Une grande dame de la cour de Louis XV: La duchesse d'Aiguillon (1726-1796)
Part 12
Cependant, le bruit s’est répandu en France de l’accord conclu entre les trois puissances. D’Aiguillon veut parler haut et ferme à Mercy; mais il est bien obligé de baisser de ton: l’argent manque, la France est discréditée et l’Angleterre lui refuse son concours[256]. Il n’en écrit pas moins à Rohan le 5 mai, après avoir reçu les dépêches de Kaunitz et de Marie-Thérèse, transmises par l’ambassadeur que, la Cour de Vienne gémissant sur la triste nécessité où elle se voyait réduite de donner les mains à l’arrangement prusso-russe, le roi ne pourrait sans doute que gémir avec elle[257].
«J’ai lieu de croire, dit Mercy, blessé de ce persiflage, à M. de Kaunitz, j’ai lieu de croire que vous serez surpris de la médiocrité du langage tenu par M. d’Aiguillon à cette nouvelle importante. Depuis que M. d’Aiguillon traite les affaires de l’Etat, sa réputation d’homme d’esprit s’éclipse chaque jour davantage; je crois que l’on ne doit être en garde que contre sa bonne volonté qui ne peut même pas produire de grands effets dans la position où tout se trouve maintenant à la Cour[258].»
D’autre part, d’après l’abbé Georgel[259], secrétaire de Rohan, le cardinal, que l’évidence obligeait à parler, adressait à son ministre cette fameuse dépêche qui renforçait le croquis esquissé par d’Aiguillon, en accentuant d’un trait plus vif la duplicité de l’impératrice: «Elle paraît avoir les larmes à son commandement; d’une main, elle a le mouchoir pour essuyer ses pleurs, de l’autre elle manie le glaive des négociations». Toujours au dire de Georgel, le ministre des affaires étrangères avait eu la coupable indiscrétion de montrer cette dépêche à Mᵐᵉ Du Barry et la favorite en avait fait des gorges chaudes dans ses salons, laissant croire qu’elle en était la destinataire.
Le duc de Broglie accepte l’anecdote comme authentique dans son _Secret du Roi_. Mais Vatel la déclare controuvée. L’ambassadeur de France se serait permis une telle inconvenance, que Marie-Thérèse, déjà très mécontente de la légèreté et des incorrections du cardinal, en eût aussitôt exigé le rappel. D’ailleurs, la correspondance de Marie-Thérèse et de Mercy-Argenteau ne fait aucune allusion à cette mystérieuse dépêche, qui, par parenthèse, ne se trouve pas au dépôt des affaires étrangères. C’est à se demander si celle que nous avons citée de M. d’Aiguillon sur les «gémissements» de l’impératrice-reine, n’aurait pas quelque peu stimulé l’imagination, naturellement très vive, de l’abbé Georgel[260].
Mercy avait surtout pour instruction de bien persuader au ministre français que l’Autriche resterait en état d’infériorité devant la Prusse et la Russie qui arrondissaient leur domaine, si elle ne suivait leur exemple... la part du gâteau dont Louis XV parlait au comte de Broglie! «Le Roi Très Chrétien, écrit l’ambassadeur, envisage cet objet d’un œil de justice et de modération...» «Et, concluait-il, il ne restera plus qu’à calmer les effets de l’amour-propre du duc d’Aiguillon qui est piqué du triste rôle qu’il joue dans le début de son ministère.» Mais pour le «ramener», il faudrait que lui, Mercy-Argenteau, pût compter sur l’accueil que la Dauphine, préalablement «avertie» par sa mère, ferait à la comtesse Du Barry[261].
«L’intérêt personnel, dit encore le diplomate, rend méfiant M. d’Aiguillon.» Sa «mauvaise volonté» des premiers jours venait de ses appréhensions. Il craignait que Marie-Thérèse «n’accordât une trop haute protection à M. de Choiseul». Mais il commence à parler avec un peu plus de modération sur les affaires de Pologne; et Mercy ne désespère pas d’en avoir raison, si «Madame la Dauphine veut bien appuyer ses démarches[262]».
De fait, il semble que cette princesse, considérée par Kaunitz «comme un mauvais payeur dont il faut se contenter de tirer ce que l’on peut[263]», veuille maintenant en devenir un bon; car, à quelque temps de là, rencontrant d’Aiguillon chez le roi, elle lui parle fort longuement: «Jamais, confie le ministre à l’ambassadeur, je n’avais été si bien traité[264]». Un autre jour, Mᵐᵉ Du Barry s’étant rendue à la messe avec la duchesse d’Aiguillon, la Dauphine adresse d’abord la parole à la grande dame, puis se tournant vers la favorite, elle donne un tour si adroit à la conversation que les deux femmes peuvent se croire également visées par la princesse. Le roi et Mᵐᵉ Du Barry étaient aux anges[265].
Louis XV, fier de ce succès, encourage sa maîtresse à se présenter chez la Dauphine; Mercy, à qui d’Aiguillon fait la confidence, approuve la démarche pour «éviter toute fermentation dans la famille royale»; mais il estime que la comtesse «devrait se contenter d’être bien reçue deux à trois fois par an[266]».
Entre temps, l’acte diplomatique du 5 août consacre officiellement le dépeçage hypocrite de la malheureuse Pologne; et d’Aiguillon conserve l’attitude favorable déjà signalée par Mercy. Mais l’ambassadeur d’Autriche se tient toujours sur ses gardes. Le caractère du ministre français est trop faux et trop suspect aux yeux de Mercy, pour qu’on puisse «s’en reposer sur ses assertions». D’Aiguillon, ne prenant d’autre guide que «sa convenance personnelle», n’a «ni la force, ni le génie, ni la connaissance des affaires pour résoudre un système». Toutefois comme Louis XV reste inviolablement attaché à la politique actuelle, son secrétaire d’État aux affaires étrangères ne «tentera pas d’entreprises impraticables». Il s’accommodera même très volontiers de l’alliance autrichienne, dès qu’il pensera y trouver sûreté et profit, ce que d’ailleurs lui «laisse prévoir» son interlocuteur[267].
L’impératrice partage l’opinion de son représentant sur d’Aiguillon qu’il surveille de près. Il constate que le Premier tient toujours «un langage très modéré», quoique «la confection des arrangements relatifs à la Pologne devienne une nouvelle mortification pour le ministre français; mais le Roi Très Chrétien envisage ces mêmes arrangements avec plus de raison et de justice[268]».
Ah! le beau bill d’indemnité pour la conscience de Marie-Thérèse! Mais aussi quel triomphe pour l’adresse de l’ambassadeur!
Il parviendra également à prévenir les tracasseries que peut susciter d’Aiguillon, si «malhabile» et si discrédité qu’il soit, par ses démarches auprès de l’Angleterre, de même qu’il compte «barrer» à Madrid, les «insinuations» du ministre[269].
Or, cet homme qui savait si bien se faire valoir et qui, somme toute, n’avait eu qu’à enfoncer des portes ouvertes, n’avait pas prévu un incident susceptible de démolir l’échafaudage de combinaisons qu’il avait si artificiellement accumulées pour soutenir «l’alliance». Un matin, la Dauphine lui montre, en lui demandant «le secret absolu», une lettre que vient de lui adresser le comte de Provence[270]. C’était tout une suite de conseils, écrits de la main du prince, pour apprendre à sa belle-sœur comment elle réussirait à se concilier l’amitié du roi, la considération de sa famille, le dévouement de la Cour et de la Nation. Ils se résumaient ainsi:
1º Dépeindre, au monarque, le duc d’Aiguillon, «ce monstre», sous les couleurs les plus noires; car c’est à lui qu’il faut imputer la discorde où se débat la famille royale; il n’est pas question toutefois de la liaison du ministre avec la favorite.
2º Pour que d’Aiguillon ne puisse inspirer aucune méfiance au roi sur la correspondance de la Dauphine, cette princesse devra faire lire à Louis XV les lettres qu’elle envoie et qu’elle reçoit.
3º Parler moins souvent en particulier à Mercy.
Mais déjà Marie-Antoinette n’était que trop disposée à suivre ces conseils, sauf bien entendu le dernier, ou tout au moins à reprendre la liberté de son attitude envers le duc d’Aiguillon. L’avant-veille de cette confidence, le 12 novembre, à sa toilette, elle avait très nettement demandé à Mercy-Argenteau s’il y avait «danger de refroidissement entre les deux cours»; puis, sur la réponse négative de son interlocuteur, elle avait fait une sortie très vive contre le premier ministre qu’elle «dépeignait au naturel», soit du côté du caractère, soit du côté des moyens d’agir et des talents[271].
Il semble que l’animosité, jusqu’alors si mal contenue de la Dauphine, se soit principalement portée sur d’Aiguillon; car, quelques jours auparavant, Mᵐᵉ Du Barry, survenue au moment du dîner, avec son inséparable compagne, Mᵐᵉ d’Aiguillon, avait reçu de la princesse cet accueil de bienveillante indifférence, qui se traduisait, d’ordinaire, par une appréciation banale sur les variations climatériques de la saison.
Évidemment la boutade de Marie-Antoinette, l’intervention inattendue de son beau-frère durent faire trembler Mercy; mais il en fut quitte pour la peur; car nous ne voyons pas que cette double manifestation d’hostilité ait aggravé la situation. La correspondance de l’ambassadeur jusqu’aux premiers mois de 1773 ne s’occupe guère que du cardinal de Rohan. Les entrevues de Mercy avec d’Aiguillon et Mᵐᵉ Du Barry établissent que l’étourdi et présomptueux prélat eût été volontiers sacrifié au mécontentement, chaque jour plus intense, de Marie-Thérèse contre ce «panier percé»[272] (le nom que lui donnait le ministre), s’il n’eût été de la dernière imprudence de froisser le maréchal de Soubise et la comtesse de Marsan, grands partisans du chancelier Maupeou.
Pendant la marche ascensionnelle, quoique peu triomphale, de son époux, Mᵐᵉ d’Aiguillon, cette victime du devoir, que nous voyons toujours à la remorque de la Du Barry, attirait peu l’attention sur sa propre personne. Elle s’effaçait, de la meilleure grâce, devant un maître aussi franchement admiré que ponctuellement obéi, bien qu’elle goutât peu la fièvre et l’agitation de la vie des cours. Et cependant comme elle se trouve entraînée dans ce tourbillon! Elle est occupée, lors du séjour à Fontainebleau, depuis huit heures du matin jusqu’à une heure après minuit. Et cependant «elle n’a rien fait et dit des riens». Tout, d’ailleurs, en cette résidence, se trouve «dans l’ordre accoutumé, on y chasse, on y joue, on s’y promène, car il fait le plus beau temps du monde... je le sais par ouï-dire, car je n’ai pas mis le nez dehors[273]».
Mᵐᵉ d’Aiguillon continua-t-elle, à Versailles, cette série de dîners magnifiques que son mari jugeait nécessaires à sa gloire, dîners dont elle était la savante ordonnatrice et qui mettait en si puissant relief le génie du cuisinier Martin? Présida-t-elle, par exemple, aux apprêts du somptueux festin qui fut l’objet de cet écho des _Mémoires secrets_ du 13 février 1772[274]?
«On raconte que dernièrement à une fête que donnait le duc d’Aiguillon, il se trouvait au dessert une croquante figurée représentant les diverses parties de l’Europe et du globe auxquelles correspond son ministère. Ce seigneur en offrit à Mᵐᵉ la vicomtesse de Fleury et lui demanda ce qu’elle voulait. Après les petites simagrées des jolies femmes:
--Eh bien! Monsieur le duc, s’écria-t-elle, donnez-moi la France, je la croquerai aussi bien qu’une autre.»
Cette période de réceptions fut interrompue, dans le courant de l’année, par un deuil dont souffrit cruellement la duchesse d’Aiguillon, et que ravivait, en toutes circonstances, une sensibilité fort rare à cette époque où la philosophie sceptique de la bonne compagnie prétendait cuirasser le cœur humain contre les émotions les plus légitimes.
La «grosse duchesse» était morte subitement, au sortir du bain, d’une indigestion, prétendent les _Mémoires secrets_, qui signalent le décès à la date du 15 juin et font l’oraison funèbre de la défunte sur le ton moqueur dont ils sont coutumiers:
«Beaucoup d’esprit, très instruite et fort entichée de la philosophie moderne, c’est-à-dire de matérialisme et d’athéisme.»
Et la maligne gazette rappelait que la douairière était la protectrice attitrée de l’Encyclopédie et des Encyclopédistes. L’abbé de Prades, auteur d’une thèse des plus hardies, avait dû à la grosse duchesse un asile et des secours qui lui avaient permis de se soustraire au fanatisme de ses ennemis.
Nous avons vu précédemment[275] quels regrets Mᵐᵉ d’Aiguillon avait donnés à la mémoire de sa belle-mère. Six mois après, le souvenir des bienfaits reçus lui arrachait encore des larmes, alors qu’elle «était allée en Sorbonne», dans cette église dont les caveaux servaient de sépulture aux Richelieu[276]. C’était là encore que reposaient les cendres de «ce qu’elle avait le plus aimé», des enfants qu’elle avait perdus. «Il a fallu tout mon courage, gémit-elle, pour y être sans qu’il y parût; j’y suis parvenue: il n’y a eu que mes enfants qui s’en soient aperçus... Plus j’ai souffert et plus j’ai été aise que M. d’Aiguillon n’ait pas pu y venir. Je craignais ce moment-là pour lui...[277]»
Joli trait de tendresse conjugale! Attention délicate pour un homme à qui la seule politique donnât vraisemblablement de l’émotion!
XIV
_Un mauvais jour de l’an pour Mᵐᵉ d’Aiguillon.--Conseils de prudence.--Les galas de d’Aiguillon et de Mᵐᵉ du Barry: «le noir serpent» et l’œuf d’autruche.--On s’écrase chez Mᵐᵉ d’Aiguillon.--Bouderies entre le ministre et la favorite.--«Le mauvais sujet».--Confidences de Mˡˡᵉ Chon: Mercy-Argenteau serait-il berné?--L’intrigue Narbonne.--Réconciliation des deux alliés.--La contre-police de d’Aiguillon: Dumouriez et consorts embastillés.--L’exil du comte de Broglie, d’après Mᵐᵉ d’Aiguillon.--Indiscrétions de Septimanie.--Récriminations de Rohan.--Insuccès diplomatiques du premier ministre._
L’affaire de la Pologne était moins instante. De ce fait, Marie-Antoinette crut avoir retrouvé sa liberté d’allures; et le parti d’Aiguillon ne tarda pas à s’en apercevoir.
Aux réceptions officielles de janvier 1773, Mᵐᵉ Du Barry s’était présentée chez la Dauphine, accompagnée de ses deux dames, la maréchale de Mirepoix[278] et la duchesse d’Aiguillon, et, de plus, flanquée de Mˡˡᵉ Chon, sa belle-sœur. La princesse ne leur dit pas un mot. Seulement, la fine mouche, pressentant quelque orage, prit les devants, et, dans une lettre qu’elle écrivait, le 13 janvier, à sa mère: Je crois, insinue-t-elle, que M. d’Aiguillon a voulu persuader à Mesdames Du Barry qu’elles avaient été mal traitées... J’ai parlé à tout le monde en général... Mais le ministre ne s’est jamais plaint de moi pour lui[279].
En tout cas, écrit de son côté Mercy, «je n’en fus pas quitte à si bon marché vis-à-vis de M. d’Aiguillon, qui me dit, entr’autres choses piquantes, qu’il semblait que Mᵐᵉ la Dauphine eût le projet de narguer le roi par la façon dont elle traitait les personnes qu’il affectionnait le plus». A son tour, Mercy se fâche: il réplique qu’il ne faut pas rejeter «l’odiosité» du conflit sur la princesse, qui serait en droit de suivre l’exemple de son époux et de ses tantes à l’égard de la favorite. Il conclut qu’on a lieu d’être «satisfait de la Dauphine», mais que si elle était forcée de «se révolter», il répéterait au roi son entretien avec d’Aiguillon. Aussitôt celui-ci de se radoucir, de protester de «son zèle pour la Dauphine»; mais, «il désirerait qu’elle employât, pour plaire au roi, toutes les grâces dont la nature l’a douée[280]».
Marie-Thérèse morigène vertement sa fille. Déjà, en souvenir sans doute des prévenances qu’elle-même avait prodiguées à Mᵐᵉ de Pompadour, elle avait écrit, le 30 septembre 1771, à Marie-Antoinette: «Vous ne devez connaître ni voir la Barry d’un autre œil que d’être une dame admise à la Cour et à la société du roi».
Aujourd’hui elle veut que, «sans affectation», Marie-Antoinette «adresse quatre à cinq fois par an la parole à la favorite», elle ne «saurait mieux confondre M. d’Aiguillon[281]».
Mais, en vérité, ce pauvre Mercy a fort à faire avec l’humeur changeante de son «archiduchesse». La semonce de Marie-Thérèse a-t-elle eu raison de l’intransigeance de la jeune femme? Celle-ci a-t-elle «réparé» comme elle l’avait promis à son conseiller intime? Toujours est-il que, quinze jours après la mercuriale de la mère, la fille «se conduit avec plus de sagesse, de prudence et de succès que ne semblent le comporter son âge», les ennuis dont l’accablent ses entours et les «vilaines intrigues» qui l’enveloppent[282].
Deux mois plus tard, le vent a tourné; et voici que notre ambassadeur, désorienté, explique, la mort dans l’âme, à sa souveraine, tous les efforts qu’il a tentés, en pure perte, pour rendre un peu de stabilité à un esprit aussi mobile. Il s’est évertué à lui faire comprendre, s’autorisant en cela de toutes les règles de la diplomatie, qu’elle ne doit laisser jamais «apercevoir aux gens qu’elle les a démasqués», attendu qu’elle «doit un jour gouverner ce royaume[283]».
Toutefois, ces piqûres d’amour-propre étaient loin de décourager ceux qu’elles blessaient si sûrement. Ils n’en sentaient que mieux la nécessité d’«affirmer hautement leur ligue», pour nous servir d’un mot de Pidansat de Mairobert. D’où ces deux fêtes magnifiques que se donnèrent réciproquement à Versailles les d’Aiguillon et Mᵐᵉ Du Barry, fêtes que le chroniqueur décrit avec complaisance, et dans ses _Anecdotes_, et dans les _Mémoires de Bachaumont_[284].
C’était à son hôtel de la place d’Armes, que la femme du ministre avait reçu, le 18 février, la maîtresse du roi, au milieu d’un cercle de grandes dames richement parées. Dans les salons aménagés avec un goût exquis, on avait joué des petites pièces de circonstance, dansé un ballet, qu’avait suivi un superbe souper; et cette brillante soirée s’était terminée par un bal masqué d’un entrain extraordinaire. Parmi les divertissements, la _Fête villageoise_, due à la plume alerte de l’abbé de Voisenon, l’oncle de Mᵐᵉ Favart, avait été plus particulièrement applaudie. L’auteur y parlait d’un certain «serpent noir», où le roi, présent à la fête, voulut voir le chancelier Maupeou. L’application était peut-être exacte. La haine grandissait chaque jour entre les deux anciens alliés; et la galerie comptait les coups:
«On dit, prétend Mᵐᵉ Du Deffand, que le chancelier _chancelle_, que le duc d’Aiguillon _aiguillonne_... que le combat est un combat à mort. Le ciel en soit loué, qu’ils périssent tous deux...[285]»
Or, Maupeou saisit, comme le roi, l’allusion, mais trouva la plaisanterie mauvaise, et la reprocha très âprement à Voisenon qui, l’année précédente, avait écrit des couplets en son honneur.
La politesse que rendit la comtesse à d’Aiguillon dans un hôtel acheté par elle à Versailles, était plus encore l’apothéose de la maîtresse du logis, apothéose à laquelle le spectacle coupé, porté sur le programme, offrait un cadre complaisant[286]. Un œuf d’autruche occupe le centre du grand salon: une voix appelle Mᵐᵉ Du Barry dans cette direction; et, dès qu’elle s’approche, Cupidon sort tout armé de l’œuf. Ce qui signifie qu’un seul regard de la comtesse fait éclore l’amour. Mais ce «proverbe»--ainsi qu’on dénommait les allégories mythologiques, alors si fort à la mode--en comportait un second de sens moins précis ou passible tout au moins de double sens, car les mauvais plaisants de la Cour pouvaient en appliquer le mot à d’Aiguillon aussi bien qu’au roi: l’Amour perdait son bandeau, démonstration évidente de la tendresse «éclairée (!!)» du prince pour la déesse de ce délicieux palais[287].
La correspondance de Mᵐᵉ d’Aiguillon avec M. de Balleroy ne dit mot de ces fabuleuses réceptions. D’ailleurs, nous avions déjà remarqué combien elle est sobre de détails, quand il s’agit de Mᵐᵉ Du Barry. L’impression qui se dégage d’abord (et nous l’avons également signalée) du compte rendu que la duchesse croit devoir donner au chevalier de toutes ces fêtes officielles, c’est son profond dégoût pour la basse adulation des courtisans courant s’aplatir devant l’idole que, la veille encore, ils salissaient de leurs injures. En effet dans ce même mois de février 1773, quelle ruée d’appétits serviles aux sportules ministérielles! La lettre suivante, adressée au prince Henri de Prusse, en dit plus que de banales déclamations sur une telle frénésie:
«L’empressement de se rendre chez M. le duc d’Aiguillon continue tellement qu’on se cogne et se serre de tous côtés. Il y a tous les jours autant de monde qu’il y peut en tenir. On s’appuie l’un sur l’autre en se haussant sur la pointe du pied pour être aperçu. M. le prince de Tingry, enterré dans la foule, élève la voix tout à coup en criant:
--Je ne sais si Mᵐᵉ la duchesse m’entrevoit, mais je lui rends mes hommages bien sincèrement[288].»
Que de palinodies et même sur le degré le plus rapproché du trône! La Dauphine qui, malgré l’étourderie naturelle à son âge et à son caractère, est entretenue par son entourage dans un état perpétuel de méfiance, s’inquiète de la «façon de penser et d’agir» du comte de Provence, l’homme aux petits papiers[289]. Le voici maintenant en rapports continus, par un commis des affaires étrangères, avec le «monstre», ainsi qu’il appelait d’Aiguillon dans ses instructions à sa belle-sœur. Aussi l’ombrageux Mercy-Argenteau, consulté par Marie-Antoinette, lui conseille-t-il fort sagement, lui qui a peut-être pénétré le louche et tortueux personnage qu’est déjà le comte de Provence, «de ne jamais mêler dans ses entretiens avec lui aucune confidence, ni discussion, sur des matières d’intrigue, ni sur les différentes personnes qui y sont intéressées[290]».
Dans cette correspondance secrète qu’il entretient avec l’impératrice-reine et qui, à côté de commérages insignifiants, ouvre souvent sur l’histoire du temps des horizons inattendus, l’ambassadeur d’Autriche ne définit pas autrement l’esprit, les vues, les tendances, les projets du comte de Provence; mais nous ne serions pas surpris si les conférences mystérieuses qui rapprochaient le frère du roi du premier ministre ne se rattachaient pas à une nouvelle intrigue où le duc d’Aiguillon, tremblant toujours pour la solidité de son crédit, s’était embarqué fort inconsidérément.
Depuis quelque temps, il était en froid avec la trop nombreuse et trop avide parenté de Mᵐᵉ Du Barry. Il s’était très nettement refusé, après l’abbé Terray,--honnête homme ce jour-là--à payer les dettes de jeu du _Roué_. Et Mˡˡᵉ Chon en avait pris de l’humeur, d’autant que sa belle-sœur avait approuvé la résistance du ministre des affaires étrangères[291]. Mais la comtesse n’en avait pas moins une absolue confiance dans cette astucieuse personne qu’était Mˡˡᵉ Chon. Aussi d’Aiguillon, redoutant une rupture définitive et voulant la prévenir en se créant des titres essentiels à la gratitude de Mᵐᵉ Du Barry, proposa-t-il à la maîtresse de Louis XV de la «faire rentrer en grâce auprès de la famille royale». Le comte de Provence était tout désigné, en raison de l’amitié que lui témoignait Mᵐᵉ Adélaïde, pour favoriser la combinaison du ministre; et vraisemblablement d’Aiguillon dut le pressentir à cet égard; mais l’intermédiaire qu’il jugea plus apte encore à le seconder directement fut la comtesse de Narbonne, dame d’atours de Mᵐᵉ Adélaïde, fort en faveur auprès de la fille de Louis XV. Et Mercy admire la grandeur d’âme de Mᵐᵉ de Narbonne, gardant si peu rancune à d’Aiguillon d’avoir voulu la faire chasser jadis du service de la princesse, qu’elle se dévoue aujourd’hui aux intérêts du premier ministre. Il est vrai que le duc lui avait promis, en cas de réussite, de l’intéresser[292] dans le renouvellement des fermes générales et d’attribuer la mairie de Bordeaux à son fils--le futur et le dernier conseiller de Napoléon. M. d’Aiguillon, s’exclame Mercy, ignore donc le peu d’influence de Mᵐᵉ Adélaïde, «caractère faible, inconséquent, léger» sur l’esprit de la Dauphine? Mais l’obligeante Narbonne entretient par ses mensonges les illusions du ministre. Vain espoir en effet: un jour Marie-Antoinette, à qui son mentor recommande instamment de «ne jamais parler de ce qui pourra se dire dans la famille royale sur le compte de M. d’Aiguillon» lui rapporte un mot très significatif de son mari à Mᵐᵉ Adélaïde. Cette princesse l’entretenait des pourparlers du ministre; le Dauphin lui répondit sèchement: