Œuvres complètes de François Villon Suivies d'un choix des poésies de ses disciples

Part 10

Chapter 103,688 wordsPublic domain

Adonc le Penancier vit bien Qu'il y eut quelque tromperie; Quand il entendit le moyen, Il congneut bien la joncherie. Le povre homme, je vous affie, Ne prisa pas bien la façon, Car il n'eut, je vous certifie, Or ne argent de son poysson.

Maistre François, par son blason. Trouva la façon et manière D'avoir marée à grant foyson, [P. 190] Pour gaudir et faire grant chère. C'estoit la mère nourricière De ceulx qui n'avoyent point d'argent; A tromper devant et derrière, Estoit ung homme diligent.

_La manière d'avoir des Trippes pour diner._

Que fist-il? A bien peu de plet, S'advisa de grant joncherie: Il fist laver le cul bien net A ung gallant, je vous affie, Disant: «Il convient qu'on espie: Quand seray devant la trippière, Monstre ton cul par raillerie, Puis, après, nous ferons grant chière.»

Le compaignon ne faillit pas, Foy que doy sainct Remy de Rains! A Petit-Pont vint par compas, Son cul descouvrit jusque aux rains. Quand maistre Françoys vit ce train, Dieu sçet s'il fit piteuses lippes, Car il tenoit entre ses mains Du foye, du polmon et des trippes.

Comme s'il fust plain de despit, Et courroucé amèrement, Il haulsa la main ung petit, Et le frappa bien rudement, Des trippes, par le fondement; Puis, sans faire plus long caquet, Les voulut, tout incontinent, [P. 191] Remettre dedans le baquet.

La trippière fut courroucée Et ne les voulut pas reprendre. Maistre Françoys, sans demourée, S'en alla, sans compte luy rendre: Par ainsi, vous povez entendre, Qui'ilz eurent trippes et poisson. Mais, après, il faut du pain tendre, Pour ce disner de grant façon.

_La manière d'avoir du Pain._

Il s'en vint chez an boulengier Affin de mieulx fornir son train, Contrefaisant de l'escuyer Ou maistre d'hostel, pour certain, Et commanda que, tout souldain, Cy pris, cy mis; on chappellast Cinq ou six douzaines de pain, Et que bien tost on se hastast.

Quand la moytié fut chappellé, En une hotte le fist mettre, Comme s'il fust de près hasté, Il pria et requist au maistre Qu'aucun se voulsist entremettre D'apporter, après luy courant, Le pain chappellé en son estre, Tandis qu'on fist le demourant.

Le varlet le mist sur son col; Après maistre François le porte, [P. 192] Et arriva, soit dur ou mol, Emprès une grant vielle porte. Le varlet deschargea sa hotte Et fut renvoyé, tout courant, Hastivement, tenant sa hotte, Pour requerir le demourant.

Maistre Françoys, sans contredit, N'attendit pas la revenue. Il eut du pain, par son édit, Pour fournir sa franche repeue. Le boulengier, sans attendue, Revint, mais ne retrouva point Son maistre d'hostel; il tressue, Qu'on l'avoit trompé en ce point.

_La manière d'avoir du Vin._

Après qu'il fut fourny de vivres, Il fault bien avoir la mémoire Que, s'ils vouloyent ce jour estre yvres, Il falloit qu'ils eussent à boire. Maistre Françoys, debvez le croire, Emprunta deux grans brocs de boys, Disant qu'il estoit necessaire D'avoir du vin par ambagoys.

L'ung fist emplir de belle eaue clère, Et vint à la Pomme de Pin, Atout ses deux brocs, sans renchère, Demandant s'ils avoient bon vin, Et qu'on luy emplist du plus fin, Mais qu'il fust blanc et amoureux. [P. 193] On luy emplist, pour faire fin, D'ung très bon vin blanc de Baigneux.

Maistre Francoys print les deux brocs, L'un emprès l'autre les bouta; Incontinent, par bons propos, Sans se haster, il demanda Au varlet: «Quel vin est ce là?» Il luy dist: «Vin blanc de Baigneux. --Ostez cela, ostez cela, Car, par ma foy, point je n'en veulx.

«Qu'esse-cy? Estes-vous bejaulne? Vuidez-moy mon broc vistement. Je demande du vin de Beaulne, Qui soit bon, et non aultrement.» Et, en parlant, subtillement Le broc qui estoit d'eaue plain Contre l'aultre legierement Luy changea, à pur et à plain.

Par ce point, ils eurent du vin Par fine force de tromper; Sans aller parler au devin, Ils repeurent, per ou non per. Mais le beau jeu fut au souper, Car maistre Françoys, à brief mot, Leur dit: «Je me vueil occuper, Que mangerons ennuyt du rost.»

_La manière d'avoir du Rost._ [P. 194]

Il fut appointé qu'il yroit Devant l'estal d'ung rotisseur, Et de la chair marchanderoit, Contrefaisant du gaudisseur, Et, pour trouver moyen meilleur, Faignant que point on ne se joue, Il viendroit un entrepreneur, Qui luy bailleroit sur la joue.

Il vint à la rostisserie, En marchandant de la viande; L'autre vint, de chère marrie: «Qu'est-ce que ce paillart demande?» Luy baillant une buffe grande, En luy disant mainte reproche. Quand il vit qu'il eut ceste offrande, Empoigna du rost pleine broche.

Celuy qui bailla le soufflet Fuist bien tost et à motz exprès. Maistre Françoys, sans plus de plet, Atout son rost, courut après, Ainsi, sans faire long procès, Ils repeurent, de cueur devot, Et eurent, par leur grant excès, Pain, vin, chair, et poisson, et rost.

[P. 195]

SECONDE REPEUE

DE L'EPIDEMIE.

Et pour la première repeue Dont après sera mention, Bien digne d'estre ramenteue Et mise en revelation, Et pourtant, soubs correction, Affin que l'en en parle encore, Comme nouvelle invention, Redigé sera par memoire.

Or advint, de coup d'aventure, Que les suppostz devant nommez, Ne cherchoyent rien par droicture. Qu'en richesse gens renommez. Ung jour qu'ilz estaient affamez, En la porte d'ung bon logis Virent entrer, sans estre armez, Ambassadeurs de loing pays.

Si pensèrent entre eux comment Ilz pourroient, pour l'heure, repaistre, Et, selon leur entendement, L'ung d'iceulz s'aprocha du maistre D'hostel, et se fit acongnoistre, Disant qu'il luy enseigneroit Le haut, le bas marché, pour estre Par luy conduyt, s'il luy plaisoit.

Je croy bien que monsieur le maistre, Qui du bas mestier estoit tendre, [P. 196] Fit ce gallant très bien repaistre, Et luy commenda charge prendre De la cuysine, d'y entendre, Tant que leur train departira, Et bien payera, sans attendre, A son gré, quand il s'en yra.

Lors s'en vint à ses compaignons, Dire: «Nostre escot est payé; Je suis jà l'ung des grans mignons De léans et mieulx avoyé, Car le maistre m'a envoyé Par la ville, pour soy sortir; Mais, se mon sens n'est desyoyé, Bien brief l'en feray repentir.

--Va, lui dirent ses compaignons, Et esguise tout ton engin A nous rechauffer les rongnons Et nous faire boire bon vin. Passe tous les sens Pathelin, De Villon et Pauquedenaire, Car se venir peux en la fin, Passé seras maistre ordinaire.»

Ce gallant vint en la maison Où estoyt logé l'ambassade, Où les seigneurs, par beau blason, Devisoyent rondeau ou ballade. Il estoit miste, gent et sade, Bien habitué, bien en point, Robbe fourrée, pourpoint d'ostade; Il entendoit son contrepoint.

Le principal ambassadeur [P. 197] Aymoit une peu le bas mestier, Dont le gallant fut à honneur, Car c'estoyt quasi son mestier, Et luy conta que, à son quartier, Avoit de femmes largement, Qui estoyent, s'il estoit mestier, A son joly commandement.

Le gallant fut entretenu Par ce seigneur venu nouveau, Et léans il fut retenu, Pour estre fin franc macquereau. Le jeu leur sembla si très beau; Aussi, il fit si bonne mine, Qu'il fut esleu, sans nul appeau, Pour estre varlet de cuysine.

Les ambassadeurs convoyèrent Seigneurs et bourgeois à disner, Lesquels voulentiers y allèrent Passer temps, point n'en faut doubter. Toutesfoys, vous debvez sçavoir, Quelque chose que je vous dye, Que l'ambassadeur, pour tout veoir, Craignoit moult fort l'Epidemie.

Ce gallant en fut adverty, Qui nonobstant fist bonne mine, Et quand il fut près de midi, A l'heure qu'il est temps qu'on disne, Il entra dedans la cuysine, Manyant toute la viande, Comme docteur en médecine [P. 198] Qui tient malades en commande.

Tous les seigneurs là regardèrent Son train, ses façons et manières; Mais, après luy, pas ne tastèrent, Aussi ne luy challoit-il guères. Après il print les esguières, Le vin, le claire, l'ypocras, Darioles, tartes entières: Il tasta de tout, par compas.

Et, pour bien entendre son cas, Quand il vit qu'il estoit saison, A bien jouer ne faillit pas, Pour faire aux seigneurs la raison, Si bien que dedans la maison Demeura tout seul pour repaistre, Soustenant, par fine achoison, Qu'il se douloit du cousté destre.

Lors y avoit une couchette Où il failloit la feste faire, Et n'a dent qui ne luy cliquette; Là se mist, commençant à braire Que l'on s'en fuyt au presbytaire, Pour faire le prebstre acourir, Atout Dieu et l'autre ordinaire Qu'il fault pour ung qui veult mourir.

Quand les seigneurs virent le prebstre Avec ses sacremens venir, Chacun d'eulx eust bien voulu estre Dehors, je n'en veulx point mentir: Si grant haste eurent d'en sortir, [P. 199] Que là demeurèrent les vivres, Dont les compaignons du martir Furent troys jours et troys nuyts yvres.

Par ce point eurent la repeue Franche chascun des compaignons. La finesse le prebstre a teue, Affin de complaire aux mignons; Mais les seigneurs dont nous parlons Eurent tous, pour ce coup, l'aubade: Chascun d'eulx fut, nous ne faillons, De la grant paour troys jours malade.

LA TROISIEME REPEUE

DES TORCHECULS.

Un Lymousin vint à Paris, Pour aulcun procès qu'il avoit. Quand il partit de son pays Pas gramment d'argent il n'avoit, Et toutefoys il entendoit Son fait, et avoit souvenance Que son cas mal se porteroit S'il n'avoit une repeue franche. Ce Lymousin, c'est chose vraye, Qui n'avoit vaillant ung patac, Se nommoit seigneur de Combraye, Sans qu'on le suivist à son trac. Plus rusé estoit qu'ung vieil rat, [P. 200] Et affamé comme un vieil loup, Avec monsieur de Penessac, Et le seigneur de Lamesou. Les troys seigneurs s'entretrouvèrent; Car ilz estoyent tous d'ung quartier Et Dieu sçait s'ilz se saluèrent, Ainsi qu'il en estoit mestier; Toutesfoys, ce bon escuyer De Combraye, propos final, Fut esleu leur grant conseillier, Et le gouverneur principal. Ils conclurent, pour le meilleur, Que ce bon notable seigneur Yroit veoir s'il pourroit trouver Quelque bon lieu pour s'y loger, Et, selon qu'il le trouverait, Aux aultres le raconteroit. Or advint, environ midy, Qu'il estoit de faim estourdy, S'en vint à une hostellerie, Rue de la Mortellerie, Où pend l'enseigne du Pestel: _A bon logis et bon hostel,_ Demandant s'on a que repaistre: «Ouy, vrayment, ce dist le maistre; Ne soyez de rien en soucy, Car vous serez très bien servy De pain, de vin et de viande. --Pas grand chose je ne demande, Dist le bon seigneur de Combraye: Il n'y a guère que j'avoye [P. 201] Bien desjuné; mais, toutesfoys, Si ai-je disné maintes foys Que n'avoye pas tel appetit.» Ce seigneur menga ung petit, Car il n'avoit guère d'argent, Commendant qu'on fust diligent D'avoir quelque chose de bon, Pour son soupper: ung gras chapon; Car il pensoit bien que, le soir, Il devoit avec luy souper Des gentilzhommes de la cour. L'hostesse fut bien à son gourt, Car, quand vint à compter l'escot, Le seigneur ne dist oncques mot, Mais tout ce qu'elle demanda Ce gentilhomme luy bailla, Disant: «Vous comptez par raison!» Puis il sortit de la maison, Bouta son sac soubs son esselle, Et vint raconter la nouvelle A ses compaignons, et comment Il failloit faire saigement. Il fut dit, à peu de parolles, Pour eviter grans monopolles, Que le seigneur de Penessac Yroit devant louer l'estat Et blasonner la suffisance De ce seigneur, car, sans doubtance, La chose le valoit très bien, Et, pour trouver meilleur moyen, Il menroit en sa compaignie, Lamesou; et n'y faillit mye. [P. 202] Si vint demander à l'hostesse S'ung seigneur remply de noblesse Estoit logé en la maison. L'hostesse respondit que non, Et que vrayement il n'y avoit Qu'ung Lymousin, lequel debvoit Venir au soir souper léans. «Ha! dist-il, dame de céans, C'est celuy que nous demandons; Par ma foy! c'est le grant baron, Qui est arrivé au matin. --Je n'entens point vostre latin, Dist l'hostesse; vous parlez mal: Il n'a ne jument ne cheval; Il va à pied, par faulte d'asne.» Lors Penessac respondit: «Dame, Il vient icy pour ung procès; Il est appellant des excès Qu'on luy a faictz en Lymousin, Et va ainsi de pied, affin Que son procès soit plus tost faict.» L'hostesse le creut, en effet. Alors, le seigneur de Combraye Arrive, et Dieu sçait quelle joye Ces deux seigneurs icy lui firent; Et le genoil en bas tendirent Aussi tost comme il fut venu, Et par ce point il fut congneu Qu il estoit seigneur honorable. Le bon seigneur se sist à table, En tenant bonne gravité. Vis-à-vis, de l'autre costé, S'assit le seigneur de l'hostel, Et eurent du vin, Dieu sçait quel! [P. 203] Il ne le fault point demander. Quand ce vint à l'escot compter L'hostesse assez hault comptoit, Mais au seigneur il n'en challoit, Feignant qu'il fust tout plain d'argent. Lors il dist qu'on fust diligent De penser à faire les litz, Car il vouloit en ce logis Coucher; puis après, par exprès, Il print son grand sac à procès, Et le bailla léans en garde, Disant: «Qu'on me le contregarde. Si de l'argent voulez avoir, Il ne faut que le demander.» L'hostesse ne fut pas ingrate, En disant: «Je n'en ay pas haste. N'espargnez rien qui soit céans.» Ces seigneurs couchèrent léans L'espace de cinq ou six moys, Sans payer argent, toutesfoys, Non obstant ce qu'il demandoit A l'hostesse s'elle vouloit Avoir de l'argent, bien souvent; Mais il n'estoit point bien content De mettre souvent main en bourse. L'hostesse n'estoit point rebourse, Et dist: «Ne vous en soucyez; Dieu mercy! j'ay argent assez, A vostre bon commandement.» Ces mignons pensèrent comment Ilz pourroyent retirer leur sac; Et lors monsieur de Penessac Dist à ce baron de Combraye Qu'il se boutast bientost en voye, [P. 204] Jugeant qu'il fust embesongné. Ce seigneur vint, tout refrongné, Vers l'hostesse, par bon moyen, Et lui dit: «Mon cas va très bien; Mon procès est ennuyt jugé. A coup, qu'il n'y ait plus songé, Baillez-moy mon sac, somme toute, Car j'ay paour et si fays grant doubte, Que les seigneurs soyent departis.» Il print son sac: «Adieu vous dis! Je reviendray tout maintenant.» Il s'en alla diligemment, A tout ses procès et son sac; Et les seigneurs de Penessac Et de Lamesou l'attendoyent; Lesquelz seigneurs si s'esbatoyent, A recueillir les torcheculz Des seigneurs qui estoyent venus Aux chambres, et bien se pensoyent Qu'à quelque chose serviroyent Ilz ostèrent tous ces procès De ce sac, et, par motz exprès, L'emplirent de ces torcheculz; Puis, au soir, quand furent venuz A leur logis, fut mis en garde, Et, pour mieulx mettre en sauvegarde, Il fut bouté, par grant humblesse, Avec les robbes de l'hostesse, Qui sentoyent le muguelias. Au soir, firent grant ralias; Le lendemain il fut raison De departir de la maison Pour s'en aller sans revenir. On cuydoit qu'ilz deussent venir [P. 205] Lendemain soupper et disner, Pour leurs offices resiner, Maiz ilz ne vindrent oncques puis. Ils faillirent cinq ou six nuitz, Dont l'hostesse fut eschec et mac. Elle n'osoit ouvrir le sac Sans avoir le congé du juge, Auquel avoit piteux deluge; Tellement qu il fut necessaire Qu'on envoyast ung commissaire Pour ouvrir ce sac, somme toute. Quand il fust là venu sans doubte, Il lava ses mains à bonne heure, De paour de gaster l'escripture, Car à cela estoit expert. Toutesfoys, le sac fut ouvert; Mais, quand il le vit si breneux, Il s'en alla tout roupieux, Cuydant que ce fust mocquerie, Car il n'entendoit raillerie. Ainsi partirent ces seigneurs De Paris, joyeux en couraige. De tromper furent inventeurs: Cinq moys vesquirent d'avantaige; De blasonner ilz firent raige; Leur hoste fut par eulx vaincu. Ils ne laissèrent, pour tout gaige Qu'un sac tout plain de torchecu.

[P. 206] LA QUATRIESME REPEUE FRANCHE

DU SOUFFRETEUX.

«Où pris argent, qui n'en a point? Remède est vivre d'avantaige. Qui n'a ne robbe ne pourpoint, Que pourroit-il laisser pour gaige? Toutesfoys, qui aurait l'usaige De dire quelque chansonnette Qui peust deffrayer le passaige, Le payement ne seroit qu'honneste.»

L'ACTEUR.

Ainsi parloit le Souffreteux, Qui estoit fin de sa nature; Moytié triste, moytié joyeux. Du Palays partit, bonne alleure, En disant: «Qui ne s'adventure, Il ne fera jamais beau fait,» Pour pourchasser sa nourriture, Car il estoit de faim deffaict.

Pour trouver quelque tromperie, Le gallant se voulust haster: En la meilleure hostellerie Ou taverne s'alla bouter, Et commença à demander S'on avoit rien pour luy de bon; Car il vouloit léans disner, [P. 207] Et faire chère de façon.

Lors on demanda quelle viande Il falloit à ce pèlerin. Il respondit: «Je ne demande Qu'une perdrix ou un poussin, Avec une pinte de vin De Beaulne, qui soit frais tirée. Et puis après, pour faire fin, Le cotteret et la bourrée.»

Tout ce qui luy fut convenable Le varlet luy alla quérir. Le gallant s'en va mettre à table, Affin de mieulx se resjouyr, Et disna là, tout à loisir, Maschant le sens, trenchant du saige; Mais il fallut, ains que partir, Avoir ung morceau de formaige.

«Adonc dit le clerc: Mon amy, Il fault compter, car vous devez, Tout par tout, sept solz et demy, Et convient que les me payez. --Je ne sçay comment les aurez, Dist le gallant, car, par sainct Gille! Je veulx bien que vous le saichez, Je ne soustiens ne croix ne pille.

--Qui n'a argent si laisse gaige; Ce n'est que le faict droicturier. Vous voulez vivre d'avantaige, Et n'avez maille ne denier! Estes-vous larron ou meurtrier? [P. 208] Par Dieu, ains que d'icy je hobe, Vous me payerez, pour abréger, Ou vous y laisserez la robbe.

--Quant est d'argent, je n'en ay point, Affin de le dire tout hault. Comment! m'en iray-je en pourpoint, Et desnué comme ung marault? Dieu mercy! je n'ay pas trop chault; Mais, s'il vous plaisoit m'employer, Je vous serviray, sans deffault, Jusques à mon escot payer.

--Et comment? Que sçavez-vous faire? Dites-le moy tout plainement. --Quoy? toute chose nécessaire. Point ne fault demander comment; Je gaige que, tout maintenant, Je vous chanteray ung couplet, Si hault et si cler, je me vant, Que vous direz: «Cela me plaist!»

L'ACTEUR.

Lors, le varlet, voyant cecy, Fut content de ceste gaigeure, Et pensa en luy-mesme ainsi, Qu'il attendroit ceste adventure; Et s'il chantoit bien d'adventure, Il lui dirait, pour tous desbats, Qu'il payast l'escot, bon alleure, Car son chant ne lui plaisoit pas.

L'accord fut dit, l'accord fut faict, [P. 209] Devant tous, non pas en arrière. Lors le gallant tire, de faict, De dedens sa gibecière Une bourse, d'argent legière, Qui estoit pleine de mereaulx, Et chanta, par bonne manière, Haultement, ces mots tout nouveaulx:

De sa bourse dessus la table Frappa, affin que je le notte, Et, comme chose convenable, Chanta ainsi à haulte notte: «Faut payer ton hoste, ton hoste!» Tout au long chanta ce couplet. Le varlet, estant coste à coste, Respondit: «Cela bien me plaist!»

Toutesfoys, il n'entendoit pas Qu'il ne fust de l'escot payé, Parquoy il failloit sur ce pas. De son sens fut moult desvoyé. Devant tous fut notiffié Qu'il estoit gentil compaignon, Et qu'il avoit, par son traicté, Bien disné pour une chanson.

C'est bien disné, quand on eschappe Sans desbourser pas ung denier, Et dire adieu au tavernier En torchant son nez à la nappe.

[P. 210]

LA CINQUIESME REPEUE

DU PELLETIER.

Ung jour advint qu'ung Pelletier Espousa une belle femme Qui appetoit le bas mestier, En faisant recorder sa game. Le Pelletier, sans penser blasme, Ne s'en soucioit qu'ung petit: Mieulx aymoit du vin une dragme, Que coucher dedens ung beau lict.

Ung curé, voyant cest affaire, De la femme fut amoureux, Et pensa qu'à son presbytaire Il maineroit ce maistre gueux. Il s'en vint à luy tout joyeux, A celle fin de le tromper, En disant: «Mon voysin, je veux Vous donner ennuyt à soupper.»

Le Pelletier en fut content, Car il ne vouloyt que repaistre, Et alla tout incontinent Faire grant chère avec le prestre, Qui luy joua d'un tour de maistre, Disant: «Ma robbe est deffourrée; Il vous y convient la main mettre, Affin qu'elle soit reffourrée.

--Et bien, ce dist le Pelletier, [P. 211] Monseigneur, j'en suis bien content, Mais que vous m'en vueillez payer; Je suis tout vostre, seurement.» Ils firent leur appoinctement Qu'il auroit, pour tout inventoire, Dix solz tournois entièrement, Et du vin largement pour boire,

Pourvu qu'il la despecheroit, Car il luy estoit necessaire, Et que toute nuyt veilleroit, Avec son clerc, au presbitaire. Il fut content de cest affaire. Mais le Curé les enferma Soubs la clef, sans grant noyse faire, Puis hors de la maison alla.

Le Curé vint en la maison Du Pelletier, par ses sornettes, Et trouva si bonne achoyson Qu'il fist très bien ses besongnettes. Ilz firent cent mille chosettes, Car, ainsi comme il me semble, Il contenta ses amourettes, Et puis hors de la maison emble.

Ce fourreur, pour la repeue franche Fut fait coqu bien fermement; Et luy chargea la dame blanche Qu'il y retournast hardiment, Et que, par son sainct sacrement, Jamais nul jour ne l'oubliera, Mais luy fera hébergement, [P. 212] Toutes les foys qu'il luy plaira.

Et pourtant, donne soy bien garde Chascun qui aura belle femme Qu'on ne lui joue telle aubade Pour la repeue: c'est grant diffame; Quant il est sceu, ce n'est que blasme Et reproche, au temps advenir. Vela des repeues la grant game; Pourtant, ayez-en souvenir!

SIXIESME REPEUE FRANCHE

DES GALLANTS SANS SOULCY.

Une assemblée de compaignons, Nommez les _Gallans sans soucy_, Se trouvèrent entre deux pontz, Près le Palays, il est ainsi; D'aultres y en avoit aussi, Qui aymoient bien besoigne faîcte, Et estoient, de franc cueur transi, A l'abbé de Saincte Souffrette.

Ces compaings ainsi assemblez Ne demandèrent que repas; D'argent ilz n'estoyent pas comblez, Non pourtant ne faillirent pas. Ilz se boutèrent, c'est le cas, [P. 213] A l'enseigne du Plat d'estaing, Où ilz repeurent par compas, Car ilz en avoient grant besoing.

Quant ce vint à l'escot compter, Je crois que nully ne s'en cource; Mais le beau jeu est au payer, Quant il n'y a denier en bourse. Nul d'eulx n'avoit chère rebourse: «Pour de l'escot venir au bout, Dist ung gallant, de plaine source, Il n'en faut qu'ung pour payer tout.»

Ilz appointèrent tous ensemble, Que l'ung d'iceulx on banderait: Par ainsi, selon qui me semble, Le premier qu'il empoigneroit, Estoit dit que l'escot payeroit. Mais ilz en eurent grand discord: Chascun bandé estre vouloit, Dont ne peurent estre d'accord.