--Oh! parfaite... délicieuse... parfaite... et... vous savez... elle sera aussi riche que vous... sinon plus... j'en réponds, moi, j'en réponds!...
Gontran murmurait:
--Oui, le mariage ça n'empêche rien et ça couvre les retraites. Seulement il a eu tort de ne pas nous prévenir. Comment diable s'est faite cette affaire-là, mon cher?
Alors Paul conta la chose en la modifiant un peu. Il dit ses hésitations qu'il exagéra, et sa décision subite quand un mot de la jeune fille lui avait permis de se croire aimé. Il raconta l'entrée inattendue du père Oriol, leur querelle, en l'amplifiant, les doutes du paysan sur sa fortune et le papier timbré tiré de l'armoire.
Andermatt, riant aux larmes, tapait du poing sur la table:
--Ah! il l'a refait, le coup du papier timbré! Elle est de mon invention, celle-là!
Mais Paul balbutia en rougissant un peu:
--Je vous prie de ne pas annoncer encore cette nouvelle à votre femme. Dans les termes où nous sommes, il est plus convenable que je la lui porte moi-même...
Gontran regardait son ami avec un sourire bizarre et gai qui semblait dire: «C'est très bien, tout cela, très bien! Voilà comment les choses doivent finir, sans bruit, sans histoires, sans drames.»
Il proposa:
--Si tu veux, mon vieux Paul, nous irons ensemble après le déjeuner, quand elle sera levée, et tu lui feras part de ta détermination.
Leurs yeux se rencontrèrent, fixes, pleins de pensées inconnaissables, puis se détournèrent.
Et Paul répondit avec indifférence:
--Oui, volontiers, nous reparlerons de cela tout à l'heure.
Un domestique de l'hôtel entra pour prévenir que le docteur Black venait d'arriver chez la princesse; et le marquis sortit aussitôt afin de le saisir au passage.
Il exposa au médecin la situation, l'embarras de son gendre et le désir de sa fille, et il l'emmena sans résistance.
Dès que le petit bonhomme à grosse tête fut entré dans la chambre de Christiane:
--Papa, laisse-nous, dit-elle.
Et le marquis se retira. Alors, elle énuméra ses inquiétudes, ses terreurs, ses cauchemars, d'une voix basse et douce, comme si elle se fût confessée. Et le médecin l'écoutait comme un prêtre, la couvrant parfois de ses gros yeux ronds, prouvait son attention par un petit signe de tête, murmurant un: «C'est cela» qui semblait dire: «Je connais votre cas sur le bout du doigt et je vous guérirai quand je voudrai.»
Lorsqu'elle eut fini de parler, il se mit à son tour à l'interroger avec une extrême minutie de détails sur sa vie, sur ses habitudes, sur son régime, sur son traitement. Tantôt il paraissait approuver d'un geste, tantôt il blâmait d'un: «Oh!» plein de réserves. Quand elle en vint à sa grosse peur que l'enfant fût mal placé, il se leva et, avec une pudeur ecclésiastique, l'effleura de ses mains à travers les couvertures, puis il déclara: «Non, très bien.»
Elle eut envie de l'embrasser. Quel brave homme que ce médecin!
Il prit une feuille de papier sur la table et écrivit l'ordonnance. Elle fut longue, très longue. Puis il revint près du lit et, avec un ton différent, pour bien prouver qu'il avait achevé sa besogne professionnelle et sacrée, il se mit à causer.
Il avait la voix profonde et grasse, une voix puissante de nain trapu; et des questions se cachaient dans ses phrases les plus banales. Il parla de tout. Le mariage de Gontran semblait l'intéresser beaucoup. Puis, avec son vilain sourire d'être mal fait:
--Je ne vous dis rien encore du mariage de M. Brétigny, bien que ce ne soit plus un secret, car le père Oriol le raconte à tout le monde.
Ce fut en elle une sorte de défaillance qui commença par le bout des doigts, puis envahit tout le corps, les bras, la poitrine, le ventre, les jambes. Elle ne comprenait point cependant; mais une peur horrible de ne pas savoir la rendit subitement prudente, et elle balbutia:
--Ah! Le père Oriol le raconte à tout le monde?
--Oui, oui. Il m'en a parlé à moi-même il n'y a pas dix minutes. Il paraît que M. Brétigny est très riche, et qu'il aime la petite Charlotte depuis longtemps. C'est Mme Honorat, d'ailleurs, qui a fait ces deux unions-là. Elle prêtait les mains et sa maison aux rencontres des jeunes gens...
Christiane avait fermé les yeux. Elle était sans connaissance.
A l'appel du docteur, une femme de chambre accourut, puis apparurent le marquis, Andermatt et Gontran qui allèrent chercher du vinaigre, de l'éther, de la glace, vingt choses diverses et inutiles.
Soudain la jeune femme fit un mouvement, rouvrit les yeux, leva les bras et poussa un cri déchirant en se tordant dans son lit. Elle essayait de parler, balbutiait: «Oh! que je souffre... mon Dieu... que je souffre... dans les reins... on me déchire... oh! mon Dieu...» Et elle recommençait à crier.
On dut reconnaître bientôt les symptômes d'un accouchement.
Alors, Andermatt s'élança pour chercher le docteur Latonne et le trouva achevant son repas:
--Venez vite... ma femme a un accident... vite...
Puis il eut une ruse et raconta comment le docteur Black s'était trouvé dans l'hôtel au moment des premières douleurs.
Le docteur Black lui-même confirma ce mensonge à son confrère:
--Je venais d'entrer chez la princesse quand on m'a prévenu que Mme Andermatt se trouvait mal. Je suis accouru. Il était temps!
Mais William, très ému, le cœur battant, l'âme troublée, fut pris de doutes tout à coup sur la valeur des deux hommes, et il sortit de nouveau, nu-tête, pour courir chez le professeur Mas-Roussel et le supplier de venir. Le professeur y consentit aussitôt, boutonna sa redingote d'un geste machinal de médecin qui part pour ses visites, et se mit en marche à grands pas pressés, à grands pas sérieux d'homme éminent dont la présence peut sauver une vie.
Dès qu'il entra, les deux autres, pleins de déférence, le consultèrent avec humilité, répétant ensemble ou presque en même temps:
--Voici ce qui s'est passé, cher maître... Ne croyez-vous pas, cher maître?... N'y aurait-il pas lieu, cher maître?...
Andermatt à son tour, affolé d'angoisse par les gémissements de sa femme, harcelait de questions M. Mas-Roussel, et l'appelait aussi «cher maître», à pleine bouche.
Christiane, presque nue devant ces hommes, ne voyait plus rien, ne savait plus rien, ne comprenait plus rien; elle souffrait si horriblement que toute idée avait fui de sa tête. Il lui semblait qu'on lui promenait dans le flanc et dans le dos, à la hauteur des hanches, une longue scie à dents émoussées qui lui déchiquetait les os et les muscles, lentement, d'une façon irrégulière, avec des secousses, des arrêts et des reprises de plus en plus affreuses.
Quand cette torture s'affaiblissait quelques instants, quand les déchirures de son corps laissaient renaître sa raison, une pensée alors se plantait dans son âme, plus cruelle, plus aiguë, plus épouvantable que la douleur physique: Il aimait une autre femme et il allait l'épouser.
Et pour que cette morsure qui lui rongeait la tête s'apaisât de nouveau, elle s'efforçait de réveiller le supplice atroce de sa chair; elle agitait son flanc, elle remuait ses reins; et quand la crise recommençait, au moins elle ne songeait plus.
Pendant quinze heures elle fut ainsi martyrisée, tellement broyée par la souffrance et le désespoir qu'elle désirait expirer, qu'elle s'efforçait de mourir dans ces spasmes qui la tordaient. Mais, après une convulsion plus longue et plus violente que les autres, il lui sembla que tout le dedans de son corps s'échappait d'elle tout à coup! Ce fut fini; ses douleurs se calmèrent comme des vagues qui s'apaisent; et le soulagement qu'elle éprouva fut si grand que son chagrin lui-même demeura quelque temps engourdi. On lui parlait, elle répondait d'une voix très lasse, très basse.
Soudain le visage d'Andermatt se pencha vers le sien et il dit:
--Elle vivra... elle est presque à terme... C'est une fille...
Christiane ne put que murmurer:
--Ah! mon Dieu!
Donc, elle avait un enfant, un enfant vivant, qui grandirait... un enfant de Paul! Elle eut envie de se remettre à crier, tant ce nouveau malheur lui meurtrissait le cœur. Elle avait une fille! Elle n'en voulait pas!... Elle ne la verrait point!... elle ne la toucherait jamais!
On l'avait recouchée, soignée, embrassée! Qui? Son père et son mari sans doute? Elle ne savait pas. Mais lui, où était-il? Que faisait-il? Comme elle se serait sentie heureuse, à cette heure-là, s'il l'eût aimée!
Le temps passait, les heures se suivaient sans qu'elle distinguât même le jour de la nuit, car elle sentait seulement la brûlure de cette pensée: il aimait une autre femme.
Tout à coup elle se dit: «Si ce n'était pas vrai?... Comment n'aurais-je pas su plus tôt son mariage, moi, avant ce médecin?»
Puis elle réfléchit qu'on le lui avait caché. Paul avait pris soin qu'elle ne l'apprît pas.
Elle regarda dans sa chambre pour voir qui était là. Une femme inconnue veillait près d'elle, une femme du peuple. Elle n'osa pas l'interroger. A qui pourrait-elle donc demander cette chose?
Soudain la porte fut poussée. Son mari entrait sur la pointe des pieds. Lui voyant les yeux ouverts il s'approcha.
--Tu vas mieux?
--Oui, merci.
--Tu nous as fait bien peur depuis hier. Mais voilà le danger passé! A ce propos je suis tout à fait dans l'embarras à ton sujet. J'ai télégraphié à notre amie, Mme Icardon, qui devait venir pour tes couches, en la prévenant de l'accident et en la suppliant d'arriver. Elle est auprès de son neveu, atteint de la fièvre scarlatine... Tu ne peux pourtant pas rester sans personne auprès de toi, sans une femme un peu... un peu... convenable... Alors une dame d'ici s'est offerte pour te soigner et te tenir compagnie tous les jours, et, ma foi, j'ai accepté. C'est Mme Honorat.
Christiane se souvint soudain des paroles du docteur Black! Un soubresaut de peur la secoua; et elle gémit:
--Oh non... non... pas elle... pas elle!...
William ne comprit pas et reprit:
--Écoute, je sais bien qu'elle est fort commune; mais ton frère l'apprécie beaucoup; elle lui a été très utile; et puis on prétend que c'est une ancienne sage-femme qu'Honorat a connue près d'une malade. Si elle te déplaît par trop je la congédierai le lendemain. Essayons toujours. Laisse-la venir une fois ou deux.
Elle se taisait, songeant. Un besoin de savoir, de savoir tout, entrait en elle si violent que l'espérance de faire bavarder cette femme elle-même, de lui arracher une à une les paroles qui déchireraient son cœur, lui donnait envie à présent de répondre: «Va... va la chercher tout de suite... tout de suite... Va donc!»
Et à ce désir irrésistible de savoir s'ajoutait aussi un étrange besoin de souffrir plus fort, de se rouler sur son malheur comme on se roulerait sur des ronces, un besoin mystérieux, maladif, exalté de martyre appelant la douleur.
Alors elle balbutia:
--Oui, je veux bien, amène-moi Mme Honorat.
Puis tout à coup elle sentit qu'elle ne pourrait pas attendre plus longtemps sans être sûre, bien sûre de cette trahison; et elle demanda à William d'une voix faible comme un souffle:
--Est-ce vrai que M. Brétigny se marie?
Il répondit tranquillement:
--Oui, c'est vrai. On te l'aurait annoncé plus tôt si on avait pu te parler.
Et elle dit:
--Avec Charlotte?
--Avec Charlotte.
Or William avait, lui aussi, une idée fixe qui déjà ne le quittait plus: sa fille, à peine vivante encore, et qu'il venait regarder à tout instant. Il s'indigna que la première parole de Christiane n'eût pas réclamé l'enfant; et, d'un ton de doux reproche:
--Eh bien, voyons, tu n'as pas encore demandé la petite? Tu sais qu'elle se porte très bien?
Elle tressaillit comme s'il eût touché une plaie vive; mais il lui fallait bien passer par toutes les stations de ce calvaire.
--Apporte-la, dit-elle.
Il disparut au pied du lit, derrière le rideau, puis il revint, la figure illuminée d'orgueil et de bonheur, et tenant en ses mains, d'une façon maladroite, un paquet de linge blanc.
Il le posa sur l'oreiller brodé, près de la tête de Christiane qui suffoquait d'émotion, et il dit:
--Tiens, regarde si elle est belle!
Elle regarda.
Il maintenait écartées, avec deux doigts, les dentelles légères dont était voilée une petite figure rouge, si petite, si rouge, aux yeux fermés, et dont la bouche remuait.
Et elle songeait, penchée sur ce commencement d'être: «C'est ma fille... la fille de Paul... Voilà donc ce qui m'a fait tant souffrir... Cela... cela... cela... c'est ma fille!...»
Sa répulsion pour l'enfant dont la naissance avait si férocement déchiré son pauvre cœur et son tendre corps de femme venait soudain de disparaître; elle le contemplait maintenant avec une curiosité ardente et douloureuse, avec un étonnement profond, un étonnement de bête qui voit sortir d'elle son premier-né.
Andermatt s'attendait à ce qu'elle le caressât avec passion. Il fut encore surpris et choqué et demanda:
--Tu ne l'embrasses pas?
Elle se pencha tout doucement vers le petit front rouge; et à mesure qu'elle approchait ses lèvres, elle les sentait attirées, appelées par lui. Et quand elle les eut posées dessus, quand elle le toucha, un peu moite, un peu chaud, chaud de sa propre vie, il lui sembla qu'elle ne les pourrait plus retirer, ses lèvres, de cette chair d'enfant, qu'elle les y laisserait toujours.
Quelque chose frôla sa joue; c'était la barbe de son mari, qui se penchait pour l'embrasser. Et quand il l'eut serrée longtemps contre lui, avec une tendresse reconnaissante, il voulut, à son tour, baiser sa fille, et il lui donna avec sa bouche tendue de petits coups bien doux sur le nez.
Christiane, le cœur crispé par cette caresse, les regardait, à côté d'elle, sa fille et lui... et lui!
Il prétendit bientôt remporter l'enfant dans son berceau.
--Non, dit-elle, laisse-le encore quelques minutes, que je le sente près de ma tête. Ne parle plus, ne bouge pas, laisse-nous, attends.
Elle passa un de ses bras par-dessus le corps caché dans les langes, posa son front tout près de la petite figure grimaçante, ferma les yeux, et ne remua plus, sans penser à rien.
Mais William, au bout de quelques minutes, lui toucha doucement l'épaule:
--Allons, ma chérie, il faut être raisonnable! pas d'émotions, tu sais, pas d'émotions!
Alors il emporta leur fille que la mère suivit des yeux jusqu'à ce qu'elle eût disparu derrière le rideau du lit.
Puis il revint:
--C'est entendu, je t'enverrai demain matin Mme Honorat pour te tenir compagnie.
Elle répondit d'une voix affermie:
--Oui, mon ami, tu peux me l'envoyer... demain matin.
Et elle s'allongea dans son lit, fatiguée, brisée, un peu moins malheureuse, peut-être?
Son père et son frère vinrent la voir dans la soirée et lui contèrent les histoires du pays, le départ précipité du professeur Cloche à la recherche de sa fille, et les suppositions sur le compte de la duchesse de Ramas, qu'on ne voyait plus, qu'on pensait partie aussi, à la recherche de Mazelli. Gontran riait de ces aventures, tirait une morale comique des événements:
--C'est incroyable, ces villes d'eaux. Ce sont les seuls pays de féerie qui subsistent sur la terre! En deux mois il s'y passe plus de choses que dans le reste de l'univers durant le reste de l'année. On dirait vraiment que les sources ne sont pas minéralisées, mais ensorcelées. Et c'est partout la même chose, à Aix, Royat, Vichy, Luchon, et dans les bains de mer aussi, à Dieppe, Étretat, Trouville, Biarritz, Cannes, Nice. On y rencontre des échantillons de tous les peuples, de tous les mondes, des rastaquouères admirables, un mélange de races et de gens introuvable ailleurs, et des aventures prodigieuses. Les femmes y font des farces avec une facilité et une promptitude exquises. A Paris on résiste, aux eaux on tombe, vlan! Les hommes y trouvent la fortune, comme Andermatt, d'autres y trouvent la mort, comme Aubry-Pasteur, d'autres y trouvent pis que ça... et s'y marient... comme moi... et comme Paul. Est-ce bête et drôle cette chose-là? Tu savais le mariage de Paul, n'est-ce pas?
Elle murmura:
--Oui, William me l'a dit tantôt.
Gontran reprit:
--Il a raison, très raison. C'est une fille de paysan... Eh bien quoi, elle vaut mieux qu'une fille d'aventuriers ou qu'une fille tout court. Je connais Paul. Il aurait fini par épouser une gueuse pourvu qu'elle lui eût résisté six semaines. Et pour lui résister il fallait une rosse ou une innocente. Il est tombé sur l'innocente. Tant mieux pour lui.
Christiane écoutait, et chaque mot entrant dans son oreille lui allait jusqu'au cœur, et lui faisait mal, un mal horrible.
Elle dit, en fermant les yeux:
--Je suis bien fatiguée. Je voudrais me reposer un peu.
Ils l'embrassèrent et partirent.
Elle ne put dormir, tant sa pensée s'était réveillée active et torturante. Cette idée qu'il ne l'aimait plus, plus du tout, lui devenait tellement intolérable, que si elle n'eût pas vu cette femme, cette garde assoupie dans un fauteuil, elle se serait levée, aurait ouvert sa fenêtre, et se serait jetée sur les marches du perron. Un très mince rayon de lune entrait par une fente de ses rideaux et posait sur le parquet une petite tache ronde et claire. Elle l'aperçut; tous ses souvenirs l'assaillirent ensemble: le lac, le bois, ce premier «Je vous aime», à peine entendu, si troublant, et Tournoël, et toutes leurs caresses, le soir, par les chemins sombres, et la route de la Roche-Pradière. Tout à coup, elle vit cette route blanche, par une nuit pleine d'étoiles, et lui, Paul, tenant par la taille une femme et lui baisant la bouche à chaque pas. Elle la reconnut. C'était Charlotte! Il la serrait contre lui, souriait comme il savait sourire, lui murmurait dans l'oreille les mots si doux qu'il savait dire, puis se jetait à ses genoux et embrassait la terre devant elle comme il l'avait embrassée devant Christiane! Ce fut si dur, si dur pour elle que, se tournant et se cachant la figure dans l'oreiller, elle se mit à sangloter. Elle poussait presque des cris, tant son désespoir lui martelait l'âme.
Chaque battement de son cœur qui sautait dans sa gorge, qui sifflait à ses tempes, lui jetait ce mot: «Paul,--Paul,--Paul», interminablement répété. Elle bouchait ses oreilles de ses mains pour ne plus l'entendre, enfonçait sa tête sous les draps; mais il sonnait alors au fond de sa poitrine ce nom, avec chacun des coups de son cœur inapaisable.
La garde, réveillée, lui demanda:
--Êtes-vous plus malade, madame?
Christiane se retourna, la face pleine de larmes, et murmura:
--Non, je dormais, je rêvais... J'ai eu peur.
Puis elle pria qu'on allumât deux bougies pour ne plus voir le rayon de lune.
Vers le matin pourtant, elle s'assoupit.
Elle avait sommeillé quelques heures quand Andermatt entra, amenant Mme Honorat. La grosse dame, familière tout de suite, s'assit près du lit, prit les mains de l'accouchée, l'interrogea comme un médecin, puis, satisfaite des réponses, déclara:
--Allons, allons, ça va bien.
Alors elle ôta son chapeau, ses gants, son châle, et se tournant vers la garde:
--Vous pouvez vous en aller, ma fille. Vous viendrez si on vous sonne.
Christiane, soulevée déjà de répugnance, dit à son mari:
--Donne-moi un peu ma fille.
Comme la veille, William apporta l'enfant en l'embrassant avec tendresse, et le posa sur l'oreiller. Et, comme la veille aussi, en sentant contre sa joue, à travers les étoffes, la chaleur de ce corps inconnu, emprisonné dans les linges, elle fut pénétrée soudain par un calme bienfaisant.
Tout à coup la petite se mit à crier, elle pleurait d'une voix grêle et perçante:
--Elle veut le sein, dit Andermatt.
Il sonna, et la nourrice parut, une énorme femme rouge, avec une bouche d'ogresse, pleine de dents larges et luisantes qui firent presque peur à Christiane. Et de son corsage ouvert elle tira une pesante mamelle, molle et lourde de lait comme celles qui pendent sous le ventre des vaches. Et quand Christiane vit sa fille boire à cette gourde charnue elle eut envie de la saisir, de la reprendre, un peu jalouse et dégoûtée.
Mme Honorat maintenant donnait des conseils à la nourrice, qui s'en alla, emportant l'enfant.
Andermatt à son tour sortit. Les deux femmes restèrent seules.