Œuvres complètes de Guy de Maupassant - volume 17
Part 18
Comme Christiane, tourmentée de le voir si peu, l'accablait de questions sur l'emploi de ses jours, il inventait des histoires qu'elle écoutait avec attention en cherchant à surprendre s'il ne pensait point à quelque autre femme. L'impuissance où elle se sentait de retenir cet homme, impuissance de verser en lui un peu de cet amour dont elle était torturée, impuissance physique de lui plaire encore, de se donner, de le reconquérir par des caresses, puisqu'elle ne pouvait pas le reprendre par la tendresse, lui faisait tout redouter sans qu'elle sût où fixer ses craintes.
Elle sentait vaguement un danger planant sur elle, un grand danger inconnu. Et elle était jalouse dans le vide, jalouse de tout, des femmes qu'elle voyait passer de sa fenêtre et qu'elle trouvait charmantes, sans même savoir si Brétigny leur avait jamais parlé.
Elle lui demandait:
--Avez-vous remarqué une très jolie personne, une brune, assez grande que j'ai aperçue tantôt et qui a dû arriver ces jours-ci?
Quand il répondait: «Non. Je ne la connais pas», elle soupçonnait aussitôt un mensonge, pâlissait et reprenait:
--Mais ce n'est pas possible que vous ne l'ayez point vue, elle m'a paru fort belle.
Lui, s'étonnait de son insistance.
--Je vous assure que je ne l'ai point vue. Je tâcherai de la rencontrer.
Elle pensait: «C'est celle-là assurément.» Elle était persuadée aussi, en certains jours, qu'il cachait une liaison dans le pays, qu'il avait fait venir une maîtresse, son actrice, peut-être. Et elle interrogeait tout le monde, son père, son frère et son mari, sur toutes les femmes jeunes et désirables qu'on connaissait dans Enval.
Si au moins elle avait pu marcher, chercher elle-même, le suivre, elle se serait un peu rassurée, mais l'immobilité presque absolue qu'il lui fallait garder maintenant lui faisait endurer un intolérable martyre. Et quand elle parlait à Paul, le ton seul de sa voix révélait sa douleur et avivait chez lui les impatiences nerveuses de cet amour fini.
Il ne pouvait plus causer tranquillement avec elle que d'une chose, du prochain mariage de Gontran, ce qui lui permettait de prononcer le nom de Charlotte et de penser tout haut à la jeune fille. Et c'était même pour lui un plaisir mystérieux, confus, inexplicable d'entendre Christiane articuler ce mot, vanter la grâce et toutes les qualités de cette petite, la plaindre, regretter que son frère l'eût sacrifiée, et désirer qu'un homme, un brave cœur, la comprît, l'aimât et l'épousât.
Il disait:
--Oh! oui, Gontran a fait là une sottise. Elle est tout à fait charmante, cette enfant.
Christiane, sans défiance, répétait:
--Tout à fait charmante. C'est une perle! une perfection.
Jamais elle n'eût songé qu'un homme comme Paul pouvait aimer une fillette et pourrait se marier un jour. Elle ne redoutait que ses maîtresses.
Et, par un bizarre phénomène du cœur, l'éloge de Charlotte dans la bouche de Christiane, prenait pour lui une valeur extrême, excitait son amour, fouettait son désir, enveloppait la jeune fille d'un irrésistible attrait.
Or, un jour, comme il entrait avec Gontran chez Mme Honorat pour y rencontrer les petites Oriol, ils trouvèrent le docteur Mazelli, installé là, comme chez lui.
Il tendit ses deux mains aux deux hommes, avec son sourire italien qui semblait donner tout son cœur avec chaque parole et chaque geste.
Gontran et lui s'étaient liés d'une amitié familière et futile, faite d'affinités secrètes, de similitudes cachées, d'une sorte de complicité d'instincts, bien plus que d'affection vraie et de confiance.
Le comte demanda:
--Et votre jolie blonde du bois Sans-Souci?
L'Italien sourit:
--Bah! nous sommes en froid. C'est une de ces femmes qui offrent tout et ne donnent rien.
Et on se mit à causer. Le beau médecin faisait des frais pour les jeunes filles, pour Charlotte surtout. Il montrait, en parlant aux femmes, une adoration perpétuelle dans la voix, le geste et le regard. Toute sa personne, des pieds à la tête, leur disait: «Je vous aime!» avec une éloquence d'attitude qui les lui gagnait infailliblement.
Il avait des grâces d'actrice, des pirouettes légères de danseuse, des mouvements souples d'escamoteur, toute une science de séduction naturelle et voulue dont il usait d'une façon continue.
Paul, revenant à l'hôtel avec Gontran, s'écria, d'un ton d'humeur maussade:
--Qu'est-ce que ce charlatan venait faire dans cette maison?
Le comte répondit doucement:
--Sait-on jamais, avec ces aventuriers? Ce sont des gens qui se glissent partout. Celui-là doit être las de sa vie vagabonde, d'obéir aux caprices de son Espagnole dont il est plutôt le valet que le médecin et peut-être plus encore. Il cherche. La fille du professeur Cloche était bonne à prendre; il l'a ratée, dit-il. La seconde fille des Oriol ne serait pas moins précieuse pour lui. Il essaye, il tâte, il flaire, il sonde. Il deviendrait copropriétaire des eaux, tâcherait de culbuter cet imbécile de Latonne, se ferait en tout cas ici, chaque été, une excellente clientèle pour l'hiver... Parbleu! c'est là son plan, va... n'en doutons pas.
Une colère sourde, une inimitié jalouse s'éveillait dans le cœur de Paul.
Une voix criait:
--Hé! hé!
C'était Mazelli qui les rejoignait.
Brétigny lui dit, avec une ironie agressive:
--Où courez-vous si vite, docteur, on dirait que vous poursuivez la fortune?
L'Italien sourit, et sans s'arrêter, mais sautillant à reculons, il enfonça d'un geste gracieux de mime, ses deux mains dans ses poches, les retourna vivement et les montra, vides l'une et l'autre, en les écartant entre deux doigts par l'extrémité des coutures. Puis il dit:
--Je ne la tiens pas encore.
Et pivotant sur ses pointes avec élégance il se sauva comme un homme très pressé.
Les jours suivants ils le retrouvèrent plusieurs fois chez le docteur Honorat, où il se rendait utile aux trois femmes par mille services menus et gentils, par les mêmes qualités d'adresse dont il s'était servi, sans doute, auprès de la duchesse. Il savait tout faire en perfection, depuis les compliments jusqu'au macaroni. Il était d'ailleurs excellent cuisinier et, préservé des taches par un tablier bleu de servante, coiffé d'un bonnet de chef en papier, chantant en italien des chansons napolitaines, il marmitonnait avec esprit sans être ridicule en rien, amusant et séduisant tout le monde, jusqu'à la bonne imbécile qui disait de lui: «C'est un Jésus!»
Ses projets bientôt furent apparents, et Paul ne douta plus qu'il ne cherchât à se faire aimer de Charlotte.
Il semblait y réussir. Il était si flatteur, si empressé, si rusé pour plaire, que le visage de la jeune fille avait, en l'apercevant, cet air de contentement qui dit le plaisir de l'âme.
Paul, à son tour, sans se rendre même bien compte de son allure, prit l'attitude d'un amoureux et se posa en concurrent. Dès qu'il voyait le docteur près de Charlotte, il arrivait, et avec sa manière plus directe, s'efforçait de gagner l'affection de la jeune fille. Il se montrait tendre avec brusquerie, fraternel, dévoué, lui répétant, avec une sincérité familière, d'un ton si franc qu'on n'y pouvait guère trouver un aveu d'amour:
--Je vous aime bien, allez!
Mazelli, surpris de cette rivalité inattendue, déployait tous ses moyens, et quand Brétigny mordu par la jalousie, par cette jalousie naïve qui étreint l'homme auprès de toute femme, même sans qu'il l'aime encore, si seulement elle lui plaît, quand Brétigny plein de violence naturelle, devenait agressif et hautain, l'autre, plus souple, maître de lui toujours, répondait par des finesses, par des pointes, par des compliments adroits et moqueurs.
Ce fut une lutte de tous les jours où l'un et l'autre s'acharnèrent, sans que l'un ou l'autre, peut-être, eût de projet bien arrêté. Ils ne voulaient point céder, comme deux chiens qui tiennent la même proie.
Charlotte avait repris sa bonne humeur, mais avec une malice plus pénétrante, avec quelque chose d'inexpliqué, de moins sincère dans le sourire et dans le regard. On eût dit que la désertion de Gontran l'avait instruite, préparée aux déceptions possibles, assouplie et armée. Elle manœuvrait entre ses deux amoureux d'une façon déliée et adroite, disant à chacun ce qu'il fallait lui dire, sans heurter jamais l'un à l'autre, sans jamais laisser supposer à l'un qu'elle le préférait à l'autre, se moquant un peu de celui-ci devant celui-là, et de celui-là devant celui-ci, leur laissant la partie égale sans paraître même les prendre au sérieux l'un et l'autre. Mais tout cela était fait simplement, en pensionnaire et non point en coquette, avec cet air gamin des jeunes filles, qui les rend parfois irrésistibles.
Mazelli cependant eut l'air tout à coup de prendre de l'avantage. Il semblait devenu plus intime avec elle, comme si un accord secret se fût établi entre eux. En lui parlant il jouait légèrement avec son ombrelle et avec un ruban de sa robe, ce qui semblait à Paul une sorte d'acte de possession morale, et l'exaspérait à lui donner envie de souffleter l'Italien.
Mais un jour, dans la maison du père Oriol, alors que Brétigny causait avec Louise et Gontran, tout en surveillant du regard Mazelli contant, à voix basse, à Charlotte des choses qui la faisaient sourire, il la vit soudain rougir avec un air si troublé qu'il ne put douter une seconde que l'autre n'eût parlé d'amour. Elle avait baissé les yeux, ne souriait plus, mais écoutait toujours; et Paul se sentant prêt à faire un éclat, dit à Gontran:
--Tu serais bien gentil de sortir cinq minutes avec moi.
Le comte s'excusa près de sa fiancée et suivit son ami.
Dès qu'ils furent dans la rue, Paul s'écria:
--Mon cher, il faut à tout prix empêcher ce misérable Italien de séduire cette enfant qui est sans défense contre lui.
--Que veux-tu que j'y fasse, moi?
--Que tu la préviennes de ce qu'est cet aventurier.
--Hé, mon cher, ces choses-là ne me regardent pas.
--Enfin, elle sera ta belle-sœur.
--Oui, mais rien ne me prouve absolument que Mazelli ait sur elle des vues coupables. Il est galant de la même façon avec toutes les femmes, et il n'a jamais rien fait ou rien dit d'inconvenant.
--Eh bien si tu ne veux pas t'en charger, c'est moi qui l'exécuterai, bien que cela me regarde moins que toi assurément.
--Tu es donc amoureux de Charlotte?
--Moi?... non... mais je vois clair dans le jeu de ce gredin.
--Mon cher, tu te mêles de choses délicates... et... à moins que tu n'aimes Charlotte...?
--Non... je ne l'aime pas... mais je fais la chasse aux rastaquouères, voilà...
--Puis-je te demander ce que tu comptes faire?
--Gifler ce gueux.
--Bon, le meilleur moyen de le faire aimer d'elle. Vous vous battrez, et soit qu'il te blesse, soit que tu le blesses, il deviendra pour elle un héros.
--Alors que ferais-tu?
--A ta place?
--A ma place.
--Je parlerais à la petite en ami. Elle a grande confiance en toi. Eh bien, je lui dirais simplement, en quelques mots, ce que sont ces écumeurs de société. Tu sais très bien dire ces choses-là. Tu as de la flamme. Et je lui ferais comprendre: 1º pourquoi il s'est attaché à l'Espagnole; 2º pourquoi il a essayé le siège de la fille du professeur Cloche; 3º pourquoi, n'ayant pas réussi dans cette tentative, il s'efforce, en dernier lieu, de conquérir Mlle Charlotte Oriol.
--Pourquoi ne fais-tu pas cela, toi, qui seras son beau-frère?
--Parce que... parce que... à cause de ce qui s'est passé entre nous... voyons... je ne peux pas.
--C'est juste. Je vais lui parler.
--Veux-tu que je te ménage un tête-à-tête tout de suite?
--Mais oui, parbleu.
--Bon, promène-toi dix minutes, je vais enlever Louise et le Mazelli et tu trouveras l'autre toute seule en revenant.
Paul Brétigny s'éloigna du côté des gorges d'Enval, cherchant comment il allait commencer cette conversation difficile.
Il retrouva Charlotte Oriol seule, en effet, dans le froid salon peint à la chaux, de la demeure paternelle; et il lui dit, en s'asseyant près d'elle:
--C'est moi, mademoiselle, qui ai prié Gontran de me procurer cette entrevue avec vous.
Elle le regarda de ses yeux clairs:
--Pourquoi donc?
--Oh! ce n'est pas pour vous conter des fadeurs à l'italienne, c'est pour vous parler en ami, en ami très dévoué, qui vous doit un conseil.
--Dites.
Il prit la chose de loin, s'appuya sur son expérience à lui et sur son inexpérience à elle, pour amener tout doucement des phrases discrètes mais nettes sur les aventuriers qui cherchent partout fortune, exploitant, avec leur habileté professionnelle, tous les êtres naïfs et bons, hommes ou femmes, dont ils exploraient les bourses et les cœurs.
Elle était devenue un peu pâle et l'écoutait, sérieuse, de toutes ses oreilles.
Elle demanda:
--Je comprends et je ne comprends pas. Vous parlez de quelqu'un, de qui?
--Je parle du docteur Mazelli.
Alors elle baissa les yeux et demeura quelques instants sans répondre, puis d'une voix qui hésitait:
--Vous êtes si franc, que je ferai comme vous. Depuis... depuis le... depuis le mariage de ma sœur je suis devenue un peu moins... un peu moins bête! Eh bien, je me doutais déjà de ce que vous me dites... et je m'amusais toute seule à le voir venir.
Elle avait relevé son visage, et dans son sourire, dans son regard fin, dans son petit nez retroussé, dans l'éclat humide et luisant de ses dents apparues entre ses lèvres, tant de grâce sincère, de malice gaie, d'espièglerie charmante apparaissaient, que Brétigny se sentit emporté vers elle par un de ces élans tumultueux qui le jetaient éperdu de passion, aux pieds de sa dernière aimée. Et son cœur exultait de joie, puisque Mazelli n'était point préféré. Il avait donc triomphé, lui!
Il demanda:
--Alors, vous ne l'aimez pas?
--Qui? Mazelli?
--Oui.
Elle le regarda avec des yeux si chagrins qu'il se sentit bouleversé, il balbutia d'une voix suppliante:
--Eh... vous n'aimez... personne?
Elle répondit, le regard baissé:
--Je ne sais pas... J'aime les gens qui m'aiment.
Il saisit soudain les deux mains de la jeune fille et les baisant avec frénésie, dans une de ces secondes d'entraînement où la tête s'affole, où les mots qui sortent des lèvres viennent de la chair soulevée plus que de l'esprit égaré, il balbutia:
--Moi! je vous aime, ma petite Charlotte, moi je vous aime!
Elle dégagea bien vite une de ses mains et la lui posa sur la bouche en murmurant:
--Taisez-vous... Je vous en prie, taisez-vous!... Cela me ferait trop de mal si c'était encore un mensonge.
Elle s'était dressée; il se leva, la saisit dans ses bras, et l'embrassa avec emportement.
Un bruit subit les sépara; le père Oriol venait d'entrer et il les regardait effaré. Puis, il cria:
--Ah bougrrre! ah bougrrre!... ah bougrrre!... de chauvage...!
Charlotte s'était sauvée; et les deux hommes restèrent face à face.
Paul, après quelques instants de détresse, essaya de s'expliquer.
--Mon Dieu... monsieur... je me suis conduit... il est vrai... comme un...
Mais le vieux n'écoutait pas; la colère, une colère furieuse le gagnait et il avançait sur Brétigny, les poings fermés, en répétant:
--Ah! bougrrre de chauvage...
Puis, quand ils furent nez à nez, il le saisit au collet de ses deux mains noueuses de paysan. Mais l'autre, aussi grand, et fort de cette force supérieure que donne la pratique des sports, se débarrassa par une seule poussée de l'étreinte de l'Auvergnat, et le collant au mur:
--Écoutez, père Oriol, il ne s'agit pas de nous battre, mais de nous entendre. J'ai embrassé votre fille, c'est vrai... Je vous jure que c'est la première fois... et je vous jure aussi que je veux l'épouser.
Le vieux, dont la fureur physique était tombée sous le choc de son adversaire, mais dont la colère ne se calmait point, bredouillait:
--Ah! ch'est cha! On vient voler cha fille, on veut chon argent. Bougrrre de trompeur...
Alors, tout ce qu'il avait sur le cœur s'échappa en paroles nombreuses et désolées. Il ne se consolait pas de la dot promise à l'aînée, de ses vignes allant aux mains de ces parigiens. Il soupçonnait à présent la misère de Gontran, l'astuce d'Andermatt, et, oubliant la fortune inespérée que le banquier lui apportait, il répandait sa bile et toute sa rancune secrète contre ces malfaisants qui ne le laissaient plus dormir en paix.
On eût dit qu'Andermatt, sa famille et ses amis venaient chaque nuit le dévaliser, lui voler quelque chose, ses terres, ses sources et ses filles.
Et il jetait ces reproches dans la figure de Paul, l'accusant aussi d'en vouloir à son bien, d'être un fripon, de prendre Charlotte pour avoir ses champs.
L'autre, impatienté bientôt, lui cria sous le nez:
--Mais je suis plus riche que vous, nom d'un chien de vieille bourrique. Je vous en donnerai, de l'argent...
Le vieux se tut, incrédule mais attentif, et d'une voix apaisée, il recommença ses récriminations.
Paul, à présent, répondait, s'expliquait; et, se croyant lié par cette surprise dont il était seul coupable, proposait d'épouser sans réclamer la moindre dot.
Le père Oriol secouait sa tête et ses oreilles, faisait répéter, ne comprenait pas. Pour lui, Paul était encore un sans-le-sou, un cache-misère.
Et, comme Brétigny, exaspéré, lui hurlait dans le nez:
--Mais j'ai plus de cent vingt mille francs de rente, vieux crétin. Entendez-vous?... trois millions!
L'autre demanda tout à coup:
--L'écririez-vous, cha, chur un papier?
--Mais oui je l'écrirais!
--Et vous le chigneriez?
--Mais oui je le signerais!
--Chur un papier de notaire?
--Mais oui, sur un papier de notaire!
Alors, se levant, il ouvrit son armoire, en tira deux feuilles marquées du timbre de l'État et, cherchant l'engagement qu'Andermatt, quelques jours auparavant, avait exigé de lui, il rédigea une bizarre promesse de mariage où il était question de trois millions garantis par le fiancé, et au bas de laquelle Brétigny dut apposer sa signature.
Quand Paul se retrouva dehors, il lui sembla que la terre ne tournait plus dans le même sens. Donc, il était fiancé malgré lui, malgré elle, par un de ces hasards, par une de ces supercheries des événements qui vous ferment toute issue. Il murmurait: «Quelle folie!» Puis il pensa: «Bah! je n'aurais pu trouver mieux, peut-être, par le monde entier.» Et il se sentait joyeux, au fond du cœur, de ce piège de la destinée.
VI
LA journée du lendemain s'annonça mal pour Andermatt. En arrivant à l'établissement des bains il apprit que M. Aubry-Pasteur était mort dans la nuit, d'une attaque d'apoplexie, au Splendid Hotel. Outre que l'ingénieur lui était très utile par ses connaissances, son zèle désintéressé et l'amour dont il s'était pris pour la station du Mont-Oriol qu'il considérait un peu comme sa fille, il était fort regrettable qu'un malade, venu pour combattre une tendance congestive, mourût justement de cette manière, en plein traitement, en pleine saison, au début du succès de la ville naissante.
Le banquier, fort agité, allait et venait dans le cabinet de l'inspecteur absent, cherchait les moyens d'attribuer une autre origine à ce malheur, imaginait un accident, une chute; une imprudence, la rupture d'un anévrisme; et il attendait avec impatience l'arrivée du docteur Latonne, afin que le décès fût adroitement constaté sans qu'aucun soupçon pût s'éveiller sur la cause initiale de l'accident.
Le médecin inspecteur entra tout à coup, la face pâle et bouleversée, et dès la porte il demanda:
--Vous savez la déplorable nouvelle?
--Oui, la mort de M. Aubry-Pasteur.
--Non, non, la fuite du docteur Mazelli avec la fille du professeur Cloche.
Andermatt sentit un frisson lui courir sur la peau.
--Comment?... vous dites...
--Oh, mon cher directeur, c'est une affreuse catastrophe, un écrasement...
Il s'assit et s'essuya le front, puis il raconta les faits tels qu'il les tenait de Petrus Martel qui venait de les apprendre directement par le valet de chambre de monsieur le professeur.
Le Mazelli avait fait une cour très vive à la jolie rousse, une rude coquette, une gaillarde, dont le premier mari avait succombé à une phtisie, résultat de leur union trop tendre, disait-on. Mais M. Cloche ayant éventé les projets du médecin italien, et ne voulant pas pour second gendre cet aventurier, le mit dehors énergiquement, l'ayant surpris aux genoux de sa fille.
Mazelli, sorti par la porte, rentra bientôt par la fenêtre avec l'échelle de soie des amoureux. Deux versions couraient. D'après la première, il avait rendu la fille du professeur folle d'amour et de jalousie; d'après la seconde, il avait continué à la voir secrètement, tout en paraissant s'occuper d'une autre femme; et sachant enfin, par sa maîtresse, que le professeur demeurait inflexible, il l'avait enlevée la nuit même, rendant par ce scandale un mariage inévitable.
Le docteur Latonne se releva et, s'adossant à la cheminée tandis qu'Andermatt, atterré, continuait à marcher, il s'écria:
--Un médecin, monsieur, un médecin, faire une chose pareille!... un docteur en médecine!... quelle absence de caractère!...
Andermatt, désolé, appréciait les conséquences, les classait et les pesait comme on fait une addition. C'étaient:
1º Le bruit fâcheux se répandant dans les villes d'eaux voisines et jusqu'à Paris. En s'y prenant bien cependant, peut-être pourrait-on faire servir cet enlèvement comme réclame. Une quinzaine d'échos bien rédigés dans les feuilles à grand tirage attireraient fortement l'attention sur Mont-Oriol;
2º Le départ du professeur Cloche, perte irréparable;
3º Le départ de la duchesse et du duc de Ramas-Aldavarra, seconde perte inévitable sans compensation possible.
En somme, le docteur Latonne avait raison. C'était une affreuse catastrophe.
Alors le banquier, se tournant vers le médecin:
--Vous devriez aller tout de suite au Splendid Hotel et rédiger l'acte de décès d'Aubry-Pasteur de façon à ce qu'on ne soupçonne pas une congestion.
Le docteur Latonne reprit son chapeau, puis, au moment de partir:
--Ah! encore une nouvelle qui court. Est-ce vrai que votre ami Paul Brétigny va épouser Charlotte Oriol?
Andermatt tressaillit de surprise:
--Brétigny? Allons donc!... Qui vous a conté cela?...
--Mais, toujours Petrus Martel qui le tenait du père Oriol lui-même.
--Du père Oriol?
--Oui, du père Oriol, lequel affirmait que son futur gendre possédait trois millions de fortune.
William ne savait plus que penser. Il murmura:
--Au fait, c'est possible, il la chauffait pas mal depuis quelque temps!... Mais alors... toute la butte est à nous... toute la butte!... Oh! il faut que je m'assure de cela immédiatement.
Et il sortit derrière le docteur pour rencontrer Paul avant le déjeuner.
Comme il entrait à l'hôtel, on le prévint que sa femme l'avait demandé plusieurs fois. Il la trouva encore au lit, causant avec son père et avec son frère qui parcourait les journaux d'un œil rapide et distrait.