Œuvres complètes de François Villon Suivies d'un choix des poésies de ses disciples
Part 4
«Ces gentes espaules menues, Ces bras longs et ces mains tretisses; Petitz tetins, hanches charnues, Eslevées, propres, faictisses A tenir amoureuses lysses; Ces larges reins, ce sadinet, Assis sur grosses fermes cuysses, [P. 41] Dedans son joly jardinet?
«Le front ridé, les cheveulx gris, Les sourcilz cheuz, les yeulx estainctz, Qui faisoient regars et ris, Dont maintz marchans furent attaincts; Nez courbé, de beaulté loingtains; Oreilles pendans et moussues; Le vis pally, mort et destaincts; Menton foncé, lèvres peaussues:
«C'est d'humaine beauté l'yssues! Les bras courts et les mains contraictes, Les espaulles toutes bossues; Mammelles, quoy! toutes retraictes; Telles les hanches que les tettes. Du sadinet, fy! Quant des cuysses, Cuysses ne sont plus, mais cuyssettes Grivelées comme saulcisses.
«Ainsi le bon temps regretons Entre nous, pauvres vieilles sottes, Assises bas, à croppetons, Tout en ung tas comme pelottes, A petit feu de chenevottes, Tost allumées, tost estainctes; Et jadis fusmes si mignottes!... Ainsi en prend à maintz et maintes.»
[P. 42]
BALLADE DE LA BELLE HEAULMIÈRE AUX FILLES DE JOIE.
«Or y pensez, belle Gantière, Qui m'escolière souliez estre, Et vous, Blanche la Savetière, Ores est temps de vous congnoistre. Prenez à dextre et à senestre; N'espargnez homme, je vous prie: Car vieilles n'ont ne cours ne estre, Ne que monnoye qu'on descrie.
«Et vous, la gente Saulcissière, Qui de dancer estes adextre; Guillemette la Tapissière, Ne mesprenez vers vostre maistre; Tous vous fauldra clorre fenestre, Quand deviendrez vieille, flestrie; Plus ne servirez qu'un vieil prebstre, Ne que monnoye qu'on descrie.
«Jehanneton la Chaperonnière, Gardez qu'ennuy ne vous empestre; Katherine la Bouchière, N'envoyez plus les hommes paistre: Car qui belle n'est, ne perpetre Leur bonne grace, mais leur rie. Laide vieillesse amour n'impetre, Ne que monnoye qu'on descrie.
ENVOI.
«Filles, veuillez vous entremettre D'escouter pourquoy pleure et crie C'est que ne puys remède y mettre, [P. 43] Ne que monnoye qu'on descrie.»
XLVII.
Ceste leçon icy leur baille La belle et bonne de jadis; Bien dit ou mal, vaille que vaille, Enregistrer j'ay faict ces ditz Par mon clerc Fremin l'estourdys, Aussi rassis que je pense estre... S'il me desment, je le mauldys: Selon le clerc est deu le maistre.
XLVIII.
Si apercoy le grand danger Là où l'homme amoureux se boute... Hé! qui me vouldroit laidanger De ce mot, en disant: «Escoute! Se d'aymer t'estrange et reboute Le barat de celles nommées, Tu fais une bien folle doubte, Car ce sont femmes diffamées.
XLIX.
«S'ils n'ayment fors que pour l'argent, On ne les ayme que pour l'heure. Rondement ayment toute gent, Et rient lors quant bourse pleure. De celles n'est qui ne recoeuvre; Mais en femmes d'honneur et nom Franc homme, se Dieu me sequeure, Se doit employer; ailleurs, non.»
L. [P. 44]
Je prens qu'aucun dye cecy, Si ne me contente-il en rien. En effect, je concludz ainsy, Et sy le cuyde entendre bien, Qu'on doit aymer en lieu de bien. Asçavoir-mon se ces fillettes, Qu'en parolles toute jour tien, Ne furent pas femmes honnestes?
LI.
Honnestes, si furent vrayement, Sans avoir reproches ne blasmes. S'il est vray que, au commencement, Une chascune de ces femmes Lors prindrent, ains qu'eussent diffames, L'une ung clerc, ung lay, l'autre ung moine, Pour estaindre d'amours les flammes, Plus chauldes que feu Sainct-Antoine.
LII.
Or firent selon le decret Leurs amys, et bien y appert; Elles aymoient en lieu secret, Car autre qu'eulx n'y avoit part. Toutesfois, ceste amour se part: Car celle qui n'en avoit qu'un D'icelluy s'eslongne et despart, Et ayme myeulx aymer chascun.
LIII.
Qui les meut à ce? J'imagine, Sans l'honneur des dames blasmer Que c'est nature feminine, [P. 45] Qui tout vivement veult aymer. Autre chose n'y sçay rymer; Fors qu'on dit, à Reims et à Troys, Voire à l'Isle et à Sainct-Omer, Que six ouvriers font plus que troys.
LIV.
Or ont les folz amans le bond, Et les dames prins la vollée; C'est le droit loyer qu'amours ont; Toute foy y est violée, Quelque doulx baiser n'acollée. De chiens, d'oyseaulx, d'armes, d'amours, Chascun le dit à la vollée: «Pour ung plaisir mille doulours.»
DOUBLE BALLADE SUR LE MÊME PROPOS.
Pour ce, aymez tant que vouldrez, Suyvez assemblées et festes, En la fin jà mieulx n'en vauldrez, Et sy n'y romprez que vos testes: Folles amours font les gens bestes: Salmon en idolatrya; Samson en perdit ses lunettes... Bien heureux est qui rien n'y a!
Orpheus, le doux menestrier, Jouant de flustes et musettes, En fut en dangier du meurtrier [P. 46] Bon chien Cerberus à troys testes; Et Narcissus, _le bel honnestes_, En ung profond puys se noya, Pour l'amour de ses amourettes... Bien heureux est qui rien n'y a!
Sardana, le preux chevalier, Qui conquist le regne de Crètes, En voult devenir moulier Et filer entre pucellettes. David ly roy, saige prophètes, Craincte de Dieu en oublya, Voyant laver cuisses bien faictes... Bien heureux est qui rien n'y a!
Ammon en voult deshonnorer, Feignant de manger tartelettes, Sa soeur Thamar, et deflorer, Qui fist choses moult deshonnestes; Herodes (pas ne sont sornettes) Sainct Jean-Baptiste en décolla, Pour dances, saultz et chansonnettes... Bien heureux est qui rien n'y a!
De moy, pauvre, je veuil parler; J'en fuz batu, comme à ru telles, Tout nud, jà ne le quiers celer. Qui me feit mascher ces groiselles, Fors Katherine de Vauselles? Noé le tiers ot, qui fut là. Mitaines à ces nopces telles, Bien heureux est qui rien n'y a!
Mais que ce jeune bachelier [P. 47] Laissast ces jeunes bachelettes, Non! et, le deust-on vif brusler, Comme ung chevaucheur d'escovettes. Plus doulces luy sont que civettes; Mais toutesfoys fol s'y fia: Soient blanches, soient brunettes, Bien heureux est qui rien n'y a!
LV.
Si celle que jadis servoye De si bon cueur et loyaument, Dont tant de maulx et griefz j'avoye, Et souffroye tant de torment, Se dit m'eust, au commencement, Sa voulenté (mais nenny, las!), J'eusse mys peine aucunement, De moy retraire de ses las.
LVI.
Quoy que je luy voulsisse dire, Elle estoit preste d'escouter, Sans m'accorder ne contredire; Qui plus, me souffroit arrester, Joignant elle près s'accouter; Et ainsi m'alloit amusant, Et me souffroit tout racompter, Mais ce n'estoit qu'en m'abusant.
LVII.
Abusé m'a, et faict entendre Tousjours d'ung que ce fust ung aultre; De farine, que ce fust cendre; D'ung mortier, ung chapeau de feautre; [P. 48] De viel machefer, que fust peaultre; D'ambesas, que ce fussent ternes... Toujours trompant ou moy ou aultre, Et vendoit vessies pour lanternes.
LVIII.
Du ciel, une poisle d'arain; Des nues, une peau de veau; Du matin, qu'estoit le serain; D'un trongnon de chou, ung naveau; D'orde cervoise, vin nouveau; D'une truie, ung molin à vent; Et d'une hart, ung escheveau; D'un gras abbé, ung poursuyvant.
LIX.
Ainsi m'ont amours abusé, Et pourmené de l'uys au pesle. Je croy qu'homme n'est si rusé, Fust fin comme argent de crepelle, Qui n'y laissast linge et drapelle, Mais qu'il fust ainsi manyé Comme moy, qui partout m'appelle: _L'Amant remys et renyé_.
LX.
Je renye Amours et despite; Je deffie à feu et à sang. Mort par elles me precipite, Et si ne leur vault pas d'ung blanc. Ma vielle ay mys soubz le banc; Amans je ne suyvray jamais; Se jadis je fuz de leur ranc, Je declaire que n'en suys mais.
LXI. [P. 49]
Car j'ay mys le plumail au vent: Or le suyve qui a attente; De ce me tays dorenevant. Poursuyvre je vueil mon entente, Et, s'aucun m'interroge ou tente Comment d'amours ose mesdire, Geste parolle les contente: «Qui meurt a ses loix de tout dire.»
LXII.
Je cognoys approcher ma soef; Je crache, blanc comme cotton, Jacobins gros comme ung estoeuf: Qu'est-ce à dire? que Jenanneton Plus ne me tient pour valeton, Mais pour ung vieil usé régnait... De vieil porte voix et le ton, Et ne suys qu'ung jeune coquart.
LXIII.
Dieu mercy et Jaques Thibault, Qui tant d'eau froide m'a faict boyre, En ung bas lieu, non pas en hault; Manger d'angoisse mainte poire; Enferré... Quand j'en ay mémoire, Je pry pour luy et _reliqua_, Que Dieu luy doint... et voire, voire, Ce que je pense... _et cetera_.
LXIV.
Toutesfoys, je n'y pense mal, Pour luy et pour son lieutenant; Aussy pour son official, [P. 50] Qui est plaisant et advenant, Que faire n'ay du remenant; Mais du petit maistre Robert?... Je les ayme, tout d'ung tenant, Ainsi que faict Dieu le Lombart.
LXV.
Si me souvient, à mon advis, Que je feis, à mon partement, Certains lays, l'an cinquante six, Qu'aucuns, sans mon consentement, Voulurent nommer _Testament_; Leur plaisir fut, et non le mien: Mais quoy! on dit communement, Qu'un chascun n'est maistre du sien.
LXVI.
S'ainsi estoit qu'aulcun n'eust pas Receu les lays que je luy mande, J'ordonne que, après mon trespas, A mes hoirs en face demande; Qui sont-ilz? si on le demande: Moreau, Provins, Robin Turgis; De moy, par dictez que leur mande, Ont eu jusqu'au lict où je gys.
LXVII.
Pour le révoquer ne le dy, Et y courust toute ma terre; De pitié en suys refroidy, Envers le bastard de la Barre: Parmy ses trois gluvons de foerre, Je luy donne mes vieilles nattes; Bonnes seront pour tenir serre, [P. 51] Et soy soustenir sur ses pattes.
LXVIII.
Somme, plus ne diray qu'ung mot, Car commencer veuil à tester: Devant mon clerc Fremin, qui m'ot (S'il ne dort), je vueil protester, Que n'entends homme detester, En ceste presente ordonnance; Et ne la vueil manifester Sinon au royaulme de France.
LXIX.
Je sens mon cueur qui s'affoiblist, Et plus je ne puys papier. Fremin, siez-toy près de mon lict, Que l'on ne me viengne espier! Prens tost encre, plume et papier, Ce que nomme escryz vistement; Puys fais-le partout copier, Et vecy le commancement.
_Ici commance Villon à tester_.
LXX.
Au nom de Dieu, Père eternel. Et du Filz que Vierge parit, Dieu au Père oeternel, Ensemble et du Sainct Esperit, Qui saulva ce qu'Adam périt, Et du pery pare les Cieulx... Qui bien ce croyt, peu ne merit: [P. 52] De gens mortz se font petiz Dieux.
LXXI.
Mortz estoient, et corps et ames, En damnée perdition; Corps pourriz, et ames en flammes, De quelconque condition; Toutesfoys, fais exception Des patriarches et prophètes; Car, selon ma conception, Oncques grand chault n'eurent aux fesses.
LXXII.
Qui me diroit: «Qui te faict mectre Si très-avant ceste parolle, Qui n'es en Théologie maistre? A toy est presumption folle.» --C'est de JESUS la parabolle, Touchant le Riche ensevely En feu, non pas en couche molle, Et du Ladre, de dessus ly.
LXXIII.
Si du Ladre eust veu le doy ardre, Jà n'en eust requis refrigère, N'au bout d'icelluy doiz aherdre, Pour refreschir sa maschouëre. Pions y feront mate chère, Qui boy vent pourpoinct et chemise: Puys que boyture y est si chère, Dieu nous garde de la main mise!
LXXIV. [P. 53]
Ou nom de Dieu, comme j'ay dit, Et de sa glorieuse Mère, Sans peché soit parfaict ce dict Par moy, plus maigre que chimere; Si je n'ay eu fièvre effimère, Ce m'a faict divine clémence; Mais d'autre dueil et perte amère Je me tays, et ainsi commence:
LXXV.
Premier, je donne ma pauvre ame A la benoiste Trinité, Et la commande à Nostre Dame, Chambre de la divinité; Priant toute la charité Des dignes neuf Ordres des cieulx, Que par eulx soit ce don porté Devant le Trosne précieux.
LXXVI.
Item, mon corps j'ordonne et laisse A nostre grand mère la terre; Les vers n'y trouveront grand gresse: Trop lui a faict faim dure guerre. Or luy soit délivré grand erre; De terre vint, en terre tourne. Toute chose, se par trop n'erre, voulentiers en son lieu retourne.
LXXVII.
Item, et à mon plus que père, Maistre Guillaume de Villon Qui m'a esté plus doulx que mère [P. 54] D'enfant eslevé de maillon; Dejetté m'a de maint boillon, Et de cestuy pas ne s'esjoye, Si luy requiers à genoillon, Qu'il m'en laisse toute la joye.
LXXVIII.
Je luy donne ma librairie, Et le _Rommant du Pet au Diable_, Lequel maistre Gui Tabarie Grossoya, qu'est hom véritable. Par cayers est soubz une table. Combien qu'il soit rudement faict, La matière est si très notable, Qu'elle amende tout le meffaict.
LXXIX.
Item, donne à ma bonne mère Pour saluer nostre Maistresse, Qui pour moy eut douleur amère, Dieu le sçait, et mainte tristesse; Autre chastel ou fosteresse N'ay où retraire corps et ame, Quand sur moy court male destresse, Ne ma mère, la povre femme!
[P. 55]
BALLADE QUE VILLON FEIT A LA REQUESTE DE SA MÈRE, POUR PRIER NOSTRE-DAME.
Dame du ciel, régente terrienne, Emperière des infernaulx palux, Recevez-moy, vostre humble chrestienne, Que comprinse soye entre voz esleuz, Ce non obstant qu'oncques rien ne valuz. Les biens de vous, ma dame et ma maistresse, Sont trop plus grans que ne suis pecheresse, Sans lesquelz biens ame ne peult merir N'avoir les cieulx, je n'en suis jengleresse. En ceste foy je vueil vivre et mourir.
A vostre Filz dictes que je suis sienne; Que de luy soyent mes péchez aboluz: Pardonnés moi comme à l'Egyptienne, Ou comme il feit au clerc Theophilus, Lequel par vous fut quitte et absoluz, Combien qu'il eust au diable faict promesse. Preservez-moy, que je ne face cesse; Vierge, pourtant, me vouilliés impartir Le sacrement qu'on celebre à la messe. En ceste foy je vueil vivre et mourir.
Femme je suis povrette et ancienne, Ne riens ne sçay; oncques lettre ne leuz; Au monstier voy dont suis parroissienne Paradis painct, où sont harpes et luz, Et ung enfer où damnez sont boulluz: [P. 56] L'ung me faict paour, l'autre joye et liesse. La joye avoir fais-moy, haulte Deesse, A qui pecheurs doivent tous recourir, Comblez de foy, sans faincte ne paresse. En ceste foy je vueil vivre et mourir.
ENVOI.
Vous portastes, Vierge, digne princesse, JESUS régnant, qui n'a ne fin ne cesse. Le Tout-Puissant, prenant nostre foiblesse, Laissa les cieulx et nous vint secourir; Offrist à mort sa très clère jeunesse; Nostre Seigneur tel est, tel le confesse. En ceste foy je vueil vivre et mourir.
LXXX.
Item, m'amour, ma chère Rosé, Ne luy laisse ne cueur ne foye: Elle aymeroit mieulx autre chose, Combien qu'elle ait assez monnoye: Quoy? une grand bourse de soye, Pleine d'escuz, profonde et large: Mais pendu soit-il, que je soye, Qui luy lairra escu ne targe.
LXXXI.
Car elle en a, sans moy, assez. Mais de cela il ne m'en chault; Mes grans deduictz en sont passez; Plus n'en ay le cropion chauld. Si m'en desmetz aux hoirs Michault, [P. 57] Qui fut nommé le bon fouterre. Priez pour luy, faictes ung sault: A Saint-Satur gist, soubz Sancerre.
LXXXII.
Ce non obstant, pour m'acquitter Envers Amours, plus qu'envers elle, Car oncques n'y peuz acquester D'amours une seule estincelle; Ne sçay s'à tous est si rebelle Qu'à moy: ce ne m'est grand esmoy; Mais, par saincte Marie la belle! Je n'y voy que rire pour moy.
LXXXIII.
Ceste Ballade luy envoye, Qui se termine toute en R. Qui la portera? que j'y voye: Ce sera Pernet de la Barre, Pourveu, s'il rencontre en son erre Ma damoyselle au nez tortu, Il luy dira, sans plus enquerre: «Orde paillarde, d'où viens-tu?»
BALLADE DE VILLON A S'AMYE.
Faulse beaulté, qui tant me couste cher. Rude en effect, hypocrite doulceur; Amour dure, plus que fer, à mascher; [P. 58] Nommer que puis de ma deffaçon soeur, Cherme felon, la mort d'ung povre cueur, Orgueil mussé, qui gens met au mourir; Yeulx sans pitié! ne veult droicte rigueur, Sans empirer, ung pauvre secourir?
Mieulx m'eust valu avoir esté crier Ailleurs secours, c'eust esté mon bonheur: Rien ne m'eust sceu hors de ce fait chasser; Trotter m'en fault en fuyte à deshonneur. Haro, haro, le grand et le mineur! Et qu'est cecy? mourray, sans coup ferir, Ou pitié veult, selon ceste teneur, Sans empirer, ung povre secourir.
Ung temps viendra, qui fera desseicher, Jaulnir, flestrir, vostre espanie fleur: Je m'en risse, se tant peusse marcher, Mais nenny: lors (ce seroit donc foleur) Vieil je seray; vous, laide, et sans couleur. Or, beuvez fort, tant que ru peult courir. Ne donnez pas à tous ceste douleur, Sans empirer, ung povre secourir.
ENVOI.
Prince amoureux, des amans le greigneur, Vostre mal gré ne vouldroye encourir; Mais tout franc cueur doit, par Nostre Seigneur, Sans empirer, ung povre secourir.
[P. 59] LXXXIV.
Item, à maistre Ythier, marchant, Auquel mon branc laissay jadis, Donne (mais qu'il le mette en chant), Ce lay, contenant des vers dix; Et aussi ung _De profundis_ Pour ses anciennes amours, Desquelles le nom je ne dis, Car il me herroit à tousjours.
LAY OU PLUSTOST RONDEAU.
MORT, j'appelle de ta rigueur, Qui m'as ma maistresse ravie, Et n'es pas encore assouvie, Se tu ne me tiens en langueur. Onc puis n'euz force ne vigueur; Mais que te nuysoit-elle en vie, Mort?
Deux estions, et n'avions qu'ung cueur; S'il est mort, force est que dévie, Voire, ou que je vive sans vie, Comme les images, par cueur, Mort!
LXXXV.
Item, à maistre Jehan Cornu, Autres nouveaux lays luy vueil faire, Car il m'a tousjours secouru [P. 60] A mon grand besoing et affaire: Pour ce, le jardin luy transfère, Que maistre Pierre Bourguignon Me renta, en faisant refaire L'huys, et redrecier le pignon.
LXXXVI.
Par faulte d'ung huys, j'y perdis Ung grez, et ung manche de houe. Alors, huyt faulcons, non pas dix, N'y eussent pas prins une alloüe. L'hostel est seur, mais qu'on le cloüe. Pour enseigne y mis ung havet; Qui que l'ait prins, point ne l'en loüe: Sanglante nuict et bas chevet!
LXXXVII.
Item, et pource que la femme De maistre Pierre Sainct Amant (Combien, si coulpe y a ou blasme, Dieu luy pardonne doulcement!) Me meist en reng de caymant, Pour le Cheval Blanc qui ne bouge, Luy changeay à une jument, Et la Mulle à ung Asne rouge.
LXXXVIII.
Item, donne à sire Denys Hesselin, Esleu de Paris, Quatorze muys de vin d'Aulnis, Prins chez Turgis, à mes perilz. S'il en beuvoit tant que periz En fust son sens et sa raison, Qu'on mette de l'eau es barrilz: [P. 61] Vin perd mainte bonne maison.
LXXXIX.
Item, donne à mon advocat, Maistre Guillaume Charruau, Quoy qu'il marchande ou ait estât, Mon branc... Je me tays du fourreau, Il aura, avec ce, ung réau En change, affin que sa bourse enfle, Prins sur la chaussée et carreau De la grand closture du Temple.
Item, mon procureur Fournier Aura, pour toutes ses corvées (Simple seroit de l'espargner; En ma bourse quatre havées), Car maintes causes m'a saulvées, Justes, ainsi, JESUS-CHRIST m'ayde! Comme elles ont esté trouvées; Mais bon droit a bon mestier d'ayde.
XCI.
Item, je donne à maistre Jaques Raguyer le grant godet de Grève, Pourveu qu'il payera quatre plaques, Deust-il vendre, quoy qu'il luy griefve, Ce dont on ceuvre mol et grève; Aller sans chausses et chappin, Tous les matins, quand il se liève, Au trou de la Pomme de pin.
XCII. [P. 62]
Item, quant est de Mairebeuf, Et de Nicolas de Louviers, Vache ne leur donne ne beuf, Car vachers ne sont, ne bouviers, Mais gens à porter esperviers, Ne cuidez pas que je vous joue, Pour prendre perdriz et plouviers, Sans faillir, sur la Maschecroüe.
XCIII.
Item, vienne Robert Turgis A moy, je luy payeray son vin, Combien, s'il trouve mon logis, Plus fort sera que le devin. Le droit luy donne d'eschevin, Que j'ay comme enfant de Paris... Se je parle ung peu poictevin, Ilce m'ont deux dames appris.
XCIV.
Filles sont très belles et gentes, Demourantes à Sainct-Genou, Près Sainct-Julian des Voventes, Marches de Bretaigne ou Poictou, Mais je ne dy proprement où, Or y pensez trestous les jours, Car je ne suis mie si fou... Je pense celer mes amours.
XCV.
Item, à Jehan Raguyer je donne, Qui est sergent, voir des Douze, Tant qu'il vivra, ainsi l'ordonne, [P. 63] Tous les jours une talemouze, Pour brouter et fourrer sa mouse, Prinse à la table de Bailly; A Maubuay sa gorge arrouse, Car à manger n'a pas failly.
XCVI.
Item, donne au prince des Sotz Pour ung bon sot Michault du Four, Qui à la fois dit de bons motz Et chante bien: _Ma doulce amour_! Avec ce, il aura le bonjour. Brief, mais qu'il fust ung peu en poinct, Il est ung droit sot de séjour, Et est plaisant où il n'est point.
XCVII.
Item, aux unze vingtz Sergens Donne, car leur faict est honneste, Et sont bonnes et doulces gens, Denis Richier, et Jehan Vallette, A chascun une grand cornette, Pour pendre à leurs chappeaulx de feautre J'entendz à ceulx de pied, hohecte! Car je n'ay que faire des autres.
XCVIII.
Derechef, donne à Périnet, J'entendz le bastard de la Barre, Pour ce qu'il est beau fils et net, En son escu, en lieu de barre, Trois detz plombez, de bonne carre, Ou ung beau joly jeu de cartes... Mais quoy! s'on l'oyt vessir ne poirre, [P. 64] En oultre aura les fièvres quartes.
XCIX.
Item, ne vueil plus que Chollet Dolle, trenche, douve ne boyse, Relye brocq ne tonnelet, Mais tous ses outilz changer voyse A une espée lyonnoise, Et retienne le hutinet: Combien qu'il n'ayme bruyt ne noyse, Si luy plaist-il ung tantinet.
C.
Item, je donne à Jehan le Lou, Homme de bien et bon marchant, Pour ce qu'il est linget et flou, Et que Chollet est mal chassant, Par les rues plustost qu'au champ, Qui ne lairra poulaille en voye, Le long tabart, et bien cachant, Pour les musser, qu'on ne les voye.
CI.
Item, à l'orfèvre Du Boys, Donne cent clouz, queues et testes, De gingembre sarazinoys, Non pas pour accoupler ses boytes, Mais pour conjoindre culz et coettes, Et couldre jambons et andoilles, Tant que le laict en monte aux tettes, Et le sang en devalle aux coilles.
CII. [P. 65]
Au cappitaine Jehan Riou, Tant pour luy que pour ses archiers, Je donne six livres de lou, Qui n'est pas viande à porchiers, Prins à gros mastins de bouchiers, Et cuittes de vin de buffet. Pour manger de ces morceaulx chiers, On en ferait bien un mau faict.
CIII.
C'est viande ung peu plus pesante, Que duvet, ne plume, ne liège. Elle est bonne à porter en tente, Ou pour user en quelque siège. Et, s'ilz estoient prins en un piège, Les mastins, qu'ils ne sceussent courre, J'ordonne, moy qui suis bon miège, Que des peaulx, sur l'hyver, se fourre.
CIV.
Item, à Robin Troussecaille, Qui s'est en service bien faict; A pied ne va comme une caille, Mais sur roussin gros et reffaict: Je luy donne, de mon buffet, Une jatte qu'emprunter n'ose; Si aura mesnage parfait: Plus ne luy failloit autre chose.
CV.