Une grande dame de la cour de Louis XV: La duchesse d'Aiguillon (1726-1796)

Part 13

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«--Ma tante, je vous conseille de ne point vous mêler dans les intrigues du duc d’Aiguillon; c’est _un mauvais sujet_[293].»

«Mᵐᵉ Adélaïde, écrit Mercy-Argenteau, en eut la parole coupée[294].»

Marie-Thérèse s’indigne, à son tour, des «démarches du ministre aussi déplacées que ses lumières sont bornées». Mais elle est «tranquille», parce qu’elle voit que son ambassadeur met sa fille en «bon chemin».

Ainsi encouragé, Mercy provoque les confidences de Mˡˡᵉ Chon, devenue l’ennemie de M. d’Aiguillon. Elle lui dit «tout ce qu’il veut». Elle se gausse de la présomption de l’homme d’Etat qui prétend «amener à ses vues» la famille royale par l’intermédiaire de Mᵐᵉ de Narbonne. Et elle a prévenu sa belle-sœur, (elle le lui répète même devant l’ambassadeur), qu’elle serait «la dupe» de ce chimérique projet. Lui, Mercy-Argenteau, s’étonne. Mᵐᵉ Du Barry et M. d’Aiguillon le tourmentèrent jadis pour qu’il combattît l’influence de Mᵐᵉ Adélaïde sur la Dauphine et pour qu’il inspirât à Marie-Antoinette une salutaire défiance contre les manœuvres de Mᵐᵉ de Narbonne. Il réussit. Et voici maintenant qu’on suit «des voies que l’on avait pris tant de soin à détruire!» La favorite est toute déconcertée et prie le diplomate étranger de l’aider à sortir d’embarras.

Entre temps Mᵐᵉ Adélaïde, sur le conseil de sa confidente, écrit au roi; et celui-ci de lui répondre aussitôt, en l’invitant à user de son ascendant sur l’esprit du Dauphin pour l’engager à se montrer plus sociable, etc... Colère de la Dauphine, partagée par la famille royale, contre Mᵐᵉ Adélaïde, colère si peu dissimulée que cette princesse déclare à Mᵐᵉ de Narbonne (et Mercy tient le fait de Marie-Antoinette) que, tout en l’aimant beaucoup, elle «se brouillerait avec elle,» si cette dame continuait à l’entretenir «d’idées suggérées par M. d’Aiguillon et par la comtesse Du Barry». A quelques jours de là, le duc somme l’intermédiaire de remplir sa mission; et Mᵐᵉ de Narbonne est obligée de reconnaître qu’elle a trop présumé de son crédit. Le ministre, à la fois irrité et mortifié, la tance de la belle façon: il avait promis à Louis XV qu’elle emporterait l’affaire haut la main: à elle maintenant de s’en tirer comme elle pourra[295].

Il faut dire que Mercy tenait de Mˡˡᵉ Chon toute cette histoire qui d’ailleurs était la fable de Paris[296]. Mais nous ne serions pas autrement surpris que la malicieuse créature l’eût quelque peu enjolivée, pour se divertir aux dépens du bonhomme, avec la complicité de Mᵐᵉ Du Barry et de M. d’Aiguillon, dont l’affection réciproque, un instant ébranlée, s’était mieux que jamais ressaisie; car un intérêt commun et pressant leur commandait d’être en ce moment plus unis que jamais.

Le comte de Broglie, toujours fort aigri contre le ministre, n’en continuait pas moins sa correspondance avec le roi. Il avait fini par lui conseiller de se chercher, lui aussi, un gâteau. Allait-il se montrer partisan d’une politique à la Choiseul, politique qu’il avait si durement critiquée[297]? Ce qui n’est pas[298] douteux, c’est qu’il travaillait à renverser d’Aiguillon, s’il ne pouvait le supplanter. Même, s’il faut en croire l’_Espion dévalisé_, atroce pamphlet du maître des requêtes, Baudoin de Guémadeuc, il avait projeté de «donner à Mᵐᵉ Du Barry le chevalier de Jaucourt[299]». Le ministre en conçut un très vif dépit, d’autant que l’officieux de Broglie avait obtenu, grâce à la favorite, d’être envoyé au-devant de la future comtesse d’Artois, à la place de son frère le maréchal. Cependant, Dumouriez, qui prétendit plus tard avoir voulu protester contre l’abandon de la Pologne et l’inanité des promesses faites à la Suède, Dumouriez, secrètement encouragé par Louis XV, préparait, ou était censé préparer à Hambourg une expédition, qu’étouffèrent dans l’œuf son arrestation et celle de Favier, autre agent du comte de Broglie et presque son oracle.

C’était M. de Creutz, le ministre de Suède, seul admis du corps diplomatique aux fêtes de M. d’Aiguillon et de la Du Barry[300], qui avait donné l’éveil à celui-là[301]; c’était encore la maîtresse du roi qui avait révélé à son ami le secret de son amant[302]. Et d’Aiguillon, pour en saisir les preuves, d’organiser aussitôt cette contre-police que le baron de Gleichen[303] considérait, à défaut de tout autre mérite, comme le seul titre de gloire du ministre français. Seulement, si d’Aiguillon avait pu intercepter la correspondance échangée entre Dumouriez et Favier[304], ses agents avaient négligé de mettre sous les scellés les papiers de Favier; et le secrétaire du comte de Broglie, Dubois-Martin, s’empressa de les subtiliser. Le premier ministre, qui jusqu’alors avait mené grand bruit, constatant l’embarras du roi fort peu soucieux d’expliquer son rôle dans l’affaire, jugea prudent de ne pas le presser davantage. Au reste Louis XV lui avait fait comprendre l’inutilité de ces recherches, en mettant sous ses yeux des notes insignifiantes qu’il tenait du comte de Broglie. Puis il avait nommé une commission chargée d’enquêter sur les faits et gestes de Dumouriez, Favier et consorts qui avaient pris le chemin de la Bastille.

Mais Broglie entendait dégager pleinement sa responsabilité de l’aventure: «Vous me rendrez la justice de croire, écrivait-il à d’Aiguillon, que je n’ai jamais trempé et ne tremperai jamais dans de pareilles saloperies[305].» Et il exigeait du ministre son entière justification, pendant qu’il affirmait au roi: «C’est beaucoup plus à moi qu’au sieur Favier qu’en veut M. d’Aiguillon.»

Le conflit s’envenima. Les amis du ministre allèrent répandre partout (c’est la version adoptée par le duc de Broglie) que le comte avait usé du secret du roi dans son intérêt personnel. Broglie, furieux, d’autant que Louis XV lui avait amoindri sa mission auprès de la comtesse d’Artois, adressa au ministre un insolent défi, dont la duchesse d’Aiguillon nous apprend ainsi le châtiment:

«_23 septembre._--Les nouvelles du jour sont l’exil du comte de Broglie qui est envoyé à Ruffec apprendre à écrire et à parler. On dit beaucoup qu’il a intrigué avec les gens qui sont à la Bastille. Tout ce que je sais, c’est qu’il en est très capable et qu’il a écrit à M. d’Aiguillon une lettre dont le style n’a pas plu au roi et qui lui a valu son exil[306].»

Ce dut être une décision pénible pour Louis XV, qui, tout égoïste qu’il fût, affectionnait le comte de Broglie[307].

Car il savait pertinemment qu’il sacrifiait en lui un serviteur zélé et qu’il était lui seul le vrai coupable, puisque, à force de vouloir multiplier sa correspondance secrète, sans même en prévenir son principal agent, il l’avait embrouillée au point de la rendre inextricable. D’Aiguillon en avait profité pour compromettre Broglie auprès de Mercy. Il lui reprochait d’avoir usé du secret royal pour combattre l’alliance autrichienne (les lettres de Favier exaltaient la Prusse). L’ambassadeur de Marie-Thérèse, qui avait fait jadis de Broglie le confident de ses inquiétudes[308], s’indigna de ce qu’il appelait une trahison. L’impératrice-reine et le Dauphin lui donnèrent raison.

Et cependant comme cette disgrâce dérouta toutes les prévisions! Peu de jours auparavant, le bruit avait couru dans les galeries de Versailles que le comte de Broglie serait appelé à recueillir la succession de M. d’Aiguillon. Mercy en avait fait pressentir l’éventualité à l’impératrice; et Marie-Thérèse lui avait répété à peu près dans les mêmes termes que le 2 août: «M. le duc d’Aiguillon, tout _mauvais sujet_ qu’il est (le mot du Dauphin) nous convient mieux, dans les circonstances présentes, que le comte de Broglie[309].»

Le ministre et son amie avaient compris le danger: ils oublièrent leurs querelles. Mais d’Aiguillon n’en restait pas moins soupçonneux, inquiet, agacé: car la crainte perpétuelle de se compromettre paralysait ses moyens d’action. Il se sentait épié par des ennemis puissants et se croyait trahi par ses plus fidèles auxiliaires. Le _cabinet noir_ dont il usait largement, à l’égal d’ailleurs des autres ministres européens, lui réservait souvent, à côté d’indications utiles, d’amères déceptions. C’est ainsi que la correspondance de Septimanie d’Egmont avec le roi de Suède l’avait désagréablement surpris. Sa chère cousine ne le ménageait pas et l’accusait formellement d’avoir abandonné la Pologne pour une misérable question d’écus[310]. Elle faisait en outre un éloge immodéré de Choiseul. Passe encore, se dit d’Aiguillon; mais la comtesse d’Egmont transmettait des nouvelles politiques à Gustave de la part de Creutz! C’était intolérable. Et d’Aiguillon de s’en expliquer avec l’ambassadeur de Suède. La scène vaut la peine d’être contée.

Le duc avise Creutz dans l’appartement du roi, le serre entre deux portes, le saisit par un bouton de son habit et l’apostrophe:

--Comment voulez-vous que je réponde des secrets de votre maître, puisqu’il passe son temps à les écrire aux belles dames de Paris?

--Oh! balbutia le Suédois, des bagatelles!

--Vous les connaissez donc? Et vous en avez parlé à la comtesse d’Egmont!

Creutz, apeuré, court chez Septimanie et la supplie d’être à l’avenir plus prudente[311].

D’Aiguillon n’est guère plus heureux avec Rohan. Cet écervelé ambitionne, lui aussi, la place de premier ministre[312]. Et cependant le duc a pour lui des trésors d’indulgence. Il ferme les yeux ou accepte la misérable justification du prélat sur sa piteuse crédulité à Vienne, sur ses fredaines dans les boudoirs et ses fraudes à la douane. Evidemment l’inconséquence du prélat rend sa concurrence peu dangereuse; mais son brusque rappel, impatiemment désiré par Marie-Thérèse, rejetterait les Rohan dans le camp de Maupeou. Et le cardinal se pose en victime: «On m’a cherché toutes les chicanes, jusqu’à vouloir éplucher ma comptabilité![313]» Sa famille appuie ses revendications. Si d’Aiguillon continue à rester neutre, le prince de Soubise, qui l’accuse de «mauvais vouloir», exigera le retour immédiat de son parent, et le ministre n’y saurait consentir qu’autant que le prélat rentrerait en France disgracié[314].

Somme toute, l’année 1773 avait été plutôt mauvaise pour le prestige du secrétaire d’Etat aux affaires étrangères; et Mercy soulignait malicieusement les échecs successifs d’une politique s’ajustant trop volontiers à la nonchalance du maître. La difficulté de «faire rentrer le prince de Parme dans ses devoirs envers le roi d’Espagne»; l’obstacle apporté par l’Angleterre à l’armement de Toulon[315]; la probabilité de la paix entre la Turquie et la Russie laissant à cette dernière puissance les mains libres: autant d’atouts dans celles de l’Autriche qui devaient rendre son alliance précieuse et nécessaire pour la France, but impatiemment poursuivi par Marie-Thérèse et favorable à l’extension de son empire[316].

Il n’était pas jusqu’à la Curie romaine, d’ordinaire dans les meilleurs termes avec le gouvernement du Roi Très Chrétien, qui ne lui donnât de l’ennui. C’était surtout depuis l’expulsion des Jésuites. D’Aiguillon qui passait pour leur ami et qui savait la dévotion de Louis XV si souvent assiégé par la peur de l’enfer, avait préparé, avec Maupeou, une déclaration rappelant la congrégation, mais en la mettant sous l’autorité épiscopale. Or, les partisans des Jésuites étaient trop exclusifs; et le savant ouvrage de M. Frédéric Masson démontre, de reste, combien les négociations étaient épineuses[317] et le peu de chances qu’elles avaient d’aboutir.

Aussi s’explique-t-on le jugement, peut-être trop sévère, car il ne tenait pas assez compte des difficultés de l’heure, que portait Marie-Thérèse, sur le premier ministre de son «bon frère» le roi de France: «Doué de peu de génie et de talent et harcelé par les faits, il ne se trouve pas en mesure de nous susciter des embarras. Notre besogne serait bien plus difficile, si le duc de Choiseul, si bien intentionné qu’il était, se trouvait encore en place.»

Soit; mais quel bénéfice la France avait-elle tiré de l’alliance autrichienne?

XV

_Comment d’Aiguillon devint ministre de la guerre.--Louis XV au Conseil.--Nouvelle attitude de la dauphine.--Projet de rappel de l’ancien Parlement.--Maladie et mort de Louis XV: départ de Mᵐᵉ Du Barry; les carrosses de Ruel.--Sérénité de d’Aiguillon.--Nouveaux brocards contre les anciens favoris.--Maurepas ministre d’Etat sans portefeuille.--Démission, acceptée, de d’Aiguillon.--Marie-Antoinette veut que le roi l’exile.--La joie du comte de Broglie et de Maupeou.--Deux portraits de d’Aiguillon._

Le 20 janvier 1774, écrit l’auteur des _Mémoires du ministère d’Aiguillon_, le secrétaire d’Etat aux affaires étrangères était «à l’apogée» de sa fortune. Le roi avait retiré le département de la guerre à Monteynard, compromis dans l’aventure de Broglie, pour le confier par interim à d’Aiguillon. La duchesse conte assez plaisamment ce coup de théâtre:

Ce lundi (sans date).

«Eh bien! Monsieur le chevalier, voilà donc encore votre ami surchargé d’affaires. Hier, après le Conseil, le roi l’appelle et lui dit: Je vous charge du département de la guerre, jusqu’à ce que j’aie trouvé quelqu’un qui me convienne. Je vous avertis que cela est difficile et que j’en trouverai difficilement. Il lui répondit:

--J’obéis aux volontés de Votre Majesté et je désire vivement qu’elle trouve quelqu’un à qui remettre ce dépôt.

--Je vous répète que je serai difficile et que de travailler avec vous me le rendra encore davantage.

Après ce beau discours, il est sorti. Vous jugez les courbettes et les sots compliments qu’il a reçus. Moi qui quittais le roi, je ne l’ai appris que chez moi, en rentrant, parce que je suis une bête, car il n’avait cessé de me rire au nez toute la journée. Simplement j’avais jugé qu’il était de bonne humeur[318].»

Moreau, dans ses _Souvenirs_, reproduit à peu près en ces termes le dialogue du roi et du ministre. Rien de plus naturel: il allait volontiers aux nouvelles chez le duc, dont il enregistrait ensuite les confidences. Et nous citerons, à cet égard, l’idée que lui donnait d’Aiguillon de la mentalité royale, les jours de Conseil, de même que nous avons recueilli, dans la correspondance de la duchesse, le croquis du prince en ses heures de familiarité.

«C’était un homme, disait d’Aiguillon à Moreau[319], quelque temps après la mort de Louis XV, qui, sans beaucoup d’esprit, avait un jugement droit et une telle habitude des affaires qu’il voyait d’ordinaire très juste. Dans certains conseils où les ministres dissertaient à perte de vue sur l’état de l’Europe ou les intérêts de ses princes, il avait l’air distrait ou dormeur; mais, tout à coup, sortant de là, il s’écriait: vous venez tous de battre la campagne: il n’est point question de ceci ou de cela; ce n’est pas de telle manière qu’ils agiraient: voici, au contraire, ce qu’ils feraient. Et il devinait toujours bien.»

«Ce fut, le dimanche, au soir, 30, consigne Moreau dans son _Journal_ à la date du mercredi 2 février, que le roi le nomma (le duc) au sortir du Conseil. J’ai été voir M. et Mᵐᵉ d’Aiguillon qui m’ont accueilli. Toute la terre était chez eux. Le ministre avait l’air honnête et affable, Mᵐᵉ d’Aiguillon le contentement même[320].»

Mais cette nouvelle faveur ne surprit personne. Le prince de Croÿ[321], la dauphine[322] avaient prévu la disgrâce de Monteynard, dont ils rendaient responsable celui qui devait en profiter.

Quel jugement lumineux! s’écrie Mercy-Argenteau, en signalant à sa souveraine la déclaration de Marie-Antoinette, deux mois avant la chute du ministre de la Guerre. En effet, le 23 octobre, Mercy était venu présenter à la dauphine les doléances de d’Aiguillon, navré que la jeune princesse n’adressât plus un mot à sa femme au cercle de la cour. Et Marie-Antoinette avait répondu à l’ambassadeur qui la suppliait d’user de ménagements envers les d’Aiguillon, que ni l’un ni l’autre n’avaient à se plaindre d’elle. Le comte de Broglie et ses émissaires étaient seuls coupables, disait-elle, de la fermentation qui régnait dans le ministère; et le duc d’Aiguillon «n’inculpait si gravement Monteynard que parce qu’il convoitait sa place».

Au surplus, Marie-Antoinette devait y gagner. Car, d’Aiguillon, à peine pourvu de son nouveau poste, avait prié Mercy d’assurer la dauphine «qu’il se ferait une loi de lui obéir en tout». Marie-Antoinette l’avait pris au mot; et les grâces avaient suivi de près les recommandations[323]. Depuis, sa mère l’avait exhortée à reconnaître ces témoignages de déférence par de notables concessions[324]. Aussi bien la princesse n’avait pas fait preuve jusqu’alors de beaucoup de discernement, ni de modération, au cours de ses relations avec le ministre[325]. Elle n’en mit pas davantage, s’il faut en croire Mercy[326], dans le nombre et dans le choix des protégés dont elle encombra les bureaux de la guerre. Peut-être était-ce de l’espièglerie?

D’Aiguillon voulut-il encore donner une dernière preuve de son aveugle résignation aux antipathies irréductibles de la dauphine, en témoignant de son irritation contre l’ineptie, les exigences et la légèreté de la favorite? C’est Mercy-Argenteau qui l’affirme[327]; il est vrai qu’il est seul à signaler le fait; et nous nous en étonnons à bon droit; car nous ne voyons pas que d’Aiguillon ait jamais eu vis-à-vis de Mᵐᵉ Du Barry, même dans la disgrâce, d’autres sentiments que ceux de la déférence et de la gratitude.

Parvenu enfin à la situation prépondérante qu’avait occupée Choiseul, d’Aiguillon tenta de réaliser un projet qui s’imposait depuis longtemps à son esprit et que la fatalité, s’attachant à la plupart de ses conceptions, devait faire échouer: la restauration intégrale, sous son principat, de l’ancien Parlement. Les magistrats qui le composaient l’ayant frappé de flétrissure, c’eût été une noble revanche, bien inattendue chez un homme à qui son intraitable orgueil conseillait les plus implacables représailles. Voulut-il plutôt faire pièce à Maupeou? Toujours est-il qu’à la fin de décembre 1772, dans le but d’une réconciliation des exilés avec le pouvoir royal, il rapprocha d’abord de Louis XV la maison d’Orléans, puis obtint de ces princes qu’ils remissent au souverain un mémoire tendant au retour de l’Ancien Parlement. La mort du roi dans les premiers jours de mai et «la disgrâce de d’Aiguillon, le 2 juin, firent échouer le plan[328]» du ministre. Louis XVI, en signant l’ordre de rappel, devait seul bénéficier de la popularité qui récompense toutes les mesures d’apaisement.

Dès que Louis XV était tombé malade (il était alors à Trianon avec Mᵐᵉ Du Barry), d’Aiguillon, pénétré du sentiment de sa responsabilité, avait décidé la comtesse à faire transporter le roi à Versailles. C’était l’avis du chirurgien La Martinière. Lorry, médecin de M. d’Aiguillon, avait conseillé d’avoir recours à celui de Mᵐᵉ Du Barry, Bordeu; et la favorite était restée seule, avec le premier ministre, au chevet du malade[329]. Toute la cour était en émoi. La foule se pressait aux portes des appartements. Le duc d’Aumont, premier gentilhomme de la chambre, après avoir consulté La Borde et d’Aiguillon, vient annoncer que le roi entend rester seul. Mais les ducs de Bouillon et de Liancourt refusent de se retirer, et l’intérieur du palais reste envahi.

Le 4, le roi s’entretient longuement avec le duc d’Orléans et M. d’Aiguillon. Puis, vers minuit, il s’adresse à Mᵐᵉ Du Barry: «Je ne veux pas recommencer Metz. Dites à M. d’Aiguillon de venir me parler demain matin à dix heures.» D’après le _Journal de Hardy_, il avait déjà précisé sa volonté: «Arrangez votre retraite avec M. d’Aiguillon; j’ai donné des ordres pour que vous ne manquiez de rien.»

Le lendemain, le ministre était auprès du souverain: «Elle partira, lui dit Louis XV, honnêtement, à quatre heures du soir, en évitant les duretés de Metz et Mᵐᵉ la duchesse d’Aiguillon la mènera à Ruel.»

Le prince de Croÿ, racontant par le menu ce départ historique, qui ne devait pas avoir, comme celui de la Châteauroux, un lendemain, ajoute, en guise de commentaire: «Le duc d’Aiguillon jouait un très gros jeu vis-à-vis de la famille royale et de madame la dauphine, très décidée là-dessus si le roi manquait...[330]» Des ennemis du régime insinuaient que Ruel était bien près de Versailles et que si Louis XV «en revenait», l’ami de la Du Barry la ramènerait promptement au maître.

En tout cas, le duc qui savait le roi irrémédiablement perdu, témoignait d’une belle crânerie, en prenant, pour ainsi dire, sous son égide, la favorite odieuse au futur règne. Et cette crânerie, c’était un acte de reconnaissance honorant les deux alliés, quelles que puissent être leurs erreurs ou leurs fautes devant l’Histoire. Au reste, le premier ministre ne fut pas seul à donner cette preuve publique de sa gratitude envers la femme qui avait si généreusement contribué à son salut et collaboré à sa fortune. Après que la duchesse d’Aiguillon eût emmené Mᵐᵉ Du Barry, plusieurs gens de cour allèrent présenter leurs devoirs à l’exilée; de mauvaises langues s’amusèrent à dénombrer les douze ou quinze carrosses stationnant à la porte du château de Ruel. On s’enquit du nom des propriétaires; et longtemps après, dans les antichambres du nouveau roi, on les désignait comme autant de candidats à la disgrâce, en disant: c’était un des carrosses de Ruel[331].

Et cependant que de racontars odieux, que d’ignobles calomnies, ne répandirent pas les ennemis de d’Aiguillon--les cendres du feu roi à peine refroidies--pour démontrer que le ministre cherchait à se faire, de son ingratitude envers sa bienfaitrice, un titre à la bienveillance du nouveau régime!

En bon économiste, exécrant, à l’exemple de ses amis les philosophes, celui qu’on disait affilié aux jésuites, l’abbé Baudeau consignait dans sa chronique manuscrite, cette anecdote qu’il tenait de «quelqu’un assez instruit»: «D’Aiguillon avait fait investir la Du Barry de maréchaussée à Ruel, avait fait dire à Mᵐᵉ Adélaïde qu’elle n’échapperait pas et avait mandé au nouveau roi que l’intention du défunt était qu’elle fût mise dans un couvent, puisqu’elle avait le secret de l’Etat[332]».

L’historiette suivante appartient à la même catégorie d’informations: Louis XV, agonisant, avait remis secrètement à d’Aiguillon trois millions pour Mᵐᵉ Du Barry; et le dépositaire infidèle s’était empressé, aussitôt la mort du roi, d’aller porter au petit-fils les millions de l’aïeul[333].

Ce qui est certain, c’est qu’au lendemain d’un trépas ruinant l’édifice, laborieusement construit, de sa fortune, d’Aiguillon affecta ou garda une inébranlable sérénité. Sa compagne, si perspicace, si courageuse, si aimante, lui avait, la première, donné le conseil de résigner immédiatement ses fonctions[334]. Il voulut attendre quelques jours.

Croÿ, qui était avec lui en relations suivies, constate, à maintes reprises, cette fermeté de l’homme d’Etat conservant le sourire à l’approche de la disgrâce. Pendant la maladie de Louis XV, Croÿ avait dîné chez le ministre, «il y avait trois tables et cinquante personnes». Après la mort du roi, «tout Paris avait couru chez d’Aiguillon qui faisait bonne mine à mauvais jeu[335]».

Et cependant, avant même que son sort fût décidé, ses anciens ennemis, les Choiseul, les philosophes et les encyclopédistes, les parlementaires et les vengeurs de la Chalotais, Maupeou et son groupe de fidèles, la reine et la famille royale, puis toute une nuée de nouveaux adversaires, le comte de Broglie et ses associés, des académisables évincés[336], des journalistes étrangers frappés d’exclusion, des auteurs dramatiques tels que Beaumarchais, atteints par la censure; enfin des courtisans aspirant aux faveurs du nouveau régime et des libellistes de l’ancien soucieux de placer avantageusement leur prose ou leurs poésies venimeuses, partaient en guerre contre le favori--l’idole aux pieds d’argile.

A l’avènement de Louis XVI, avait déjà couru cette épigramme--jeu de mots par à peu près--d’ailleurs inoffensive.