Œuvres complètes de François Villon Suivies d'un choix des poésies de ses disciples

Part 2

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«Ce n'est pas là qu'il faut chercher Villon, mais dans la partie populaire et humaine de son oeuvre. On ne dira jamais assez à quel point le mérite de la pensée et de la forme y est inestimable. Le sentiment en est étrange, et aussi touchant que pittoresque dans sa sincérité; Villon peint presque sans le savoir, et en peignant il ne pallie, il n'excuse rien; il a même des regrets, et ses torts, qu'il reconnaît en se blâmant, mais dont il ne peut se défendre, il ne les montre que pour en détourner. Je connais même peu de leçons plus fortes que la ballade: _Tout aux tavernes et aux filles_. La bouffonnerie, dans ses vers, se mêle à la gravité, l'émotion à la raillerie, la tristesse à la débauche; le trait piquant se termine avec mélancolie; le sentiment du néant des choses et des êtres est mêlé d'un burlesque soudain qui en augmente l'effet. Et tout cela est si naturel, si net, si franc, si spirituel; le style suit la pensée avec une justesse si vive, que vous n'avez pas le temps d'admirer comment le corps qu'il revêt est habillé par le vêtement. C'est bien mieux que l'esprit bourgeois, toujours un peu mesquin, c'est l'esprit populaire que cet enfant des Halles, qui écrivait: _Il n'est bon bec que de Paris_, a recueilli dans les rues et qu'il épure en l'aiguisant. Il en a le sentiment, il en prend les mots, mais il les encadre, il les incruste dans une phrase si vive, si nette, si bien construite, si énergique ou si légère, que cette langue colorée reçoit de son génie l'élégance et même le goût, sans rien perdre de sa force. Il a tout: la vigueur et le charme, la clarté et l'éclat, la variété et l'unité, la gravité et l'esprit, la brièveté incisive du trait et la plénitude du sens, la souplesse capricieuse [P. XVIII] et la fougue violente, la qualité contemporaine et l'éternelle humanité. Il faut aller jusqu'à Rabelais pour trouver un maître qu'on puisse lui comparer, et qui écrive le français avec la science et l'instinct, avec la pureté et la fantaisie, avec la grâce délicate et la rudesse souveraine que l'on admire dans Villon, et qu'il a seul parmi les gens de son temps...»

On ne connaît certainement pas la totalité des oeuvres de Villon, du moins sous son nom. Il est évident que le _Petit Testament_ n'est pas son coup d'essai. Lors de son second procès, en 1457, il était probablement connu par d'autres compositions. Sans cela, il est douteux que Charles d'Orléans fût intervenu en sa faveur, et que le Parlement lui eût fait grâce de la vie. Lorsqu'il composa le _Grand Testament_, il y fit entrer quelques pièces qui n'en faisaient pas nécessairement partie, mais qui s'y rattachaient assez naturellement. On n'y trouve pas une ballade, pas un rondeau composés antérieurement au _Petit Testament_. Villon ne paraît pas avoir été très-soucieux de recueillir ses oeuvres. La plupart sont sans doute perdues; d'autres sont disséminées dans des recueils manuscrits ou imprimés où il n'est pas facile de les reconnaître, soit parce qu'elles ne portent pas de nom d'auteur, soit parce qu'elles sont attribuées à d'autres. On ne connaît pas de manuscrit qui contienne tout ce qu'on sait positivement lui appartenir. Les premières éditions, qui furent faites sans son concours et probablement après sa mort, ne contiennent que le _Grand_ et le _Petit Testament_, le _Jargon_, et un petit nombre de pièces détachées. Jean de Calais, l'éditeur présumé du _Jardin de plaisance_, dont la première édition est de 1499 ou de 1500, s'acquitta fort mal des fonctions d'exécuteur testamentaire que Villon lui avait confiées, si tant est qu'on doive prendre au sérieux les huitains CLX et CLXI du [P. XIX] _Grand Testament_. Il fit entrer dans son recueil diverses pièces connues comme étant de Villon et beaucoup d'autres qu'on lui attribue avec plus ou moins de vraisemblance, mais sans dire des unes ni des autres qu'elles étaient de lui.

M. Brunet a donné, dans la dernière édition du _Manuel du Libraire_, une excellente notice des éditions de Villon. La première avec date est de Paris (Pierre Levet), 1489, in-4°. Il en parut plusieurs autres à la fin du XVe siècle et au commencement du XVIe. Celle de Paris, Galiot Du Pré, 1532, in-8, est la première à laquelle on ait joint les _Repues franches_, le _Monologue du franc archier de Baignolet_ et le _Dialogue des seigneurs de Mallepaye et de Baillevent_ [31].

[Footnote 31: Il avait été fait antérieurement plusieurs éditions des _Repeues franches_, qui s'ajoutaient aux éditions correspondantes des oeuvres de Villon, mais qui portaient des signatures ou une pagination séparées.]

L'année suivante, le même Galiot Du Pré publia la première édition des oeuvres de Villon revues par Clément Marot.

En 1723 il parut chez Coustelier une édition de Villon, avec les remarques d'Eusèbe de Laurière et une lettre du P. Du Cerceau.

Les oeuvres de Villon furent réimprimées en 1742, à la Haye, avec les remarques de Laurière, Le Duchat et Formey, des mémoires de Prosper Marchand et une lettre critique extraite du _Mercure_ de février 1724.

En 1832 parut l'édition de Prompsault, fruit de longues et laborieuses recherches, et qui, sans être parfaite, ne méritait pas le discrédit dont elle a été frappée pendant longtemps.

Dans l'édition de 1854, due aux soins de M.P.L. Jacob, bibliophile (M. Paul Lacroix), le texte de Prompsault [P. XX] a été revu, notablement amélioré, élucidé par des notes où brillent l'érudition et la sagacité bien connues de leur auteur.

Enfin, tout récemment, M. Paul Lacroix a publié le texte des deux _Testaments_ d'après un manuscrit de la bibliothèque de l'Arsenal. Je n'ai pu faire usage de cette intéressante publication, d'abord parce que l'impression de mon édition était trop avancée, puis pour une autre raison: c'est que je ne pouvais m'écarter du texte que j'avais adopté.

On savait depuis longtemps que La Monnoye avait eu l'intention de faire une édition des oeuvres de Villon. A cet effet, il avait annoté un exemplaire de l'édition de 1723. Cet exemplaire, dont on avait perdu la trace depuis longtemps, a été retrouvé, en 1858, au _British Museum_, par M. Gustave Masson, qui m'a gracieusement offert une copie du travail de La Monnoye.

En tête de son exemplaire, La Monnoye avait inscrit d'abord ce titre, qui nous fait connaître le plan d'une vaste collection qu'il projetait:

_L'Histoire et les Chefs de la poésie françoise, avec la liste des poètes provençaux et françois, accompagnée de remarques sur le caractère de leurs ouvrages._

Puis vient ce titre particulier:

_Poésies de François Villon et de ses disciples, revues sur les différentes éditions, corrigées et augmentées sur le manuscrit de M. le duc de Coislin et sur plusieurs autres, et enrichies d'un grand nombre de pièces, avec des notes historiques et critiques._

La Monnoye n'eut pas le temps de mettre la dernière main à son édition de Villon. Son travail ne porta que sur l'établissement du texte. La comparaison des manuscrits et des anciennes éditions, faite par un homme tel que La Monnoye, devait [P. XXI] donner d'excellents résultats. J'ai reproduit scrupuleusement, sauf deux ou trois exceptions indiquées dans les notes, le texte tel qu'il a été arrêté par lui, et ce texte est assurément le meilleur qu'on ait donné jusqu'à présent.

La Monnoye ne se contenta pas de revoir le texte de l'édition de 1723. Il y ajouta de sa main divers morceaux qui n'avaient pas encore été publiés, et qui ont paru pour la première fois dans l'édition Prompsault. Mais il ne put faire le choix des poésies qu'il voulait joindre aux oeuvres de Villon. Pour répondre de mon mieux à son plan, je donne à la fin du volume dix-sept pièces tirées du _Jardin de plaisance_. M. Campeaux en avait publié un plus grand nombre: j'ai fait un choix dans son choix, et si les pièces que je donne ne sont pas de Villon, elles sont au moins de son école, et souvent dignes de lui.

Pour toute la partie du texte établie par La Monnoye, je n'avais qu'une chose à faire: suivre la leçon adoptée par lui. A l'égard des pièces dont il ne s'était pas occupé, j'ai dû agir autrement: je les ai revues sur les manuscrits et les éditions originales.

A défaut des notes historiques et critiques promises par La Monnoye, et sans avoir la prétention de les suppléer, je donne à la suite du texte quelques renseignements qui m'ont paru nécessaires, puis un _Glossaire-Index,_ dans lequel j'ai tenté d'expliquer les mots vieillis, de donner des renseignements sur les personnes et les choses. S'il n'a pas d'autre utilité, ce travail servira du moins de table.

Une édition de Villon n'est pas facile à faire. J'ai largement mis à profit les travaux de mes devanciers, et je me plais à le reconnaître. J'aurais pu relever bien des erreurs: je me suis contenté de les corriger. Je crois que cette édition [P. XXII] vaut mieux que celles qui l'ont précédée. D'autres viendront après moi qui feront mieux. J'ai cru prudent de leur donner l'exemple de l'indulgence.

P. JANNET.

REMARQUES PHILOLOGIQUES. [P. XXIII]

La langue de Villon est encore la vieille et bonne langue française, riche et simple, claire, naturelle, à l'allure vive et franche. C'est encore la langue des fabliaux, assouplie, mais presque entièrement préservée de l'invasion des mots pédantesques forgés dans la seconde moitié du XVe siècle. Le _Glossaire_, dont l'étendue est grande relativement à celle du livre, n'offre qu'un petit nombre de ces mots. En revanche, il en contient beaucoup d'autres dont la perte est regrettable.

Villon était très-sévère pour la rime. Aussi, lorsque nous rencontrons à la fin de ses vers quelque chose qui nous paraît anormal, nous devons nous garder de l'expliquer par une négligence du poëte. Il faut chercher d'autres raisons; cela peut amener des observations intéressantes.

Par exemple, lorsqu'il fait rimer _e_ avec _a_[32], cela prouve, ainsi que Marot l'a remarqué, que Villon prononçait, à la parisienne, _a_ pour _e_.

Lorsqu'il fait rimer _oi, oy_, avec _ai, ay, é_[33], cela prouve que ce que nous appelons la diphtongue _oi_ se prononçait _é_ ou _è_.

S'il fait rimer _Changon, Nygon, escourgon_, avec [P. XXIV] _donjon_[34], c'est que, dans certains cas, le _g_ se prononçait _j_.

[Footnote 32: _Robert, Haubert_, avec _pluspart, poupart_ (p.11 et 12); _La Barre, feurre_, avec _terre, guerre_ (p. 14); _appert_ avec _part, despart_ (p. 44), etc.]

[Footnote 33: _Chollet_ avec _souloit_ (p. 14); _exploictz_ avec _laiz_ (p. 17); _moyne, essoyne, royne_, avec _Seine_ (p. 34), etc.]

[Footnote 34 Pages 12 et 13.]

S'il fait rimer _fuste_ avec _fusse, prophètes_ avec _fesses_[35], c'est encore une affaire de prononciation parisienne.

Il en est de même d'_ancien, Valérien, paroissien, rimant avec _an_[36].

Lorsqu'il écrit _soullon_ pour rimer avec _Roussillon_[37], il entend que les deux _ll_ seront mouillées, et prononcées comme telles, sans être précédées d'un _i_ comme en espagnol.

Comment faut-il prononcer le nom de Villon?

La _Ballade_ de la page 99, l'_Epistre_ de la page 111, le _Problème_ ou _Ballade_ de la page 120, etc., ne laissent aucun doute à cet égard. On doit le prononcer comme les deux dernières syllabes du mot _paVILLON_, c'est-à-dire comme on pourra. En France, ce n'est guère que dans le Midi qu'on sait prononcer les _ll mouillées_. Les Parisiens diront _Viyon_; les Picards, _Vilion_....

_Mais bel est fol et lunaticque Qui de ce fait sermon si long; Peu nuit à la chose publicque Se Brussiens disent_ Filon. _Il ne m'en chaut gueres si l'on Choisit de ces façons la pire, Et bien veuil qu'on dise selon Que dès pieça l'on souloit dire_.

[Footnote 35: Pages 26 et 52.]

[Footnote 36: P. 81.]

[Footnote 37: Voy. la Ballade de la page 99.]

CLÉMENT MAROT DE CAHORS [P.1]

Varlet de chambre du Roy

AUX LECTEURS.

_Entre tous les bons livres imprimez de la langue françoise ne s'en veoit ung si incorrect ne si lourdement corrompu que celluy de Villon, et m'esbahy (veu que c'est le meilleur Poète parisien qui se trouve) comment les imprimeurs de Paris et les enfans de la ville n'en ont eu plus grand soing. Je ne suis (certes) en rien son voysin; mais, pour l'amour de son gentil entendement, et en recompense de ce que je puys avoir aprins de luy en lisant ses Oeuvres, j'ai faict à icelles ce que je vouldroys estre faict aux miennes, si elles estaient tombées en semblable inconvénient. Tant y ay trouvé de broillerie en l'ordre des coupletz et des vers, en mesure, en langaige, en la ryme et en la raison, que je ne sçay duquel je doy plus avoir pitié, ou de l'oeuvre ainsi oultrement gastée, ou de l'ignorance de ceux qui l'imprimèrent; et, pour en faire preuve, me suys advisé (Lecteurs) de vous mettre icy ung des couplets incorrects du mal imprimé Villon, qui vous fera exemple et tesmoing d'ung grand nombre d'autres autant broillez et gastez que luy, lequel [P. 2] est tel_:

Or est vray qu'après plainctz et pleurs Et angoisseux gemissemens, Apres tristesses et douleurs Labeurs et griefz cheminemens Travaille mes lubres sentemens Aguysez ronds, comme une pelote Monstrent plus que les commens En sens moral de Aristote.

_Qui est celluy qui vouldroit nyer le sens n'en estre grandement corrompu? Ainsi, pour vray, l'ay-je trouvé aux vieilles impressions, et encores pis aux nouvelles. Or, voyez maintenant comment il a esté r'abillé, et en jugez gratieusement_:

Or est vray qu'après plainctz et pleurs Et angoisseux gemissemens, Apres tristesses et douleurs, Labeurs et griefz cheminemens, Travail mes lubres sentements Aguysa (ronds comme pelote), Me monstrant plus que les comments Sur le sens moral d'Aristote.

_Voylà comment il me semble que l'autheur l'entendoit; et vous suffise ce petit amendement pour vous rendre advertiz de ce que puys avoir amendé en mille autres passages, dont les aucuns me ont esté aisez et les autres très difficiles. Toutesfoys, partie avecques les vieulx imprimez, partie avecques l'ayde de bons vieillards qui en sçavent par cueur, et partie par deviner avecques jugement naturel, a esté reduict nostre Villon en meilleure et plus entière forme qu'on ne l'a veu de nos aages, et ce sans avoir touché à l'antiquité de son parler, à [P. 3] sa façon de rimer, à ses meslées et longues parenthèses, à la quantité de ses sillabes, ne à ses couppes, tant féminines que masculines; esquelles choses il n'a suffisamment observé les vrayes reigles de françoise poésie, et ne suys d'advis que en cela les jeunes Poetes l'ensuyvent, mais bien qu'ilz cueillent ses sentences comme belles fleurs, qu'ils contemplent l'esprit qu'il avoit, que de luy apreignent à proprement descrire, et qu'ils contrefacent sa veine, mesmement celle dont il use en ses Ballades, qui est vrayment belle et héroïque, et ne fay double qu'il n'eust emporté le chapeau de laurier devant tous les Poètes de son temps, s'il eust esté nourry en la Court des Roys et des Princes, là où les jugemens se amendent et les langaiges se pollissent. Quant à l'industrie des lays qu'il feit en ses Testamens, pour suffisamment la congnoistre et entendre il fauldroit avoir esté de son temps à Paris, et avoir congneu les lieux, les choses et les hommes dont il parle: la mémoire desquelz tant plus se passera, tant moins se congnoistra icelle industrie de ses lays dictz. Pour ceste cause, qui vouldra faire une oeuvre de longue durée ne preigne son soubject sur telles choses basses et particulières. Le reste des Oeuvres de nostre Villon (hors cela) est de tel artifice, tant plain de bonne doctrine et tellement painct de mille belles couleurs, que le temps, qui tout efface, jusques icy ne l'a sceu effacer; et moins encor l'effacera ores et d'icy en avant, que les bonnes escriptures françoises sont et seront mieulx congneues et recueillies que jamais.

Et pour ce (comme j'ay dit) que je n'ay touché à son antique façon de parler, je vous ay exposé sur la marge, avecques les annotations, ce qui m'a semblé le plus dur à entendre, laissant le reste à vos promptes intelligences, comme_ ly Roys _pour_ le Roy, homs _pour homme_, compaing _pour_ compaignon; [P. 4] _aussi force pluriers pour singuliers, et plusieurs autres incongruitez dont estait plain le langaige mal lymé d'icelluy temps.

Après, quand il s'est trouvé faulte de vers entiers, j'ay prins peine de les refaire au plus près (selon mon possible) de l'intention de l'autheur, et les trouverez expressément marquez de cette marque_ +, _afin que ceulx qui les sçauront en la sorte que Villon les fist effacent les nouveaulx pour faire place aux vieulx.

Oultre plus, les termes et les vers qui estaient interposez, trouverez reduictz en leurs places; les lignes trop courtes, allongées; les trop longues acoursies; les mots obmys, remys; les adjoutez ostez, et les tiltres myeulx attiltrez.

Finalement, j'ay changé l'ordre du livre, et m'a semblé plus raisonnable de le faire commencer par le Petit Testament, d'autant qu'il fut faict cinq ans avant l'autre.

Touchant le Jargon, je le laisse à corriger et exposer aux successeurs de Villon en l'art de la pinse et du croq.

Et si quelqu'un d'adventure veult dire que tout ne soit racoustré ainsi qu'il appartient, je luy respons dès maintenant que, s'il estait autant navré en sa personne comme j'ay trouvé Villon blessé en ses Oeuvres, il n'y a si expert chirurgien qui le sceust panser sans apparence de cicatrice; et me suffira que le labeur qu'en ce j'ay employé soit agréable au Roy mon souverain, qui est cause et motif de ceste emprise et de l'exécution d'icelle, pour l'avoir veu voulentiers escouter et par très bon jugement estimer plusieurs passages des Oeuvres qui s'ensuyvent._

MAROT [P. 5]

AU ROY FRANÇOIS Ier.

Si à Villon on treuve encor à dire, S'il n'est reduict ainsi qu'ay prétendu, A moy tout seul en soit le blasme (Sire), Qui plus y ay travaillé qu'entendu; Et s'il est mieux en son ordre estendu Que paravant, de sorte qu'on l'en prise, Le gré à vous en doyt estre rendu, Qui fustes seul cause de l'entreprise.

[P. 7]

LE PETIT TESTAMENT DE MAISTRE FRANÇOIS VILLON

FAIT L'AN 1456.

Mil quatre cens cinquante et six, Je, François Villon, escollier, Considérant, de sens rassis, Le frain aux dents, franc au collier, Qu'on doit ses oeuvres conseiller, Comme Vegèce le racompte, Saige Romain, grand conseiller, Ou autrement on se mescompte.

II.

En ce temps que j'ay dit devant, Sur le Noël, morte saison, Lorsque les loups vivent de vent, Et qu'on se tient en sa maison, Pour le frimas, près du tison: Cy me vint vouloir de briser La très amoureuse prison Qui souloit mon cueur desbriser.

III. [P.8]

Je le feis en telle façon, Voyant Celle devant mes yeulx Consentant à ma deffaçon, Sans ce que jà luy en fust mieulx; Dont je me deul et plains aux cieulx, En requérant d'elle vengence A tous les dieux venerieux, Et du grief d'amours allégence.

IV.

Et, se je pense à ma faveur, Ces doulx regrets et beaulx semblans De très decepvante saveur, Me trespercent jusques aux flancs: Bien ilz ont vers moy les piez blancs Et me faillent au grant besoing. Planter me fault autre complant Et frapper en un autre coing.

V.

Le regard de Celle m'a prins, Qui m'a esté félonne et dure; Sans ce qu'en riens aye mesprins, Veult et ordonne que j'endure La mort, et que plus je ne dure. Si n'y voy secours que fouir. Rompre veult la dure souldure, Sans mes piteux regrets ouir!

VI.

Pour obvier à ses dangiers, Mon mieulx est, ce croy, de partir. Adieu! Je m'en voys à Angiers, [P. 9] Puisqu'el ne me veult impartir Sa grace, ne me departir. Par elle meurs, les membres sains; Au fort, je meurs amant martir, Du nombre des amoureux saints!

VII.

Combien que le départ soit dur, Si fault-il que je m'en esloingne. Comme mon paouvre sens est dur! Autre que moy est en queloingne, Dont onc en forest de Bouloingne Ne fut plus alteré d'humeur. C'est pour moy piteuse besoingne: Dieu en vueille ouïr ma clameur!

VIII.

Et puisque departir me fault, Et du retour ne suis certain: Je ne suis homme sans deffault, Ne qu'autre d'assier ne d'estaing. Vivre aux humains est incertain, Et après mort n'y a relaiz: Je m'en voys en pays loingtaing; Si establiz ce présent laiz.

IX.

Premièrement, au nom du Père, Du Filz et du Saint-Esperit, Et de la glorieuse Mère Par qui grace riens ne périt, Je laisse, de par Dieu, mon bruit A maistre Guillaume Villon, Qui en l'honneur de son nom bruit, [P. 10] Mes tentes et mon pavillon.

X.

A celle doncques que j'ay dict, Qui si durement m'a chassé, Que j'en suys de joye interdict Et de tout plaisir déchassé, Je laisse mon coeur enchassé, Palle, piteux, mort et transy: Elle m'a ce mal pourchassé, Mais Dieu luy en face mercy!

XI.

Et à maistre Ythier, marchant, Auquel je me sens très tenu, Laisse mon branc d'acier tranchant, Et à maistre Jehan le Cornu, Qui est en gaige détenu Pour ung escot six solz montant; Je vueil, selon le contenu, Qu'on luy livre, en le racheptant.

XII.

Item, je laisse à Sainct-Amant Le Cheval Blanc avec la Mulle, Et à Blaru, mon dyamant Et l'Asne rayé qui reculle. Et le décret qui articulle: _Omnis utriusque sexus_, Contre la Carmeliste bulle, Laisse aux curez, pour mettre sus.

XIII. [P. 11]

Item, à Jehan Trouvé, bouchier, Laisse le mouton franc et tendre, Et ung tachon pour esmoucher Le boeuf couronné qu'on veult vendre, Et la vache qu'on ne peult prendre. Le vilain qui la trousse au col, S'il ne la rend, qu'on le puist pendre Ou estrangler d'un bon licol!

XIV.

Et à maistre Robert Vallée, Povre clergeon au Parlement, Qui ne tient ne mont ne vallée, J'ordonne principalement Qu'on luy baille legerement Mes brayes, estans aux trumellières, Pour coeffer plus honestement S'amye Jehanneton de Millières.

XV.

Pour ce qu'il est de lieu honeste, Fault qu'il soit myeulx recompensé, Car le Saint-Esprit l'admoneste. Ce obstant qu'il est insensé. Pour ce, je me suis pourpensé, Puysqu'il n'a sens mais qu'une aulmoire, De recouvrer sur Malpensé, Qu'on lui baille, l'Art de mémoire.

XVI.

Item plus, je assigne la vie Du dessusdict maistre Robert... [P. 12] Pour Dieu! n'y ayez point d'envie! Mes parens, vendez mon haubert, Et que l'argent, ou la pluspart, Soit employé, dedans ces Pasques, Pour achepter à ce poupart Une fenestre emprès Saint-Jacques.

XVII.

Derechief, je laisse en pur don Mes gands et ma hucque de soye A mon amy Jacques Cardon; Le gland aussi d'une saulsoye, Et tous les jours une grosse oye Et ung chappon de haulte gresse; Dix muys de vin blanc comme croye, Et deux procès, que trop n'engresse.

XVIII.

Item, je laisse à ce jeune homme, René de Montigny, troys chiens; Aussi à Jehan Raguyer, la somme De cent frans, prins sur tous mes biens; Mais quoy! Je n'y comprens en riens Ce que je pourray acquerir: On ne doit trop prendre des siens, Ne ses amis trop surquerir.

XIX.

Item, au seigneur de Grigny Laisse la garde de Nygon, Et six chiens plus qu'à Montigny, Vicestre, chastel et donjon; Et à ce malostru Changon, Moutonnier qui tient en procès, Laisse troys coups d'ung escourgon, [P. 13] Et coucher, paix et aise, en ceps.

XX.

Et à maistre Jacques Raguyer, Je laisse l'Abreuvoyr Popin, Pour ses paouvres seurs grafignier; Tousjours le choix d'ung bon lopin, Le trou de la Pomme de pin, Le doz aux rains, au feu la plante, Emmailloté en jacopin; Et qui vouldra planter, si plante.

XXI.