Un pari de milliardaires et autres nouvelles

Part 6

Chapter 63,915 wordsPublic domain

--Le _Candide_ de Voltaire est absolument identique, comme plan et conception, à _Rasselas_ de Johnson; il l’est à tel point que j’ai entendu dire à Johnson que si les deux ouvrages n’avaient pas paru à quelques jours d’intervalle (la possibilité du plagiat étant de ce fait écartée, faute de temps matériel), il aurait été impossible de nier que le second paru avait été copié sur le premier.

Les deux hommes étaient éloignés d’une distance énorme, et la mer les séparait.

_Post-scriptum._

Dans le nº de _Atlantic_ de juin 1882, Mr John Fiske fait allusion à la «coïncidence» Darwin-et-Wallace, coïncidence souvent citée, et s’exprime ainsi: «Je veux parler de la «circonstance imprévue» qui décida Mr Darwin en 1859 à rompre le silence et à composer les _Origines des espèces_. Le succès extraordinaire de son livre, en même temps que cette circonstance particulière, servit à démontrer combien l’esprit humain était mûr pour entendre traiter les grandes questions soulevées par Mr Darwin. En 1858, Mr Wallace, qui était plongé dans l’étude de l’archipel Malais, envoya à Mr Darwin (comme à l’homme le plus à même de le comprendre) l’esquisse d’une théorie identiquement pareille à celle que préparait Mr Darwin depuis si longtemps.

»La même suite d’observations et de conclusions qui avait amené Mr Darwin à la découverte de la «Sélection naturelle» et de ses grandes conséquences venait également de conduire Mr Wallace au seuil de la même découverte; seulement, dans l’esprit de Mr Wallace, la théorie n’était pas poussée aussi loin que dans l’esprit de Mr Darwin. Et au cours de la préface de son charmant livre sur la _Sélection naturelle_, Mr Wallace reconnaît, avec une rare modestie et une grande franchise, que sa propre découverte, bien qu’elle ait une valeur incontestable, est largement surpassée en intérêt et en force par celle de Mr Darwin. C’est parfaitement vrai, et Mr Wallace a si bien travaillé à l’illustration future de leur théorie qu’il peut être très satisfait d’avoir la seconde place dans la propagation de cette thèse.

»La coïncidence, cependant, n’en reste pas moins remarquable quand on compare les conclusions de Mr Wallace et celles de Mr Darwin. Mais quand on y réfléchit, des coïncidences de ce genre ne sont pas surprenantes dans l’histoire des découvertes scientifiques. Et il n’y a rien d’étonnant à ce qu’elles se produisent de temps à autre; il suffit de se rappeler en effet qu’une découverte notoire se rapporte toujours à une question dont l’étude absorbe les grands esprits du monde entier. C’est ce qui arriva au moment de la découverte du calcul différentiel et de la planète Neptune. Il en fut ainsi lors de la lecture des hiéroglyphes égyptiens et de la théorie ondulatoire de la lumière. Le même fait eut lieu jusqu’à un certain point, au moment de l’introduction de nouveaux principes de physique, de la découverte de l’équivalent mécanique, de la chaleur et de la corrélation des forces. De même, pour l’invention du télégraphe électrique et la découverte du spectre de l’analyse. Il n’y a donc rien d’extraordinaire à ce que le fait se soit reproduit pour la doctrine de l’origine des espèces par la sélection naturelle.»

On attribue ces «coïncidences» au fait que ces graves questions, par leur origine et leur nature, ont préoccupé à cette époque tous les grands esprits du monde entier. Je crois plutôt que dans chacune de ces découvertes un seul homme télégraphie mentalement aux autres savants de l’univers. Et maintenant j’arrive à une énigme: Comment se fait-il que des objets inanimés puissent impressionner un esprit?

Le fait se produit; j’ajoute entre parenthèse qu’il se produit constamment. Je vous cite l’exemple d’une réponse claire et détaillée à un télégramme qui n’est pas encore arrivé à destination. Ceci se produit lorsque votre dépêche a été envoyée mentalement d’un esprit à l’autre avant de passer par la voix lente du fil électrique; vous avez dû constater ce fait souvent dans votre existence.

Mais revenons aux objets inanimés. Dans les expériences d’extralucidité non professionnelle pratiquées par la Société psychique, on bande les yeux du médecin, puis on met dans sa main un objet ayant touché la personne ou ayant été porté par elle: immédiatement le médium dépeint la personne, et finit par le récit de quelque événement ou détail auquel l’objet en question a été mêlé. Si une chose inanimée peut impressionner et instruire l’esprit du médium, rien n’empêche qu’elle ait la même vertu dans un domaine de télégraphie mentale. Un jour, une dame de l’Ouest m’écrivit que son fils venait à New-York pour trois semaines, qu’il me ferait une visite, et elle me donna son adresse. J’égarai la lettre, et les trois semaines s’écoulèrent sans que j’y pensasse. Puis, un remords subit m’envahit et je me hâtai d’écrire à la dame pour lui demander l’adresse perdue. Mais, après mûre réflexion, je compris que l’irruption subite de ce souvenir dans mon cerveau n’était pas un pur accident, et j’ajoutai un post-scriptum à ma lettre, annonçant que sûrement j’aurais une lettre de son fils dans la soirée. Effectivement je la reçus; la lettre était arrivée au bureau de poste, mais ne m’avait pas encore été distribuée; et cependant j’avais subi son influence. J’ai fait tellement d’expériences de ce genre, une douzaine au moins, que j’ai actuellement acquis la conviction que les objets n’agissent pas seulement sur les «voyants» pour les guider, mais qu’ils prêtent encore leur énergie à la télégraphie mentale.--Je ne sais trop à quelle catégorie appartient le fait auquel j’arrive maintenant. Je l’ai extrait d’un journal local, il y a six ou huit ans, et je garantis l’authenticité des détails qui s’y rapportent, car l’histoire m’a été racontée dans les mêmes termes par une des deux personnes intéressées (un pasteur de Hartford), au moment même où cette _chose étrange se passait_.

«UNE COINCIDENCE REMARQUABLE

»Les coïncidences bizarres servent de thème aux histoires les plus intéressantes et aux études les plus curieuses. Personne ne peut les expliquer, mais chacun les constate lorsqu’elles se sont produites. Celle que je vais relater constitue une des plus frappantes et des plus véridiques qui se soient produites dans cette ville:

»Au moment de la construction d’une des plus belles résidences de Hartford, un peintre de la ville fournit la tapisserie de certaines pièces, et s’engagea en même temps à la poser. On calcula mal les dimensions d’une des pièces, et au dernier moment on se trouva à court d’un rouleau de papier. Le peintre demanda un sursis pour le faire venir de la fabrique; celle-ci répondit qu’il ne lui en restait plus et qu’on avait détruit les planches originales; elle possédait cependant une liste des marchands auxquels elle avait fourni ce papier; en leur écrivant à tous, on finirait par se procurer un rouleau. Cela demanderait une quinzaine de jours, mais on trouverait certainement ce qu’on désirait.

»Au bout de ce temps, arriva une lettre disant qu’à leur grand étonnement il n’existait plus un rouleau de papier. On demanda à la fabrique un nouveau sursis, disant qu’on allait écrire aux clients particuliers de la maison, et que certainement l’un d’eux céderait le rouleau désiré. Mais nouvelle surprise, il fut impossible de se procurer le moindre bout de ce papier. Un grand laps de temps s’était écoulé, et il devenait inutile d’attendre davantage. Le fournisseur s’était engagé à tapisser cette pièce; pour lui, la seule façon de s’en tirer était d’arracher le papier déjà posé et d’en coller un autre. A cet effet, un ouvrier fut envoyé pour ôter le papier; ses outils étaient prêts et il allait se mettre à l’œuvre sous la direction du propriétaire, lorsque celui-ci fut appelé par un domestique. Quelqu’un demandait l’autorisation de visiter la maison et, avant de répondre, le domestique avait cru bon de consulter son maître.

»Cette visite inopinée avait pendant quelques instants interrompu les préparatifs de l’ouvrier peintre. Le propriétaire alla recevoir l’étranger, et consentit à lui faire visiter la maison. Mais il lui demanda la permission de s’arrêter pour donner des ordres à l’ouvrier; chemin faisant, il raconta la singulière aventure du papier. Ils entrèrent ensemble dans la pièce; le premier mot de l’étranger, en apercevant le papier, fut: «Mais, j’ai identiquement le même papier dans une des chambres de ma maison, et il m’en reste un rouleau que je mets bien volontiers à votre disposition.»

»Quelques jours après le mur était tapissé du papier choisi dès le début. Si le propriétaire n’avait pas été chez lui, l’étranger n’aurait pas visité la maison; en tous cas, s’il était venu vingt-quatre heures plus tard, et si on ne lui avait pas raconté l’aventure par le plus grand des hasards, c’en était fait du fameux papier. L’enchaînement de toutes les circonstances est très remarquable, et je puis affirmer sans trop m’avancer que cette histoire ne résulte pas d’un pur hasard.»

Un incident qui m’est arrivé l’autre jour vient de me revenir à l’esprit; je le relate aujourd’hui et le repêche à cette occasion des profondeurs poussiéreuses de mon bureau.

Une dame me posa à brûle pourpoint cette question: «Avez-vous jamais eu une vision à l’état de veille?» J’allais répondre sans hésiter, lorsque les derniers mots de cette question me firent réfléchir en éveillant un doute dans mon esprit. Cette dame ne pouvait pas deviner la portée de ces paroles, qui m’ont peu à peu amené à éclaircir un mystère qui m’avait beaucoup intrigué. Vous allez en juger par vous-même dans quelques instants:

Depuis que la Société anglaise des Recherches psychiques a commencé à s’occuper d’histoires de revenants, de maisons hantées, d’apparitions de vivants et de morts, j’ai lu ces articles avec avidité et une grande régularité. La question que vous pose le plus fréquemment un voyant à l’état de veille est celle-ci: «Pouvez-vous affirmer que vous étiez éveillé à tel moment?» Si la personne interrogée ne peut pas répondre avec assurance, cela suffit pour jeter un doute sur la véracité de son récit. Mais si elle affirme avoir été éveillée, et donne des preuves palpables à l’appui, on accorde généralement une certaine foi à son histoire. Le commun des mortels n’agit pas autrement et c’est d’ailleurs ainsi que je procédais jusqu’au moment où, l’autre jour, cette dame m’a posé la question que je viens de vous soumettre.

Ce point d’interrogation me donna à penser et m’amena à conclure qu’on peut être endormi, ou tout au moins inconscient, pendant un certain temps, sans s’en apercevoir, et sans avoir perçu nettement ce qui s’est passé à ce moment. Un cas mémorable me revient à l’esprit. Il y a un an, je me tenais un matin sous le porche, lorsque je vis un homme s’avancer dans ma direction. C’était un étranger; je comptais bien qu’il sonnerait et entrerait dans la maison sans s’arrêter pour me parler; il lui fallait pour cela passer devant moi par la grande porte; pour éviter qu’il m’adresse la parole je pris moi-même l’air d’un étranger. Cela réussit quelquefois.

Je vis cet homme très nettement au moment où il était à dix pas de la porte et à vingt-cinq de moi, puis subitement il disparut. Je demeurai aussi médusé que si j’avais vu une église s’éclipser en un clin d’œil pour faire place à un terrain vague. J’étais ravi de ce phénomène, car à n’en pas douter, je venais d’assister à une apparition; je l’avais vue de mes propres yeux, vue, et au grand jour. Je me promis d’en rendre compte à la Société. Je courus à l’endroit où j’avais d’abord vu le spectre, puis à l’autre bout du porche et regardai tout autour de moi. J’acquis la certitude absolue que je me trouvais bien en présence d’une apparition. Il ne me restait plus qu’à consigner le fait pendant qu’il était encore frais à ma mémoire. Ravi de ma découverte, je me dirigeai vers la maison. Lorsque je pénétrai dans le vestibule, mon cœur cessa de battre et ma respiration s’arrêta. Je vis l’homme qui m’était apparu, assis sur une chaise, seul, aussi calme et aussi paisible que s’il s’était installé là pour un temps indéfini. L’ébahissement m’empêcha de parler; je me ravisai et lui demandai:

--Etes-vous entré par cette porte?

--Oui.

--Avez-vous ouvert la porte vous-même ou avez-vous sonné?

--J’ai sonné, et le nègre est venu m’ouvrir!

Je pensai en moi-même:--C’est bien étonnant. Il faut à Georges deux minutes pour répondre à la porte lorsqu’il se presse, et je ne l’ai jamais vu se dépêcher. Comment cet homme est-il resté deux minutes à la porte, à sept pas de moi, sans que je l’aperçoive?

Sans la question de la dame:--Avez-vous eu une vision--à l’état de veille? j’aurais cherché jusqu’à ma mort la solution de cette énigme. Tout s’explique maintenant. Evidemment, ce jour-là, j’ai été endormi soixante secondes, ou du moins inconscient sans m’en douter. Dans cet intervalle, l’homme a passé près de moi, sonné, attendu là, puis il est entré et a fermé la porte; je ne l’ai pas vu, pas plus que je n’ai entendu la porte se fermer.

Si, pendant cette minute d’absence mentale, il s’était caché dans la cave (il avait largement le temps de le faire)--j’aurais fait part de cette aventure à la Société des Recherches et, en l’amplifiant, j’aurais crié au miracle; la force déployée par trente bœufs réunis ne m’aurait pas ôté de la tête que j’étais «un privilégié» de ce monde, et que je venais d’avoir ma vision--à l’état de veille.

Et maintenant, comment prouver que j’étais conscient ou non? La chose me paraît impossible et personne n’a encore résolu ce problème.

Je compte sur un rêve pour trouver la clef de ce mystère.

LE COURRIER AMATEUR

L’époque de notre départ d’Aix-les-Bains pour Genève approchait. De là, nous devions aller à petites journées et par un itinéraire compliqué à Bayreuth, en Bavière. Pour mener une caravane aussi importante que la mienne, il me fallait songer à prendre un courrier, bien entendu.

Mais je perdis du temps. Les jours se passaient et, un beau matin, je me réveillai en constatant que nous étions prêts à partir, mais que je n’avais pas encore de courrier. Je pris alors un parti qui me parut bien un peu téméraire, mais je me sentais d’humeur à ne pas m’arrêter en chemin. Je déclarai que je ferais le premier relais à moi tout seul, et je le fis.

Oui, je conduisis à moi tout seul, d’Aix à Genève, toute la bande,--quatre personnes. Il y avait un peu plus de deux heures de route, et il fallait changer une fois de wagon. Cela se passa sans aucun accident, à part que j’oubliai sur le quai une valise et quelques menus objets,--mais on ne peut pas appeler cela un accident. Du coup, je m’offris à conduire la caravane jusqu’au bout du voyage, à Bayreuth.

Je commis là une «gaffe», bien que la chose parût très faisable à première vue. L’équipée était beaucoup plus compliquée que je ne le pensais. Premièrement, il fallait rallier deux personnes que nous avions, quelques semaines auparavant, laissées dans une pension à Genève, et les amener à notre hôtel. Deuxièmement, je devais signifier aux individus qui ramassent les bagages sur le grand quai d’avoir à porter sept malles à l’hôtel pour en remporter sept autres qu’ils trouveraient empilées sous le hall. Troisièmement, il me fallait découvrir dans quelle partie de l’Europe était Bayreuth, et prendre sept billets de chemin de fer pour cette localité. Quatrièmement, j’avais à envoyer un télégramme à un ami, dans les Pays-Bas. Cinquièmement, comme il était deux heures de l’après-midi, il fallait se dépêcher pour être prêts pour le premier train de nuit, et assurer des places dans le sleeping. Sixièmement, je devais enfin retirer de l’argent à la banque.

A mon avis, les tickets de sleeping étaient la chose la plus importante; j’allai donc à la gare moi-même, pour plus de sûreté; les commissionnaires d’hôtel sont si peu dégourdis en général! Il faisait très chaud, et j’aurais dû prendre une voiture, mais je crus mieux faire en économisant une course, et je partis à pied. Mal m’en prit, car je me perdis et fis trois fois le chemin. Au guichet, on me demanda quel itinéraire je désirais prendre; cela m’embarrassa fort et tout de suite je perdis la tête. Il y avait un tas de monde autour de moi, et je ne connaissais rien aux itinéraires; je ne savais même pas qu’il pût y en avoir deux. Aussi je jugeai préférable de rentrer pour consulter la carte et de retourner à la gare ensuite.

Cette fois, je pris un fiacre, mais en remontant l’escalier de l’hôtel, je me souvins que je n’avais plus de cigares, et je voulus en acheter pendant que j’y pensais. Le bureau de tabac faisait le coin de la rue; ce n’était donc pas la peine de prendre le fiacre pour si peu, et je dis au cocher de m’attendre.

La télégramme me revenant à l’esprit, je le composai dans ma tête en marchant, et du coup j’oubliai mes cigares et mon fiacre. Je comptais envoyer ce télégramme de l’hôtel, mais, réfléchissant que je ne devais pas être loin de la poste, je me décidai à l’y porter moi-même. La poste était bien plus loin que je ne le pensais. Je finis par la dénicher, j’écrivis mon télégramme et le remis au guichet. L’employé, qui avait une tête rébarbative et était un monsieur fort tracassier, me posa en français un tas de questions si déliquescentes que je recommençai à patauger et que je perdis le nord de nouveau. Heureusement, un Anglais qui passait par là m’expliqua que cet employé désirait savoir où envoyer mon télégramme. Cela, je l’ignorais totalement, car il ne s’agissait pas de «mon» télégramme, mais bien d’un télégramme que j’envoyais pour le compte d’un des membres de ma caravane: je m’évertuai à le faire comprendre à ce maudit employé qui ne voulut rien savoir. De guerre lasse je lui déclarai que puisqu’il était aussi bizarre, j’allais revenir et la lui donner, son adresse!

Cependant je pensai que je ferais bien d’aller, auparavant, cueillir à leur pension les deux personnes qui devaient m’y attendre avec impatience; il valait certainement mieux suivre le programme que je m’étais tracé et faire chaque chose en son temps: cette réflexion me remit en mémoire le fiacre que j’avais laissé à l’hôtel et dont la location courait toujours; alors, j’appelai un autre fiacre, et lui dis de descendre chercher le premier et de l’amener à la poste, où il attendrait que je revienne.

Il me fallut marcher longtemps et par une jolie chaleur pour arriver chez ces gens; une fois là, je découvre qu’ils ne pouvaient me suivre illico avec leurs sacs, et qu’il fallait prendre une voiture. Je sortis pour en chercher une, mais avant d’en avoir trouvé, je m’aperçus que j’étais tout près du grand quai,--du moins, je me le figurais,--et je jugeai que ce serait une économie de temps d’y passer pour régler la question des bagages. Après avoir rôdé près d’un mille, je rencontrai une boutique de cigares; cela me fit penser à mon projet d’emplette. Je dis au marchand que j’allais à Bayreuth et qu’il m’en fallait une provision pour mon voyage. L’homme me demanda quel itinéraire je devais prendre; je lui répondis que je n’en savais rien. Il me conseilla de passer par Zurich et un tas d’autres endroits dont il me donna les noms, et m’offrit de me vendre 7 billets de seconde classe, directs pour Bayreuth, à 22 dollars chaque, avec le bénéfice de l’escompte que le chemin de fer lui consentait. Je commençais à en avoir assez de voyager en seconde avec des billets de 1ʳᵉ, et je lui pris ses billets.

Quelques minutes après, j’avais déniché le bureau des Messageries Natural Co, et je lui avais passé l’ordre de porter sept de nos malles à l’hôtel et de les y empiler sous le hall. Il me sembla bien cependant que j’oubliais quelque chose en donnant mes instructions, mais je me creusai en vain la tête.

Ensuite, je découvris la banque, et m’y présentai pour avoir de l’argent; mais comme j’avais oublié, je ne sais où, ma lettre de crédit, il me fut impossible de rien toucher. Il me revint à l’esprit que j’avais dû laisser cette lettre sur la table où j’avais écrit mon télégramme; je pris un fiacre, me fis conduire à la poste, montai l’escalier, et là on me dit qu’une lettre de crédit avait été en effet oubliée sur la table, mais qu’elle avait été remise à la police et qu’il faudrait y aller et prouver qu’elle m’appartenait.--On me donna un garçon pour me conduire; nous sortîmes tous deux et marchâmes une couple de milles pour arriver à la police; là je me rappelai mes deux autres fiacres et demandai au garçon de me les renvoyer quand il rentrerait à la poste.--La nuit tombait et le commissaire était parti dîner. J’aurais bien été dîner moi-même, mais l’agent de service m’en dissuada, et j’attendis. Le commissaire reparut subitement à dix heures et demie, mais dit qu’il était trop tard pour rien faire, et me renvoya au lendemain matin, à neuf heures et demie. L’agent voulait me garder toute la nuit, prétendant que j’avais une mine assez louche; que la lettre de crédit n’était assurément pas à moi; que je ne savais pas même ce que c’était qu’une lettre de crédit; que tout simplement j’avais vu le propriétaire de cette lettre l’oublier sur la table et que je voulais me la faire remettre, comme font d’ailleurs les individus qui ont la manie de prendre tout ce qu’ils trouvent, que cela puisse avoir de la valeur ou non.--Heureusement, le commissaire déclara qu’il ne trouvait rien de suspect à ma mine, que j’avais l’air assez inoffensif, tout au plus légèrement timbré.--Je le remerciai beaucoup; il me rendit la liberté et je retournai à l’hôtel avec mes trois fiacres.

J’étais éreinté, et hors d’état de répondre décemment à un interrogatoire; aussi, je résolus de ne pas déranger la caravane à une heure aussi tardive, d’autant que je savais qu’il y avait une chambre libre à l’autre bout du hall. Mais je n’eus pas le temps de gagner cette chambre; on me guettait; toute la bande commençait à s’inquiéter à mon sujet.

Je me trouvais dans de beaux draps!

Avec un air maussade et rébarbatif, la caravane était alignée sur quatre chaises, siégeant au milieu de châles et d’un tas de choses disparates, des sacoches et des guides sur les genoux. Il y avait quatre heures qu’ils étaient là!

Et ils m’attendaient, ils m’at-ten-daient!...

Je compris que seul, un tour de force brillant, heureusement exécuté, et désopilant, pouvait rompre la glace et créer une diversion en ma faveur; aussi je lançai mon chapeau au beau milieu d’eux, et, sautant après, dans une preste cabriole, je m’écriai, plein de gaîté:

--Ah! ah!... nous voici au complet, M. Merryman!

Le plus profond silence remplaça les applaudissements sur lesquels je comptais.

Force me fut donc de m’expliquer, quoique mon assurance, assez mal assise jusqu’ici, vînt de recevoir un rude choc, une douche plutôt glacée. La mort dans l’âme, j’essayais de paraître folâtre; je tentai d’attendrir ces cœurs de marbre et de dérider ces visages sévères par de légères et piquantes saillies; je tentai d’enjoliver la sinistre réalité par une anecdote badine et joyeuse; mais j’avais mal calculé mon effet. Ce n’était pas la note, oh! pas du tout! Je ne récoltai pas un sourire; pas un muscle de ces faces crispées ne se détendit; pas un glaçon de ces regards chargés de banquises ne vint à dégeler. Je tentai de nouveau un pauvre petit effort, mais le chef de la caravane m’arrêta net par ces mots:

--Où avez-vous été?

Je vis à son ton qu’il fallait cette fois ramener la question au terre-à-terre des affaires. Je commençai donc l’exposé de mes démarches, mais aussitôt il m’interrompit:

--Où sont les deux autres? Nous avons été mortellement inquiets à leur sujet.

Oh! ils vont très bien, répliquai-je. C’est ce maudit fiacre que j’avais dû chercher... Venez, je vais y aller tout droit...

--Asseyez-vous! Vous ne vous doutez pas qu’il est onze heures... Où les avez-vous laissés?

--A la pension.

--Pourquoi ne les avez-vous pas ramenés?

--Parce que nous ne pouvions pas porter leurs sacoches. Alors, j’ai réfléchi...