Part 17
Un mot, en terminant, sur le linge de «ces messieurs». C’est un de leurs principaux luxes. Ils n’ont point la ressource, lorsqu’ils veulent «se faire beaux», des velours, des satins, des dentelles, des broderies; une coupe élégante pour le vêtement, un choix heureux pour la cravate et le gilet, et surtout du linge irréprochable, voilà leurs plus grands atours. Aussi, comme ils sont reconnaissants à la dame du logis, femme, mère, sœur ou fille, quand leur armoire est toujours bien garnie et bien rangée!
Je vais, à leur intention, donner quelques petits détails sur ce sujet important. Mes lectrices savent, mais je le leur rappellerai, que le linge empesé craint beaucoup l’humidité, qui le rend mou et flasque. Il faut donc que les chemises, faux-cols, manchettes, soient tenus dans un endroit très sec; les chemises, à plat,--plastron contre plastron. Cette précaution si simple empêche les devants de se défraîchir. Sur la pile, une grosse mousseline, étendue pour la défendre contre poussière et fumée. Les faux-cols et les manchettes seront _arrondis au repassage, tandis qu’ils sont encore chauds_, ce qui leur évite la brisure du glaçage quand on les met et les aide à conserver l’aspect de neuf. On les range dans un carton juste assez large et assez haut pour qu’ils gardent leur forme. Les boîtes où ils sont quand on les achète doivent être conservées pour cet usage.
Ne pas mélanger les cols et manchettes ayant déjà été blanchis avec ceux qui n’ont pas encore servi. Il y a des cas où «Monsieur» aime à se parer de linge tout à fait neuf.
Il faut inspecter très souvent les tiroirs et armoires dudit «Monsieur», parce qu’il a la fâcheuse habitude de déplier pièce sur pièce jusqu’à ce qu’il ait trouvé celle qui lui agrée, ou de rejeter dans l’armoire ses cols et manchettes sales, ou de mettre en tapon le caleçon auquel manque un bouton.
Récriminer et geindre est parfaitement inutile; on l’assomme, on ne le corrige pas; il est cent fois plus simple... et plus dans l’ordre, de remédier au mal.
Ranger à part, dans de petits cartons, les cravates blanches, les mouchoirs fins, tout le petit bagage des jours de gala--officiel ou autres--et veiller à ce que pour les mêmes occasions il y ait toujours un fonds de linge très soigné et prêt à servir.
Tenir au complet la provision de mouchoirs de poche. Nos messieurs en perdent, en salissent, en gaspillent beaucoup, il faut les renouveler souvent et ne pas attendre les reproches de négligence, il est si facile d’aller au-devant d’eux.
C’est par ces menues attentions, répétées chaque jour, que se créent, s’entretiennent et s’accroissent, dans un jeune ménage, ces douces habitudes de confiante et affectueuse estime, lien si fort, si durable et si cher au cœur!
Avant de quitter l’armoire au linge, il est à propos de rappeler que tout n’est pas _neuf_, dans ce qui la garnit.
Un rangement bien compris réserve à chaque catégorie, non seulement comme _sorte_, mais aussi comme âge, une place distincte, et l’on doit adopter un pliage différent pour les serviettes, les torchons, les mouchoirs même, qui appartiennent à la série du vieux linge, faute de quoi, et pour peu qu’ils aient conservé un peu de tournure, on les confond avec les pièces en bon état, et gare aux surprises du dépliage!
_Il faut du vieux linge_ dans une maison, et cela est si vrai que les mères prévoyantes ajoutent toujours au trousseau d’une jeune mariée un petit ballot discret contenant vieux draps, vieilles serviettes, vieux mouchoirs.
Les vieux draps servent d’_alèzes_ en cas de maladie, les vieilles serviettes et les mouchoirs, en cas de pansements grands ou petits et aussi pour nettoyer les bibelots fins, les bijoux, etc.
Les vieilles chemises, les vieilles flanelles, sont bien utiles dans les cas où il est nécessaire de changer un malade sans lui donner de secousses, parce qu’on ne craint pas de les déchirer, de les couper, de les brûler avec des médicaments corrosifs.
Tout ce vieux linge doit avoir passé à la grande lessive. Un savonnage le nettoie mal, le fait jaunir et lui fait prendre mauvaise odeur.
Quand il est bien sec, on l’enferme dans un sac de coutil, solide, épais, bien clos.
Un petit sac de même sorte contiendra les bandes _roulées_, toutes prêtes à être employées en cas de fracture, de foulure, etc. On fait provision de ces bandes lorsqu’on répare des draps fatigués en exécutant le travail que l’on appelle «changement de lé» et qui consiste à rassembler les lisières du bord par un surjet qui deviendra la couture du _milieu_ du drap, tandis que l’ancien milieu, élimé et souvent troué, est enlevé sur toute la longueur du drap et sur une largeur qui varie suivant l’étendue des dommages. Un _ourlet_ remplace alors la lisière disparue.
Les petits draps ne se prêtent pas à cette opération qui les rendrait par trop étroits, mais les draps de grands lits, ainsi traités, peuvent encore faire bon service pour les lits d’une personne.
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Si, pendant le cours journalier de l’existence, il est à désirer que linge, vêtements, tout ce qui, dans ce genre, sert dans la maison et aux divers membres de la famille, soit, grâce aux soins qu’y apporte la maîtresse du logis, tenu en ordre et en bon état, il est des époques où il faut procéder à une inspection générale des armoires, des tiroirs, des malles, cartons, boîtes, etc., de tout ce qui contient un objet susceptible de détérioration, par le fait de la poussière, de l’humidité, des mites et des souris.
C’est surtout aux changements de saison que cette lourde besogne, comparable aux inventaires qui se font chez les commerçants, est indispensable.
On choisit, pour la faire, un jour bien ensoleillé, afin de pouvoir tenir les fenêtres ouvertes, car il faut aérer largement le contenu et le contenant des armoires.
Commençons par le rangement de printemps, le plus important de tous.
On fait réunir toutes les fourrures, tous les pardessus et robes d’hiver, les tricots de laine, châles, pèlerines, fichus, etc. On les fait battre avec une vergette d’osier, on fait vider les poches, on tâte les doublures pour s’assurer qu’il ne s’est rien glissé entre elles et le dessus, et quand tout est aussi propre que possible, on procède aux soins qui ont pour but de le défendre contre les ennemis qu’attire la chaleur.
Pour les fourrures, il y a deux systèmes: je les expose sans prendre nettement parti entre eux.
1º Celui de l’_air libre_ qui consiste à pendre les objets à des portemanteaux, dans une armoire bien fermée, mais sans nulle protection. Il oblige, si on ne veut pas leur faire courir de grands risques, à visiter très souvent les fourrures, à les secouer, à les battre. Cela se pratique chez les fourreurs, qui ont des gens spécialement préposés à ce service, mais est fort compliqué dans une maison particulière.
2º La seconde méthode quand elle est strictement appliquée donne de bons résultats, mais la moindre fente dans les enveloppes peut laisser passer l’ennemi, aussi ténu qu’implacable, qui portera la dévastation partout où il se logera.
On peigne, _très doucement_, avec un démêloir de grosseur moyenne, la fourrure en suivant le sens du poil. Si, pendant cette opération, il se détache des bouquets de poils, c’est que les mites ont déjà commencé leur œuvre néfaste.
Il faut alors frotter la fourrure avec un tampon imbibé de naphtaline, d’éosine, de pétrole même si l’on n’a rien de mieux sous la main, enfin, d’une essence de ce genre. On frotte la peau sur tout l’envers, et, à l’endroit, à la naissance du poil.
Si le peignage n’a rien révélé de fâcheux, on peut procéder à la mise en boîte.
Pour un manchon, on insère au milieu une boule de naphtol (préférable au camphre qui s’évapore à la longue), puis on l’enveloppe dans un morceau d’étoffe blanche, fraîchement lessivé, sans trous, ni fentes. Il faut que le morceau soit assez grand pour enfermer hermétiquement le manchon. On place celui-ci dans son carton qu’on a soigneusement épousseté, on ajoute encore une boule de naphtol, on met le couvercle et l’on finit le calfeutrage en collant une large bande de papier fort sur le bord du couvercle à l’endroit où il s’applique sur le carton.
Quand tous les manchons sont ainsi préparés, on les range sur une planche d’armoire ou de cabinet noir, dans un endroit sec et à l’abri du soleil; au nord, si c’est possible.
Pour les boas, pèlerines, etc., on prend les mêmes précautions que celles énumérées ci-dessus: peignage, enveloppes, boules de naphtol, fermeture des caisses et cartons par des bandes de papier collé sur toutes les fentes qui pourraient laisser entrer l’air du dehors. Ils resteront ainsi jusqu’à l’entrée de l’hiver prochain.
Pour les vêtements, il est très bon d’installer des penderies à l’ombre et au sec dans des armoires ou placards fermés par des portes à coulisses. Une tringle de fer, assez forte pour tenir bon, malgré le poids qu’elle aura à soutenir, supporte les porte-manteaux mobiles auxquels sont accrochés les vêtements. Le modèle classique, à double crochet, est le plus pratique. Le crochet d’en haut s’accroche à la tringle; à celui d’en bas on accroche la ceinture des jupes; les corsages sont portés par les bras du porte-manteau, bien étendus aux épaules pour éviter les faux plis qui se forment.
Même observation pour les vêtements d’homme.
Les robes de grande toilette ont la queue retroussée et rattachée par des épingles (ou mieux des cordons) à l’endroit où est la ceinture. Ces robes, comme les manteaux très riches, en velours, en satin, etc., doivent être protégées par des sacs, amples, longs et légers, qui les couvrent en entier. Si l’on ne veut pas faire les frais d’enveloppes de percaline, les anciens grands rideaux de mousseline brochée sont parfaits pour cet usage.
Les manteaux, jaquettes, costumes, etc., de tous les jours, sont pendus, comme j’ai dit plus haut, et si, faute d’espace, on ne peut avoir plusieurs armoires à sa disposition, rangés dans des caisses avec l’accompagnement obligé des boules de naphtol.
Le pliage des vêtements pour cette sorte de rangement est chose fort importante, car ils restent six mois au moins sans qu’on y touche.
Il est à peu près impossible d’entrer ici dans des détails à ce sujet. Disons, de façon générale, qu’il faut autant qu’on le peut éviter les faux plis, et placer au fond des caisses les vêtements très lourds ou déjà défraîchis, gardant le dessus pour les pièces fines.
La lingerie d’hiver, caleçons, pantalons, camisoles, etc., en finette ou en molleton, etc., est lessivée, pliée, enveloppée dans une vieille nappe d’abord, puis mise dans une seconde enveloppe (emploi des vieux rideaux de cretonne), en un petit ballot cousu qu’on range sur les planches en haut des penderies. Les bas de laine, gilets de tricot, gants et manchettes, etc., sont mis de même en ballots avec des boules de naphtol.
Il faut bien se convaincre que tout objet de laine qu’on laisse l’été sans le porter devient un nid à mites qui suffit pour infester toute une maison, et que rien n’est superflu dans les soins que l’on prend pour combattre cet infime et désastreux ennemi.
Les rangements d’été, moins considérables, consistent surtout à mettre en lieu sûr les vêtements de printemps qui ne serviront pas pendant la grande chaleur.
On peut aussi profiter de la longueur des jours, et du soleil, propice à ce genre de besogne, pour faire prendre l’air au linge contenu dans les armoires, défaire les paquets, s’assurer que rien n’est taché, chiffonné, mal en ordre; vérifier le compte des services de table, des paires de draps, taies d’oreiller, etc., voir ce qui est à mettre en service, ou à en retirer pour en faire du vieux linge.
L’automne ramène une série de rangements analogues à ceux du printemps. Il s’agit on effet de caser, soit dans des caisses, soit en ballots, les effets d’été pour leur sommeil d’hiver. Tout ce qui peut se laver, jupes, blouses, jupons, a dû passer au blanchissage, car il ne faut point _enfermer la saleté_, comme disent les bonnes gens. Mais, une fois les pièces _bien sèches_ (ceci est de toute rigueur), il ne faut pas les empeser ni les repasser, car l’empois s’altère parfois pendant l’hiver et abîme les étoffes.
Les robes de lainage fin, de soie légère, etc..., vont remplacer, sur les porte-manteaux des armoires, les robes d’hiver qui vont revoir le jour.
Il n’y a point de rangements d’hiver, à proprement parler. Tout a dû être fait en ce genre pendant l’automne.
Ces divers bouleversements laissent toujours après eux un stock plus ou moins considérable d’objets usés ou simplement trop démodés pour que même une femme raisonnable puisse continuer à s’en servir sans paraître ridicule ou mécontenter son mari.
A Paris et dans les grandes villes, on a peu d’espace et on diminue forcément la provision des reliquats, mais en province! à la campagne! quelles réserves s’entassent!
C’est, disons-le, presque toujours à très bonne intention.
C’est par économie... pour faire resservir plus tard des pièces démodées qui reprendront une nouvelle jeunesse en changeant de forme et de destination. C’est pour fournir aux jeunes mamans le moyen de compléter le trousseau ou le linge de leurs bébés sans bourse délier... c’est pour se créer un fonds à mettre en œuvre quand on aura des enfants pauvres à habiller, etc... Et les caisses s’emplissent de vieilleries, et les galetas s’emplissent de caisses, et les vêtements s’emplissent de... mites et un beau jour tout est à jeter sans miséricorde.
Engageons donc tout d’abord les maîtresses de maison sages à ne conserver que ce qui peut être réellement utile et à donner, pendant que cela peut faire encore un peu de service, les vêtements masculins et féminins qui ne sont plus portables par les membres de la famille.
Les pauvres ne manquent pas, certes! mais encore faut-il distribuer intelligemment ses largesses. Il y a des miséreux, et beaucoup, c’est triste à dire, qui ne voient dans ce qu’on leur a donné qu’un objet d’échange, et cèdent à vil prix ce qui devait défendre du froid le vieillard ou l’enfant que l’on a voulu secourir.
D’ailleurs, dans la garde-robe des gens du monde, il n’est guère d’effets qui puissent faire de l’usage pour les pauvres proprement dits... les étoffes sont trop fines, la façon, les garnitures trop élégantes.
On trouve un très bon emploi de la démise dans les œuvres de secours aux _Pauvres honteux_ bien discrètement dirigées le plus souvent par les membres de l’Assistance par le Travail, de l’Hospitalité de nuit; et enfin pour tout ce qui ne serait pas «offrable» ailleurs, chez les _petites sœurs des pauvres_ qui savent tirer parti de tout, même des plus petits bouts de rubans.
L’envoi n’est pas compliqué. Il suffit de faire un ballot portant l’adresse de l’Œuvre à laquelle on le destine... _franco_, cela va sans dire...
CHAPITRE XI
Ouvrages d’agrément.
Parmi les louanges que Salomon donne à la femme forte, nous trouvons celle-ci: «Sa maison ne craint pas le froid et les intempéries, car elle l’a revêtue à l’intérieur de tentures de tapisseries.»
L’art de tisser des nattes et des tapis pour en garnir le sol ou en orner les murailles est certainement l’un des premiers qu’ait connus l’humanité, car il se retrouve chez les peuples les moins civilisés. Son origine remonte aux temps les plus reculés; une tradition constante l’attribue à Noëma, sœur de Tubalcaïn et de Jubal, arrière-petits-fils d’Hénoch, fils de Caïn.
En tous pays, à toute époque, on voit les femmes occupées à ce genre de travaux.
Pénélope passe de longues heures devant le haut métier où s’enroule «la toile», tissu _délicat d’une grandeur immense_[11], où chaque nuit elle défait le travail du jour.
[11] _Odyssée_, chant VI.
Ulysse chez les Phéaciens, secouru par la gracieuse princesse Nausicaa, reçoit d’elle ces instructions: «Dès que vous aurez atteint le palais et la cour, traversez aussitôt les appartements pour arriver jusqu’à ma mère; vous la trouverez assise près du foyer, à la lueur de la flamme, filant, appuyée contre une colonne, des laines de pourpre d’une admirable beauté[12]» et plus loin: «Dans le vestibule du palais se trouvent des sièges affermis le long de la muraille. On les avait recouverts de tapis fins et bien tissés, c’était l’ouvrage des femmes.»
[12] _Odyssée_, chant VII.
Les tapisseries, les voiles brodés, les vêtements ornés de riches bordures, tiennent une grande place dans le luxe romain et plus tard dans le luxe byzantin.
En Gaule, avec l’invasion des Barbares disparaissent momentanément tous les raffinements de la vie et surtout ceux qui se rattachent à l’ornementation de l’intérieur.
Les grossières demeures des rois mérovingiens, demi-fermes, demi-forteresses, ne prêtent point aux somptueux décors. Clotilde, la princesse bourguignonne, et Brunehaut, élevée à la cour noble et fastueuse de son père, le roi des Visigoths, durent cependant apporter avec elles des tissus précieux et des tentures artistiques.
Sous Charlemagne, les relations avec l’Orient ramènent le goût des belles étoffes qui va toujours croissant; pendant tout le moyen âge les châtelaines, les religieuses, s’efforcent de remplir leurs loisirs par des travaux d’aiguille.
Mes lectrices connaissent toutes, je pense, la touchante histoire de la tapisserie de Bayeux, exécutée, dit-on, par Mathilde, femme de Guillaume le Conquérant, pendant l’expédition qui devait donner à son mari le royaume d’Angleterre.
C’est plutôt une broderie qu’une tapisserie, et le travail est si colossal qu’il semble au moins douteux qu’il ait pu être accompli pendant la vie de la princesse, et même avec l’aide de ses femmes.
Qu’on en juge par ces chiffres dont le simple énoncé parle avec une singulière éloquence.
L’immense toile de soixante-dix mètres de longueur sur cinquante centimètres de largeur porte soixante-douze scènes.
On compte, tant dans ces scènes que dans la bordure, 623 personnages divers, 202 chevaux et mulets, 55 chiens, 505 autres animaux, poissons, oiseaux, etc., 37 édifices, 41 barques et vaisseaux, 49 arbres, plus des inscriptions latines et une foule d’ornements.
Au siècle suivant, le progrès est si rapide, qu’au temps de saint Louis, l’art des broderies en or et argent, des tapisseries, sait déjà produire de véritables chefs-d’œuvre.
Dès lors il va toujours en augmentant et les merveilles créées par l’industrie féminine n’ont plus de limites.
Points de toute sorte, guipures, dentelles, tapisseries, broderies, atteignent un si haut degré de perfection, que nous en sommes réduits encore à les copier servilement.
La Flandre, la Hollande, l’Italie, rivalisent de génie inventif. Dans les couvents, chez les grandes dames, d’infatigables travailleuses penchées sur les métiers, sur les carreaux à dentelles, font naître des prodiges de goût, de patience, de délicatesse d’exécution.
On peut s’en faire une idée en admirant les broderies en relief faites par les demoiselles de Saint-Cyr pour la chambre de Louis XIV à Fontainebleau.
J’ai vu, il y a trente ans, dans un vieux château de Savoie un mobilier de salon à la famille C. de B...; il avait dû user plusieurs vies de femmes: qu’on en juge!
Il comptait deux grands canapés, douze fauteuils, autant de chaises, couverts de tapisseries au _petit point_, en soie.
Le dessin, exécuté en brun, terre de Sienne, sur un fond blanc (maintenant d’un beau ton d’ivoire jauni), représentait des paysages, des ruines antiques, dans le goût de la fin du XVIIIe siècle.
L’effet général semblerait aujourd’hui un peu sec et mesquin, mais la perfection du travail, le bon goût et la correction artistique des sujets, imposaient une admiration sans mélange.
Que de jours, que de mois, que d’années, avaient passé dans l’accomplissement de cette immense tâche! Que de fois les châtelaines pensives, l’aïeule au front couronné de cheveux blancs, la mère au visage soucieux, les jeunes filles souriant à la vie, avaient vu le soleil couchant empourprer la neige des Alpes, ou réveiller lentement la vallée au voile de brume!
Il n’y avait pas de chemins de fer en ces temps-là, ni de billets de parcours!
La cour de Piémont était bien loin, la traversée du mont Cenis ou du Petit Saint-Bernard, hérissée de dangers. On naissait, on vivait, on mourait, à l’ombre des tours du château paternel; la toilette ne demandait pas beaucoup de temps ni de soins; le lawn-tennis, la bicyclette, n’étaient même pas soupçonnés; la messe de grand matin, quelques visites de charité, quelques lectures dans les bouquins de la bibliothèque, de loin en loin une excursion à Chambéry ou chez les nobles alliés ou parents, un tel plan de vie laissait bien des espaces vides... et bien des heures à passer devant le grand métier à pieds tournés en bois de noyer!
Les bouleversements amenés par la Révolution, l’émigration des vieilles familles et leur ruine, la dispersion des foyers, et, plus tard, les folies héroïques, la vie enfiévrée du Premier Empire, n’étaient guère propices à un genre de travaux qui demande du calme et de la liberté d’esprit.
L’impératrice Joséphine cependant, créole élégante et raffinée, remit en honneur les jolies broderies sur tulle et sur mousseline des Indes. Il reste de cette époque aussi de très belles broderies en soie et en fil d’or sur drap, pour sièges et tapis de table.
La Restauration vit commencer la vogue des interminables broderies au plumetis sur mousseline et batiste avec des «rivières» de fil tirés, des points à jour faits avec du fil à dentelle...
On employait des aiguilles nº 10, du coton nº 11 ou 12, chaque point demandait avant de s’aligner d’infinies précautions; tout était une affaire: le calque du dessin qu’on achetait imprimé en traits épais sur du papier jaune, le «montage» de l’ouvrage sur un papier bleuté (remplacé plus tard par la toile cirée verte), le «tracé et le bourrage» d’où dépendaient la bonne tournure du motif.
Les moralistes et les médecins du temps déploraient en vain «les longues heures passées à compter les fils d’un point à jour, ou à aligner les points d’un feston» au grand détriment de la vue, de la santé et du développement intellectuel.
Les anciens ouvrages d’art, la guipure, la dentelle aux fuseaux, les applications de galons, de paillettes sur étoffes, étaient délaissés comme «antiquailles». La tapisserie même, livrée au plus complet désordre, et en même temps à une rare pauvreté d’invention, ne comptait plus que de rares adeptes, et quelles œuvres elle enfantait!
C’était un chat ou un chien (quel chien et quel chat!) accroupi sur un coussin vert ou un coussin rouge, un bouquet de roses, un bouquet de pensées, une corbeille de fleurs, un berger et sa bergère, inouïs, fabuleux de forme et de couleur!
Et cela dura une bonne quarantaine d’années, car il fallut, pour ramener les saines traditions en fait d’ouvrages féminins, cet engouement réel et durable pour les _antiquités_ qui aura marqué les dernières années du XIXe siècle.
Mes contemporaines, mères ou grand’mères de mes lectrices, se rappellent certainement les hideux chefs-d’œuvre perpétrés par nous et nos pareilles dans notre jeunesse sous le nom générique de _petits ouvrages_.
C’était des abat-jour en percale effilée ou en papier découpé, chiffonné, frisotté, bons à jeter au panier au bout de quinze jours, des allumettes en saule, d’un joli effet décoratif, mais vouées comme les abat-jour à la poussière et aux mouches!
Dans le même ordre d’idées, des fleurs en papier, dahlias, reines-marguerites, œillets, raides comme des aiguilles à tricoter, des tapisseries à tons crus, hurlant de se trouver ensemble, sautant aux yeux, vous poursuivant d’impitoyables lignes géométriques, des ouvrages au crochet avec d’immenses trous et du coton molasse...
Et la potichomanie!... Je me félicite, je me glorifie, ce sera un baume pour ma vieillesse d’avoir échappé à la potichomanie.
Je l’ai vue sévir avec rage autour de moi, mais le fléau a respecté ma jeunesse et mon innocence, et je ne suis pas même coupable d’un porte-allumettes!