Œuvres complètes de François Villon Suivies d'un choix des poésies de ses disciples
Part 7
Le mien seigneur et prince redoubté, Fleuron de Lys, royale geniture, Françoys Villon, que travail a dompté A coups orbes, par force de batture, Vous supplie, par cette humble escripture, Que luy faciez quelque gracieux prest. De s'obliger en toutes cours est prest; Si ne doubtez que bien ne vous contente. Sans y avoir dommage n'interest, Vous n'y perdrez seulement que l'attente.
A prince n'a ung denier emprunté, Fors à vous seul, vostre humble créature. Des six escus que lui avez presté, Cela pieça, il mist en nourriture; Tout se payera ensemble, c'est droicture, Mais ce sera légèrement et prest: Car, se du gland rencontre en la forest D'entour Patay, et chastaignes ont vente, Payé serez sans delay ny arrest: Vous n'y perdrez seulement que l'attente.
Si je pensois vendre de ma santé A ung Lombard, usurier par nature, Faulte d'argent m'a si fort enchanté, Que j'en prendrois, ce croy-je, l'adventure. Argent ne pend à gippon ne ceincture; Beau sire Dieux! je m'esbahyz que c'est, Que devant moy croix ne se comparoist, Sinon de bois ou pierre, que ne mente; Mais s'une fois la vraye m'apparoist, Vous n'y perdrez seulement que l'attente. [P. 116]
ENVOI.
Prince du Lys, qui à tout bien complaist, Que cuydez-vous, comment il me desplaist Quand je ne puis venir à mon entente? Bien m'entendez, aydez-moi, s'il vous plaist: Vous n'y perdrez seulement que l'attente.
SUSCRIPTION DE LADITE REQUESTE
_Allez, Lettres, faictes un sault, Combien que n'ayez pied ne langue: Remonstrez, en vostre harengue, Que faulte d'argent si m'assault._
BALLADE
DES PROVERBES.
Tant grate chèvre que mal gist; Tant va le pot à l'eau qu'il brise; Tant chauffe-on le fer qu'il rougist; Tant le maille-on qu'il se debrise; Tant vault l'homme comme on le prise; Tant s'eslongne-il qu'il n'en souvient; Tant mauvais est qu'on le desprise; Tant crie l'on Noel qu'il vient.
Tant raille-on que plus on ne rit; Tant despend-on qu'on n'a chemise; Tant est-on franc que tout se frit; [P. 117] Tant vault tien que chose promise; Tant ayme-on Dieu qu'on suyt l'Eglise; Tant donne-on qu'emprunter convient; Tant tourne vent qu'il chet en bise; Tant crie l'on Noel qu'il vient.
Tant ayme-on chien qu'on le nourrist; Tant court chanson qu'elle est apprise; Tant garde-on fruict qu'il se pourrist; Tant bat-on place qu'elle est prise; Tant tarde-on qu'on fault à l'emprise; Tant se haste-on que mal advient; Tant embrasse-on que chet la prise; Tant crie l'on Noel qu'il vient;
ENVOI.
Prince, tant vit fol qu'il s'advise; Tant va-t-il qu'après il revient; Tant le matte-on qu'il se radvise; Tant crie l'on Noel qu'il vient.
BALLADE
DES MENUS PROPOS.
Je congnois bien mouches en laict; Je congnois à la robe l'homme; Je congnois le beau temps du laid; Je congnois au pommier la pomme; Je congnois l'arbre à veoir la gomme; Je congnois quand tout est de mesme; Je congnois qui besongne ou chomme; Je congnois tout, fors que moy-mesme. [P. 118]
Je congnois pourpoinct au collet; Je congnois le moyne à la gonne; Je congnois le maistre au valet; Je congnois au voyle la nonne; Je congnois quand piqueur jargonne; Je congnois folz nourriz de cresme; Je congnois le vin à la tonne; Je congnois tout, fors que moy-mesme.
Je congnois cheval du mulet; Je congnois leur charge et leur somme; Je congnois Bietrix et Bellet; Je congnois gect qui nombre et somme; Je congnois vision en somme; Je congnois la faulte des Boesmes; Je congnois filz, varlet et homme: Je congnois tout, fors que moy-mesme.
ENVOI.
Prince, je congnois tout en somme; Je congnois coulorez et blesmes; Je congnois mort qui nous consomme; Je congnois tout, fors que moy-mesme.
BALLADE [P. 119] DES POVRES HOUSSEURS.
On parle des champs labourer, De porter chaulme contre vent, Et aussi de se marier A femme qui tance souvent; De moyne de povre couvent, De gens qui vont souvent sur mer; De ceulx qui vont les bleds semer, Et de celluy qui l'asne maine; Mais, à trestout considérer, Povres housseurs ont assez peine.
A petis enfans gouverner, Dieu sçait se c'est esbatement! De gens d'armes doit-on parler? De faire leur commandement? De servir Malchus chauldement? De servir dames et aymer? De guerrier et bouhourder Et de jouster à la quintaine? Mais, à trestout considérer, Povres housseurs ont assez peine.
Ce n'est que jeu de bled soyer, Et de prez faulcher, vrayement; Ne d'orge battre, ne vanner, Ne de plaider en Parlement; A danger emprunter argent; A maignans leurs poisles mener; Et à charretiers desjeuner, [P. 120] Et de jeusner la quarantaine; Mais, à trestout considérer, Povres housseurs ont assez peine.
PROBLÈME OU BALLADE AU NOM DE LA FORTUNE.
Fortune fuz par clercz jadis nommée, Que toy, Françoys, crie et nomme meurtrière. S'il y a hom d'aucune renommée Meilleur que toy, faiz user en plastrière, Par povreté, et fouyr en carrière, S'a honte viz, te dois tu doncques plaindre? Tu n'es pas seul; si ne te dois complaindre. Regarde et voy de mes faitz de jadis, Maints vaillans homs par moy mors et roidiz, Et n'eusses-tu envers eulx ung soullon, Appaise-toy, et mectz fin en tes diz: Par mon conseil prends tout en gré, Villon!
Contre grans roys je me suis bien armée, Le temps qui est passé; car, en arrière, Priame occis et toute son armée; Ne lui valut tour, donjon, ne barrière. Et Hannibal, demoura-il derrière? En Cartaige, par moy, le feiz actaindre; Et Scypion l'Affricquain feiz estaindre; Julius César au sénat je vendiz; En Egipte Pompée je perdiz; En mer noyay Jazon en ung boullon; [P. 121] Et, une fois, Romme et Rommains ardiz.... Par mon conseil prends tout en gré, Villon!
Alexandre, qui tant fist de hamée, Qui voulut voir l'estoille poucynière, Sa personne par moy fut inhumée. Alphasar roy, en champ, sous la bannière, Ruay jus mort; cela est ma manière. Ainsi l'ay fait, ainsi le maintendray; Autre cause ne raison n'en rendray. Holofernes, l'ydolastre mauldiz, Qu'occist Judic (et dormoit entandiz!) De son poignart, dedens son pavillon; Absallon, quoy! en fuyant suspendis.... Par mon conseil prends tout en gré, Villon!
ENVOI.
Povre Françoys, escoute que tu dis: Se rien peusse sans Dieu de paradiz, A toy n'aultre ne demourroit haillon: Car pour ung mal lors j'en feroye dix: Par mon conseil prends tout en gré, Villon!
BALLADE CONTRE LES MESDISANS DE LA FRANCE.
Rencontré soit de bestes feu gectans, Que Jason vit, querant la Toison d'or; Ou transmué d'homme en beste, sept ans, Ainsi que fut Nabugodonosor; [P. 122] Ou bien ait perte aussi griefve et villaine Que les Troyens pour la prinse d'Heleine; Ou avallé soit avec Tantalus Et Proserpine aux infernaulx pallus, Ou plus que Job soit en griefve souffrance, Tenant prison en la court Dedalus, Qui mal vouldroit au royaume de France!
Quatre mois soit en un vivier chantant, La teste au fons, ainsi que le butor; Ou au Grand-Turc vendu argent contant, Pour estre mis au harnois comme ung tor; Ou trente ans soit, comme la Magdelaine, Sans vestir drap de linge ne de laine; Ou noyé soit, comme fut Narcisus; Ou aux cheveux, comme Absalon, pendus, Ou comme fut Judas par desperance, Ou puist mourir comme Simon Magus, Qui mal vouldroit au royaume de France!
D'Octovien puisse venir le temps: C'est qu'on luy coule au ventre son trésor; Ou qu il soit mis entre meules flotans; En un moulin, comme fut saint Victor; Ou transgloutis en la mer, sans haleine, Pis que Jonas au corps de la baleine; Ou soit banny de la clarté Phoebus, Des biens Juno et du soulas Venus, Et du grant Dieu soit mauldit à outrance, Ainsi que fut roy Sardanapalus, Qui mal vouldroit au royaume de France!
ENVOI. [P. 123]
Prince, porté soit des clers Eolus, En la forest où domine Glocus, Ou privé soit de paix et d'espérance, Car digne n'est de posséder vertus, Qui mal vouldroit au royaume de France!
LE JARGON OU JOBELIN [P. 124] DE MAISTRE FRANÇOIS VILLON.
BALLADE I.
A Parouart, la grand Mathe Gaudie, Où accollez sont duppez et noirciz, De par angels suyvans la paillardie, Sont greffiz et prins cinq ou six. Là sont bleffeurs, au plus hault bout assis Pour l'evagie, et bien hault mis au vent. Escevez-moy tost ces coffres massis! Ces vendengeurs, des ances circoncis, S'embrouent du tout à néant... Eschec, eschec, pour le fardis!
Brouez-moy sur ces gours passans, Advisez-moy bien tost le blanc, Et pictonnez au large sur les champs: Qu'au mariage ne soyez sur le banc Plus qu'un sac de piastre n'est blanc. Si gruppez estes des carireux, [P. 125] Rebignez-moy tost ces enterveux, Et leur montrez des trois le bris: Que clavés ne soyez deux et deux... Eschec, eschec, pour le fardis!
Plantez aux hurmes vos picons, De paour des bisans si très-durs, Et, aussi, d'estre sur les joncs, En mahe, en coffres, en gros murs. Escharricez, ne soyez durs, Que le grand Can ne vous fasse essorer. Songears ne soyez pour dorer, Et babignez tousjours aux ys Des sires, pour les debouser... Eschec, eschec, pour le fardis!
ENVOI.
Prince Froart, dit des Arques Petis, L'un des sires si ne soit endormis, Levez au bec, que ne soyez griffis, Et que vous n'en ayez du pis... Eschec, eschec, pour le fardis!
BALLADE II.
Coquillars, narvans à Ruel, Men ys vous chante que gardez Que n'y laissez et corps et pel, Com fist Colin de l'Escaillier, Devant la roe babiller Il babigna, pour son salut. [P. 126] Pas ne sçavoit oingnons peller, Dont Lamboureur lui rompt le suc.
Changez, andossez souvent, Et tirez tout droit au tremble, Et eschicquez tost en brouant. Qu'en la jarte ne soyez ample. Montigny y fut, par exemple, Bien estaché au halle-grup, Et y jargonnast-il le temple, Dont Lamboureur lui rompt le suc.
Gailleurs, bien faitz en piperie, Pour ruer les ninars au loing, A l'assault tost, sans suerie! Que les mignons ne soient au gaing, Tout farcis d'un plumas à coing, Qui griefve et garde le duc, Et de la dure si très loing, Dont Lamboureur luy rompt le suc.
ENVOI.
Prince, arrière de Ruel, Et n'eussiez vous denier ne pluc, Que au giffle ne laissez la pel, Pour Lamboureur, qui rompt le suc.
BALLADE III. [P. 127]
Spélicans, Qui, en tous temps, Avancez dedans le pogois, Gourde piarde, Et sur la tarde, Desboursez les pauvres nyais, Et pour soustenir vostre pois, Les duppes sont privez de caire, Sans faire haire, Ne hault braiere, Mais plantez ils sont comme joncz, Pour les sires qui sont si longs.
Souvent aux arques, A leurs marques, Se laissent tous desbouser Pour ruer, Et enterver Pour leur contre que lors faisons. La fée aux Arques vous respond, Et rue deux coups, ou bien troys, Aux gallois. Deux, ou troys Mineront trestout aux frontz, Pour les sires qui sont si longs.
Et pour ce, benards, Coquillars, Rebecquez-vous de la montjoye, Qui desvoye [P. 128] Votre proye, Et vous fera de tout brouer; Par joncher Et enterver, Qui est aux pigeons bien cher: Pour rifler Et placquer Les angels de mal tous rondz, Pour les sires qui sont si longs.
ENVOI.
De paour des hurmes Et des grumes, Rassurez-vous en droguerie Et faerie, Et ne soyez plus sur les joncz, Pour les sires qui sont si longs.
BALLADE IV.
Saupicquetz frouans des gours arques, Pour deshouser, beau sire dieux, Allez ailleurs planter vos marques! Benards, vous estes rouges gueux. Berard s'en va chez les joncheux Et babigne qu'il a plongis. Mes frères, soiez embrayeux Et gardez les coffres massis.
Se gruppez estes, des grappes De ces angels si graveliffes; Incontinent, manteaulx et cappes, [P. 129] Pour l'emboue ferez eclipses; De vos sarges serez besifles, Tout debout et non pas assis. Pour ce, gardez d'estre griffes Dedens ces gros coffres massis.
Nyais qui seront attrapez, Bientost s'en brouent au Halle, Plus ne vault que tost ne happez La baudrouse de quatre talle. Des tires fait la hairenalle, Quand le gosser est assiegis, Et si hurcque la pirenalle, Au saillir des coffres massis.
ENVOI.
Prince des gayeulx, à leurs marques, Que voz contres ne soient griffis. Pour doubte de frouer aux arques, Gardez-vous des coffres massis.
BALLADE V.
Joncheurs, jonchans en joncherie, Rebignez bien où joncherez; Qu'Ostac n'embroue vostre arrerie, Où acollez sont vos ainsnez. Poussez de la quille et brouez, Car tost seriez roupieux. Eschet qu'acollez ne soyez. Par la poe du marieux.
Bendez-vous contre la faerie, [P. 130] Quanques vous aurez desbousez, N'estant à juc la riflerie Des angelz et leurs assosez. Berard, se povez, renversez, Si greffir laissez voz carieux; La dure bientost renversez, Pour la poe du marieux.
Entervez à la floterie, Chantez-leur trois, sans point songer. Qu'en artes ne soyez en surie, Blanchir vos cuirs et essurger. Bignez la mathe, sans targer; Que vos ans ne soyent ruppieux! Plantez ailleurs contre assiéger, Pour la poe du marieux.
ENVOI.
Prince Benard en Esterie, Querez coupans pour Lamboureux Et autour de vos ys tuerie, Pour la poe du marieux.
BALLADE VI
Contres de la gaudisserie, Entervez tousjours blanc pour bis, Et frappez, en la hurterie, Sur les beaulx sires bas assis. Ruez de feuilles cinq ou six, Et vous gardez bien de la roe, Qui aux sires plante du gris, [P. 131] En leur faisant faire la moe.
La giffle gardez de rurie, Que vos corps n'en ayent du pis, Et que point, à la turterie, En la hurme ne soyez assis. Prenez du blanc, laissez du bis, Ruez par les fondes la poe, Car le bizac, à voir advis, Faict aux Beroars faire la moe.
Plantez de la mouargie, Puis ça, puis là, pour l'artis, Et n'espargnez point la flogie Des doulx dieux sur les patis. Vos ens soyent assez hardis, Pour leur avancer la droe; Mais soient memorandis, Qu'on ne vous face la moe.
ENVOI.
Prince, qui n'a bauderie Pour eschever de la soe, Danger du grup, en arderie, Faict aux sires faire la moe.
FIN DES OEUVRES DE MAISTRE FRANÇOIS VILLON.
POÉSIES [P. 132] ATTRIBUÉES A VILLON
I RONDEL.
Les biens dont vous estes la dame Ont mon cueur si très fort espris, Qu'il feust mort, s'il n'eust entrepris De vous aymer plus que nul âme.
Quant à moy, point je ne l'en blasme, Pour ce qu'ilz ont de tous le pris Les biens dont vous estes la dame.
De ce qu'il fault que je vous ayme, Je sçay trop bien que j'ay mespris; Mais qui en doit estre repris? Non pas moi. Qui donc? Sur mon ame, Les biens dont vous estes la dame.
II. RONDEL.
A bien juger mon propre affaire Et piteux cas, sans riens en taire, Plus qu'autre croire me debvez, [P. 134] Se par adventure n'avez Information de contraire.
Celle ou celluy qui m'a brassé Ce maulvais los et pourchassé Me het et ne vous ayme pas; Mais il quiert que soye chacié De vostre amour et effacié. Je congnois bien telz advocas.
Se vous avez voulu refaire Leur voulenté pour me deffaire, Vous faictes mal et me grevez. Considerez que vous sçavez Qu'onc vers vous ne voulus meffaire A bien juger.
III. RONDEL.
Une fois me dictes ouy, En foy de noble et gentil femme; Je vous certifie, ma Dame, Qu'oncques ne fuz tant resjouy.
Veuillez le donc dire selon Que vous estes benigne et doulche, Car ce doulx mot n'est pas si long Qu'il vous face mal en la bouche.
Soyez seure, si j'en jouy, Que ma lealle et craintive ame Gardera trop mieulx que nul ame Vostre honneur. Avez-vous ouy? Une fois me dictes ouy.
IV. RONDEL. [P. 135]
Se mieulx ne vient d'amours, peu me contente; Une j'en sers qui est bien suffisante Pour contenter un grant duc ou un roy. Je l'ayme bien, mais non pas elle moy; Il n'est besoing que de ce je me vante.
Combien qu'elle est de taille belle et gente, De m'en louer pour ceste heure presente Pardonnez-moy, car je n'y voy de quoy; Se mieulx ne vient d'amours, peu me contente.
Quant je luy dy de mon vouloir l'entente, Et cueur et corps et biens je luy presente, Pour tout cela remède je n'y voy. Deliberé suis, sçavez-vous de quoy? De luy quicter et le jeu et l'actente. Se mieulx ne vient d'amours, peu me contente.
V. RONDEL.
De mon faict je ne sçay que dire; Par tout où je vois je m'adire, Et des yeulx voy moins que du coute. En danger suis qu'il ne me couste La vie, tant suis remply d'ire.
De mon faict je ne sçay que dire, Car ma dame si ne tient compte De mon martyre, quant luy compte, Mais me dit que trop aise suis, Et qu'en ce royaulme n'a conte Qui ait de nulle meilleur compte Que j'ay d'elle, quant je la suis,
Nullement, de paour de mesdire, [P. 136] Jamais je ne l'ose desdire; A son gré parler je l'ecoute, Puis emprès elle je m'accoute, Sans luy vouloir riens contredire. De mon faict je ne sçay que dire.
VI. RONDEL.
Pour entretenir mes amours Colorer me fault maints fins tours; Car ma bourse est très mal garnie Pour fourrer le poignet tousjours.
Ung jour demande haults atours, Et l'autre ung grant bort de velours, Et je respons: «Or bien, m'amye,» Pour entretenir mes amours.
Veez-vous ce donneur de bonjours? Il a faict en el tant de cours, Practiqué l'art de baverie, Qu'il scet moult bien, sans ce qu'il rie, Dire sa pensée à rebours. Pour entretenir mes amours Colorer me fault maints fins tours.
VII. RONDEL.
Tu te brusles à la chandelle! Helas! mon cueur, ne vois tu pas Que danger est tousjours au pas, Qui fait à tous guerre mortelle?
Soyes seur que tu l'auras belle [P. 137] Se tu n'y vas bien par compas; Tu te brusles à la chandelle.
Sont-ce chastaignes qu'on y pelle, A ton advis, pour ton repas? Nennil. Retrais toy tout le pas, Ains qu'on te frape au cul la pelle. Tu te brusles à la chandelle.
VIII. RONDEL.
Adieu vous dy la lerme à l'oeil; Adieu, ma très gente mignonne, Adieu, sur toutes la plus bonne, Adieu vous dy, qui m'est grand dueil.
Adieu, adieu, m'amour, mon vueil; Mon povre cueur vous laisse et donne. Adieu vous dy la lerme à l'oeil.
Adieu, par qui du mal recueil Mille fois plus que mot ne sonne; Adieu, du monde la personne Dont plus me loue et plus me dueil. Adieu vous dy la lerme à l'oeil.
IX. BALLADE.
Las! je me plains d'amours et de ma dame, Et de mes yeulx dont j'ay veu sa beaulté; Et oultre plus, je me plains d'une femme Qui contre moy a le conseil donné Dont j'ay déjà tant de mal enduré [P. 138] Qu'il me fauldra, par deffaulte de joye, Aller criant, comme tout forcené: Je hez ma dame que tant aymer souloye.
Car se pitié son très doulx cueur n'entame A me donner ce que j'ay desiré, J'iray mourir, ainsi qu'ung homme infame. Tout hors de sens et si desespéré Qu'après ma mort il en sera parlé Plus loin dix fois que d'icy en Savoye, Et lors diray pour plus estre blasmé: Je hez ma dame que tant aymer souloye
Se je le dy, je jure sur mon ame Que ce sera contre ma voulenté. Je prye à Dieu qu'il n'y puist avoir ame A celle fin qu'il ne soit raporté. Car jasoit ce qu'elle m'ait courroucé Tant qu'on peut plus, cent mille fois mourroye Avant que j'eusse ne dit ne proferé: Je hez ma dame que tant aymer souloye.
X. RONDEL.
Quelque chose qu'Amours ordonne, Force m'est que vous habandonne Pour pourchasser ailleurs mon bien; Car, sur ma foy, je congnois bien Que vous m'estes pire que bonne.
Trop a de cueur qui vous en donne: Pour ce jà Dieu ne me pardonne Se vous avez jamais le mien, [P. 139] Quelque chose qu'Amours ordonne.
Si n'aymeray je jà personne Que vous, quoy que l'on me sermonne, En tout ce monde terrien; Mais maintenant je n'en fais rien, Et sers selon qu'on me guerdonne. Quelque chose qu'Amours ordonne, Force m'est que vous habandonne.
XI. RONDEL.
Hahay! estes vous rencherie, Dieux y ait part, puis devant hier? Ma dame, c'est pour enrager! Le faictes-vous par mocquerie?
Mais venez çà, je vous en prie: Est le cuir devenu si cher? Hahay! estes vous rencherie?
Et dea! et ne sçavez-vous mie Que mon père est cordouennier; Vous voulez bazanne priser Plus que cordouen la moitié. Hahay! estes-vous rencherie?
XII. RONDEL.
Au plus offrant ma dame est mise Et dernier encherisseur. Je ne sçay se c'est par honneur, Mais je n'en prise pas la guise.
Elle m'avoit sa foy promise, [P. 140] Mais je voy qu'elle a mis son cueur Au plus offrant.
Et pour ce je quitte la prinse D'estre nommé son serviteur, Car donner me porte malheur. Ainsi j'ay laissé l'entreprise Au plus offrant.
XIII. RONDEL.
Entens à moy, vray dieu d'amours, Et faiz que la mort ait son cours Hastivement,
Car j'ay mal employé mes jours. Je meurs en aymant par amours Certainement.
Languir me fault en griefs doulours.
XIV. BALLADE _Pour ung prisonnier._
S'en mes maulx me peusse esjoyr Tant que tristesse me feust joye Par me doulouser et gemir, Voulentiers je me complaindroye; Car, s'au plaisir Dieu, hors j'estoye, J'ay espoir qu'au temps advenir A grant honneur venir pourroye Une fois avant que mourir.
Pourtant, s'ay eu moult à souffrir [P. 141] Par fortune, dont je larmoye, Et que n'ay pas peu obtenir N'avoir ce que je pretendoye, Au temps advenir je vouldroye Voulentiers bon chemin tenir Pour acquerir honneur et joye Une fois avant que mourir.
Sans plus loin exemple querir, Par moy mesme juger pourroye Que meschief nul ne peult fouyr, S'ainsi est qu'advenir luy doye. C'est jeunesse qui tout desvoye; Nul ne s'en doit trop esbahyr. Si juste n'est qui ne fourvoye Une fois avant que mourir.
Prince, s'aucun povoir avoye Sur ceulx qui me font cy tenir, Voulentiers vengeance en prendroye Une fois avant que mourir.
XV. RONDEL.
Comme moy vous aurez voz gages. J'en fuz bien payé au partir: Plain de dueil jusques au partir, Ne sont-ce plaisans advantages?
Servez amours entre vous sages: Il vous en fera repentir; Comme moy vous aurez vos gages.
Repeuz serez de doulx langaiges [P. 142] Pour vous garder de departir. Quant est à moy, j'en suys martir. Bien tard congnoistrez telz ouvrages; Comme moy vous aurez vos gages.
XVI. BALLADE.
Il n'est danger que de vilain, N'orgueil que de povre enrichy, Ne si seur chemin que le plain, Ne secours que de vray amy, Ne desespoir que jalousie, N'angoisse que cueur convoiteux, Ne puissance où il n'ait envie, Ne chere que d'homme joyeulx;
Ne servir qu'au roy souverain, Ne lait nom que d'homme ahonty, Ne manger fors quant on a faim, N'emprise que d'homme hardy, Ne povreté que maladie, Ne hanter que les bons et preux, Ne maison que la bien garnie, Ne chère que d'homme joyeulx;
Ne richesse que d'estre sain, N'en amours tel bien que mercy, Ne de la mort rien plus certain, Ne meilleur chastoy que de luy; Ne tel trésor que preudhommye, ***************************** Ne paistre qu'en grant seigneurie, Ne chère que d'homme joyeulx;
ENVOI. [P. 143]